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Chapitre 10

Ammalat erra trois jours par les montagnes du Daghestan.
Quoique dans les villages soumis, il était en sûreté, les montagnards, malgré leur soumission, gardant toutes leurs sympathies pour les ennemis des Russes.

Mais, hors de danger, il n’était pas hors du remords, et la malédiction de Sophyr-Ali s’était attachée à lui avec des griffes de fer. Ni son cœur ni son esprit n’essayaient même d’excuser son crime, maintenant qu’il était commis. Il voyait toujours ce moment suprême du meurtre où, à travers la fumée qui enveloppait assassin et victime, le colonel était tombé de son cheval. C’était un Asiatique qui avait commis le premier crime, qui était devenu le premier traître, et la tradition du remords éternel était née au bord de l’Ararat.

Puis il n’en avait pas fini avec un meurtre. Il lui restait à accomplir une action plus grave que celle-là.

— Ne te présente pas à Khuntsack sans la tête de Verkovsky, lui avait dit Ackmeth-Khan ; et, comme si aucun des degrés du crime ne devait lui être épargné dès son premier crime, il lui fallait maintenant cette tête.

Chez les Orientaux, l’ennemi n’est vraiment mort que lorsqu’il est décapité. La vengeance n’est complète que lorsque la tête de son adversaire est aux mains de celui qui se venge.

N’osant pas découvrir son intention à ses noukers, sur la bravoure desquels, en pareille occasion, il savait ne pas devoir compter, il résolut de retourner seul à Derbend à travers la montagne.

Et, en effet, aucun de ses hommes, sur le champ de bataille, n’eût hésité à accomplir une action que tout montagnard regarde comme le complément obligé du combat ; mais nul, trois jours après le combat, n’eût osé entrer la nuit dans un cimetière et violer une tombe.

C’était cependant ce qui restait à faire à Ammalat.

La nuit était sombre, lorsque le jeune homme sortit de la caverne creusée à une demi-verste de la forteresse de Marienkale, qui sert de citadelle à Derbend. Il attacha son cheval à un arbre surmontant la colline, d’où Yermoloff, encore lieutenant, foudroyait Derbend. C’était à cent pas de cette colline qu’était situé le cimetière russe.

Mais, au milieu de cette grande obscurité, comment retrouver la tombe fraîche de Verkovsky ?

Le ciel était sombre, et les nuages, en s’abaissant vers la terre, semblaient peser sur les montagnes ; le vent qui sortait des vallées semblait, comme un oiseau de nuit, battre de ses ailes les branches des arbres.

Ammalat frissonna en mettant le pied dans ce pays des morts, dont il venait troubler le funèbre repos.

Il écouta.

La mer grondait en battant sa rive ; autour de lui retentissaient les cris des loups et des chacals dont il était devenu le compagnon. Puis, tout à coup, tout bruit cessait, excepté cet éternel et lugubre sifflement du vent, qui semblait la plainte des esprits des morts.

Que de fois, par une nuit pareille, avait-il veillé avec Verkovsky ! Qu’était devenue cette âme si intelligente, qui alors lui expliquait tous les mystères de la nature, dans cette contrée inconnue où il l’avait précipitée ?

Alors il l’écoutait, couché près de lui ou bien appuyé à son bras. Et voilà que maintenant, spoliateur des tombes, après avoir volé la vie au corps, il venait voler la tête au tombeau.

— Terreurs humaines ! murmura Ammalat en essuyant son front ruisselant de sueur, que faites-vous donc dans un cœur où il ne reste plus rien d’humain ? Loin de moi ! loin de moi ! Eh quoi ! j’ai pris la vie à l’homme, et je crains maintenant de prendre la tête au cadavre, quand cette tête est pour moi un trésor. En vérité, je suis fou ! Est-ce que les morts ne sont pas insensibles ?

Ammalat, d’une main tremblante, alluma des branches sèches, et, à leur tremblante et fugitive lumière, se mit à chercher la tombe du colonel.

La terre fraîchement remuée, une croix sur laquelle on lisait le nom de Verkovsky, lui indiquèrent la dernière demeure de celui qu’il avait appelé si souvent son frère.

Il arracha la croix, et se mit à creuser la fosse.

