Chapitre 3
Un chaud midi de printemps pesait sur le Caucase.
Les cris des mollahs appelaient à la prière les habitants de la Tchetchina, et leur accent monotone, après avoir éveillé pour un instant l’écho des rochers, s’éteignait peu à peu dans l’air immobile.
Le mollah Hadji-Soleiman, pieux Turc, envoyé dans les montagnes par le divan de Stamboul pour fortifier la foi chez les montagnards, et en même temps pour les pousser à la révolte contre les Russes, se reposait sur le toit de la mosquée après avoir fait ses ablutions et sa prière. Il y avait peu de temps qu’il avait été choisi comme mollah du village de Tchetchen-Igalis, et c’est pour cela, sans doute, qu’il regardait si gravement sa barbe et si sérieusement les ronds de fumée qui s’envolaient de sa chibouque.
De temps en temps, en outre, son œil s’arrêtait avec satisfaction sur l’ouverture sombre de deux ou trois cavernes creusées dans le roc, juste en face de lui.
Il avait à sa gauche les crêtes qui séparent la Tchetchina de l’Avarie, et, plus loin, les sommets neigeux du Caucase. Les cabanes, parsemées sur les pentes, descendaient par cascades jusqu’à la moitié de la montagne, où elles s’arrêtaient, formant une forteresse à laquelle menaient seulement d’étroits sentiers, et qui, créée par la nature, servait aux montagnards d’arche pour leur liberté.
Tout était tranquille dans le village et dans les montagnes voisines ; on ne voyait pas une âme par les chemins et par les rues. Les troupeaux de moutons avaient cherché l’ombre dans les ravins, les buffles s’étaient rassemblés dans un torrent étroit et boueux, et, couchés dans la vase, montraient seulement leurs têtes au-dessus de l’eau. Le léger bourdonnement des insectes, le cri monotone du grillon, étaient les seuls signes de vie que donnât la création au milieu de la morne tranquillité des montagnes, et Hadji-Soleiman, couché sous la coupole, admirait, avec cette quiétude qui n’appartient qu’aux peuples rêveurs, la splendeur inactive de la nature, si bien en harmonie avec la paresse musulmane. À peine clignait-il ses yeux, dans le vague desquels semblaient s’être éteints le feu et la lumière du soleil, lorsque, à travers cette apparente vacuité, il vit deux cavaliers qui gravissaient au pas la montagne opposée à celle où étaient creusées les cavernes.
— Nephtali ! cria le mollah en se tournant vers la cabane la plus proche de la mosquée et à la porte de laquelle était un cheval tout sellé.
À cet appel, un beau Circassien, à barbe courte sans être rasée, coiffée d’un papak qui lui couvrait la moitié du visage, parut dans la rue.
— Je vois deux cavaliers, continua le mollah ; ils vont passer en dehors du village.
— Ce sont des juifs ou des Arméniens, répondit Nephtali. Ils n’ont pas voulu prendre de guide par économie, et ils se casseront le cou dans le sentier où ils sont engagés ; les chèvres sauvages seules et les premiers cavaliers de la Tchetchina passent par ce chemin.
— Non, frère Nephtali, dit le mollah. J’ai fait deux voyages à La Mecque, et je connais parfaitement les juifs et les Arméniens. Ces cavaliers n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre de ces deux peuples. Si c’étaient des juifs ou des Arméniens, ils viendraient pour affaires de commerce et auraient du bagage ; mais regarde toi-même, tes yeux sont jeunes et, par conséquent, plus sûrs que les miens. Autrefois, à une verste de distance, continua le mollah, je pouvais compter les boutons de l’uniforme d’un soldat russe, et la balle que j’envoyais à l’infidèle ne manquait jamais son but ; aujourd’hui, à la même distance, c’est à peine si je distinguerais un buffle d’un cheval.
Et il poussa un soupir.
Tandis qu’il se parlait à lui-même plutôt qu’il ne parlait à son compagnon, celui-ci était rapidement monté près de lui et regardait les voyageurs, qui continuaient de s’approcher.
— La journée est chaude et le voyage fatigant, dit le mollah ; invite ces deux voyageurs à se rafraîchir et à faire reposer leurs chevaux. Peut-être savent-ils quelque nouvelle. Le Coran nous ordonne d’accueillir ceux qui vont par les chemins.
