IV
L'œuvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des œuvres; il est plus que probable que ces œuvres n'infirmeront point les caractères généraux déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que les Parnassiens nous donneront des œuvres plus typiques. On peut donc résumer leur action.
Restitution faite aux autres groupes des personnalités qui leur appartiennent mieux qu'au Parnasse, déduction établie des non-valeurs et des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs de file, le Parnasse demeure composé de Glatigny, d'Armand Silvestre, de M. Coppée, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de Heredia, de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit par cette simple énumération qu'il a fourni deux courants principaux. L'un, familier, bourgeoisant, prosaïste, est celui de MM. Coppée et Sully Prudhomme. Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète des Humbles, le dramaturge de Pour la Couronne, et le poète des Solitudes et de Justice, ils sont à part des autres Parnassiens par leur dévotion moins grande ou leur talent moins fortifié pour la beauté de la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent pas à les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires, le goût du poème qui peut être récité par une jeune fille, presque du monologue, ni les curiosités d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité philosophique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin didactique où M. Sully Prudhomme a tenté ses plus gros efforts; leur philosophie, peu fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au moins évite-t-il la galvanisation des dieux hindous. C'est presque par camaraderie que MM. Coppée et Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne n'a rien à y dire. Bornons-nous à constater que l'élève mental de Lamartine, de Brizeux, de Gautier, d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée, et M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont entre eux ce point d'unité de trancher fortement sur les autres par quelque chose qui leur est commun, et qui est le refus, en général, du grand geste romantique, et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut longtemps la marque de la poésie académique depuis 1830[14] et qui fut académisée en eux, avant, bien que M. Leconte de Lisle fût admis dans la Compagnie.
[14] Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui tranchaient; voir, dans les Souvenirs de Théodore de Banville, l'étude sur Alfred de Vigny, où sa vie académique est caractérisée.
M. de Heredia se détache du demeurant du groupe, par sa fidélité au sonnet et par son goût classique: c'est là une branche nouvelle du Parnasse qui commence; elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de Lisle. Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme, pas les essentielles; c'est là une école en formation; on ne peut que regretter ce maniement exclusif d'une forme et on ne la pourra juger qu'après peut-être de nouveaux travaux de M. de Heredia, de M. Léonce Depont, de M. Legouis.
Il est probable que cette pléiade de sonnettistes n'apportera à la poésie qu'un curieux et très intéressant intermède; mais il faut attendre pour juger loyalement la portée du mouvement. Quant à l'œuvre originaire, les Trophées, il est simple d'y reconnaître ce qu'elle contient: des beautés, de la monotonie, un jeu exagéré des richesses verbales et décoratives, une négligence absolue de ce qui pourrait être d'intérêt fondamental; c'est une œuvre de luxe et d'évocations résonnantes, courtes forcément et pas assez imprévues.
MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un groupe homogène; les différences sont d'individualité de tempérament.
Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les plus beaux cris pessimistes et qui a trouvé le Soir d'octobre, honorerait toute école, et si son œuvre manque de volume et aussi de variété, le nombre des beaux fragments y est assez considérable pour compenser tout regret.
M. Catulle Mendès, c'est l'activité même, et c'est le parnassien-type. S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par réaction de son esprit sur des esprits différents qu'il sut retenir un instant à l'écouter et surtout par sa fréquente affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule du Parnasse, cette formule de recherche sur tous les terrains, d'excursions fantaisistes, héroïques, bouffonnes, variées surtout, c'est la formule de son esprit apparenté à celui de Banville. Il est kaléidoscopique. Il parcourt, toujours affairé, ardent, et vraiment à la chasse de l'idée, un parc aux mille sentiers; c'est parce qu'il est si emballé vers ses réalisations, qu'il ne s'aperçoit pas qu'il les retrouve sur les mêmes chemins où il a déjà passé. Critique, il est plein de parti-pris, d'injustice, d'erreurs (je ne parle pas de sa remarquable critique dramatique, mais de la critique littéraire qu'il y insère théâtre-faisant); mais, quand il se trompe, c'est toujours sincèrement ou par fidélité à un idéal auquel il s'est attaché éperdument. Il est, en tout cas, la plus large ou la plus variée personnalité parnassienne, car s'il a des défauts de rhétorique et d'afféterie, il possède quelques-unes des belles qualités du romantisme, et parmi ses romans romantiques, héritiers de la dernière manière d'Hugo, additionnée de Chamfort et de Crebillon fils, assaisonnée de lyrisme légendaire, «l'eau du Gange en gouttelettes dans son vin de Champagne», quelques-uns compteront. C'est lui aussi qui a conté le plus de beaux contes épiques, chanté le plus de jolies chansons, et a publié le plus de rimes inutiles, qui a le plus fréquemment plié le vers à la chronique.
Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti, très maître d'un métier souple sans recherche, très indulgent à sa facilité, laisse, parmi tant de poèmes doués d'un excessif air de famille, les beaux vers de la Gloire du Souvenir et des Sonnets païens, comme pour montrer qu'il était supérieur à sa production ordinaire. Il a eu de francs accès de verve, qui lui marquent une belle place parmi les conteurs gaulois; il a la verve, les procédés, l'abondance et le facile accueil aux bons mots de terroir et de corporation des meilleurs écrivains de ce genre.
A côté de ces poètes, le Parnasse a ses minores, dont plusieurs laissent ou laisseront au moins quelques pièces d'anthologie. Le type en est Glatigny, dont on lira longtemps la Normande, Maritorne, la Lettre à Mallarmé, poèmes rimés d'une certaine habileté. Il a servi de type à cette leçon du Parnasse sur l'agilité du versificateur et sur le don spécial du poète, qui consiste à attribuer à Glatigny, artiste médiocre, un don réel, considérable, constituant le poète et que n'aurait point eu un Flaubert, écarté des vers par les chinoiseries du métier poétique. Il est juste de citer M. Albert Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenêtres de Paris, les Asnières, les Meudon, les passages de canotiers sur une Seine ensoleillée ont intéressé et qui en a tiré d'agréables poèmes.
Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de genre, M. Antony Valabrègue, qui fut un critique d'art instruit (les petits Parnassiens furent parfois de bons critiques d'art, comme M. Lefébure qui donna un judicieux volume sur la Dentelle; on peut aussi parler de M. Georges Lafenestre, auteur de vers légers et faciles). M. Valabrègue nota non sans finesse bien des décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue.
Léon Valade, qui collabora avec M. Mérat pour une traduction de l'Intermezzo de Heine, est mort jeune; il laisse une œuvre trop brève, où des pièces tendres sont tout à fait jolies, et, dans une gamme restreinte, il donne une sincérité d'émotion rare dans son groupe et que ne dépare point la rhétorique. M. Ernest d'Hervilly a brillé dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup, aux débuts du Parnasse, par son Harem, où les diverses beautés du monde, de l'anglaise à la négresse, sont caractérisées avec quelque ironie. Rien ne vieillit si vite qu'une pièce gaie, mais des poèmes descriptifs de sensation exotique, sur la Louisiane entre autres, certifient la valeur poétique de M. d'Hervilly, qui semble avoir abandonné la poésie pour entasser une Babel d'histoires légères et courtes dont certaines sont fines et d'un véritable humour. M. Emmanuel des Essarts, poète d'ambition et de bonne volonté, a tenté, dans ses Poèmes de la Révolution, un gros effort qui l'a laissé au-dessous de son sujet. M. Xavier de Ricard, dont le livre Ciel, Rue et Foyer contient des pages intéressantes, l'inventeur ou au moins le fervent assidu, au commencement du Parnasse, du sonnet estrambote qui eut les honneurs de la parodie du Parnassiculet, s'est dirigé depuis longtemps vers les études politiques et sociales, et sa plume fut une des plus généreuses parmi celles des écrivains des Droits de l'homme. M. Cazalis a tiré des poèmes hindous et des poèmes persans la matière d'adaptations assez bien faites, et la beauté des modèles n'a point perdu tous ses rayons en passant par ses vers souples. Quelques poèmes en prose agréablement cadencés complètent son œuvre courte que rehausse une bonne histoire élémentaire de la littérature hindoue, très séduisante et attachante. Jean Marras, qui vient de mourir, était un ami très chaud et très dévoué des Parnassiens, profondément pénétré de la vérité de leur esthétique, mais non un parnassien, non plus que Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son âne et quelques courts poèmes) ne sont qu'une part insignifiante de l'œuvre. M. Frédéric Plessis, d'un vers ferme et distingué, augmenta le nombre des poèmes antiques. C'est, parmi le premier ban des Parnassiens et leurs immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins qu'on ajoute des élèves particuliers de MM. F. Coppée ou Sully Prudhomme, comme M. Dorchain, poète de facture pâle, mais non sans distinction, ou des écrivains tels que M. André Theuriet, qui n'a fait dans la poésie qu'un court passage et a dilué son sentiment de la nature et son érudition florale et sylvestre dans des romans genre Revue des Deux-Mondes, ou bien M. Jean Aicard; mais il n'est pas certain alors que les Parnassiens ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques déclarations parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur infliger un élève dont ils se soucient peu; tout de même, une fois au moins, M. Catulle Mendès l'a revendiqué.