LIVRE VI
LES RÉGIONS NATURELLES ALGÉRIENNES
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But poursuivi. — Dans le présent petit livre, on a tenu un grand compte d’analogies entre la structure du Sahara et celle de l’Algérie. Dans l’Atlas tout entier on a retrouvé des directions transversales à la chaîne qui ont une parenté avec la direction des grands accidents dans le Sahara algérien.
Il faut rappeler que l’auteur s’est beaucoup occupé de ce Sahara : les conclusions formulées peuvent donc avoir un lien avec la personnalité de l’auteur, et tenir un peu du parti pris involontaire.
Il est facile cependant de regarder la question d’un point de vue impersonnel, tout à fait général. C’est celui auquel s’est placé, à maintes reprises, avec prédilection, feu G.-B.-M. Flamand[191], un autre saharien, il est vrai mais auquel se sont ralliés beaucoup de géologues, qui n’étaient pas sahariens du tout : M. Savornin par exemple[192].
Même lorsqu’il est recouvert d’un placage crétacé le Sahara algérien est essentiellement une pénéplaine primaire, hercynienne. Ce sont les directions des plis hercyniens qui conditionnent l’orographie. Dans l’Atlas le placage secondaire et tertiaire est bien plus puissant et bien plus continu : la pénéplaine primaire est à peu près complètement soustraite à l’observation. Il faut noter cependant que cette continuité du placage est fonction du climat désertique ou steppien prolongé à travers les âges géologiques. Dans ce pays de chotts où les bassins fermés se sont succédé depuis le trias il n’y a pas eu d’érosion puissante et ancienne avec la mer comme niveau de base. C’est pour cela que le placage s’est conservé, bien plutôt qu’à cause de sa puissance propre, qui n’est peut-être pas somme toute, extrêmement grande. Tout se passe comme si la pénéplaine hercynienne, inobservable il est vrai, mais partout présente en profondeur, dans la totalité de l’Atlas, Tell compris, ne cessait pas d’avoir une importance, décroissante naturellement vers le nord, mais partout indirectement sensible, et même considérable. A ce compte elle ferait l’originalité de l’Atlas, comparé aux autres chaînes alpines. La résistance du substratum expliquerait l’impuissance des géologues à retrouver jusqu’ici dans l’Atlas ces amas de nappes empilées, qu’ils y ont justement cherchées avec ardeur parce qu’elles sont caractéristiques des Alpes. L’existence de directions hercyniennes dans le substratum rigide expliquerait les croisées orthogonales, les plis courts et individuellement aberrants de la direction générale dans l’Atlas saharien, la confusion des plis telliens, et enfin la juxtaposition de compartiments, séparés par des transversales, et qui ont joué indépendamment, chacun pour son compte.
Il est bien entendu, cependant, qu’on n’a pas été guidé dans le présent travail par cette idée générale, et on n’a pas non plus la prétention d’y aboutir. Elle concerne les géologues, elle est de leur domaine, c’est à eux de l’établir ou de l’infirmer. On s’est efforcé constamment de faire état exclusivement des faits géologiques établis par le consensus des techniciens.
On ne songe pas un instant à apporter une solution originale au grand problème orogénique de la surrection de l’Atlas. Le but qu’on s’est proposé est beaucoup plus modeste, il est de géographie descriptive. On a voulu débrouiller, classer, dégager des régions naturelles.
Régions naturelles. — Le concept de la région naturelle est mixte, de géographie physique à la fois et de géographie humaine. Entre la structure du sol et la distribution des groupes humains on admet qu’il y a un lien. Et l’idée n’est certainement pas inexacte, pourvu qu’on ne l’applique pas avec une rigueur mathématique.
En essayant de résumer et de grouper les données géologiques acquises nous avons abouti à reconnaître et à délimiter un certain nombre de compartiments, en rapport avec la structure physique de l’Algérie. Ces compartiments sont-ils des régions naturelles ? Chacun d’eux a-t-il une tendance à être peuplé par un groupe humain distinct ?
A cette question, dans le courant du présent travail et à maintes reprises déjà, on s’est trouvé amené à donner des réponses de détail. Il est possible, en guise de conclusion, d’esquisser une réponse d’ensemble.
Il ne faut pas perdre de vue que l’histoire de l’Algérie est inconnue. Les éléments en existeraient, mais ils n’ont pas été mis en œuvre. Lorsqu’on parle d’une province française, et par exemple de la Normandie, tout le monde sait implicitement en gros ce que furent les Normands. Mais si on voulait donner à une région algérienne le nom de Zénétie, qui donc dans le grand public a jamais entendu parler des Zénètes ? et parmi les orientalistes eux-mêmes combien y a-t-il d’érudits qui en ont une idée un peu précise ? A propos de régions naturelles en Algérie il ne faut donc pas espérer tirer de l’histoire la même assistance que chez nous.
On compte s’appuyer sur la distribution en Algérie des deux langues, berbère d’un côté et arabe de l’autre. C’est une base qui, au premier abord, pourra paraître assez fragile. Le choix en est susceptible de choquer doublement nos habitudes d’esprit.
D’abord nous autres occidentaux, quand nous envisageons le Maghreb, ses habitants nous paraissent former un bloc, le bloc des musulmans, des orientaux. Puis, chez nous-mêmes, dans notre France, nous n’attribuons pas une grande importance aux limites de dialectes, et par exemple dans notre Bretagne à la limite qui sépare la Bretagne bretonnante de l’autre.
