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CHAPITRE IV

LE SIG ET L’HABRA - L’ISSER ET L’OUED SAHEL

On espère avoir fait ressortir déjà, dans les grandes lignes, et à propos de cas concrets, le contraste extrêmement marqué entre le Tell oriental et le Tell occidental des plaines sublittorales. On obtient une notation graphique de ce contraste en analysant les cours des principaux oueds et en dessinant les courbes de leurs lits.

Dans l’Algérie occidentale on prendra pour types le Sig et l’Habra. On les étudiera non plus seulement dans leur embouchure commune en plaine oranaise, mais dans l’ensemble de leur cours depuis les sources.

Sig et Habra. — Cette incertitude du lit, qui est si marquée en plaine, on la décèle aussi dans la montagne à l’examen attentif de la carte. Elle apparaît, par exemple, dans le cas déterminé que voici. En aval des Trembles, le lit actuel du Sig est beaucoup plus récent qu’en amont ; on voit très bien l’ancien lit par Oued-Imbert et Saint-Lucien (fig. 29) ; le chemin de fer l’utilise ; l’oued Imbert et l’oued Tlélat y coulent aujourd’hui dos à dos. Il y a eu là un phénomène de capture, signalé depuis longtemps par les géologues[165]. Avant cette capture il est difficile de dire où les eaux du Sig allaient rejoindre la mer : il se peut qu’elles aient rejoint dès cette époque les marais de la Macta.

Mais il est très possible aussi qu’elles aient pris une direction différente, celle de l’oued Tlélat, vers les salines d’Arzew ou la sebkha d’Oran. Ainsi la seule inspection de la carte fait déjà ressortir que le lit du Sig à travers l’Atlas a varié.

Il faut y regarder de plus près. On a dressé des profils longitudinaux du Sig et de l’Habra sur les principes qui ont été exposés au livre I (fig. 33 et 34).

Le Sig (oued Mekerra, source en amont de Ras-el-Ma) et l’Habra (oued Aounet, oued Menoulane, source vers Daya-Bossuet) sont des oueds jumeaux ; et, d’un coup d’œil sur leurs profils, on voit bien l’air de famille. Les signes de jeunesse frappent immédiatement.

[Illustration : FIG. 33. — LE SIG.

Explication des figures 33 à 37 :

Profils longitudinaux du Sig et de l’Habra (Tell occidental), du Sahel et de l’Isser (Tell oriental). — Les premiers ont tous les caractères de la jeunesse, et les seconds de la maturité. — C’est en parfait accord avec les données géologiques. Le Tell occidental est une chaîne beaucoup plus jeune (Alpine ?) que le Tell Oriental (Pyrénéen).]

Dans le profil de l’Habra (fig. 34) la pente est la même (5 p. 1000) entre les cotes 50 et 100 (région de Perrégaux) et entre les cotes 1050-1100 (région de Bossuet). Si l’on fait abstraction des marais de la Macta, la section du profil où la pente est le moins accusée (2,5 p. 1000) se trouve en amont de Hammam Hanéfia, entre la cote 200 et 250, au pied de Mascara, à l’extrémité occidentale de la plaine d’Egris. C’est le seul point du profil, où il y ait un palier de quelque étendue. De ce palier, l’oued tombe dans la plaine côtière avec des pentes progressivement accélérées d’amont en aval. L’érosion régressive n’a pas eu le temps de faire son œuvre, et le profil, dans son ensemble, commence à peine à accuser une légère concavité. De la source à l’embouchure, il n’y a pas trois sections de suite où les pentes décroissent régulièrement ; c’est un pêle-mêle de chiffres quelconques ; le profil est tout entier en crémaillère.

[Illustration : FIG. 34. — L’HABRA.

(Voir explication des figures 33 à 37.)]

Toutes ces observations s’appliquent au Sig (fig. 33). Lui aussi a des pentes analogues au voisinage de la source et de l’embouchure. Dans la région de Saint-Denis-du-Sig, la pente est même plus forte que dans celle de Magenta. Entre les cotes 50 et 100 elle est de 6,2 p. 1000 ; entre les cotes 1000 et 1050 de 4,1. C’est au centre seulement dans la plaine de Sidi-bel-Abbès, que le profil tend à se creuser et à se régulariser ; encore que la pente la plus douce y soit de 3,1. Au-dessus et au-dessous le profil est nettement convexe. Dans son ensemble il est encore plus loin de l’équilibre que celui de l’Habra.

Ce sont donc, de toute évidence, des rivières très jeunes, qui ont à peine commencé leur travail d’érosion.

Oued Sahel et oued Isser. — On le fera mieux ressortir encore, par contraste, en comparant les profils du Sig et de l’Habra avec ceux de deux autres rivières, choisies comme typiques du Tell oriental ; ce sont l’oued Sahel et l’oued Isser. Ces deux rivières drainent la région des Biban, celle même que nous avons étudiée (fig. 35 et 36).

