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CHAPITRE II

LA MITIDJA

Un coup d’œil sur la carte montre que l’Atlas tellien occidental est articulé par le chapelet des plaines sublittorales, Mitidja, Chéliff, plaines oranaises. Ce trait si particulier est la caractéristique essentielle.

Pour en rendre compte on analysera d’abord la Mitidja. C’est qu’elle est aux portes d’Alger, elle a été beaucoup mieux étudiée, il est plus aisé de la voir nettement (fig. 32).

Il faut rappeler que c’est une plaine d’alluvions récentes et quaternaires, séparée de la mer toute voisine par une ligne de collines, qu’on appelle le Sahel. La Mitidja est encadrée entre le Sahel d’Alger et l’Atlas de Blidah.

Concernant leurs relations mutuelles un certain nombre de faits très curieux sont parfaitement établis.

Et d’abord ces alluvions quaternaires de la Mitidja, des sondages dirigés par l’ingénieur Ville, alors directeur de la carte géologique, en ont établi la puissance qui est d’environ 200 mètres[155].

Elle est certainement étonnante. Le creux de la Mitidja masqué, remblayé sur une épaisseur pareille par les alluvions, est donc bien plus important qu’on ne l’aurait supposé. Cela rend plus surprenant un autre fait authentiquement établi.

En maint endroit du Sahel les géologues ont relevé l’existence d’alluvions anciennes, très caillouteuses, dont les éléments, les graviers, sont venus de l’Atlas. Ces cailloutis juchés sur le dos du Sahel, sont aujourd’hui séparés de l’Atlas, leur lieu d’origine, par le large fossé de la Mitidja, au sujet duquel il faut donc conclure qu’il s’est creusé récemment, postérieurement au dépôt du cailloutis. Or ce cailloutis est parfaitement daté. La carte géologique lui affecte l’indice P1 a, et le classe dans le pliocène supérieur[156].

Le général de Lamothe pense que le « transport en a commencé très probablement avec la fin du pliocène ancien[157] ».

[Illustration : FIG. 32. — LE SAHEL ET LA BAIE D’ALGER.

(Carton découpé dans le 200000e du Service géographique.)

La figure doit servir d’illustration à deux chapitres du livre V, les chapitres II et VI.

Sahel d’Alger (chap. II). — Le Sahel d’Alger, sur de grandes étendues est couvert d’un cailloutis que les géologues ont appelé formation d’Ouled-Fayet, parce qu’elle est mieux représentée qu’ailleurs au village de ce nom. Cette formation est composée de cailloux roulés empruntés aux roches de l’Atlas, et elle repose sur le pliocène marin. — Aujourd’hui le Sahel est séparé de l’Atlas par le fossé large et profond de la Mitidja. — A une époque aussi rapprochée de nous que la fin du pliocène il faut admettre que la Mitidja n’existait pas, puisque les torrents de l’Atlas roulaient leurs galets jusqu’à Ouled-Fayet. Le cours inférieur de l’oued Mazafran, encaissé de 200 mètres dans les gorges de Koléa porte le même témoignage. Cette vallée antécédente n’a pu être dessinée qu’à une époque antérieure à l’existence de la Mitidja.

Baie d’Alger (chap. VI). — Baie en faucille du type courant sur toute la côte. Le cap Matifou, le Bouzaréa, le pointe extrême de Sidi-Ferruch sont trois pointements de schistes cristallins (lambeaux de la Tyrrhénide) ? Le dessin actuel de la côte est apparenté aux courbes bathymétriques par sa simplicité. Quoiqu’il y ait des dépôts d’atterrissements dans les coins abrités (dunes de Fort-de-l’eau, tombolo de Sidi-Ferruch), l’allure des courbes bathymétriques entre les cornes du croissant atteste la morsure progressive de la mer.]

Ces cailloutis, ruisselés de l’Atlas, sont abondants surtout au-dessus de la trappe de Staouéli, auprès des villages d’Ouled-Fayet et de Saint- Ferdinand (fig. 32). Ils y constituent une nappe alluvionnaire importante presque d’un seul tenant. On peut imaginer que là se trouvait l’embouchure dans la mer d’un oued pliocène, l’oued de Saint-Ferdinand si l’on veut, qui descendait de l’Atlas par une pente alors continue. Cette pente a été détruite par des mouvements orogéniques, ayant effondré la Mitidja. Et ces bouleversements sont donc survenus à la fin du pliocène, voire au début du quaternaire.

Ce sont là des données dont nous sommes redevables aux géologues. Voici dans le même ordre d’idées un fait géographique, un détail de modelé, sur lequel l’attention n’a pas été attirée.

L’oued Mazafran. — La Mitidja (fig. 32) qui est une cuvette synclinale allongée entre l’Atlas et le Sahel, n’est pas drainée dans le sens de sa longueur. Les points les plus bas de la plaine sont au nord au pied du Sahel. Il serait naturel que cette dépression fût suivie d’un bout à l’autre par une rivière maîtresse. Il n’en est rien, la dépression au pied du Sahel est justement la partie de la plaine qui est la plus mal drainée. On y trouve un chapelet de marécages, qui ne sont pas reliés entre eux. Le grand pli, constitué par le groupe Atlas-Mitidja-Sahel, est coupé transversalement par des vallées indépendantes les unes des autres, celles des oueds Chiffa, Harrach, Hamiz. Ces oueds jaillissent de l’Atlas, et, la Mitidja franchie, il percent, pour arriver à la mer l’obstacle du Sahel, sans hésitation, presque sans infléchissement, dédaigneux de la voie naturelle et facile que leur offrirait la dépression marécageuse.

Le plus surprenant de ces trois oueds est la Chiffa, qui porte en arrivant à la mer le nom de Mazafran.

Les collines du Sahel au point où le Mazafran les franchit, à côté de Koléa, sont un obstacle très sérieux. La rivière a dû s’y creuser des gorges à pic où elle s’est encaissée d’environ 200 mètres ; et ces gorges, nota bene, dessinent des méandres (fig. 32).

Les rivières de ce type, qui semblent avoir préféré une rude tâche perforatrice à travers le roc à un chemin facile et tout ouvert, on les a parfois appelées héroïques. Dans les traités de géographie physique elles sont classées plus précisément sous la dénomination de rivières « antécédentes », car elles sont fréquentes, étudiées et connues[158]. Elles avaient dessiné leur tracé, méandres compris, à une époque où l’obstacle montagneux n’avait pas encore surgi. Elles ont pu conserver leur orientation et leur direction à travers la région soulevée.

Les méandres encaissés du Mazafran nous reportent donc à une époque où la Mitidja ne s’était pas encore creusée entre le Sahel et l’Atlas.

Or le Sahel de Koléa c’est du pliocène marin ; c’est dans des grès pliocènes, bien datés par leurs fossiles, que les gorges du Mazafran sont creusées.

Le modelé des vallées, comme les données géologiques, tout porte donc le même témoignage : à une époque aussi rapprochée de nous que le pliocène supérieur et le quaternaire des mouvements orogéniques importants ont donné naissance à la Mitidja et au Sahel d’Alger.

Les formes actuelles du terrain sont d’une jeunesse extrême, elles sont d’hier, on pourrait presque dire d’aujourd’hui.

[Note 155 : No 122.]

[Note 156 : No 7, feuille Alger bis. P1 a, dépôt caillouteux des Ouled-Fayet.]

[Note 157 : Nos 79 et 80.]

[Note 158 : Par exemple, no 82, p. 564.]

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