L’Algérie pourtant n’est pas la France. On sait bien, après tout, en gros, les haines millénaires qui séparent les Berbères et les Arabes. « Ils sont aussi différents que les Français et les Allemands », disait un indigène. Dans ce pays oriental, où notre sentiment national n’est pas né, ces deux groupes sont ce qui se rapproche le plus de deux nations.
On croit que leur représentation cartographique est importante : on croit même qu’elle est un résumé graphique de toute l’histoire depuis 2000 ans. Mais enfin, à supposer qu’on se trompe, il reste une chose certaine, c’est que la carte des langues en Algérie a un rapport avec la structure, telle que nous l’avons décrite.
La carte des langues. — La répartition des deux langues en Algérie se trouve être connue d’une façon satisfaisante. Il a été fait là-dessus, en 1860 et en 1912, deux enquêtes officielles, confiées aux administrateurs et aux officiers de bureaux arabes ; et chacune de ces enquêtes a abouti à la publication d’une carte[193]. Il n’y a aucun lien entre ces deux enquêtes, et il y a un accord satisfaisant entre leurs résultats. Les deux cartes dressées à un demi-siècle d’intervalle se superposent dans les grandes lignes. Un ou deux petits points resteraient peut-être en suspens et exigeraient un supplément d’enquête : mais il s’agit de détails qui n’ont pas d’intérêt à notre point de vue actuel. En gros, sans contestation possible, la position respective des deux dialectes en Algérie est parfaitement connue (fig. 46).
On l’a reproduite dans la figure ci-jointe, mais on ne s’est pas contenté d’y utiliser des documents proprement algériens. On y a schématisé la distribution des Berbérophones dans le Maghreb, Tunisie et Maroc compris.
Il est tout à fait certain que la Tunisie tout entière est pratiquement de langue arabe. Au Maroc il est non moins certain que les Berbérophones couvrent une énorme superficie et on sait à peu près laquelle. Ils sont groupés tout le long de la frontière algérienne, dans les hautes montagnes de l’Atlas et du Riff. Ces données assurément n’ont pas la précision de celles que nous avons sur l’Algérie, elles sont néanmoins suffisantes. Bien entendu c’est de l’Algérie qu’il s’agit, et non pas de la Tunisie ni du Maroc. Mais le cadre des pays voisins est indispensable pour interpréter la carte des dialectes sur le sol algérien.
Les lois du groupement. — Depuis longtemps, depuis que nous sommes en Algérie, cette distribution des dialectes a provoqué la curiosité ; on a cherché à en dégager les lois.
Tout au début de notre occupation, au premier contact, on s’est arrêté à cette idée générale très simple : les nomades sont Arabes et les sédentaires sont Berbères. L’idée a croulé dès qu’on a vu un peu plus clair. Les Touaregs, pour ne citer que cet exemple dans toute l’Afrique du Nord sont la tribu la plus libre qui soit de toute influence arabe : et ils sont en même temps les représentants typiques du grand nomadisme.
Plus tard on s’est arrêté à cette autre explication, très générale et absolue : les plaines sont le domaine de l’Arabe conquérant. Les Berbères vaincus ont été refoulés dans les montagnes et les lieux inaccessibles. C’est une idée qui n’est pas encore tout à fait discréditée. Pourtant si on y regarde de près on constate des faits comme celui-ci. Sur les hautes plaines de Constantine vivent des Chaouïa, qui sont des pasteurs nomades, logés sous la tente, et qui parlent Berbère. Tout à côté d’autre part les montagnes qui entourent la plaine de Bône sont peuplées par des indigènes qui cultivent la terre, qui vivent dans des maisons, et qui ne parlent qu’arabe.
[Illustration : FIG. 46. — RÉPARTITION DE LA LANGUE BERBÈRE.
Le domaine de la langue arabe (en blanc sur la carte) sépare comme un coin les deux domaines berbérophones.
Il correspond au domaine des hauts plateaux prolongé par celui des plaines oranaises ; il est encastré entre de grands accidents physiques, le seuil de Biskra, la ligne de la Moulouya. — Un autre domaine de langue arabe, plus réduit et nettement distinct, a pour centre la plaine de Bône. — Entre les deux, les Berbérophones Algériens sont groupés du même côté de la grande ligne limite du horst Algérien (Biskra, Tiaret), qui a été suivie par le limes de l’Empire romain. — Les groupes Berbérophones principaux sont de vieilles régions naturelles, l’Aurès- Numidie, les Kabylies. — Les brèches de langue arabe qui disjoignent les groupes Berbérophones ont un rapport avec la situation des capitales Sanhadja, Achir et Kalaa des Beni-Hammad.]
Notez que les deux idées qu’on vient d’exposer et de critiquer ne sont pas complètement absurdes, tant s’en faut. Il est vrai qu’en gros les nomades seraient plutôt arabophones. Il est vrai encore que les plaines, les pays largement ouverts, seraient plutôt le domaine de la langue arabe, et les montagnes d’accès difficile, faciles à défendre, le domaine du dialecte berbère. Seulement ce sont des règles qui comportent des exceptions éclatantes.
Un fait comme la distribution des langues à la surface de la planète est fonction de l’évolution historique. Il a des causes multiples et compliquées, il ne se laisse pas déduire mathématiquement d’un principe. Pour essayer de le comprendre il faut l’analyser de près et le regarder en détail.