Ce sont de petits fleuves (203 et 230 kilomètres), et ce ne sont guère autre chose que des torrents montagneux puisqu’ils prennent leurs sources respectivement à 1600 et à 1200 mètres.

Or, malgré cela, ils ont des profils étonnamment réguliers.

Par oued Sahel, il faut entendre oued Lekhal (source en amont d’Aumale) ; et par oued Isser l’oued Melah, source au Kef Massker, dans la région du Kef Lakhdar.

Un coup d’œil sur la carte géologique montre que l’oued Sahel entre Bouïra et Bougie, traverse deux cuvettes quaternaires nettement distinctes, celle de Bouïra même, et celle qui commence en amont de Maillot. Ces deux sections du profil sont imparfaitement raccordées : la pente, qui, dans la cuvette de Bouïra, s’abaisse jusqu’à 3,5 p. 1000, s’accélère plus bas en amont de Maillot, jusqu’à 6,2, ce qui est à peu près du double. Mais c’est la plus forte irrégularité du profil tout entier.

[Illustration : FIG. 35. — L’OUED SAHEL.

(Voir explication des figures 33 à 37.)]

C’est peut-être l’Isser dont le profil surprend davantage par sa régularité. L’oued Sahel en effet, sur la plus grande partie de son cours, coule dans une large vallée longitudinale entre la chaîne des Biban et celle du Djurdjura. Mais l’Isser aborde les obstacles de front transversalement. Entre la chaîne de Boghar et la mer, il franchit successivement toutes les chaînes du Tell à angle droit ou à peu près, sans tergiversation ; c’est le type du fleuve héroïque. Il débouche sur la côte par les célèbres gorges de Palestro, où il s’est encaissé de plus de 1000 mètres. Et c’est à travers les roches les plus dures qu’il s’est ouvert un chemin : gneiss et granit, roches éruptives, schistes cristallins et primaires, calcaires massifs de Palestro, quartzites de la chaîne des Bibans.

L’embouchure de l’Isser est proche de la Mitidja ; or, dans cette région, un mouvement positif du rivage à une époque toute récente est parfaitement établi ; on l’a déjà dit. Les plages et les terrasses du bas Isser ont fait l’objet d’une étude approfondie, dont l’auteur, le général de Lamothe, conclut que la mer s’est abaissée de 200 mètres depuis le pliocène[166].

Un déplacement aussi considérable et aussi récent du niveau de base était une raison de plus pour supposer que le profil de l’Isser dût être irrégulier.

[Illustration : FIG. 36. — L’ISSER.]

[Illustration : FIG. 37. — L’ISSER ET LE SIG.

(Voir explication des figures 33 à 37.)]

C’est le contraire qui est vrai. Au voisinage de Palestro on cherche vainement dans le profil un crochet en relation avec les gorges. On trouve simplement une section amont, où la pente est de 2,9 p. 1000, tandis que, en aval, elle s’accélère un peu jusqu’à 3,1. Cette différence est si faible qu’elle est peut-être inexistante ; elle pourrait bien être du même ordre que les chances d’erreur de la carte au 50000e, base du profil. La seule irrégularité accentuée se trouve beaucoup plus en amont, auprès de la chaîne des Biban : entre deux paliers où la pente est seulement de 5 p. 1000, elle devient plus rapide et atteint 10. Je suppose que ce crochet est en relation avec une ligne de suture très importante entre deux compartiments tout à fait différents de l’écorce terrestre. Ici passe, on l’a dit, la limite entre le bloc pyrénéen des Biban et la chaîne alpine du Hodna (fig. 30). Les tremblements de terre de 1910 dans la région Aumale-Aïn-Bessem (qui ont jeté bas le village de Masqueray), pourraient être interprétés comme une preuve que la soudure n’est pas encore solide entre les deux compartiments. Ce sont là dans le profil de l’Isser des ruptures de pente rares et légères. A elles près, ce profil est très régulier. Il pourrait bien être dans toute l’Algérie le profil longitudinal d’oued qui se rapproche le plus de l’équilibre.

Comparaison. — En tout cas le contraste est extraordinaire avec les oueds Habra et Sig. Il se trouve que le Sig et l’Isser ont à peu près la même longueur, à 6 kilomètres près ; et ils prennent leur source à la même altitude. On a profité de cette circonstance pour superposer les deux profils (fig. 37). L’écart des deux lignes est parlant.

Il faut rappeler que les petits profils sont établis l’un et l’autre à la même échelle et d’après des conventions rigoureusement identiques. Aucune supercherie inconsciente n’est possible. On n’imagine pas qu’un écart comme celui auquel on aboutit puisse être fortuit ou dépourvu de signification.

