Chapitre 2
C’était un cavalier de petite taille, mais vigoureusement bâti. Il paraissait appartenir à la tribu bien reconnaissable des Avares : il portait une cuirasse et un casque de mailles, un petit bouclier à la main gauche, et une schaska à lame droite pendait à son côté.
La seule chose qui manquât au costume du nouvel arrivant, costume qui est encore aujourd’hui exactement le même que celui des croisés, c’était la croix de drap rouge que portent, sur le côté droit de la poitrine, ceux de ces montagnards qui sont restés fidèles à la religion chrétienne.
Les autres, qui se sont faits musulmans ou par force ou par conviction, ont conservé le même costume, mais en ont enlevé le signe de notre rédemption.
Ce cavalier était suivi de cinq noukers, parfaitement armés comme lui.
À la poussière dont ces hommes étaient couverts, à l’écume qui trempait leurs chevaux, il était facile de voir qu’ils avaient fait un long et rapide voyage.
Le premier cavalier, auquel nous avons accordé une mention particulière, en passant lentement à côté des soldats russes, qu’il semblait regarder avec une indifférence insultante, frôla de si près les fusils, qu’il accrocha un des faisceaux et le fit tomber à terre.
Mais, sans paraître remarquer l’accident, il continua son chemin, tandis que ses noukers laissaient insoucieusement les pieds de leurs chevaux se poser sur les fusils renversés.
La sentinelle qui, de loin, avait crié au cavalier : « Au large ! » – injonction qui, comme on peut le voir, n’avait pas eu grand effet, – sauta à la bride de son cheval, tandis que les soldats, se regardant comme insultés par le mépris des musulmans, se mirent à gronder contre eux.
— Qui es-tu ? cria la sentinelle en saisissant, comme nous l’avons dit, la bride du chef de la petite troupe.
— Tu es nouveau dans le pays, si tu n’as pas reconnu Ackmeth, khan d’Avarie, répondit tranquillement le chevalier, en arrachant la bride de son cheval de la main de la sentinelle. Il me semble cependant que, l’an dernier, près de Backli, j’ai laissé aux Russes un bon souvenir de moi.
Puis, comme il avait parlé en tatar, se retournant vers un de ses noukers :
— Traduis à ces chiens, dans leur langue, ce que je viens de leur faire l’honneur de leur dire, ajouta-t-il.
Le nouker répéta mot à mot en russe les paroles qu’Ackmeth-Khan venait de dire en tatar.
— C’est Ackmeth-Khan !… c’est Ackmeth-Khan !… répétèrent comme en chœur les soldats. Mettez la main sur lui, ne le lâchez pas, puisque nous le tenons ; il faut nous venger de l’affaire de Backli.
— Arrière, misérables ! cria Ackmeth-Khan en donnant un coup de son fouet sur la main de la sentinelle. As-tu oublié qu’aujourd’hui je suis un général russe ?
Et, cette fois, il prononça ces paroles dans un si pur moscovite, que les soldats n’en perdirent pas un mot.
— Tu veux dire un traître russe ! crièrent plusieurs soldats. Conduisons-le au capitaine, ou à Derbend, chez le colonel Verkovsky.
— C’est en enfer seulement que j’irai avec de pareils conducteurs, dit Ackmeth-Khan d’un ton de mépris.
En même temps, il fit cabrer son cheval sur les pieds de derrière, le porta à droite, puis à gauche ; enfin, cinglant sa croupe d’un violent coup de fouet, il le fit bondir par-dessus la sentinelle, qu’en passant il renversa du choc.
Les noukers mirent leurs montures au galop et suivirent leur khan, qui fit à peu près cent pas de cette course rapide, puis laissa son cheval reprendre l’allure ordinaire, tout en jouant tranquillement avec sa bride.
Alors seulement la foule des Tatars rassemblés autour du maréchal, qui avait commencé de ferrer le cheval du capitaine, attira son attention ; car, de même que le capitaine n’avait pu voir ce qui se passait derrière lui, Ackmeth-Khan ignorait ce qui s’était passé devant.
— Il paraît qu’il y a du tapage ici ? demanda le khan en arrêtant son cheval. De quoi est-il question, et à quel propos la dispute ?