La Zénétie. — Au premier coup d’œil sur la carte il apparaît que les deux langues se groupent chacune à part : le Berbère est au nord-est dans l’Aurès, les Kabylies, les montagnes du Chéliff ; l’arabe est au sud-ouest, sur les Hauts Plateaux cis-hodnéens, et en Oranie. Entre les deux la ligne de délimitation est très nette, et c’est une ancienne connaissance, c’est la grande cassure qui court en écharpe à travers l’Atlas algérien, et qui le coupe en deux, depuis le seuil de Biskra jusqu’à Tlemcen : la limite nord-orientale du horst algérien. Est-ce qu’une pareille coïncidence peut être fortuite ? Regardons-y de plus près.
La tache arabophone cis-hodnéenne s’étend à l’ouest jusqu’à la frontière marocaine, jusqu’au contact précis entre les Hauts Plateaux de type algérien, et les premiers contreforts des massifs marocains, c’est-à- dire en somme jusqu’au système des failles de la Moulouya.
Il y a là une avancée en forme de coin, une intrusion de la langue arabe, entre les deux groupes berbérophones, marocain d’un côté, et algérien de l’autre. Cette disposition n’a rien de mystérieux historiquement, nous savons très bien à la suite de quels événements elle fut réalisée.
Le seuil de Biskra, le Hodna, les Hauts Plateaux cis-hodnéens, c’est la route classique de toutes les invasions sahariennes de grands nomades. Elle se prolonge par l’Oranie et la trouée de Taza jusqu’à Fez et l’océan Atlantique. Il est tout naturel que ce soit le domaine de la langue arabe, d’un bout à l’autre, et nous savons très bien comment la langue arabe a triomphé dans l’Algérie cis-hodnéenne, à une date relativement récente. Ceux par qui elle fut introduite n’ont pas été du tout les premiers conquérants, Sidi-Oqba et ses successeurs immédiats : mais bien les envahisseurs Bédouins à partir du XIe siècle (tribus hilaliennes). Leur œuvre n’était encore qu’ébauchée au XIVe, au temps du grand historien Ibn-Khaldoun, dont le livre éclaire toute la question.
Ibn-Khaldoun sait très bien que l’Algérie cis-hodnéenne est une région naturelle, il lui donne un nom d’ensemble, il l’appelle le Maghreb central. Il nous dit que le Maghreb central était le domaine d’une famille humaine, celle des Berbères Zénètes : et que ces Berbères, au milieu des autres, étaient une sorte de nation, avec un dialecte distinct et uniforme.
Il semble qu’il y ait eu quelques siècles plus tôt, à une date mal déterminée, une grande invasion zénète, venue du Sahara, prototype des invasions arabes ultérieures. En tout cas les Zénètes étaient de grands nomades sahariens. Ils s’opposaient violemment aux ancêtres de nos Kabyles, les Berbères Sanhadja : ils furent ennemis irréconciliables de leurs dynasties (les Zirides d’Achir, les Hammadites de la Kalaa).
Apparemment c’était le choc de deux organisations sociales irréductibles l’une à l’autre, la nomade et la sédentaire. A des Berbères sédentaires les Zénètes ont préféré des étrangers arabes, nomades comme eux-mêmes. Ils furent les alliés et les complices des Bédouins. Nous savons par Ibn-Khaldoun que les grandes dynasties zénètes de Tlemcen et de Fez (Abd-El-Ouadites, Mérinides) ont étroitement associé les Bédouins arabes à leur fortune.
Par haine des émirs sanhadja, et pour trouver un appui contre eux, les Zénètes ont été les partisans fidèles des khalifes espagnols : ainsi est-il advenu par exemple que la tête de leur ennemi le plus illustre, le sanhadja Ziri, tué sur le Chéliff, alla pourrir sur les créneaux de Cordoue. Cette familiarité avec les hommes et les choses d’Espagne, attestée par le style des mosquées tlemceniennes, se trouva de grande conséquence, le jour où les victoires castillanes éparpillèrent les émigrés andalous à la surface du Maghreb. Ces missionnaires de la culture et de la langue arabe ne trouvèrent nulle part un sol mieux préparé que dans le Maghreb central. Ils y achevèrent l’œuvre que les Bédouins avaient commencée.
Ici donc nous sommes en pleine lumière historique. Depuis cinq ou six siècles, nous suivons assez facilement les étapes successives qui ont fait de la Zénétie un pays de langue arabe. On voudrait voir ce nom de Zénétie se fixer dans la nomenclature géographique usuelle, comme le nom d’une grande région naturelle, d’une province.
La Kabylie Sanhadja. — La voisine et la contre-partie de la Zénétie c’est la Kabylie des Sanhadja avec ses deux capitales successives, que nous connaissons déjà, Achir et la Kalaa. La Zénétie aussi d’ailleurs a eu deux capitales successives, Tiaret et Tlemcen. Il faut noter que, sur la carte des langues, Achir et la Kalaa paraissent en relation avec un fait curieux. Les grandes taches berbérophones algériennes sont disjointes par deux grandes brèches arabophones, qui pénètrent en coin. L’une s’insinue entre le groupe aurasien et le groupe kabyle ; et l’autre sépare la Kabylie de l’archipel de dialecte berbère autour de la Mitidja et du Chéliff. Or de ces deux grandes brèches arabophones la plus orientale part exactement de la Kalaa et la plus occidentale d’Achir. Tout se passe comme si chacune de ces capitales avait été un centre de rayonnement et de diffusion pour la langue arabe.
