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Chapitre 11 Épilogue

En 1828, la forteresse d’Anapa était, du côté de la terre et de la mer, bloquée par les flottes et les armées russes.
Chaque matin, une nouvelle batterie, éclose pendant la nuit, tonnait plus près de la ville.

La garnison turque, secondée par les montagnards, toujours en guerre avec la Russie, se battait bravement.

Du côté méridional de la ville, les Russes parvinrent enfin à ouvrir la brèche.

La muraille s’écroulait sous les boulets ; mais son épaisseur faisait la besogne dure et lente.

De temps en temps, on accordait – surtout pendant la grande chaleur du jour – un repos d’une heure ou deux aux canons rougis et aux artilleurs fatigués.

Pendant un de ces repos, tandis que les canons se taisaient, tandis que les artilleurs dormaient, on vit tout à coup, du haut de la muraille, soutenu par des cordes passées sous le ventre de la monture, un cavalier descendre sur un cheval blanc.

À peine eut-il touché la terre, que les cordes furent tirées au plus haut de la muraille, que le cavalier franchit le fossé d’un seul bond, et, lançant son cheval au galop, passa comme un éclair entre les batteries et les soldats.

Quelques coups de fusil le poursuivirent, mais inutilement ; il disparut dans la forêt.

À peine avait-on pu le voir ; on ne songea point à le suivre.

Bientôt les esprits, distraits par la canonnade qui recommença, oublièrent le cavalier.

Le soir, la brèche était devenue praticable ; les Russes s’apprêtaient à donner l’assaut, lorsque, tout à coup, du côté de la forêt, ils furent attaqués par les montagnards.

Le terrible cri « Allah il Allah ! » leur répondit des murailles d’Anapa.

Mais les Russes tournèrent leurs canons vers ces assaillants inattendus et dispersèrent bientôt les montagnards, qui prirent la fuite en laissant leurs morts et leurs blessés sur le champ de bataille, et en hurlant :

— Giaours ! giaours !

Mais, depuis le commencement de l’affaire et jusqu’au moment où le champ de bataille fut complètement balayé, les Russes avaient pu voir devant eux un Circassien monté sur un cheval blanc, qui marchait au pas, de long en large, devant les batteries russes, sans s’inquiéter ni des balles ni des boulets qui pleuvaient autour de lui.

Cette impassibilité et surtout cette invulnérabilité du montagnard rendaient les artilleurs furieux. Les boulets, creusant la terre autour de lui, la soulevaient sous les pieds de son cheval. Le cheval se cabrait, bondissait ; mais, lui, maintenait le cheval effaré à la même distance, le calmant avec la main et ne paraissant faire aucune attention au danger qui l’enveloppait de tous côtés.

— À moi le cheval et à toi vingt-cinq roubles, dit un officier d’artillerie au soldat pointeur de sa batterie, si tu jettes à bas ce drôle.

Le pointeur regarda.

— Voilà trois fois déjà que je le vise, dit-il, et il faut que ce soit le démon en personne pour être encore debout sur son cheval ; mais, capitaine, continua l’artilleur, faites charger ma pièce avec ma propre tête l’autre coup, si je le manque de celui-ci.

Et, ayant pointé son canon avec une attention toute particulière, il prit la mèche des mains de son camarade et fit feu lui-même.

Pendant un instant, il fut impossible de rien distinguer ; mais bientôt la fumée se dissipa et l’on vit le cheval, effrayé, traînant le cadavre de son maître, dont le pied était resté pris dans l’étrier.

— Touché ! mort ! crièrent les soldats.

Le jeune officier leva sa casquette, fit un signe de croix et sauta par-dessus la batterie pour attraper le cheval, qui était une admirable bête, née, autant qu’on en pouvait juger, dans le Khorassan.

Il l’eut bientôt atteint. L’animal tournait dans le même cercle, en traînant le corps du montagnard.

Le boulet avait emporté le bras de celui-ci tout près de l’épaule ; mais il respirait encore.

Le jeune officier appela quatre artilleurs et fit porter le mourant dans sa tente.

Lui-même alla chercher le médecin.

Mais le médecin, en examinant l’effroyable blessure, déclara qu’il fallait désarticuler l’épaule et que le blessé mourrait pendant l’opération.

Mieux valait donc le laisser tranquillement mourir de sa blessure que de le faire mourir plus vite et plus douloureusement.

Le médecin ordonna une boisson rafraîchissante, seul soulagement qu’il pût donner au malade.

L’officier resta seul dans sa tente près de son hôte à l’agonie, et n’ayant avec lui qu’un interprète tatar que l’on avait fait venir pour le cas où, reprenant sa connaissance, le mourant, qu’il était facile de reconnaître pour un chef, aurait quelque recommandation suprême à faire.

Vers une heure du matin, le blessé s’agita et poussa quelques soupirs, comme si une vision troublait son agonie.

Le jeune officier se leva, approcha la lanterne du visage du blessé, qui n’avait pas encore repris connaissance, et le regarda avec plus d’attention qu’il n’avait fait encore.

