V
Il semble que le reproche qu'on sera en droit d'adresser au Parnasse, ce sera de n'avoir rien innové et que les quelques hommes de talent qu'il compta ne se soient préoccupés que de tenir honorablement un rang à la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le souci ni l'intelligence de l'évolution littéraire. Par leur maniement particulier du vers faussement marmoréen (il n'y a qu'à lire M. Coppée, M. Sully Prudhomme pour voir que ce vers est beaucoup plus garni à la façon d'une poupée moderne que marmoréen comme une statue antique), par la dispersion du rythme sur toutes sortes de sujets peu poétiques, ils avaient rendu le public lettré français indifférent à la poésie, et il a fallu l'évolution symboliste et la mise en question de la prosodie traditionnelle pour provoquer un sursaut et un retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs, pour leur part bénéficié.
Le mouvement symboliste a déplacé la question pour le Parnasse qui devenait, aux yeux de tous, dûment ce qu'il était, un parti, pour ainsi dire conservateur; et contre les novateurs qui ont réformé la technique et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait une alliance, à peu près, de tous les poètes fidèles au rythme traditionnel; cela a rapproché du Parnasse une foule de fidèles du Classicisme ou du Romantisme, des lamartiniens ou des mussettistes exactement pareils à ceux qu'on maudissait à l'hôtel du Dragon-Bleu et qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi que ceux-ci fussent alors les plus intéressants des poètes de tradition ancienne. Il faut pourtant se rendre compte que ces adeptes nouveaux, pas plus que les jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le vers libéré, ne sont des Parnassiens, et il ne faut pas croire à un grandissement subit et tardif de l'école. C'est un beau coucher de soleil et non une aurore. C'est la fin, dans le respect et l'attention admirative et émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir la gloire du vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne laissa pas déchoir. Les Anthologies tiendront grand compte de leur production. Il leur a manqué que l'un d'eux, soit M. Mendès, soit M. Dierx, écrivît un livre de vers qui s'imposât tout entier comme la Légende des Siècles, les Destinées, les Fleurs du mal ou les Exilés. Il est honorable pour eux qu'on puisse penser que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est par esprit de discipline et par respect envers les maîtres.
M. Catulle Mendès le dit dans sa Légende du Parnasse contemporain après qu'il a comparé le groupe des Parnassiens aux Trois Mousquetaires, M. Dierx étant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a dit:
Père de la savante escrime Qui préside au duel de la rime,
comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement la technique factice de l'école) et M. Coppée Aramis, ce qui n'est point sans dénoter chez M. Mendès des dons psychologiques et même prophétiques: le but des Parnassiens était de développer leur originalité sur les terrains, les mondes, si vous préférez, conquis par Hugo. Ils s'y sont bornés.
En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo, M. Catulle Mendès et ses amis d'art seront là; ils croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont les héritiers directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront tort. Il n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison. Ils auraient pu continuer l'évolution romantique: ils l'ont figée. Ils célébreront leur grand homme, leur Père, mais parmi les pompes d'une Religion qui s'en va justement parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y veut plus rien changer.
L'Evolution passe et laisse les plus pures croyances devenir des documents pour servir à l'histoire des religions et, dans le cas présent, des Ecoles poétiques.
Le roman socialiste.
Il est assez particulier que le roman français, une fois entré dans sa phase expérimentale, n'ait pas, tout de suite, fixé son attention sur le socialisme, sur les questions ouvrières, sur la révolte en armes ou l'organisation militante du prolétariat. Cela donnerait à croire que nos grands romanciers furent plus habiles à noter des faits, à constater des événements qu'à prévoir. Seul, Stendahl, dans un roman que tout récemment republiait M. de Milly, dans Lucien Leuwen, place, dans les préoccupations désagréables d'un jeune officier de service à Nancy, la crainte d'être un jour forcé d'aller sabrer des ouvriers affamés et mécontents dans des villages industriels de Lorraine.
Balzac, si attentif, dans sa Comédie humaine, à décrire le jeu des institutions de la monarchie de Juillet, la poussée, vers les honneurs et la fortune, de la bourgeoisie, ne s'est pas avisé de prédire le prolétariat. Evidemment, les idées réactionnaires et catholiques de ce grand écrivain, qui regrettait le droit d'aînessse, la pairie, les majorats, et en somme, le faisceau des puissances aristocratiques, lui masque cet avenir qui, pourtant, éclatait dans le présent, auprès de lui, à coups de fusil souvent, ou avec le fracas des machines infernales.