Le travail n’était ni long ni difficile. En Orient, on enterre presque à fleur du sol.

Le poignard d’Ammalat heurta bientôt le couvercle du cercueil.

Par un dernier effort, le couvercle fut enlevé.

Il lui fallait, à la lueur rougeâtre des branches enflammées, jeter un dernier regard sur ce corps.

Ce fut la punition terrible, suprême, incomparable à tous les supplices qu’eût pu inventer la justice humaine. En se penchant sur le cadavre, Ammalat, plus livide que le cadavre même, sembla un instant s’être changé en pierre. Qu’était-il venu faire là ? Comment et pourquoi y était-il ? Aucun battement de son cœur suspendu, aucune fibre de son esprit anéanti n’eût pu lui répondre ; une odeur de cadavre l’enveloppait, une vapeur de mort troublait sa vue.

— Il faut cependant en finir ! murmura-t-il en essayant de se tirer de son engourdissement au bruit de ses propres paroles.

Mais ni vanité, ni vengeance, ni amour, ni aucun de ces sentiments dont l’ivresse lui avait fait commettre son premier crime ne le soutenait plus pour commettre le second. C’est que le second était plus qu’un crime, c’était un sacrilège.

Enfin, il plaça son poignard près du cou qu’il devait trancher, jeta loin de lui les branches sèches, pour se cacher à lui-même dans l’obscurité son labeur infâme, et, après quelques efforts inutiles, il sentit avec terreur qu’il avait atteint son but.

La tête était détachée du corps.

Il la prit, et, avec un indéfinissable sentiment d’angoisse et de dégoût, il la jeta dans un sac qu’il avait apporté dans cette intention.

Jusqu’à présent, il s’était senti maître de lui-même ; mais, en ce moment, lorsqu’il comprit enfin que la plus lâche des deux actions venait de s’accomplir ; lorsque pendit à son bras cette tête qu’il avait cru pouvoir échanger contre son bonheur ; lorsqu’il lui fallut arracher ses pieds de cette terre molle et mouvante, terre des tombeaux, dans laquelle il était entré jusqu’aux genoux ; lorsque, en s’arrachant de cette poussière des morts, son pied glissa sur les cailloux, et qu’il retomba dans cette fosse ouverte, comme si le cadavre, à son tour, ne voulait plus le lâcher, oh ! alors, toute présence d’esprit l’abandonna. Il lui sembla qu’il devenait fou.

Les branches allumées qu’il avait jetées derrière lui avaient mis le feu aux herbes séchées par l’ardent soleil de juin. Il avait oublié d’où venait cette flamme. Pour lui, c’était celle de l’enfer. Il lui semblait que les esprits des ténèbres, riant et criant, voltigeaient autour de lui. Lui-même se mit à crier, se prit à rire, et s’enfuit sans se retourner, avec un sourd gémissement, dans lequel étaient venus se fondre son rire et ses cris.

Enfin, sur la colline, il retrouva son cheval, sauta dessus, le lança à travers la montagne, sans s’inquiéter des rochers ni des précipices, prenant chaque buisson auquel il s’accrochait pour la main du cadavre qui ne le voulait pas lâcher, et le cri des chacals et des hyènes pour les derniers râlements de son bienfaiteur, deux fois tué par lui.

Il arriva à Khuntsack le soir du second jour.

Frissonnant d’impatience, il sauta à bas de son cheval, et détacha de l’arçon de la selle le sac maudit.

Il monta le perron si bien connu, et pénétra dans les premières chambres.

Elles étaient pleines de montagnards en costume de guerre. Les uns marchaient couverts de leur cuirasse de mailles, les autres causaient couchés côte à côte sur leurs bourkas.

Tous parlaient bas ; – ceux qui parlaient du moins, car beaucoup gardaient un sombre silence.

Les sourcils froncés, les figures sombres indiquaient que l’on était, à Khuntsack, sous le poids de tristes nouvelles.

Les noukers allaient et venaient : tous connaissaient Ammalat, et cependant aucun d’eux ne le questionna. Nul ne parut même faire attention à lui.

Près de la porte de la chambre d’Ackmeth était Soukay-Khan, son second fils. Il pleurait amèrement.

