CHAPITRE V
LA TAFNA
La carte bathymétrique. — Si on admet l’idée que les accidents transversaux à la chaîne sont de grande importance pour la différenciation du Tell, il faut jeter un coup d’œil sur la carte bathymétrique de la Méditerranée occidentale, on y trouvera des indications intéressantes (fig. 39).
On sait la brusquerie du contact entre l’Atlas et la fosse méditerranéenne. La ligne bathymétrique de 2000 mètres court parallèle à la côte à une distance d’une vingtaine ou d’une trentaine de kilomètres, avec une remarquable régularité. Les grands abîmes touchent la chaîne sans autre transition qu’un talus très raide où la pente est à peu près de 100 mètres par kilomètre.
Dans la mesure où le fond de la mer nous est connu il faut conclure que la grande dorsale Laghouat-Médéa s’arrête à la côte. Rien dans la carte bathymétrique ne permet d’en soupçonner la continuation sous la mer. Aussi bien la Mitidja qui fait assurément partie de l’Algérie occidentale est au nord-est de Médéa. La croisée orthogonale que fait la ligne Chéliff-Mitidja avec l’arête Médéa-Miliana semble, si on peut dire, barrer le T. Tout se passe en tous cas comme si la grande dorsale finissait exactement là.
En revanche, aux deux extrémités, occidentale et orientale, de la grande fosse marine, vers l’Espagne et vers la Sardaigne, deux grandes lignes nord-sud de hauts-fonds ont, je crois, un rapport évident avec la structure du Tell.
La Tafna. — On connaît déjà le haut-fond entre l’embouchure de la Moulouya et la côte espagnole ; celui qui s’amorce d’un côté par le cap des Trois-Fourches et de l’autre par le cap de Gata, et qui est jalonné par l’île Alboran (fig. 1 et 29).
Le long de la côte algérienne, il commence bien avant la Moulouya, immédiatement à l’ouest d’Oran. Il s’annonce par un socle continental étendu, qui porte les îles volcaniques déjà nommées Habibas, Rachgoun, Zaffarines (fig. 29).
[Illustration : FIG. 38. — PROFIL LONGITUDINAL DE LA TAFNA.
Ce qui fait son intérêt c’est qu’il a ses affinités non pas avec les profils du Sig et de l’Habra ses proches voisins, mais avec ceux du Sahel et de l’Isser.
L’Algérie des plaines sublittorales (ce que nous avons appelé l’Algérie occidentale) finit au Rio Salado. Au delà c’est déjà autre chose — la région de la Tafna est un compartiment à part.]
Au point précis où, d’après la carte bathymétrique, le talus abrupt commence à s’élargir en socle continental, c’est-à-dire au cap Figalo (d’ailleurs volcanique lui-même en face des Habibas), la côte change brusquement de caractère. Les plaines oranaises finissent exactement là, à l’embouchure du Rio Salado.
Au delà vers l’ouest, le Tell algérien se continue et se termine par un petit compartiment distinct, avec des caractères originaux. C’est le bassin de la Tafna.
On a dessiné le profil longitudinal de cet oued (fig. 38). Par sa concavité à peu près régulière il a bien plus d’analogies avec le Sahel et l’Isser qu’avec ses voisins immédiats le Sig et l’Habra.
Les bras de mer cartennien et helvétien se sont assurément étendus jusque-là ; mais la plus grande partie de la région était exondée au sahélien et la totalité au pliocène (cartes paléogéographiques de Joleaud ; fig. 11).
Dans le bassin de la Tafna, le rebord de la meseta sud oranaise est plus rapproché de la mer que nulle part ailleurs, à une quarantaine de kilomètres. La moitié de cet espace est occupé par le vieux et puissant massif des Traras (pyrénéen, sommet de 1136 mètres).
La Tafna est presque le seul coin du Tell occidental où la carte géologique au 800000e porte une tache étendue d’oligocène continental.