— Ah ! c’est le khan ! s’écrièrent les Tatars.
Et ils le saluèrent respectueusement.
Ackmeth-Khan renouvela sa question.
On lui raconta l’affaire du capitaine et du maréchal.
— Et vous regardez, immobiles et stupides comme des buffles, lorsqu’on l’on violente votre frère, lorsque l’on méprise vos usages, lorsque l’on foule aux pieds votre religion ! s’écria Ackmeth-Khan, et vous murmurez comme de vieilles femmes, au lieu de vous venger ! Pourquoi ne pleurez-vous pas ?
Puis trois fois, et du ton du plus profond dédain :
— Lâches ! lâches ! lâches ! dit-il
— Que faire ? répondirent plusieurs voix. Les Russes ont des canons et des baïonnettes.
— Et vous, est-ce que vous n’avez pas des fusils et des poignards ? Honte ! honte aux musulmans ! le sabre du Daghestan tremble devant le fouet moscovite !
Les regards s’enflammèrent.
Ackmeth poursuivit :
— Ah ! vous avez peur des canons et des baïonnettes, mais vous ne craignez pas le déshonneur. Entre l’enfer et la Sibérie, vous choisissez l’enfer. Vos aïeux ont-ils agi de la sorte ? Vos pères ont-ils pensé comme vous ? Ils ne comptaient pas leurs ennemis ; mais, quel que fût leur nombre, ils marchaient à eux en criant : Allah ! et, s’ils tombaient, ils tombaient, du moins avec gloire. Est-ce que, par hasard, les Russes seraient faits d’un autre métal que vous ? Est-ce que leurs canons ne vous ont jamais tourné que la gueule ? On attaque le bœuf par les cornes, misérables ! on prend les scorpions par la queue, lâches !
Et, comme il avait déjà fait, il répéta par trois fois :
— Lâches ! lâches ! lâches !
Cette fois, l’insulte frappa les Tatars en plein visage.
— Il a raison, crièrent-ils. Ackmeth-Khan a raison. Nous sommes trop bons pour permettre tout cela aux Russes. Délivrons le maréchal ! délivrons Alikper !
Et ils commencèrent à se resserrer, plus menaçants que jamais, autour des soldats au centre desquels le forgeron ferrait le cheval du capitaine.
La révolte grandissait.
Satisfait d’avoir mené les choses à ce point, et ne voulant pas se compromettre dans une si petite affaire, Ackmeth-Khan laissa deux de ses noukers pour animer les Tatars, et, suivi des trois autres, il prit, dans la montagne, le chemin rapide qui menait à la maison d’Ammalat-Beg.
Celui-ci était déjà rentré et fumait le khalian, couché sur un divan.
En voyant Ackmeth-Khan apparaître au seuil de sa porte, il se leva et vint à sa rencontre.
— Sois vainqueur ! dit Ackmeth-Khan à Ammalat-Beg.
Ce compliment de bienvenue des Tcherkesses était prononcé avec un accent tellement significatif, qu’Ammalat-Beg, après avoir embrassé Ackmeth-Khan, lui demanda :
— Est-ce une raillerie ou une prédiction, mon cher hôte, que tu viens de m’adresser là ?
— Cela dépend de toi, et ce sera comme il te conviendra. L’héritier de la principauté de Tarkovsky n’a qu’à tirer son sabre pour…
— Pour ne plus jamais le remettre au fourreau, khan !
Puis, secouant la tête :
— Ce serait une mauvaise affaire pour moi, continua-t-il, et mieux vaut être propriétaire tranquille et incontesté de Bouinaky, que de me cacher dans les montagnes comme un proscrit.
— Ou comme un lion, Ammalat ! Les lions aussi, pour être libres, habitent la montagne.
Le jeune homme poussa un soupir.
— Mieux vaut rêver toujours et ne pas se réveiller, Ackmeth… Je dors, ne me réveille pas.
— Ce sont les Russes qui te versent l’opium qui te fait dormir, et, pendant ton sommeil, un autre cueille les fruits d’or de ton jardin.
— Que puis-je faire avec le peu de forces que j’ai ?
— Les forces sont dans l’âme, Ammalat. Ose seulement, et tout se courbera devant toi.