— Avant même que le Coran eût pénétré dans nos montagnes, dit Nephtali, jamais un voyageur n’a quitté le village sans s’y être reposé et s’y être nourri, ne nous a dit adieu sans nous bénir, et n’est parti sans guide pour le reste de son voyage ; seulement, je soupçonne ces deux voyageurs-ci. Pourquoi évitent-ils les bonnes gens ? et, au lieu de passer dans l’aoul, pourquoi passent-ils à côté, au risque de leur vie ?
— En tout cas, il me semble que ce sont des compatriotes, dit Hadji-Soleiman en approchant sa main de ses yeux pour les abriter des rayons du soleil. Ils portent l’habit tchetchène ; peut-être reviennent-ils de l’expédition pour laquelle ton père est parti avec cent des nôtres, ou peut-être encore sont-ce deux frères réunis par un serment et qui vont venger le sang par le sang.
— Non, Soleiman, dit le jeune homme en secouant la tête ; non, ces deux hommes ne sont pas des nôtres. Nul montagnard ne viendrait ici tout exprès pour se vanter d’un combat avec les Russes et pour montrer ses armes. Ce ne sont pas non plus des abrecks1 ; des abrecks, passassent-ils au milieu des ennemis les plus acharnés, ne tireraient pas leurs bachliks2 sur leur visage. L’habit trompe quelquefois, Hadji ; qui peut dire que ce ne sont pas des déserteurs russes ? Il n’y a pas longtemps qu’un Cosaque s’est échappé de l’aoul de Goumbet après avoir tiré le maître de la maison où il demeurait et lui avoir volé son cheval et ses armes. Le diable est bien malin, et souvent le plus fort cède à la tentation.
— Il n’y a pas de fort quand la croyance est faible, Nephtali ; mais attends, je vois des boucles de cheveux au-dessous du papak du second cavalier.
— Que je sois réduit en poudre si ce n’est pas vrai ! s’écria Nephtali. Celui-ci est un Russe ou, pis encore, un chaguide 3 tatar. Attends, attends, je vais friser les boucles de ses cheveux, moi. Je reviens dans une demi-heure, Soleiman. Dans une demi-heure, ou ils seront nos hôtes, ou l’un de nous saura quelle profondeur a le précipice.
Nephtali descendit rapidement l’escalier, prit son fusil, sauta sur son cheval, et se lança au grand galop dans la montagne, ne s’inquiétant ni des ravins, ni des rochers. Seulement, de loin, on pouvait voir les cailloux voler comme de la poussière sous les pieds de l’intrépide cavalier.
— Allah akbar ! dit fièrement le hadji en rallumant sa chibouque éteinte.
Nephtali eut bientôt rejoint les deux cavaliers. Leurs chevaux, fatigués, couverts d’écume, mouillaient de leur sueur l’étroit sentier par lequel ils gravissaient la montagne. Celui qui marchait le premier portait la cotte de mailles des Tchepsours, l’autre le costume des Tcherkesses ; seulement, jurant avec ce costume, au lieu de la schaska, un sabre persan pendait à la riche ceinture qui entourait sa taille.
On ne pouvait voir leurs visages, sur lesquels leurs bachliks étaient tirés, soit qu’ils voulussent se garantir du soleil, soit qu’ils désirassent n’être point reconnus.
Nephtali marcha longtemps derrière eux par ce chemin étroit qui côtoyait le précipice ; mais, le chemin étant devenu un peu plus large, il les devança et leur barra le passage.
— Salam aleikoum ! dit-il en mettant son fusil tout armé en travers sur sa selle.
Le premier des deux inconnus releva son bachlik, mais juste ce qu’il fallait pour qu’il pût voir sans être vu.
— Aleikoum salam ! répondit-il en détachant son fusil à son tour et se dressant sur ses étriers.
— Que Dieu protège votre voyage ! continua Nephtali tout en s’apprêtant à tuer le voyageur, auquel il souhaitait la protection de Dieu, au premier mouvement hostile qu’il lui verrait faire.
— Et à toi, répondit l’inconnu à la cotte de mailles, que Dieu te donne l’intelligence, afin que tu ne te mettes plus en travers du chemin des voyageurs. Que veux-tu, kounack 4 ?
— Je vous offre le repos et le dîner pour vous, l’écurie pour vos chevaux. Il y a toujours place dans ma maison pour l’hospitalité. La bénédiction du voyageur multiplie les troupeaux. Ne laissez pas tomber de reproche sur notre village, qu’il est de ceux près desquels on passe sans s’y arrêter.
— Merci, frère. Nous ne venons pas dans la montagne pour y faire des visites ; nous sommes pressés.