Il n’y a rien de plus naturel. Achir et la Kalaa furent assurément des capitales musulmanes, la langue du Coran y était chez elle. C’étaient des villes d’ailleurs, et des centres politiques : la culture citadine, les besoins économiques et administratifs, sont difficilement compatibles à la longue avec un dialecte rural et local : il y fallait une vraie langue, et il n’y en avait pas d’autre imaginable que l’arabe. On saisit ici sur le fait, dans un cas concret, le lien de la carte des dialectes avec tout le passé historique, comme d’ailleurs avec la structure géographique. Mais Achir et la Kalaa étaient des capitales arabophones de royaumes berbères. D’ailleurs comme à peu près toutes les villes algériennes (les ports mis à part), elles s’élevaient à la limite de la steppe et du Tell. Il y a là une sorte de loi : le long de cette frontière entre deux mondes très contrastés, les conditions de la vie économique et politique, c’est-à-dire les conditions urbaines, sont réalisées mieux qu’ailleurs. Il ne faut cependant pas que cette situation frontière nous fasse illusion : Achir et la Kalaa par toutes leurs attaches appartenaient au Tell Sanhadja. A travers les siècles de leur existence elles ont eu pour ennemis acharnés les gens de la steppe, Zénètes et Arabes. Elles n’ont jamais interrompu la guerre, et elles sont tombées face à l’ennemi.
Le duel entre ces deux Berbéries, celle des Sanhadja et celle des Zénètes remplit tout le moyen âge algérien, et il jette une lumière sur l’histoire tout entière de l’Algérie.
Il arrive que nous essayons de philosopher, avec nos besoins intellectuels d’occidentaux, sur cette histoire absurde, qui n’évolue pas, sur cet imbroglio de guerres éternelles et inintelligibles, d’où on ne voit jamais émerger un empire durable, encore bien moins une nation. La tentative d’explication à laquelle on a recours le plus ordinairement est celle-ci. L’Algérie, voire l’Afrique du Nord, n’a pas pu réaliser son unité historique parce qu’elle n’a pas de centre géographique, rien qui rappelle notre Massif Central, ou la convergence des rivières vers un Paris. L’Algérie est toute en casiers distincts, qui communiquent difficilement, et qui ne s’ordonnent autour de rien. Cette explication, qui a déjà servi aux historiens de la Grèce antique, ne semble pas rendre compte du trait le plus frappant de l’histoire berbère. Tous les rois numides Syphax, Massinissa, Jugurtha, ont réalisé l’unité de l’Algérie sans difficulté : leur empire n’a jamais manqué de s’étendre de la Moulouya jusqu’aux portes de Carthage. Le royaume des Ibadites s’est étendu de la Tripolitaine à Tiaret. Tous les grands royaumes Berbères du moyen-âge, celui des Fatimides, celui des Almohades, etc., ont embrassé, pendant un certain laps de temps, à peu près la totalité de la Berbérie. Cette extension de l’empire aux limites du pays se réalise toujours avec une rapidité foudroyante. Seulement çà ne tient jamais. C’est une unité champignon, qui pousse en une nuit, et qui tombe en poussière dans une matinée. Je ne crois pas qu’il y ait rien de semblable dans aucune autre des histoires qui nous soient familières. C’est un trait proprement berbère. On croit que le duel Sanhadja-Zénète aide à l’interpréter. En Orient, partout où les pasteurs et les paysans sont juxtaposés, il faut qu’il y ait entre eux une association, aucun de ces deux mondes ne se suffit à lui-même. Dans ce ménage la question primordiale est celle de la direction, du commandement. Nous savons très bien comment elle a été tranchée dans les deux grands empires historiques du Levant. En Égypte le sédentaire a toujours sans difficulté dominé le Bédouin. En Chaldée, ç’a été l’inverse : le pouvoir a toujours été aux mains des nomades, Assyriens, Perses, Arabes. Mais au Maghreb aucun des deux n’a pu établir sa domination sur l’autre. Ces siècles du moyen âge, à travers lesquels s’est déroulé le duel Sanhadja Zénète, furent précisément les seuls où les Berbères ont tenu leurs propres destinées dans leurs mains. Il y a eu un effort confus, mais violent pour réaliser l’union des nomades et des sédentaires par la subordination d’un groupe à l’autre. Il put sembler un temps qu’on aboutirait. Les Sanhadja tendaient à l’emporter. Le refoulement des Zénètes s’accusait dans le déplacement vers l’ouest de leur centre politique, transporté de Tiaret à Tlemcen. Leur appel aux secours espagnols paraissait indiquer l’épuisement. Si l’unification était possible il semblait que ce fût par les Sanhadja. Si Pergama dextra... Mais les Bédouins arabes apparurent et tout fut remis en question. Il fut acquis dès lors que la Berbérie gardait ses deux âmes inconciliables.
Elle les a toujours eues à travers les millénaires de son histoire. Sa dualité irrémédiable explique apparemment qu’elle ait toujours eu des maîtres étrangers, Carthage, Rome, les Vandales, Byzance, les Arabes, les Turcs, les Français. Il y a peu de pays où l’impuissance d’être soi- même soit historiquement attestée à un pareil degré. De tous les incidents connus d’une longue histoire il n’y en a pas, je crois, où la dualité cause de cette impuissance apparaisse plus nettement que dans le conflit Sanhadja Zénète. Il dure encore d’ailleurs, entre Arabes et Kabyles. Lorsque Abd-El-Kader, le sultan arabe, essayant de nouer contre nous le bloc de tous les indigènes, en vint à s’adresser aux Kabyles, on lui répondit immédiatement en lui parlant de « couscoussou noir » (la poudre).