Puis, prêtant l’oreille ;
— Écoute, dit-il, voilà une voix qui te crie, comme moi, de te réveiller : c’est celle de la victoire.
En effet, le bruit d’une vive fusillade arriva jusqu’aux deux princes.
En ce moment, Sophyr-Ali entra dans la chambre, pâle et le visage bouleversé.
— Entends-tu, chamkal ? dit-il. Bouinaky se révolte. La foule entoure la compagnie russe et les Tatars font feu sur les soldats.
— Ah ! les drôles ! s’écria Ammalat-Beg en sautant sur son fusil. Comment ont-ils osé faire quelque chose sans moi ? Cours en avant, Sophyr-Ali ; ordonne-leur en mon nom de se tenir tranquilles, et tue le premier qui désobéira.
— J’ai voulu les calmer, répondit le jeune homme ; mais ils ne m’écoutent pas. Les noukers d’Ackmeth-Khan sont avec eux et les excitent en criant : « Tuez les Russes ! »
— Mes noukers ont-ils vraiment crié cela ? demanda Ackmeth-Khan avec un sourire.
— Non seulement ils ont crié cela, mais encore ils ont donné l’exemple en tirant les premiers, dit Sophyr-Ali.
— En ce cas, ce sont de braves gens, dit Ackmeth-Khan, et qui comprennent à demi-mot ce qu’on leur dit.
— Qu’as-tu fait, khan Ackmeth ? s’écria Ammalat-Beg avec tristesse.
— Ce que tu aurais dû faire depuis longtemps.
— Comment vais-je répondre aux Russes maintenant ? demanda le jeune prince.
— Avec la balle et le kandjar. Le sort travaille pour toi, heureux rebelle. Allons, au vent les schaskas, et tombons sur les Russes !
— Ils sont ici ! cria le capitaine d’une voix de tonnerre, en s’élançant dans la chambre accompagné de deux hommes, tant il avait rapidement gravi la pente de la montagne qui conduisait à la maison d’Ammalat.
Puis, se retournant vers ses deux hommes :
— Gardez les portes, vous autres, dit-il, et que personne ne sorte.
Les deux soldats obéirent.
Troublé par cette révolte inattendue dans laquelle ou pouvait très bien l’impliquer, quoiqu’il n’y eût pas eu la moindre part, Ammalat s’avança vers le capitaine, et, d’une voix amicale qui contrastait avec l’accent de colère de celui-ci :
— Apportes-tu la joie dans ma maison, frère ? lui demanda-t-il en tatar.
— Je ne sais ce que j’apporte dans la maison, Ammalat, dit le capitaine ; mais je sais comment on me reçoit dans ton village ; on me reçoit en ennemi, et les hommes ont fait feu sur les soldats de mon… de ton… de notre commun empereur.
— Ils ont mal fait de tirer sur les Russes, dit Ackmeth-Khan en se couchant nonchalamment sur les coussins du divan et en tirant une bouffée de fumée du khalian abandonné par Ammalat-Beg, ils ont mal fait, si chaque coup qu’ils ont tiré n’a pas tué son homme.
— Tiens, voilà la cause de tout le mal, Ammalat ! dit le capitaine en montrant Ackmeth-Khan avec un geste de colère. Sans lui, tout serait tranquille dans Bouinaky. En vérité, tu es charmant, Ammalat. Tu te dis l’ami des Russes et tu reçois leur ennemi comme un hôte ! tu le caches comme un complice ! Ammalat-Beg, au nom de l’empereur, j’exige que tu me livres cet homme.
— Capitaine, répondit Ammalat d’une voix douce mais ferme, tu sais que, chez nous, l’hôte est sacré. Ce serait un crime de te livrer mon hôte ; ne l’exige pas, respecte nos usages, et, s’il le faut, respecte ma prière.
— Je te dirai à mon tour, Ammalat : le devoir avant les usages ; l’hospitalité est sainte, mais le serment est plus saint encore. Le serment nous défend de dérober à la justice, même notre frère, si notre frère est criminel.
— Je vendrais plutôt mon frère que mon hôte, capitaine. Ce n’est point ton affaire, d’ailleurs, de me dicter la conduite que j’ai à suivre. Si je pèche, Allah et le padischah me jugeront. Que le Prophète garde le khan dans la plaine ou dans la montagne : une fois là, je n’ai rien à y voir ; mais ici, sous mon toit, je dois le défendre, et, ajouta le jeune prince d’un ton résolu, et… je le défendrai.