Il faut dire que, comme l'a si bien démontré M. Paul Louis dans son Histoire du Socialisme français, le prolétariat ne prend sa forme complète qu'après l'installation dans tous les centres industriels de la machine; n'importe, les émeutes de Lyon en 1832, la rue Transnonain, le souvenir vivant chez tant de groupes, de la conspiration de Gracchus Babœuf, aurait dû éveiller l'attention de Balzac; le grand analyste qui a tant étudié les modes de puissance et les modalités génératrices de l'argent n'a point eu conscience ni connaissance de tout un substrat de l'histoire qui se concrétait sous ses yeux; M. Paul Louis nous indique bien qu'avant que ce fût l'ouvrier qui fût l'acteur principal du drame socialiste, toute l'attention des réformateurs se portait sur le paysan. Là, Balzac, si contestable soit sa théorie de la grande propriété, a jeté son coup de sonde, et la petite bourgeoisie rurale qui, au moyen des paysans, exproprie par force et par astuce le général Moncornet, est définie de main de maître; mais c'est surtout la défense de la grande propriété que Balzac a entreprise là.
Il y a vu un drame de foule, une ruée de ce héros à mille têtes, un canton, contre cette entité: le Château. Cette exception, dans son œuvre, n'empêche que, tout préoccupé par l'imbroglio présent de la politique, par le coup de baguette de juillet, pour adapter son expression sur le coup de baguette de la Restauration, Balzac ait négligé d'ajouter à son ample comédie un acte social, et si sa réputation d'historien en demeure intacte, sa gloire d'intuitif et de divinateur ne s'en peut accroître.
Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, après lui, du roman d'observation, ne portent là leur attention. Flaubert en son génie synthétique s'aperçut de ce mouvement. Flaubert n'était pas homme à traverser la tourmente de 1848 sans nous en garder une notation; et du temps que Théophile Gautier passa à tourner ces admirables ronds de serviettes poétiques que sont les Eaux et Camées, Flaubert garda les pages qui devinrent l'Education sentimentale. Mais Flaubert, peu sociologue (le mot lui eût déplu), vit la Révolution de 1848 à la façon d'un Daumier. D'un œil aussi exercé que le génial caricaturiste, d'un outil au moins aussi acéré, il nous sertit tous les fantoches bêtes ou cruels, versatiles, cupides, ambitieux, qui furent les caméléons de cette époque, et il nous laissa une fresque admirablement brossée des terreurs de la bourgeoisie et de la férocité de la répression durant les émeutes, de la chute du Roi au rétablissement de l'Empire.
Du côté du roman idéaliste, il y eut plus de clairvoyance. Georges Sand, ce grand lac tranquille où se mirèrent tant de reflets, traduisit les idées de Pierre Leroux; l'intention du roman social et du roman socialiste exista chez elle, après qu'elle eut terminé sa série de romans féministes. Hugo avait, dans les Misérables, des pages d'histoire, à la vérité, par le mode de présentation et la largeur voulue de la phrase, un peu visionnaires.
Mais c'est dans Zola que pour la première fois le roman social, inconnu à Goncourt, fermé à Daudet, prend de l'ampleur. Roman politique encore quand il dit la résistance des insurgés de province au coup d'Etat, son roman s'élève au roman social avec Germinal, où il étudie tout pittoresquement, il est vrai, mais avec profondeur, l'état de la mine et l'histoire de la grève. On trouve corollaire à lui la même étude dans le Happe-Chair de Camille Lemonnier, dans quelques nouvelles de Léon Cladel. Et tout récemment dans Travail, Zola abordait le roman purement socialiste, une des manières d'être du roman socialiste, l'hypothèse du bonheur pour tous dans Travail.
Ce genre de roman, il ne l'a pas développé le premier. Il existe un certain nombre de ces romans utopiques, dont le sujet, généralement traité de façon similaire, suppose qu'un homme du XIXe siècle, qui s'est endormi un beau soir de XIXe siècle, se réveille un beau matin de l'an 2000, et assiste à une vie toute renouvelée, avec laquelle il confronte tous ses souvenirs de civilisé arriéré de notre temps. Ainsi l'Américain Bellamy fait assister son héros à une vie corporative et communiste, dont (son imagination n'étant pas d'une débordante richesse) nous connaissons tous les éléments. Théâtres gratuits, théâtrophone chez soi, magasins généraux où l'on paie en bons de rémunération de travail, grands jardins où se délassent les enrégimentés de l'armée industrielle et où se chauffent au soleil, tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraités de cette armée, où le service est obligatoire pour tous les citoyens, et aussi l'union libre désormais généralisée, tel est le programme.