Considérée sous cet angle la ligne de démarcation entre les arabophones et les berbérophones, c’est-à-dire le bord nord-oriental du horst algérien, n’apparaît-il pas comme l’épine dorsale de l’Algérie, la grande ligne maîtresse.
Bône. — La Zénétie n’est pas la seule province entièrement arabophone d’Algérie. Il y en a une autre, la région de Bône, beaucoup moins étendue, mais tout à fait à part, symétrique de la Zénétie, de l’autre côté du bloc berbérophone. Les affinités sont avec la Tunisie, tout entière arabophone, dont elle est un prolongement sur le territoire algérien.
Dans le bloc tunisien bônois la langue arabe n’a pas été introduite par les Bédouins du XIe au XVe siècle. Elle est venue bien plus tôt. Les Bédouins ont introduit en Algérie ce qu’on appelle l’arabe vulgaire, un arabe à syntaxe simplifiée, pauvrement vocalisé. Au temps d’Ibn-Khaldoun ce dialecte plébéien scandalisait les Tunisiens et les Andalous, parmi lesquels, par l’école, la littérature, la vie bourgeoise et urbaine, à la cour des Hafsides et des Ommeïades, l’arabe littéral s’était transmis et se conservait depuis la conquête.
On sait que, au temps de Saint-Augustin, aux environs de Bône et de Guelma, « il fallait des interprètes puniques pour parlementer avec des paysans révoltés[194] ». Il faut donc admettre que, dans cette partie de l’Algérie, le bas peuple parlait punique au Ve siècle. La limite de cette influence carthaginoise, dont la profondeur nous est ainsi attestée, les archéologues semblent la placer vers Guelma et Constantine dans la grande banlieue de Bône, et vers Tébessa dans l’arrière-pays de Carthage elle-même[195]. C’est assez exactement aujourd’hui la limite des dialectes berbères et arabes : comme c’est d’ailleurs la limite des hautes plaines constantinoises.
Est-il possible qu’il y ait là des coïncidences fortuites ?
Personnellement on admettrait volontiers que la persistance du punique ait préparé les voies à la diffusion de l’arabe. Autour de Carthage et de Bône on soupçonnerait volontiers que les indigènes parlent arabe ou un dialecte sémitique voisin de l’arabe depuis 2500 ans. C’est là une idée que les archéologues et les latinistes admettraient sans difficulté. Que les mœurs, les dieux, l’écriture et la langue punique aient survécu à Carthage pendant des siècles, c’est un fait reconnu par eux[196]. Mais les arabisants les plus distingués répugnent vivement à voir un lien entre le punique et l’arabe. Il faut donc spécifier que notre hypothèse, formulée en passant, est hétérodoxe. On ne l’en croit pas moins juste pour cela. Mais après tout elle n’est pas indispensable pour rendre compte du phénomène. Pour expliquer la disparition du berbère en Tunisie, M. W. Marçais a bien voulu attirer mon attention sur un fait bien établi. En Tunisie ç’à été la vie urbaine, en Algérie la vie rurale qui a prédominé : les patois comme le berbère ont évidemment un caractère rural. Bien entendu la prédominance ancienne de la vie urbaine en Tunisie a un lien étroit avec l’existence de Carthage, des deux Carthages successives, la punique et la romaine. L’Afrique romaine, qui a succédé à la punique, avec sa civilisation millénaire, son organisation citadine, sa société bourgeoise, ses besoins de vieux peuple civilisé, ne pouvait pas se passer d’une langue littéraire. A défaut du latin, que l’effondrement de la domination romaine rendait impossible, elle adopta l’arabe : que cette substitution ait été facilitée, ou non, par la persistance dans les familles d’un patois carthaginois.
C’est assurément une explication de ce genre qui rend compte du bloc arabophone tunisien bônois.
Le berceau des Fatimides. — L’Afrique romaine avait du côté de la Maurétanie berbère une frontière qu’elle a gardée pendant des siècles et qui nous est bien connue, c’était le flumen Amsaga, qui porte aujourd’hui à son embouchure le nom d’oued el-Kebir, dans son cours moyen celui de Rummel, dans son cours supérieur celui de Bou- Merzoug[197]. C’est la rivière de Constantine. Dans l’Afrique antique l’Amsaga était une frontière aussi célèbre que la Moulouya (Mulucha), entre les deux Maurétanies, la Césarienne et la Tingitane.
Il faut noter que cette frontière le long de l’Amsaga était politique et historique. Elle ne coïncide avec aucune frontière géographique imaginable. Ici le rayonnement de proche en proche du vieux pays civilisé de Carthage a triomphé des obstacles naturels, l’histoire a pris le pas sur la géographie.
Aujourd’hui nous trouvons l’arabe installé comme langue unique non seulement sur la rive droite de l’Amsaga (région de Philippeville), mais aussi sur sa rive gauche (région de Djidjelli). Et nous devinons aisément à la suite de quel grand fait historique la langue arabe a réalisé cette dernière conquête.
La petite Kabylie, entre la crête des Babor et l’oued el-Kebir (l’Amsaga) parle un dialecte arabe étrange : les arabisants à diverses reprises ont signalé les particularités de ce jargon[198]. Ce qui est intéressant pour nous ce sont les frontières entre lesquelles il est parlé. Ce sont, incontestablement, celles de la tribu ancienne des Ketama (Ukutemani des inscriptions, Koidamousioi de Ptolémée). Il n’y a pas de tribu berbère plus illustre : ce sont les Ketama qui ont fondé l’empire des Fatimides, conquis l’Égypte, pris pendant un temps la direction de l’Islam entier. Ce petit district fut au Xe siècle d’importance mondiale.