Ces contrastes si frappants entre les profils sont-ils susceptibles de plusieurs interprétations ?

Pourrait-on, par exemple, avoir recours à une explication climatique.

Le Tell oranais est moins pluvieux que le reste de l’Algérie littorale, c’est incontestable : d’après la carte de A. Thévenet, la hauteur annuelle dans le bassin du Sig et de l’Habra est de 500 millimètres contre 700 millimètres environ dans le bassin de l’Isser et du Sahel[167]. Faut-il admettre que cette différence rende compte du retard de l’érosion dans la première zone.

Un élément essentiel serait le débit comparatif des quatre rivières. Malheureusement il est inconnu. Les deux publications d’ensemble du Gouvernement général sur l’hydraulique algérienne, pour les expositions de Paris en 1900 et de Marseille en 1906[168], sont muettes sur les questions de débit. Et je n’ai rien trouvé non plus d’utilisable dans les publications annuelles sur l’hydraulique agricole. Quand on s’adresse oralement aux services compétents tout ce qu’on apprend, c’est la cause de leur silence. Les oueds sont très irréguliers ; pour connaître leur débit moyen, il faudrait des jaugeages multiples, dignes de foi, répétés sur une série d’années ; à des époques de crues et de maigres d’ailleurs difficiles à déterminer. C’est précisément ce qui fait défaut.

On sait pourtant que le Sig et l’Habra ne sont pas le moins du monde des oueds à sec. La Macta, qui est constituée par la réunion de leurs eaux, sinon de leurs lits, est considérée par E. Reclus comme un des trois grands fleuves algériens, avec le Chéliff et la Seybouse. D’après la notice de 1900 sur l’hydraulique agricole, on admet qu’il faut un débit de 1 litre à la seconde pour irriguer en moyenne 5 hectares. Or, d’après la notice de 1906, le barrage de l’Habra, à 11 kilomètres en amont de Perrégaux, irrigue 25000 hectares, ce qui supposerait 5000 litres. Surtout, à défaut de chiffres précis, on peut relever un certain nombre de faits incontestables, qui permettent d’asseoir une conviction. On a vu dans un autre chapitre que des fleuves de steppes sous un climat encore plus sec, ont un profil voisin de la normale. C’est le cas, par exemple, de l’oued Touil, moitié supérieure du Chéliff. Un voisin immédiat du Sig, la Tafna, sous ce même climat un peu sec de l’Oranie, accuse par son profil, comme on le verra ailleurs, une érosion déjà avancée ; et ceci me paraît trancher la question (quoique la carte des pluies de Thévenet accuse, dans la région de Tlemcen, une bande plus humide que le reste de l’Oranie).

Il faudrait encore noter que le Sig et l’Habra, si on les compare au Sahel et surtout à l’Isser, ont eu pour creuser leur lit des facilités plus grandes ; dans la partie moyenne et inférieure de leur cours, qui est précisément celle où l’irrégularité du profil est le plus frappante, ces oueds coulent au milieu de terrains marneux sans consistance, et nous avons déjà dit quels obstacles au contraire l’Isser a dû surmonter. Cette grosse différence entre les résistances des terrains encaissants semblerait avoir dû contrebalancer, et au delà, l’écart assez faible entre les chutes annuelles des pluies.

Nous sommes donc ramenés à une seule conclusion possible. Les particularités du sol et du climat n’expliquent pas le contraste des profils, il faut faire intervenir la notion de temps. Le Sig et l’Habra ont des profils très jeunes parce que ce sont des rivières très jeunes. Ces profils sont en parfaite concordance avec toute l’hydrographie, tout le modelé de l’Oranie. Il y a là un ensemble de caractères qu’on ne peut pas expliquer autrement qu’en les ramenant, comme cause initiale, à l’extrême jeunesse de la région.

Le pays modelé par le Sahel et l’Isser est d’âge pyrénéen ; tandis que celui où le Sig et l’Habra ébauchent encore leur travail d’érosion est post-alpin. Il est intéressant de constater que l’étude du modelé, les procédés géographiques de recherche, rejoignent exactement les conclusions des géologues.

Si on veut exprimer la même idée en termes peut-être plus clairs, disons qu’il y a deux compartiments du Tell dont l’un, resté exondé, a conservé une vieille face usée ; tandis que l’autre longtemps immergé s’est recréé au fond de la mer d’où il émerge à peine.

L’indépendance de ces deux compartiments a un lien manifeste avec la grande dorsale Laghouat-Médéa, qui les sépare.

[Note 165 : Reconnu déjà par A. Pomel d’après une communication orale de M. Ficheur.]

[Note 166 : No 78.]

[Note 167 : No 121, ch. IV, pl. XIV.]

[Note 168 : Nos 61 A et 61 B.]

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