L'Anglais William Morris, artiste d'un tout autre talent, poète, dessinateur, industriel, nous fait assister à un semblable réveil dans une cité de verdure, de générosité, de richesse généralisée; la thèse contraire a été développée, avec son grand talent, par l'Anglais Wells, la thèse pessimiste, qui met tous les capitaux aux mains de quelques trusts, et enfourne dans des galeries souterraines la population ouvrière ilotisée et même idiotisée. Ce n'est plus le bagne capitaliste, c'est l'Enfer capitaliste.
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De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à l'édification du roman socialiste. Ce n'est point que, parmi leurs aînés immédiats, le roman politique n'ait point reçu d'excellents apports, au premier rang desquels je mettrais Bonnet Rouge, de Jules Case, qui a aussi, dans l'Ame en peine, touché d'une main délicate et forte, le problème religieux. Paul Adam, dans le Mystère des Foules, a également donné une vision, à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale, politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement, des aspects d'élections et d'orages politiques. Le gros effort historique et romanesque de Maurice Barrès, les Déracinés, doit être signalé. Il est déparé par l'insertion d'articles de journaux, par de la politique trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires qui sent sa petite presse, et aussi par la thèse même de la déracination, par une sorte de fédéralisme nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non plus assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales. Les jeunes romanciers qui abordent ces questions y sont plus libres et d'une adaptation plus complète, qui s'explique par leur jeunesse plus récente et par une contemporanéité plus exacte de leurs années d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le mouvement socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et urgent, ayant choisi ses moyens, en voie d'exécution de plusieurs parties du programme socialiste.
M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe de romanciers. M. Lumet est un militant de l'art social et de l'art pour tous. Dans les coins différents du Paris populaire, il convie, moyennant le plus bas droit d'entrée, de quoi payer la location de la salle choisie et la lumière, les gens du quatrième Etat, désireux d'entendre des vers, des fragments de romans, et cette tentative d'éducation populaire, par l'œuvre d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans dont deux ont été accueillis par le succès, la Fièvre d'abord, et le Chaos, il explique la vie du jeune homme de l'heure présente dont l'ambition est de vivre pour un but élevé, de faire de l'art sous forme créatrice ou sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées, ou au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent dont l'ordre artistique et industriel, et aussi de contribuer à répandre autour de lui la plus grande somme de bonheur et de lumière possible.
Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une petite ville, d'une souche de vignerons qui ont pris naissance politiquement et intellectuellement lors de la Révolution, lors de la création des magistratures municipales, et de la création des juges de paix. La famille Léclat est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas épargnée. Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la Fièvre, il se débat contre les mauvaises habitudes de notre vie politique, dans sa petite ville de province, semblable à toutes. Il fait la campagne électorale et le journal républicain, pour le candidat de son choix, ou au moins de son parti, car ce candidat ne le satisfait guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la vie politique est tarée de toutes les compétitions particulières, par des formes nouvelles de candidature officielle, par toutes les ambitions et toutes les manœuvres suspectes que met en branle l'obtention, par la faveur du suffrage, des fonctions de député, et il part écœuré pour Paris, pour la ville large, au désintéressement plus grand.
Le Chaos nous décrit, et c'est sa meilleure qualité, de la façon la plus vive, la plus nette et la plus colorée, ces nouveaux milieux qu'a créés dans la vie politique le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les nouveaux quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines, des réunions populaires. Il nous y présente, outre cette nouvelle classe d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à saisir le mouvement d'idées générales, en tant qu'elles touchent à leur situation et à leur rôle politique, les meneurs des petits centres: petits patrons ratiocinateurs, employés qui utilisent leurs loisirs à lire les philosophes et les économistes; il donne une idée juste de cette classe qui se forme, résultat de la diffusion des études primaires, sur la lisière du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Ses personnages sont dessinés d'un contour très net; ils ont de la vie, et sont marqués d'un trait caractéristique, soit qu'il note le vieil ouvrier chez qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu même de Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions qu'a répandues le Capital de Karl Marx, ou qu'il nous révèle les nouveaux agissants, ceux de demain, ceux qui se préparent dans des réunions et dans des comités électoraux, devant les syndicats réunis, à paraître au congrès socialiste et dans les grandes assemblées délibérantes que commence à tenir le quatrième Etat.
Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances de succès des diverses théories sociales en présence, en ce temps que trouble justement l'indécision qui fait osciller entre tant de panacées et de palliatifs proposés, il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache à ces questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse de groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique de ceux qui contribueront à faire l'histoire de demain.
L'Académie et le vers libre[15]
La maison de Montyon, c'est l'Académie que je veux dire, a varié hier la récitation de son palmarès par quelques aperçus sur la contenance qu'elle entend prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui avait pas demandé, et il n'y avait pas urgence.
[15] Article publié lors du prix décerné au premier volume de vers de M. Gregh.
Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de l'Académie, mais l'Académie voulait tant faire savoir qu'elle reste fidèle à son rôle de vieille bonne femme sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques malheureux vers libres, épars et gênés de leur présence dans le sage recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée d'en prendre texte! on a par deux fois donné de la publicité à cette imposante démonstration. En laissant savoir qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement, on a bien spécifié que c'est non parce que, mais quoique; on lui a compté comme circonstances atténuantes qu'il n'était pas le créateur de ce dangereux système.
Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque c'est moi; c'est donc à moi que s'adressait M. Boissier, c'est à moi de lui répondre; et voici:
Personnellement, quoique jugeant que l'argent légué à l'Académie pour aider ou récompenser les efforts d'art est assez mal distribué, je n'en ai jamais demandé et n'en demanderai jamais. Pourquoi? Parce qu'il me faudrait le demander et par cela même me soumettre à la juridiction de l'Académie. Je m'y refuse et n'envoie aucun livre à l'Académie. Pourquoi? 1º Parce que la compagnie de médiocres, de toujours médiocres (en très grande majorité), qui n'a reconnu ni Balzac, ni Nerval, ni Gautier, ni Baudelaire, n'a pas qualité pour juger les novateurs ni en leur esprit ni en leur langue. 2º Parce que l'Académie actuelle en son assemblage de lettrés aimables, de vaudevillistes à tout faire, de poètes parnassiens (il en manque et les meilleurs), d'historiens spécialistes et de critiques étroits, ne peut pas comprendre une théorie nouvelle. Eussent-ils isolément de l'esprit et du jugement, ils le perdent étant réunis. 3º Parce que l'Académie, en cette occasion écoutant la voix de ses poètes naturellement conservateurs, et de ses critiques naturellement conservateurs, n'apporte en ces questions aucune impartialité, et que ses moyens d'action, ses prix, sont utilisés comme moyens de combat, au service de ce qu'ils appellent la bonne cause, sans voir assez l'interprétation défavorable qu'on peut avoir de leur conduite; car l'admiration qu'on peut avoir pour eux est intimement dépendante de la conservation du vieux système.
Or, contre le flot montant des théories et surtout des poèmes nouveaux, contre l'influence indéniable exercée pendant dix ans par le vers libre, influence à laquelle aucun bon poète jeune, pas même M. Gregh, n'a échappé, on lutte à coup de récompenses; on lutte avec ce qu'on peut, et je ne dis pas que pour la majorité de la jeunesse cette arme ne soit la meilleure. Il restera toujours une minorité qui se fera gloire comme nous de son indépendance littéraire, par-dessus tout.
En tout cas, la jeunesse est prévenue. Des vers libres--pas de prix, pas de vers libres--des prix.
Cela, je le répète, promulgué sans occasion (car M. Gregh ne prêtait pas bien cette occasion), mais promulgué parce qu'on avait résolu de saisir la première occasion.
L'Académie n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une compagnie médiocre en goût et en connaissances, et absolument esclave du gros goût public qui demande longtemps à être conquis, nous n'avons jamais conçu l'espérance ni le désir ni d'être couronné par elle, ni d'être admis à en faire partie. Pour n'engager personne, je spécialiserai. Je ne désire de l'Académie aucune approbation d'une façon quelconque. Je note seulement son avis sur le vers libre, pour plus tard.
L'Académie couronnera nos élèves, et elle élira nos élèves qui couronneront les élèves de nos élèves, et elle demeurera ainsi dans sa tradition, qui n'est pas une noble tradition.