Tout cela suffirait à montrer par rapport à l’Oranie voisine, l’originalité de ce coin. Mais elle est accusée davantage encore par l’énorme accumulation des roches éruptives et volcaniques. L’étude de ces roches a fait le grand intérêt de la thèse de M. Gentil sur la Tafna[169]. Il y a signalé des appareils volcaniques encore reconnaissables, les seuls de l’Algérie (Tifarouïne, les Msirdas). On l’a déjà dit (fig. 29), on a mis cette richesse en roches volcaniques et l’existence du seuil sous-marin, en relation avec la grande faille Touat-Roussillon.
Il eût été inutile d’y revenir, si ce n’était qu’on croit devoir attirer l’attention sur l’importance humaine de la Tafna qui est le pays de Tlemcen.
Tlemcen et Siga. — Tlemcen s’élève au contact immédiat des derniers causses de la Meseta sud oranaise. Elle domine, elle voit s’étendre à ses pieds, dans un panorama splendide, une immense cuvette traversée par la Tafna.
Aujourd’hui Tlemcen est la ville musulmane d’Algérie de beaucoup la plus urbaine ; tous les joyaux algériens de l’architecture mauresque sont là. C’est une survivance d’un très grand passé de grande capitale. Pendant la fin du moyen âge, les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, Tlemcen a été quelque chose comme le foyer de culture de l’Algérie, la seule grande ville entre Tunis et Fez.
Ces siècles de splendeur sont-ils un épisode isolé dans l’histoire de la Tafna. La ville romaine de Pomaria, le prédécesseur de Tlemcen, était certainement médiocre. Mais avant la domination romaine, au temps de Carthage, les historiens et les archéologues signalent une ville de Siga, située à l’embouchure de la Tafna. On nous la donne comme capitale de Syphax ; c’est là que des embassadeurs viennent voir le roi pendant les guerres puniques (Scipion l’Africain et Asdrubal d’après Tite- Live)[170]. Il s’agit de ce Syphax qu’on nous montre d’autre part voisin de Carthage en Numidie, et qui a donc régné sur toute l’Algérie. Il faut donc admettre qu’il y avait, dès ce temps-là, dans le bassin de la Tafna, malgré sa situation excentrique, une tendance à la création d’une capitale algérienne (fig. 29).
A la belle époque de Tlemcen, il y avait à l’embouchure de la Tafna, à peu près sur l’emplacement de Siga, le port de Tlemcen, Archgoul[171], dont le nom s’est conservé dans celui d’un îlot voisin, Rachgoun.
Sur le passage à travers le Tell de la grande faille Touat-Roussillon, l’alignement Tlemcen-Siga n’a-t-il pas de l’analogie avec l’alignement Achir-Médéa-Miliana-Alger sur le passage de la grande dorsale ?
Dans la région de la Tafna s’affrontent des pays très divers. Steppes et Tell d’une part, et d’autre part, Algérie et Maroc. La croisée orthogonale des deux directions a ici des conséquences humaines de grande importance. Dans la direction nord-sud les influences steppiennes, voire sahariennes, ont un accès facile à la Méditerranée. Tlemcen, la ville des Zénètes arabisés, est une capitale de nomades. Et elle est à 40 kilomètres de son port. Elle voit presque la mer du haut de ses minarets. Dans l’autre sens, dans la direction nord-ouest, au chapelet des plaines sublittorales en Algérie, la trouée de Taza fait pendant au Maroc ; ouvrant jusqu’à l’Atlantique un grand chemin, qui a été suivi par les conquêtes et les migrations.
Des conditions plus ou moins analogues se retrouvent au passage de tous les grands accidents transversaux à l’Atlas. Elles sont partout des suggestions de vie commerciale et politique, c’est-à-dire urbaine.
[Note 169 : Louis Gentil : thèse, no 54.]
[Note 170 : No 8, feuille 31, texte.]
[Note 171 : No 33, p. 42, 116.]