— Prenez garde ! répliqua Nephtali ; vous allez au-devant du danger sans prendre de guide.
— Un guide ? dit le voyageur en riant ; un guide dans le Caucase ? Mais je connais la montagne mieux qu’aucun de vous ; j’ai été là où ne vont pas les jaguars, où ne vont pas les serpents, où vont seulement les aigles. Fais-nous place, camarade ; ta maison n’est pas sur mon chemin, et je n’ai pas de temps à perdre en bavardant avec toi.
— Je ne te céderai point un pas, répondit le jeune homme, que je ne sache ton nom.
— Remercie le ciel, Nephtali, que je connaisse ton père, et que j’aie souvent marché au combat côte à côte avec lui. Mais range-toi, ou, malgré cette amitié que je lui porte, ta mère pleurera demain en voyant les lambeaux de la chair de son enfant aux dents des chacals et au bec des aigles… Fils indigne ! tu te promènes sur les routes, cherchant querelle aux voyageurs, quand les os de ton père blanchissent dans la plaine russe, et quand les femmes cosaques vendent ses armes ! Nephtali, ton père a été tué hier de l’autre côté du Tereck ! Maintenant, puisque tu veux me connaître, reconnais-moi.
— Sultan Ackmeth-Khan ! s’écria le jeune Tchetchène troublé à la fois, et par la nouvelle qu’il venait d’apprendre, et par le regard sévère du voyageur.
— Oui, je suis Ackmeth-Khan, répondit le prince ; mais souviens-toi, Nephtali, que, si tu dis à quelqu’un : « J’ai vu le khan d’Avarie », ma vengeance suivra tes descendants jusqu’à la dernière génération.
Le jeune homme se rangea respectueusement et les voyageurs passèrent près de lui.
Ackmeth-Khan retomba dans le silence d’où l’avait tiré l’apparition du jeune homme. Il était occupé de sombres souvenirs. Le second voyageur, Ammalat-Beg – car c’était lui –, était, comme le khan, rêveur et muet. Leurs habits portaient la trace d’un combat récent, leurs moustaches étaient brûlées par la poudre, et des gouttelettes de sang étaient séchées sur leur visage. Mais le regard fier d’Ackmeth semblait défier toute la nature ; un sourire de mépris relevait ses lèvres.
Quant à Ammalat-Beg, c’était la fatigue qu’exprimaient ses traits. À peine regardait-il autour de lui ; de temps en temps seulement, il laissait échapper un soupir que lui arrachait la douleur de sa main blessée.
La marche de son cheval, peu habitué aux montagnes, lui causait autant d’impatience que d’ennui.
Il rompit le silence le premier.
— Pourquoi as-tu refusé l’invitation de ce bon jeune homme ? demanda-t-il au khan d’Avarie. Nous nous serions arrêtés une heure ou deux.
— Tu penses et tu parles comme un enfant, mon cher Ammalat, répondit le khan. Tu es habitué à gouverner les Tatars et à leur commander comme à des esclaves, et tu crois qu’il faut agir de la même façon avec les montagnards. La main de la fatalité pèse sur nous ; nous sommes battus et poursuivis ; plus de cent montagnards, tes noukers et les miens sont tombés sous les balles russes. Veux-tu que nous montrions vaincu aux Tchetchènes le visage d’Ackmeth-Khan, qu’ils sont habitués à regarder comme l’étoile de la victoire ; que je paraisse devant eux en proscrit ; que je leur avoue ma propre honte ? Recevoir l’hospitalité d’un mendiant, m’entendre reprocher la mort des époux et des fils attirés par moi dans ce combat, c’est perdre toute leur confiance. Avec le temps, les larmes tariront ; alors Ackmeth-Khan reparaîtra devant eux, prophète de pillage et de sang, et de nouveau je les conduirai au combat sur les frontières russes. Si je passais aujourd’hui devant les Tchetchènes désespérés, ils ne se rappelleraient pas que c’est Allah seul qui donne et reprend la victoire. Ils peuvent m’offenser d’un mot imprudent, et je n’ai jamais pardonné une offense : alors quelque misérable vengeance personnelle peut se mettre en travers du large chemin qu’un jour je m’ouvrirai dans les rangs des Russes. Pourquoi se quereller inutilement avec un peuple brave ? Pourquoi abattre soi-même l’idole de gloire qu’ils sont habitués à regarder avec éblouissement ? Si je descends au rang des hommes ordinaires, chacun viendra mesurer son épaule à la mienne. Et toi-même, toi qui as besoin d’un médecin, tu n’en trouveras jamais un meilleur que chez moi. Demain, nous serons à la maison ; prends courage jusque-là.