— Alors tu réponds pour un traître ? demanda le capitaine.
Khan Ackmeth n’avait pas pris part à la dispute : il fumait tranquillement son khalian, comme s’il se fût agi d’un autre que lui ; mais, au mot traître, il bondit sur ses pieds, plutôt qu’il ne se leva, et, s’approchant du capitaine :
— Tu dis que je suis un traître, fit-il ; dis mieux, dis que j’ai voulu devenir traître à ceux à qui je dois rester fidèle. Le padischah russe m’a donné un grade, et je lui ai été reconnaissant tant qu’il n’a pas exigé de moi l’impossible. On voulait que je laissasse les troupes russes dans l’Avarie ; que je permisse d’y bâtir des forteresses. Comment m’eusses-tu nommé alors, si j’eusse vendu le sang et la liberté de ceux dont Allah m’a fait le chef et le père ? Mais, l’eussé-je voulu, je n’y aurais pas réussi : des milliers de poignards m’eussent percé le cœur ; les rochers se fussent détachés de leur base et d’eux-mêmes eussent roulé sur ma tête. Je me suis éloigné de l’amitié des Russes, mais je n’étais pas encore leur ennemi. Quel prix ai-je reçu de ma patience ? J’ai été offensé par la lettre d’un de vos généraux. Cette offense lui a coûté cher dans le Backli. Pour quelques mots, j’ai versé un fleuve de sang, et ce fleuve de sang me sépare de vous pour toujours.
— Eh bien, ce sang crie vengeance, dit le capitaine furieux, et tu n’échapperas pas à cette vengeance, misérable !
Et il fit un mouvement pour saisir Ackmeth-Khan à la gorge.
Mais, avant que sa main eût touché le chef montagnard, le kandjar de celui-ci avait disparu tout entier dans ses entrailles.
Le capitaine, sans prononcer une parole, sans pousser un soupir, tomba mort sur le tapis.
Puis, avec la même rapidité, tirant son pistolet de sa ceinture et arrachant celui d’Ammalat-Beg de la sienne, Ackmeth-Khan, des deux coups, rapides comme l’éclair, mortels comme la foudre, étendit à ses pieds les deux Russes qui gardaient la porte.
Ammalat-Beg l’avait vu faire sans avoir le temps de s’opposer à ce triple meurtre.
— Tu m’as perdu, Ackmeth, lui dit-il tristement ; cet homme était russe, il était mon hôte.
— Il y a des offenses que le toit ne couvre pas, chamkal, dit le khan ; mais ce n’est pas l’heure de discuter : fermons les portes, appelle les tiens, et marchons aux ennemis.
— Il y a une heure, ils n’étaient pas mes ennemis, dit Ammalat-Beg, et maintenant comment veux-tu que je marche contre eux ? Je n’ai pas de poudre, je n’ai pas de balles, et mes gens sont dispersés.
— Les Russes ! les Russes ! s’écria Sophyr-Ali en entrant et en pâlissant de terreur à la vue des trois cadavres.
— Viens avec moi, Ammalat, dit le khan Ackmeth, j’allais dans la Tchetchina pour la soulever contre la ligne ; ce qui arrivera, Dieu le sait ! Mais il y a dans les montagnes du pain et de l’eau, de la poudre et des balles. C’est tout ce qu’il faut à un montagnard. Est-ce dit ?
— Partons donc, répondit Ammalat résolu. Aussi bien, il ne me reste qu’à fuir. Tu as raison, ce n’est point l’heure des récriminations et des reproches. Mon cheval et six noukers avec moi, Sophyr-Ali…
— Et moi aussi, moi aussi, n’est-ce pas ? dit le jeune homme en l’interrompant, les larmes aux yeux.
— Non. Toi, mon cher Sophyr, tu restes ici pour veiller à ce qu’on ne pille pas la maison. Salue ma femme de ma part, et ramène-la chez son père. Ne m’oublie pas. Adieu !
Et, comme Ackmeth-Khan et Ammalat sortaient par une porte, les Russes entraient par l’autre.
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