Dans l’histoire de l’Islam Maugrebin, un honneur de ce genre est invariablement mortel. Les Koumia qui ont fondé la dynastie Almohade, les Sanhadja de Maurétanie qui ont fondé la dynastie Almoravide, etc., tous ont été ensevelis dans leur triomphe. Et les Ketama n’ont pas fait exception à la règle. La tribu berbère qui élève son chef à l’empire se donne tout entière et sans réserve. Elle fournit, à elle seule, jalousement, tous les soldats et tous les fonctionnaires : elle réclame le monopole des batailles, et celui, encore plus redoutable, des jouissances : c’est une énorme flambée où la tribu tout entière est consumée en quelques dizaines d’années. On ne connaît rien d’analogue dans notre histoire européenne. Aujourd’hui le nom de Ketama a disparu depuis longtemps comme ethnique du moins : car il survit dans l’argot local comme appellation grossièrement injurieuse. A Constantine, dit Féraud, il est synonyme de « proxénète, sodomisé, homme avili, renégat[199] ». Il va sans dire qu’aucun indigène de petite Kabylie ne se reconnaît descendant des vieux Ketama historiques, et on pourrait les croire éteints. Seulement sur le territoire de la tribu il se parle un dialecte qui n’a aucun rapport avec aucun des dialectes voisins, et c’est un dialecte arabe. Il y a apparence qu’il remonte aux Xe et XIe siècles, à l’époque glorieuse.
En résumé voilà un coin de Kabylie, toute l’extrémité orientale à l’est des Babor, qui est arabophone malgré son nom et malgré sa situation géographique. Sur ce point la géographie n’a pas servi de guide à l’histoire. Cette anomalie, dont les causes sont très apparentes, est curieuse.
C’est un point où il faut se souvenir, dans la recherche des régions naturelles, que les sciences de la nature ne peuvent pas avoir une méthode rigide et déductive.
Cæsarea. — Zénétie d’un côté, plaine et collines de Bône d’autre part, avec l’appendice de la petite Kabylie Ketama ; entre ces deux taches arabophones, le groupe des berbérophones : voilà bien l’image d’ensemble de l’Algérie, au point de vue linguistique. Mais dans le bloc des berbérophones il y a des distinctions intéressantes.
A l’ouest, tout à fait en dehors du domaine kabyle, dans l’Algérie des plaines littorales, il y a un archipel de petites taches berbérophones autour de la Mitidja et du Chéliff. Ce sont les dernières traces en Algérie des dialectes zénètes, survivant encore péniblement au triomphe de la langue arabe. L’îlot le plus important de beaucoup est celui des Beni-Menacer à côté de Cherchell, l’ancienne Cæsarea, qui fut capitale de l’Algérie romaine, et qui lui donnait son nom de Maurétanie césarienne. Faut-il conclure qu’il puisse y avoir, dans certaines circonstances, un lien entre l’influence romaine et la persistance d’un idiome berbère ? On verra quelques lignes plus loin se poser le même problème.
Numidie et pays Chaouïa. — Avec la Kabylie (l’ancien royaume Sanhadja), la province berbérophone la plus importante est évidemment le pays Chaouïa. L’Aurès tout entier, avec les hautes plaines qui le prolongent jusqu’aux portes de Constantine et de Souq-Ahras, tout cela est habité par des pâtres de moutons (c’est le sens du mot Chaouïa), qui parlent berbère, et qui ont une horreur nationale des Arabes.
C’est une région naturelle à tous les points de vue. De grands accidents de structure l’isolent sur tout son pourtour. Vers l’ouest la grande cassure du Hodna, au nord la limite géographique si importante entre les hautes plaines et le Tell, entre le socle continental de l’Atlas saharien aux plis simples, et les bouleversements du géosynclinal tellien. Le contraste est tout aussi vif au point de vue humain. Ces pâtres, dont les moutons constituent à peu près tout le cheptel, nomadisent dans un petit rayon : tout leur manquerait pour les grandes randonnées, les bêtes de transport, les relations, l’organisation. Ils jalousent et ils détestent les grands nomades chameliers de langue arabe, avec lesquels depuis des siècles ils échangent des coups.
Mais d’autre part ces gens qui vivent sous la tente sont très loin du villageois kabyle. Leurs dialectes berbères sont si différents qu’on se comprend à peine. Chaouïas et Kabyles sont les uns et les autres très conscients de leur individualité.
Le pays Chaouïa a aussi son histoire à soi, un passé lointain qui lui appartient en propre.
Cette grande cassure, qui coupe l’Algérie en écharpe, du seuil de Biskra jusqu’à Tlemcen, le bord nord-oriental du horst algérien, il faut noter qu’elle était suivie d’un bout à l’autre, assez exactement, par le limes de l’empire romain. C’est un fait très curieux, un de ceux dont on a le droit de dire, apparemment, qu’ils ont des chances de n’être pas fortuits (fig. 46).
Le limes n’était pas la frontière. L’armée romaine agissait en dehors du limes, dressait des forteresses avancées : en deçà du limes était renfermé ce que nous appellerions le territoire de colonisation. Tout le pays chaouïa était en deçà du limes, comme d’ailleurs toute la Kabylie.