Ammalat-Beg porta avec reconnaissance sa main à son cœur et à son front ; il connaissait la valeur des paroles du khan, mais il s’affaiblissait par la perte du sang.
Tout en continuant d’éviter les villages, ils passèrent la nuit dans les rochers, mangeant un peu de riz et de miel, provisions sans lesquelles un montagnard n’entreprend jamais un voyage, si court qu’il soit. Ils traversèrent le Koassou par le pont qui y est jeté près de Sherté. Ils laissèrent derrière eux Ande, Boulins et la crête de Salatahour. Leur chemin passait par des forêts et par des précipices qui épouvantaient leurs yeux et leur esprit. Enfin, ils commencèrent de gravir la crête qui les séparait, au nord, de Khuntsack, la capitale des khans. Pour parvenir au sommet de cette crête, les voyageurs étaient obligés de suivre des lignes diagonales, revenant sans cesse sur leurs pas, mais, à chaque pas, gagnant quelque chose en hauteur. Le cheval du khan, né dans les montagnes et habitué à ces chemins ardus, marchait avec précaution ; mais le jeune et fier coursier d’Ammalat-Beg butait et tombait à chaque pas. Favori de son maître, gâté par lui, il ne pouvait supporter une pareille marche dans la montagne. Sous le soleil, au milieu des neiges, à peine respirait-il, et, avec un effort suprême, ses narines, dilatées, semblaient souffler le feu, tandis que l’écume ruisselait de son mors.
— Allah bereket5 ! s’écria Ammalat-Beg en arrivant au point culminant de la montagne, d’où son regard pouvait embrasser toute l’Avarie.
Mais, au même moment, son cheval s’abattit ; le sang s’échappa à flots de la bouche du noble animal et son dernier soupir rompit sa sangle.
Le khan aida Ammalat-Beg à se débarrasser de ses étriers ; mais il vit avec inquiétude que, dans la chute qu’il venait de faire, le mouchoir du jeune homme s’était détaché de sa blessure, et que le sang, que l’on avait eu tant de peine à arrêter, coulait de nouveau.
Mais, cette fois, Ammalat-Beg ne sentait plus la douleur ; il pleurait son cheval mort.
Une goutte suffit à faire déborder le vase plein.
— Tu ne m’emporteras plus comme la plume au vent, mon bon coursier, lui disait-il, ni dans le nuage de poussière d’une course, quand j’entendais les cris de ceux que je laissais derrière moi, ni au milieu des acclamations des guerriers dans la flamme et dans la fumée des combats ! Avec toi, j’avais acquis la gloire du cavalier : pourquoi suis-je condamné à survivre à ma gloire et à toi ?
Il baissa la tête entre ses genoux et se tut, tandis que le khan bandait sa blessure. Enfin, s’apercevant du soin que son compagnon prenait de lui :
— Laisse-moi, Ackmeth-Khan, lui dit-il tout à coup, laisse un malheureux à sa mauvaise fortune. Le voyage est long encore, et je succombe. Restant avec moi, tu périras avec moi inutilement. Regarde cet aigle qui vole en cercle autour de nous ; il comprend qu’il tiendra bientôt mon cœur entre ses serres, et, Dieu merci ! mieux vaut avoir sa tombe dans la poitrine d’un noble oiseau que d’être foulé aux pieds par les chrétiens. Adieu, pars !
— N’as-tu pas honte, Ammalat, de tomber ainsi en heurtant une paille ? Qu’est-ce que ta blessure ? Qu’est-ce qu’un cheval mort ?… Ta blessure, dans huit jours il n’y paraîtra plus. Ton cheval, nous en trouverons un meilleur. Le malheur vient d’Allah, mais le bonheur vient aussi de lui. C’est un péché de désespérer quand on est jeune. Monte sur mon cheval, je te mènerai par la bride, et, avant la nuit, nous serons à la maison. Viens, chaque minute est précieuse ; viens, le temps est cher.
— Le temps n’existe plus pour moi, Ackmeth-Khan, répondit le jeune homme ; je te remercie de ton amitié fraternelle, mais je n’en abuserai pas. Nous avons encore trop de chemin à faire, et nous ne pourrions marcher si longtemps. Abandonne-moi donc à mon sort. Sur ces hauteurs, qui me rapprochent du ciel, je mourrai libre et content. Mon père est mort ; j’ai épousé une femme que je n’aime pas ; mon oncle et mon beau-père sont aux pieds des Russes. Proscrit de ma maison, fugitif du combat, je ne dois pas et je ne veux pas vivre.
