CHAPITRE IX
TIARET
Il reste à mentionner une dernière transversale, jalonnée elle aussi par des capitales actuelles ou défuntes. Elle court à peu près sous le méridien de Tiaret, et elle coupe l’Algérie des plaines littorales en deux compartiments bien distincts (fig. 28).
La Mina. — L’axe est la vallée de la Mina ; sur son importance comme ligne de démarcation on a déjà dit l’essentiel, longuement. Le front de la meseta sud oranaise court de la Moulouya à la Mina. La vallée moyenne de la Mina, en aval et en amont de Prévost-Paradol est dissymétrique. Sur sa rive gauche les causses calcaires s’étendent au loin. A quelque distance sur sa rive droite les plissements de l’Atlas proprement dit apparaissent. L’orientation générale de la Mina à travers l’Atlas est sud-est-nord-ouest. Or dans cet Atlas algérien occidental le grand fossé des plaines sublittorales, comme les chaînons qui l’encadrent, ont une orientation générale nord-est sud-ouest. La croisée à peu près orthogonale des deux directions est donc bien nette le long de la Mina. Autour de Prévost-Paradol le bord des causses dessine un redan, et les plis de l’Atlas un rebroussement. A ce rebroussement correspond, au point précis où il se produit, un gros affleurement éruptif (gorges de Temda) (fig. 28).
Si nous nous reportons au bord de la mer, dans la prolongation de la vallée de la Mina, cela nous mène à l’embouchure du Chéliff. Elle aussi la basse vallée du Chéliff est dissymétrique. Sur sa rive droite pitonne l’extrémité du Dahra, région de collines accusées, déjà presque de montagnes, où le crétacé affleure largement. Sur sa rive gauche s’étend le plateau à peine ondulé de Mostaganem, qui est tout entier de sables et grès tendres pliocènes, souvent décomposés ou transposés en dunes.
Il court donc bien là, de Tiaret à la mer, le long de la Mina, un grand accident transversal qui coupe l’Atlas en deux compartiments. Et ces deux compartiments sont très différenciés.
Assurément le grand fossé des plaines sublittorales court de la Mitidja au Rio Salado, il fait l’unité indéniable de l’Algérie occidentale, mais il faut distinguer à l’est et à l’ouest de la Mina.
La vallée du Chéliff est une plaine magnifique, large, basse et continue, le long de laquelle les influences occidentales s’insinuent jusqu’aux portes d’Alger à travers les montagnes. Mais ces montagnes, qui encadrent le Chéliff, sont très sérieuses. L’Ouarsenis et le Zaccar sont dans le Tell occidental une sorte de rappel de l’oriental. Ce sont de vieux plis pyrénéens, contemporains des Biban ou du Djurdjura, étroitement apparentés avec l’Atlas de Blida. L’Ouarsenis est déjà dessiné dans la carte paléogéographique du bras de mer suessonien. L’Ouarsenis et le Zaccar sont restés l’un et l’autre de grandes îles émergées pendant toute la durée des mers miocènes. Leur altitude qui approche parfois de 2000 mètres, les vallées torrentielles qui les entaillent profondément, leurs forêts (la célèbre forêt de cèdres de Teniet-el-Haad par exemple), leur peuplement par des tribus berbérophones qui se donnent à elles-mêmes le nom de Kabyles, si différentes qu’elles soient d’ailleurs des kabyles orientaux ; tout cela fait de ces longues chaînes une double cloison étanche entre les Hauts Plateaux et la mer. Des uns à l’autre, en fait, on ne passe nulle part entre le Tittéri et Tiaret. La route de Teniet-el-Haad n’est pas un grand chemin de communication. Les blés du Sersou, qui poussent dans le département d’Alger, ont pour métropole économique Tiaret, sous- préfecture du département d’Oran, et ils ne peuvent s’écouler que par le chemin de fer de la Mina.
Au delà de la Mina tout change brusquement. Ce sont les plaines oranaises, encadrées de chaînons pliocènes, un pays d’hydrographie ébauchée, le coin le plus jeune de l’Atlas, d’âge postalpin.