— Que veut dire ceci ? demanda Ammalat avec inquiétude. Toi que l’on appelait l’enfant sans larmes, tu pleures maintenant ?

Soukay-Khan, sans répondre un mot, lui montra la porte de la chambre.

Ammalat y entra.

Là, un terrible spectacle l’attendait.

Au milieu de la chambre, sur un matelas recouvert d’un tapis, était couché Ackmeth-Khan, déjà défiguré par le souffle de la mort. De temps en temps, sa poitrine se soulevait, mais c’était avec un douloureux effort.

Il venait d’entrer dans cette lutte suprême de l’agonie qui attend l’homme à la porte du tombeau.

Sa femme et sa fille pleuraient à genoux devant lui. Son fils aîné, Moutzale-Khan, était couché sans mouvement à ses pieds, la tête perdue dans ses deux mains.

Plusieurs femmes et les noukers favoris pleuraient, un peu plus loin du mourant.

Mais, tout à la pensée terrible qui vivait en lui, Ammalat s’approcha du khan, et, seul debout au milieu de tous ces hommes consternés :

— Bonjour, Khan ! lui dit-il. Je t’apporte un cadeau pour lequel peut se lever un mort. Prépare la noce : voici le kalim de Sultanetta.

Et, à ces mots, il jeta la tête du colonel aux pieds d’Ackmeth-Khan.

La voix d’Ammalat avait semblé réveiller le mourant. Il se souleva pour voir le cadeau que lui apportait le jeune beg. La tête coupée de Verkovsky était à ses pieds.

Il frissonna de tout son corps.

— Que celui-là mange son propre cœur, dit-il, qui donne un pareil spectacle aux yeux d’un mourant !

Puis, se soulevant dans un effort suprême et levant les deux bras au ciel :

— Allah ! s’écria le khan, sois témoin que je pardonne à tous mes ennemis ; mais, toi, toi, Ammalat, je te maudis !

Et il retomba mort sur son coussin.

La femme d’Ackmeth avait regardé avec un sentiment de profonde terreur ce qui venait de se passer. Mais, lorsqu’elle vit son époux expiré, lorsqu’elle put croire que la vue d’Ammalat et de son fatal présent avait pu hâter sa mort :

— Messager de l’enfer ! s’écria-t-elle les yeux enflammés, lui montrant le mort, tiens, voilà ton œuvre. Sans toi, mon mari n’eût songé à soulever l’Avarie contre les Russes ; sans toi, il serait à cette heure bien portant et tranquille au milieu de nous. Mais, pour toi et par toi, en allant chez les begs pour les soulever, il tomba du haut d’un rocher ; et toi, misérable ! toi, traître ! toi, meurtrier ! au lieu de venir adoucir son agonie et calmer sa mort, tu viens comme une bête féroce jeter, au milieu des fantômes qui entourent le lit d’un mourant, la terrible réalité d’une tête coupée ! Et quelle tête ? Celle de ton défenseur, de ton ami, de ton bienfaiteur !

— Mais c’était la volonté du khan ! s’écria Ammalat anéanti.

— N’accuse pas un mort. Ne tache pas d’un sang inutile le cadavre de celui qui ne peut plus se défendre ! reprit la veuve de plus en plus irritée, toi qui n’as pas craint de venir demander en mariage la fille au lit de mort du père, et qui as espéré recevoir la récompense des hommes en obtenant la malédiction de Dieu. Sacrilège et infâme ! je jure par le tombeau de mes ancêtres, par les sabres de mes fils, par l’honneur de ma fille, que tu ne seras jamais ni mon gendre, ni mon hôte. Sors de ma maison, traître !

Ammalat poussa un cri.

— Sors ! ajouta la veuve ; j’ai des fils que tu peux égorger en les embrassant ; j’ai une fille que tu peux empoisonner en la regardant. Cache-toi dans les cavernes de nos montagnes ; apprends-y aux tigres à se dévorer les uns les autres. Va ! et sache une chose, c’est que ma porte ne s’ouvrira jamais pour l’assassin.

Ammalat semblait frappé par la foudre.