— C’est la fièvre qui parle, et non pas toi, Ammalat ; tes paroles sont du délire. Ne sommes-nous pas destinés à survivre à nos parents ? Quant à ta femme, notre sainte religion ne te donne-t-elle pas le droit d’en prendre trois autres ? Que tu détestes le chamkal, je le comprends ; mais tu dois aimer son héritage, qui te fera, un jour, libre et prince. Or, un mort n’a pas besoin de richesses et de puissance ; un mort ne se venge plus, et tu as, toi, à te venger des Russes. Reviens à toi, ne fût-ce que pour cela. Nous sommes battus ; sommes-nous les premiers qui éprouvent un revers ?… Aujourd’hui, les Russes sont vainqueurs ; demain, c’est nous qui le serons. Allah donne le bonheur, mais c’est l’homme qui fait sa renommée. Tu es blessé et faible ; mais, moi, je suis fort et sans blessure. Tu tombes de fatigue ; mais, moi, je suis frais et aussi dispos que l’homme qui n’a point encore passé le seuil de sa porte et qui vient de chausser ses sandales et de ceindre ses reins. Monte sur mon cheval, Ammalat, et, aussi vrai que cet aigle n’était pas là pour manger ton cœur, puisque le voilà qui s’éloigne et qui disparaît, nous ferons payer cher aux Russes notre défaite d’hier.
Le visage d’Ammalat-Beg se ranima.
— Eh bien, oui, dit-il, tu as raison. Je vivrai pour la vengeance, pour une vengeance sourde ou ouverte, mais sombre, acharnée, mortelle. Crois-moi, Ackmeth-Khan, c’est pour la vengeance que je me rattache à la vie. Dès ce moment, je suis à toi ; par le tombeau de mon père ! je t’appartiens. Guide mes pas, dirige mes coups, et, si jamais j’oublie mon serment, rappelle-moi ce moment, mon cheval mort, ma main sanglante, l’aigle qui volait au-dessus de ma tête. Si je dors, je me réveillerai, et mon poignard sera la foudre.
Khan Ackmeth embrassa le jeune homme, le souleva comme un enfant entre ses bras, et le mit en selle.
— Et maintenant, dit-il, je reconnais en toi le pur sang des émirs, ce sang qui court dans nos veines comme du salpêtre, et qui, lorsqu’il s’enflamme, fait tomber les montagnes… Viens, Ammalat-Beg, et tout ce qui t’a été promis par moi sera tenu par Mahomet.
Et, tout en soutenant le blessé, Khan Ackmeth commença de descendre la montagne. Les pierres roulèrent sous leurs pieds, plus d’une fois le cheval tomba, mais enfin ils arrivèrent sains et saufs jusqu’à la place où recommençait la végétation.
Bientôt après, ils entrèrent dans une forêt qui se composait de plusieurs essences d’arbres. La richesse de cette forêt et la morne tranquillité de l’éternel crépuscule qui régnait sous cette voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil, inspiraient à l’homme le respect pour la sauvage indépendance de la nature.
Tantôt le sentier se perdait entre les arbres, et tantôt s’escarpait sur le bord d’un rocher, dans les profondeurs duquel murmurait et brillait un ruisseau. Les faisans à la gorge de flamme passaient d’un buisson à l’autre. Tout respirait cette vivifiante fraîcheur du soir inconnue aux habitants de la plaine.
Nos voyageurs étaient près d’atteindre le village d’Akhak, qui n’est séparé de Khuntsack que par une petite montagne, lorsqu’ils entendirent un coup de fusil.
Ils s’arrêtèrent avec inquiétude.
Mais, tout à coup :
— Ce sont mes chasseurs, Ackmeth-Khan ; ils ne m’attendent pas à cette heure, et surtout en pareil état. J’apporte à Khuntsack bien des joies et bien des pleurs.
Ackmeth Khan baissa la tête et poussa un soupir. Son front s’assombrit.
Les sentiments doux et amers se succèdent si facilement dans le cœur d’un Asiatique !
Un second coup de fusil se fit entendre, puis un troisième ; puis les coups, sans interruption, succédèrent aux coups.
— Les Russes sont à Khuntsack ! s’écria Ammalat.
Et il tira son sabre, et il serra son cheval entre ses genoux, comme si, d’un seul bond, il voulait franchir la distance qui le séparait d’eux.