La physionomie du blessé était sombre ; des plis profonds creusaient son front et défiguraient un visage qui avait dû être d’une suprême beauté avant qu’il eût été labouré par les passions désordonnées dont il gardait la trace. Il était facile de reconnaître enfin que la pâleur qui le couvrait venait plutôt des chagrins de la vie que des étreintes douloureuses de la mort.

Sa respiration devint de plus en plus oppressée.

De la main qui lui restait, il semblait vouloir écarter quelque spectre vengeur. Enfin, les paroles se firent un passage, et, après quelques mots incompréhensibles, l’officier et l’interprète parvinrent à saisir ceux-ci :

— Du sang ! toujours du sang ! murmurait le blessé en regardant la main qui lui restait et qui était la droite. – Pourquoi m’avez-vous mis sa chemise ensanglantée ? Est-ce que, sans cela, je ne nage pas déjà dans le sang ? Ne me tirez pas comme vous faites du côté de la vie. La vie, c’est l’enfer ! On est si doucement et si fraîchement dans la tombe !

Il s’évanouit de nouveau, et la parole expira de ses lèvres.

L’officier demanda de l’eau à l’interprète, trempa sa main dans le verre, et secoua ce qui restait d’eau à ses doigts au visage du mourant.

Celui-ci tressaillit, rouvrit les yeux, secoua la tête comme pour écarter l’ombre de la mort qui l’enveloppait déjà, et, à la lueur de la lanterne que tenait l’interprète, il aperçut le capitaine.

Son regard, de vague qu’il était, devint fixe et effaré.

Il regarda l’officier, essaya de se soulever sur le bras qui lui manquait, retomba et se souleva sur l’autre.

Ses cheveux se hérissèrent, la sueur coula sur son front, sa pâleur devint de la lividité ; sa physionomie prit peu à peu l’expression de la terreur la plus profonde.

— Ton nom ? dit-il d’une voix saccadée et qui n’avait plus rien d’humain ; qui es-tu ? Es-tu le messager du tombeau ? Dis, parle, réponds !

— Je suis Verkovsky, répondit simplement le jeune officier.

Ces trois mots, bien simples cependant, en apparence, furent comme un coup de poignard à travers le cœur du blessé. Il poussa un cri, frissonna et retomba sur son oreiller.

— Cet homme était probablement un grand pécheur, dit le jeune officier avec mélancolie en s’adressant à l’interprète.

— Ou un grand traître, ajouta celui-ci ; ce doit être ou ce devait être, car il est mort, quelque déserteur russe. Je n’ai jamais entendu un montagnard parler notre langue avec une pareille pureté. Regardons ses armes, nous y trouverons peut-être quelque inscription. Parfois les armuriers de Kouba, d’Andrev ou de Koubatchi, ajoutent à leur nom le nom de celui pour lequel ils travaillent.

Et, tirant le kandjar de la ceinture du mort, il commença par en examiner la lame.

Cette inscription était gravée en or sur l’acier bruni :

Sois lent à l’offense et prompt à la vengeance.

L’interprète la traduisit au jeune officier.

— Oui, c’est une maxime de ces brigands, dit celui-ci. Mon pauvre frère, le colonel, est tombé victime d’un de ces misérables.

Le jeune homme essuya une larme.

Puis, à l’interprète :

— Maintenant, dit-il, examinez le fourreau.

L’interprète détacha le fourreau de la ceinture du mort, et, en effet, il y trouva gravés ces cinq mots en caractères tatar :

J’ai été fait pour Ammalat-Beg.

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1.Les arabas sont des charrettes dont les roues, n’étant jamais graissées, à cause de la répugnance que leurs propriétaires ont pour les porcs, poussent, à chaque tour, un gémissement qui ne peut guère se comparer qu’à celui des norias espagnoles.

2.Titre tatar équivalent à celui de kness en Russie et de prince chez nous.

3.Noukers, écuyers que tout noble tatar mène à sa suite.

1.Les abrecks sont des montagnards qui ont fait serment d’aller chercher le danger, et qui, par conséquent, ne prennent aucune précaution pour l’éviter.

2.Capuchons.

3.Les mulsulmans se divisent en deux sectes ennemies : les sunnites et les chaguides ; Nephtali et Soleiman sont sunnites.

4.Kounack, compagnon, frère.

5.Dieu soit loué !

1.Une des trois plus hautes montagnes du Caucase.

1.L’auteur a voulu peindre ici le brave général Yermoloff, le doyen et le modèle des officiers russes.

2.Les Tatars donnent la teinte noirâtre aux lames de leurs sabres et de leurs poignards en les trempant dans le naphte.

1.Ces fragments ont été trouvés dans la chambre qu’Ammalat-Beg avait occupée chez le colonel Verkovsky.

2.Habitude tatare, qui consiste à faire un cadeau, presque toujours à donner un habit, à celui qui apporte une bonne nouvelle. C’est ainsi que je reçus le nicham, pour avoir annoncé au bey de Tunis l’arrivée de son cousin à Marseille.

1.Expression tatare. Mettre sa chemise sur quelqu’un, c’est faire qu’il n’ait point d’autre sentiment que celui ou celle dont il porte la chemise.

1.Cadeau de noce.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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