D’ailleurs le bord de la Meseta sud oranaise serre la Méditerranée de très près. L’Atlas proprement dit, la chaîne plissée, est réduite à une épaisseur de 50 à 60 kilomètres ; c’est à peu près la moitié de sa largeur normale dans le reste de l’Algérie. Les plaines très étalées occupent d’ailleurs quelque chose comme la moitié de cette superficie déjà si réduite. Et les sommets les plus élevés n’atteignent pas tout à fait 1000 mètres. C’est une déchéance extrêmement marquée. On pourrait presque parler d’une interruption de la chaîne ; à coup sûr elle n’existe plus comme obstacle de Tiaret à Tlemcen. Il y a là une brèche de 200 kilomètres d’étendue par laquelle les Hauts Plateaux ont libre accès à la mer. Rien de pareil ne se retrouve dans tout le reste du Maghreb. Ici la steppe vient toucher la Méditerranée. L’affaiblissement du relief, et le défilement derrière les hauts massifs marocains ont pour conséquence une diminution dans la moyenne annuelle des pluies. A travers les collines nues les hommes de la steppe Zénètes et Arabes ont étendu leur domination jusqu’à la côte et c’est par là, en franchissant la trouée de Taza, qu’ils sont arrivés au Maroc. Ce coin du Tell si particulier est l’Oranie proprement dite.
Royaume de Tiaret. — Entre ces compartiments de l’Atlas très vivement contrastés, la vallée de la Mina est un lieu de villes et de capitales historiques, suivant une loi qui semble se vérifier dans tout le Tell. Le grand moment ici se trouve avoir été l’époque byzantine et le haut moyen âge berbère. Sur la première l’archéologie seule nous renseigne. Il y a dans la haute Mina à mi-chemin environ sur la route entre Palah et Frenda, des mausolées en forme de pyramides, que les indigènes appellent les Djedar. Ils rentrent dans la même catégorie que le tombeau de la Chrétienne et le Medracen. « Ces mausolées, dit Gsell, semblent contemporains de l’époque byzantine ; ce sont sans doute les tombeaux d’une dynastie indigène[188]. »
C’est un peu vague ; encore que le fait même ait la solidité d’un monument. Nous trouvons dans tous les historiens arabes des renseignements infiniment plus précis sur un autre royaume de la haute Mina, celui de Tiaret. Le nom de Tiaret apparaît dès le début de la conquête arabe. C’est une des deux régions d’Algérie où Sidi-Okba ait eu à faire un gros effort militaire (l’autre étant le seuil de Biskra). Le nom de Tiaret est associé à celui des Kharedjites. A partir de 761 après J.-C. Tiaret est la capitale d’un grand royaume berbère indépendant de confession Kharedjite (on dit aussi Ibadhite), qui dura jusqu’à 910. C’était un grand royaume ; puisqu’il s’étendait certainement jusqu’en Tripolitaine (djebel Nefoussa). Ç’a été l’empire du Sahara et des steppes.
De nos jours quand Abd-el-Kader a ressuscité pour quelques années un empire de nomades dans l’Oranie, il a été conduit de suite à installer une de ses deux capitales à Tiaret (l’autre étant à Mascara, centre de sa tribu natale).
Sur la transversale de la Mina ce sont les hauts de la rivière qui ont à travers l’histoire le monopole des capitales impériales. Mostaganem est une très vieille ville, mentionnée par El-Bekri, mais elle n’a jamais eu de grandes destinées. Entre Tiaret et la mer on retrouve bien la route des invasions et du commerce jalonnée par des souvenirs historiques et des ruines. Sur la rivière même, dans la région de Prévost-Paradol, à Souamat[189], dans une situation très forte, les archéologues signalent une grande ville dont ils ignorent le nom, mais qui est romaine de très basse époque (une inscription est du Ve siècle). Peut-elle avoir un rapport avec les Djedar. Il semble que ce soit, de toute la feuille 33, les ruines antiques de beaucoup les plus importantes (fig. 28).
Les historiens et les géographes arabes nous ont laissé des noms de ville, dont l’emplacement exact n’est pas identifié. El-Batha, Chelif des Beni-Ouatil, qui furent approximativement les ancêtres du Relizane actuel : El-Ghozza qu’el-Bekri appelle le Sahel (le littoral) de Tiaret, et qui semble avoir des rapports géographiques avec la jolie petite ville actuelle de Mazouna. A lire Ibn-Khaldoun il semble que le point important, dominant la route entre Tiaret et la mer, ait été le plateau de Mindas (aujourd’hui Mendez[190]) sur les crêtes qui dominent la Mina à l’est. A coup sûr le grand chemin historique passe par là, et on s’est, à maintes reprises, disputé Mindas les armes à la main.
[Note 188 : No 8, feuille 53, alinéas 66, 67, no 62, t. II, p. 418, planches CIV, CV, CVI.]
[Note 189 : No 8, feuille 33, alinéa 3. Ruines Romaines de Fig. 28.]
[Note 190 : No 53.]