Tout ce que sa conscience lui avait déjà dit à voix basse, lui était répété hautement et cruellement. Il ne savait où regarder. Sur le plancher, la tête de Verkovsky ; sur le lit, le cadavre d’Ackmeth ; devant lui, sa veuve, c’est-à-dire la malédiction !

Seulement, les yeux de Sultanetta, noyés dans les larmes, lui apparaissaient comme deux étoiles à travers un nuage.

Il s’approcha d’elle en disant :

— Sultanetta, tout cela, tu le sais bien, c’est pour toi que je l’ai fait, et je te perds. Si la fatalité le veut, cela doit être ; mais dis-moi seulement si, toi aussi, tu me hais ; si, toi aussi, tu me méprises ?

Sultanetta leva sur celui qu’elle avait tant aimé ses yeux noyés de larmes ; mais, en voyant le visage d’Ammalat pâle et marbré de sang, elle cacha ses yeux avec une de ses mains, et, de l’autre, lui montrant alternativement le cadavre de son père et la tête du colonel, elle lui dit avec fermeté :

— Adieu, Ammalat. Je te plains, mais jamais je ne serai à toi.

Et, épuisée par l’effort, elle tomba évanouie près du corps de son père.

La fierté native d’Ammalat reflua vers son cœur avec son sang.

— Ah ! c’est ainsi qu’on me reçoit ici, dit-il en jetant un regard de mépris sur les deux femmes ; c’est ainsi que l’on remplit les serments dans la maison d’Ackmeth-Khan ! Ah ! je suis content, et mes yeux y voient clair, enfin !… J’étais bien fou de faire reposer mon bonheur sur le cœur d’une jeune fille volage, et j’ai été bien patient en écoutant les imprécations d’une vieille femme. Ackmeth-Khan, en mourant, a emporté avec lui l’honneur et l’hospitalité de sa maison. Place ! je sors.

Jetant un regard de défi sur les fils du khan, les noukers et les cavaliers qui, accourus au bruit, encombraient la chambre, il s’avança à leur rencontre, la main au manche de son kandjar, comme pour les inviter au combat.

Mais tout le monde s’écarta, plutôt l’évitant que le craignant, et plus une seule parole ne lui fut adressée, ni dans la chambre mortuaire, ni lorsqu’il traversa les autres chambres.

Sur le perron, il retrouva ses noukers, et, au bas du perron, son cheval.

Il sauta en selle sans dire un mot, sortit au pas du palais, traversa lentement les rues de Khuntsack ; puis, de l’éminence où il avait vu pour la première fois la maison du khan, il la regarda une dernière fois.

Son cœur était gonflé de fiel, ses yeux étaient injectés de sang ; l’orgueil offensé enfonçait au plus profond de sa poitrine ses serres d’acier.

Avec une sombre colère, il jeta un dernier regard sur cette maison où il avait connu et perdu tous les plaisirs du monde.

Il voulut parler ; il voulut prononcer le nom de Sultanetta ; il voulut récriminer ; il voulut maudire.

Il ne put pas prononcer une seule parole, une montagne de plomb semblait s’être écroulée sur lui.

Enfin, pour ressource suprême, il voulut pleurer, il lui semblait que ce poids énorme qui l’oppressait, c’étaient ses pleurs ; il lui sembla qu’une larme, une seule, le réconcilierait avec le genre humain et demanderait pour lui grâce à Dieu.

— Une larme ! une larme ! une seule ! cria-t-il.

Tout fut inutile, ses yeux restèrent secs, brûlants, arides. Il faut encore aimer et être aimé, pour verser des larmes, et Ammalat, comme Satan, haïssait et était haï…

Les jours, les mois, les années s’écoulèrent.

Où était allé l’assassin de Verkovsky ? qu’était-il devenu ?

Nul n’en savait rien.

On disait bien qu’il était chez les Tchetchènes où son kounack Nephtali n’avait pu lui refuser l’hospitalité. On disait que la malédiction d’Ackmeth-Khan mourant lui avait tout enlevé : beauté, santé, courage même.

Mais qui pouvait affirmer cela ?

Enfin, peu à peu, on oublia Ammalat ; mais le souvenir de sa trahison est encore aujourd’hui frais et vivant parmi les Russes et parmi les Tatars.

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