Mais sous l’empire romain la Kabylie était la Maurétanie : le pays Chaouïa était la Numidie. Originairement nul doute que les Numides, ceux de Massinissa, n’aient été des nomades. Mais à mesure que l’empire a duré c’est la Numidie qui a été par excellence la province colonisée : c’est sur son sol que les archéologues retrouvent aujourd’hui toutes les ruines de grandes villes, Timgad, Khamissa, Mdaourouch, Tebessa, Lambèse, etc. La Maurétanie ne donne à peu près rien à l’archéologie ; elle reste jusqu’au bout, de fait comme de nom, le pays des Maures, le coin barbare. Mais le nom de la Numidie à l’apogée de l’Empire ne correspond plus à aucune réalité, le passé est mort, il n’y a plus de nomades, les olivettes ont pris la place des pâturages.
Rien de plus naturel. De la même façon nous voyons de nos jours l’Oranie, la Zénétie des nomades, devenir le théâtre des grandes conquêtes pour la colonisation européenne. C’est là que le colon refoule l’indigène. Dans la Kabylie au contraire on signale des points, comme la Medjana, où le colon, appuyé, imposé par l’administration, est éliminé au contraire, silencieusement et définitivement, par la concurrence kabyle. On peut imaginer l’évolution de la Numidie sous l’empire romain en considérant celle du Sersou de nos jours. Ce sont choses comparables ; on reconnaît à ces traits l’Algérie éternelle.
La Numidie colonisée fut un pays de grands domaines, de grande industrie agricole, exportateur en grand de céréales et d’huile. Elle donna au monde romain des écrivains comme Apulée, saint Augustin, issus d’une élite bourgeoise de langue et de culture latine. Elle lui donna aussi la plèbe révolutionnaire des Circoncellions : sous le nom d’hérésies, de luttes religieuses, on reconnaît des phénomènes qui nous sont familiers, les troubles sociaux, les mouvements ouvriers. Toute cette plèbe servile d’ouvriers agricoles était restée fidèle au dialecte berbère.
Et dès lors on devine aisément ce qui advient lorsque croula la civilisation romaine. Ce qui fait si imposantes les ruines dont Timgad est le type classique, et qui rivalisent avec Pompéi, c’est que la Numidie a cessé d’un coup d’être une région urbaine. Les villes furent pillées, brûlées et abandonnées. Si elles avaient été reconstruites, si la vie avait continué dans leur enceinte, il n’en resterait plus trace. La vie qui refond et qui renouvelle est naturellement la grande destructrice. Avec les cités la bourgeoisie est morte et avec elle non seulement la langue latine, mais encore le besoin même d’avoir une véritable langue. Le dialecte berbère n’a plus de rival.
On peut imaginer pourtant que cette plèbe des Circoncellions, regroupée en tribus berbères, n’ait jamais pu secouer tout à fait l’empreinte de son long passé romain. Ce passé, dont Masqueray a recherché pieusement les traces, a nécessairement contribué à faire une âme propre aux Chaouïas : comme aux Béni-Menasser de Cherchell. En face d’étrangers, comme les Arabes, venus du fond de l’orient et du désert, on conçoit que des gens qui ont un passé numide se sentent irréconciliables.
Conclusions. — Assurément rien de tout cela n’est au point. Cette Algérie qui a été successivement carthaginoise, romaine, arabe, turque, française, et qui à travers tous ces avatars n’a jamais pourtant cessé d’être elle-même, a une histoire dont on entrevoit mal les grandes lignes. Les documents abondants avec lesquels il faudrait l’écrire rentrent dans des compartiments tout à fait étanches de l’érudition, celui par exemple des études classiques, et celui de l’orientalisme.
Sous ces réserves il nous semble que la carte des langues en Algérie n’est pas inintelligible : on croit reconnaître les grands événements historiques qui l’ont dessinée, et qui ne sont pas indépendants de la structure. Cette Algérie humaine paraît avoir avec l’Algérie physique un rapport indéniable : et si on ne se trompe pas on pourrait donc conclure que dans le présent petit travail, on n’a pas moulu à vide.
Ce rapport entre l’homme Algérien et le sol on peut le résumer très brièvement, au moins dans un trait essentiel. Quand nos pères, au temps de Louis-Philippe, ont pris contact avec ce pays, ils y ont distingué le Tell et les hauts plateaux. Le Tell c’est la zone côtière qui a été modelée par l’érosion avec la mer comme niveau de base. Les hauts plateaux c’est la région intérieure qui a été modelée par l’érosion en bassin fermé avec le chott voisin pour niveau de base. Le contraste entre les deux modelés est extraordinaire, il saute aux yeux, la première impression de nos pères était et reste très juste.
Seulement cette grande division, si importante soit-elle, n’est pas le trait géographique essentiel qui a présidé au groupement historique de l’humanité. L’axe humain de l’Algérie c’est le grand arc montagneux qui la coupe en écharpe de Biskra à Tlemcen. On ne saurait trop insister là- dessus.
Quoiqu’on ne l’ait jamais exposé nettement ce doit être une ligne de grande importance au point de vue climatique. La famine de 1921 a un rapport avec elle ; elle a épargné l’Aurès et les Kabylies, ç’a été une famine zénète. Les études de l’Institut Pasteur sur les sauterelles, lorsqu’on se décidera à les publier, feront ressortir cette limite à laquelle les grandes invasions d’acridiens marquent toujours un temps d’arrêt. C’est l’importance climatique assurément qui en fait la valeur humaine.