Mais l’effort l’épuisa, son sabre échappa à sa main mutilée et tomba à terre.
Lui-même employa ses dernières forces à descendre de cheval.
— Ackmeth-Khan, dit-il, dépêche-toi de courir au secours de tes compatriotes, ta présence leur sera plus utile qu’un secours de cent cavaliers.
Mais Ackmeth-Khan ne l’écoutait pas ; il écoutait le sifflement des balles, comme s’il eût voulu distinguer celles des Russes de celles de ses guerriers.
— D’où sont-ils descendus ? s’écria-t-il ; ont-ils des pieds de chamois ? ont-ils des ailes d’aigles ? Adieu, Ammalat, je vais mourir sur les ruines de mes forteresses.
Mais, en ce moment, une balle tomba à ses pieds.
Il la ramassa, et, souriant :
— Remonte sur mon cheval, Ammalat, lui dit-il tranquillement. Tu sauras bientôt ce que cela signifie ; les balles des Russes sont en plomb et celles-ci sont de cuivre.
Puis, regardant la balle :
— Cette chère compatriote ! dit-il, elle est venue d’où ne peuvent venir les Russes, du sud.
Ils continuèrent de gravir la colline qui les séparait de Khuntsack. Arrivés au sommet, ils dominèrent un véritable champ de bataille, au-delà duquel s’élevait l’aoul de Khuntsack, dominé lui-même par les deux tours du château d’Ackmeth-Khan.
Une centaine d’hommes, divisés en deux partis, embusqués dans des maisons avancées ou retranchés derrière des quartiers de roche, tiraient les uns sur les autres, tandis que les femmes, sans voile, les enfants dans leurs bras, les cheveux épars, couraient entre les combattants, qu’elles excitaient.
Ammalat-Beg regardait ce spectacle avec étonnement et de l’œil interrogeait le khan.
— Que veux-tu ! lui dit celui-ci en haussant les épaules, c’est la coutume chez nous. Dans la plaine, un homme en veut à un autre homme, il lui donne un coup de poignard, et tout est fini ; dans la montagne, la querelle d’un seul est l’affaire de tous. Quelle est la cause de tout ce bruit ? Une bagatelle peut-être, quelque vache volée. Chez nous, il n’est pas honteux de voler, il est honteux de se laisser prendre, voilà tout. Admire la bravoure de ces femmes, Ammalat, dit le khan en s’échauffant et en respirant la poudre de ses narines dilatées : les balles sifflent à leurs oreilles, la mort bat des ailes au-dessus de leurs têtes, et elles s’en moquent. Oh ! ce sont des mères et des femmes de braves, celles-là, et vraiment il serait fâcheux qu’il leur arrivât malheur ! Me voici à temps pour faire cesser ce jeu.
Et, prenant son fusil, il s’avança sur l’extrême crête de la montagne et déchargea son arme en l’air.
À ce coup de fusil, venant d’un côté d’où on ne l’attendait pas, les combattants se retournèrent étonnés.
Alors, de sa main gauche, Ackmeth-Khan abaissa son bachlik.
Il se fit un grand cri des deux côtés. Les combattants l’avaient reconnu.
— Gardez votre poudre et vos balles pour les Russes, habitants de Khuntsack, leur cria-t-il ; pas un coup de fusil de plus. Je jugerai votre différend, et je donnerai raison à celui qui aura raison, tort à celui qui a tort.
Mais il n’y avait pas besoin de l’ordre du khan pour que le combat cessât ; la joie était si grande de le revoir, que tout ressentiment sembla oublié. Hommes et femmes se précipitèrent vers lui en criant :
— Vive Ackmeth-Khan !
— C’est bien, c’est bien, mes enfants ! leur dit le khan Ackmeth. Je descendrai demain sur la place, et je parlerai aux vieillards ; mais je ramène un ami blessé et qui a besoin de prompts secours ; ne me retardez donc pas, car ces secours, il ne les trouvera que chez moi.
Et, en effet, Ammalat-Beg ne voyait plus ce qui se passait qu’à travers un nuage ; il avait abandonné la bride de son cheval pour se retenir à la selle.
En un instant on fit un brancard avec les fusils encore noircis par la poudre et chauds du combat. Amis et ennemis se réunirent pour y étendre leurs bourkas. On y coucha le blessé, et Ackmeth-Khan remonta sur son cheval, comme il convient à un prince qui rentre dans sa forteresse.
On déposa Ammalat-Beg sur les riches tapis du khan. Il était complètement évanoui.
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