Sur cette ligne deux humanités, ou en tout cas deux cultures, s’affrontent depuis les temps les plus reculés. Avant l’histoire, à l’époque des plus anciens tombeaux, dolmens et tumulus, l’arc Biskra- Tlemcen sépare déjà deux provinces tout à fait distinctes. La mission ethnographique Frobenius, qui a parcouru l’Algérie en 1914, l’a reconnu immédiatement[200] ; et on ne peut pas soupçonner M. Frobenius, dont l’ignorance ou le dédain de la bibliographie est fantastique, d’avoir emprunté cette idée à ses prédécesseurs. Elle s’est imposée à lui comme à eux[201]. Au nord de l’arc Biskra-Tlemcen sont les cimetières de dolmens, au sud les grossiers tumulus de cailloux éparpillés isolément. Aujourd’hui ce même arc sépare les grands nomades chameliers des paysans Kabyles et des petits nomades moutonniers ; le Zénétie de langue arabe, et le bloc Berbérophone dissocié en archipel. Les Romains dont l’empire en Afrique du Nord a duré cinq siècles, ont été plus dociles à l’évidence des faits que notre jeune administration française. Leur limes allait de Biskra à Tlemcen.
Ce grand arc montagneux est composite. Il est assemblé de bouts de chaîne discontinus entre l’Aurès et l’Ouarsenis ; à son extrémité occidentale entre la Mina et la Moulouya, c’est le rebord de grands causses, plus ou moins couverts de pinèdes, du sommet desquels on descend dans le Tell par de larges brèches. Ce chapelet de montagnes n’a pas plus de nom que d’unité. Et il faudrait cependant pouvoir nommer l’axe géographique de l’Algérie. Ne pourrait-on pas l’appeler la chaîne du limes ?
On soulignerait ainsi son rôle historique. Mais il ne faut pas oublier qu’il est aussi, malgré son aspect hétéroclyte une réalité géologique extrêmement simple ; puisque c’est le rebord Nord-Oriental du horst algérien. Il n’y a guère de coin sur la planète où le lien entre la géologie et l’homme soit plus manifeste.
[Note 191 : No 41, passim.]
[Note 192 : No 112.]
[Note 193 : No 65 carte jointe, no 51, id. et no 52, id.]
[Note 194 : No 63, p. 30.]
[Note 195 : No 63, p. 26, 29, 36.]
[Note 196 : Adhésion formelle de Cseu, no 64, t. IV, p. 498.]
[Note 197 : No 8, feuille 8.]
[Note 198 : No 34, p. 272.]
[Note 199 : No 35, p. 159.]
[Note 200 : 42 bis, p. 3, 22.]
[Note 201 : 53 bis, p. 9.]
BIBLIOGRAPHIE DES CARTES
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Algérie :
1. Carte du Service géographique de l’armée à 1:800000e.
2. Carte géologique à 1:800000e, édition de 1900.
3. Carte hypsométrique de Flotte de Roquevaire en couleurs à 1:1500000e (cette carte fait partie d’un Atlas Augustin Bernard et Flotte de Roquevaire, qui n’est pas encore dans le commerce et qui se prépare au Service géographique du Gouvernement général.
4. Carte du Service géographique de l’armée à 1:200000e.
5. Carte du Service géographique de l’armée à 1:100000e (territoires du Sud).
6. Carte du Service géographique de l’armée à 1:50000e, topographique.
7. Carte du Service géographique de l’armée à 1:50000e, géologique.
8. Atlas archéologique de l’Algérie avec un texte explicatif de Stéphane Gsell. Alger, Jourdan, 1911.
Tunisie :
9. Carte du Service géographique de l’armée à 1:800000e.
10. Carte géologique provisoire dressée par Aubert, 1892.
11. Carte du Service géographique de l’armée à 1:100000e.
12. Carte du Service géographique de l’armée à 1:50000e.
13. Atlas archéologique de la Tunisie, accompagné d’un texte explicatif rédigé par Cagnat, Babelon, etc. Paris, Leroux.
Maroc :
14. Carte hypsométrique du Maroc en couleurs à 1:1500000e, dressée et publiée par le Bureau topographique du Maroc. Casablanca, 1918.
15. Carte du Maroc à 1:1000000e, dressée et éditée par Barrère, 21, rue du Bac, Paris, 1913.
16. Essai d’une carte géologique du Maroc par Louis Gentil, 1911, à 1:2500000e accompagnant no 56.
17. Esquisse géologique de la frontière marocaine par G.-B.-M. Flamand, à 1:1000000e, décembre 1909, publiée par le Gouvernement général de l’Algérie (territoires du Sud).
18. Carte du Maroc à 1:200000e publiée par le Bureau topographique du Maroc (Casablanca).
19. Carte du Maroc à 1:100000e publiée par le Bureau topographique du Maroc (Casablanca).
Algérie, Tunisie, Maroc :
20. Les cartes marines.
BIBLIOGRAPHIE
DES VOLUMES, ARTICLES DE REVUE, BROCHURES,
PAR NOMS D’AUTEURS, SUIVANT L’ORDRE ALPHABÉTIQUE
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80. Général de Lamothe : Les anciennes lignes de rivage du Sahel d’Alger et d’une partie de la côte algérienne (Mém. Soc. Géol. Fr., 4e série, I, Mém. no 6, 1911), in-4, XII + 288 p.
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