J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot de M. Gaston Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette occasion que le porte-parole des poètes et des critiques académiciens--«ce que l'Académie refuse à un système dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs exagérations». On aimerait être fixé. Qui vise-t-on ici. Si l'on avait affaire en M. Boissier et ses amis, à des gens bien informés, il faudrait croire qu'un ami de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq ans, a coupablement distendu et exagéré la rythmique du vers libre. Mais ce ne doit pas être cela. Je penserai plutôt que l'Académie adresse habilement une tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés franchement dans la voie du vers libre, et ne sont pas non plus restés absolument fidèles à l'ancienne technique. M. Henri de Régnier représente notamment ce compromis. Et alors, dans ce sens, ce seraient les vrais vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin. L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir qu'il y a eu réforme, et qu'ensuite certains esprits ont jugé sage de choisir dans cette réforme les éléments qui leur convenaient, et de les juxtaposer à leurs connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a commencé par de timides efforts pour se déganguer et qu'ensuite certains, moi peut-être, ont été excessifs, vraiment excessifs. Non, Monsieur Boissier, le vers libre est allé tout d'un coup, lors de sa création, jusqu'au bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des assagissements et des arrangements, cela est postérieur.
L'histoire de cette question est, je crois, connue à l'Académie, au rebours; ce n'est pas la seule question qui apparaisse ainsi à la docte assemblée. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. La conscience d'avoir créé quelque chose en poésie française nous suffit, et nous n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels.
Nous avions eu déjà cette année quelques notions de l'opinion académique, d'abord à la Revue des Deux-Mondes où il serait parfois curieux, à titre de document, d'avoir l'opinion de M. Brunetière. Malheureusement, depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de M. Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur la poésie nouvelle, cette année, une petite drôlerie trop sotte pour nous occuper. M. Deschamps, du Temps, a vagué autour de ce terrain, et c'est à lui que j'ai une observation à présenter.
M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est son droit; il peut à sa guise les citer et même les aimer par-dessus tout; ce qu'il ne peut, sans être taxé d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à M. de Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle école poétique, et le constituer de son plein droit un exemple théorique et pratique (pour ses lecteurs) de ce que je fais, de ce que font d'autres poètes, Verhaeren, par exemple. Il y a là une nuance. M. de Souza s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques années après son éclosion. Il émet à côté des vers-libristes plus anciens ses opinions et publie ses poèmes. Je ne discute nullement ici son talent, j'infirme seulement, mais absolument, le rôle extensif que M. Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme, veut lui attribuer aux yeux des lecteurs du Temps, dans le mouvement du vers libre.
Doumic contre Verlaine.
M. René Doumic vient de publier, dans la Revue des Deux-Mondes, un article sur Paul Verlaine.
Il y est dit--qu'il est fort heureux que nous possédions enfin une édition complète et compacte de l'œuvre de Paul Verlaine, que nous l'avions lu, dans ces minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de Paul Verlaine, tapageuses et furtives; maintenant, nous avons tout, les farces, les calembours, les jurons, les ordures, les non-sens, tout le bavardage, tout le radotage, tout le fatras où sont noyés quelques vers d'un charme morbide. Cette publication a l'avantage de remettre les choses au point et de faire apprécier l'égale platitude du personnage et de son œuvre. Le succès de Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba aux pires déchéances, et, à son retour en France, après quelques années de Belgique, il fut mis à la mode par ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut publié par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit brin d'originalité qui constitue, pour une grande part, le fait Paris. Les Parnassiens célèbres, auprès de qui il avait rimé, eurent pitié et l'aidèrent. En plus, la critique du temps, qui était impressionniste et s'amusait aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole France et des articles de Jules Lemaître.
Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité; cet art est le contraire d'un art nouveau. La jeunesse se tromperait en prenant un Verlaine pour guide; il est la convulsion dernière du romantisme: on ne pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait les théories du romantisme dont il est la sénile expression. De plus, Verlaine ne sait pas sa langue, il n'a jamais été qu'un très médiocre écrivain. Il y a chez lui de la fumisterie, de l'incohérence des idées, des mots, incontinence de verbiage. Sa prétendue primitivité n'est que de la sénilité. Son art est tout à fait stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé.
Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est à craindre que Verlaine ne soit pas complètement oublié... Qu'il ait pu grouper des admirateurs, dont quelques-uns étaient de bonne foi, que sa poésie ait pu trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient quelque chose d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on citera pour caractériser un moment de notre littérature, et montrer à quelle déliquescence les notions de morale et le sentiment artistique ont, à une certaine date et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se perdre et sombrer.»
Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine perdue: l'admiration des poètes, soit qu'elle admette l'œuvre en son ensemble, soit qu'elle choisisse, et qu'elle écarte quelques volumes de la fin de vie malade et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite aux quatre ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et un novateur dont on a pu exagérer l'apport, mais dont l'apport existe très considérable. Cette admiration des poètes vaut bien le dédain de quelques critiques, surtout quand ces critiques sont de purs sectaires. Je ne relèverai pas autrement que d'une indication ceci: c'est que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné qu'il paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir de tirer un pétard, et aussi un désir encore moins élevé, qui a été d'imiter avec le plus d'exactitude possible le maniaque obscène, glapi derrière l'ombre de Baudelaire, par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux gens les motifs les plus nobles possible, et admettre, presque contre l'évidence, que M. Doumic n'a insulté la mémoire de Verlaine que parce que, littérairement, il le trouve un poète inférieur, et ici la question devient plus intéressante parce que, tout en ne cessant point de concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic, elle concerne tous les grands poètes morts et tous les petits critiques.
La critique bien entendue serait un art. Actuellement, elle est surtout un métier que des gens exercent sans aucune aptitude. Au lieu d'être une explication d'œuvres et de courants d'œuvres, elle confine, d'un côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet.
On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de la critique, on ne se rend pas compte qu'elle nécessite chez le critique une information et aussi qu'elle ne peut être exercée utilement, sauf exceptions infiniment rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même des œuvres d'art.
La Revue des Deux-Mondes résout le problème du choix du critique en appelant à elle un professeur. Il y a là une insuffisance. Non que je veuille proscrire d'un coup, hors la connaissance littéraire, des hommes instruits, érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université, et certains écrivent sur l'art et la littérature avec goût et de façon amusante, sinon révélatrice. Mais le professeur, critique par échappées, est professionnellement un peu manieur de férule. De là, chez les meilleurs, une tendance à préférer aux classifications méthodiques un mode de palmarès et de distributions de récompenses. Le professeur a un peu l'habitude de faire de l'esprit aux frais des intelligences un peu lentes de sa classe; il transporte parfois dans la critique ce ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses doyens ne parle que de ce qu'il sait. De là une habitude d'avoir raison, dont il transporte dans sa critique le ton d'assurance.
Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant des phénomènes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumières spéciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit ton d'assurance un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui est celui-ci:
Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique antérieure, au fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un héritage précieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le moyen d'étudier les textes des langues mortes, il se figure assez volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu'à ceux qui ne savent pas le grec. Et là il a un peu raison. Mais, ceci posé, il a tort de deux façons.
D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique point qu'on participe de ses mérites, et, s'il est beau d'être le gardien d'une tradition antique, il ne faut pas s'identifier, même légèrement, aux créateurs de cette tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et de là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge récent et de langue vulgaire, l'attitude d'un ancêtre chargé de gloire. Il ne faut pas croire non plus, parce qu'on s'essaie à écrire exactement comme les gens du XVIIe siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt (que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne faut pas croire, parce qu'on a étudié les siècles d'art, qu'on les représente. Ce serait comme si l'ange placé à la porte du Paradis terrestre se croyait Dieu, ou, pour nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de nos meilleurs classiques, imiter l'âne porteur de reliques du bon La Fontaine.
Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle ou La Bruyère, il ne doit se figurer qu'il est leur représentant désigné de droit d'examen, et qu'il tient la clef qui ouvre les portes du passé, et que, seul, il porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien faits, ont coutume, même quand ils ont quelque valeur, de s'arrêter à une certaine date. Ce fut 1789, ce fut 1815. C'est maintenant après l'éclosion définitive du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les fait suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms et des opinions sur ces noms qui n'ont plus la même valeur de certitude, et cette timide sélection est en général mal faite. Mais le professeur se tromperait en croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre. On comprend que l'Université n'étant pas créée pour mettre ses élèves au courant du dernier mouvement littéraire, s'arrête après le dernier mouvement bien déterminé et compte sur la vie pour que ses jeunes gens, plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel, n'a pas toujours l'occasion de ratifier complètement l'appendice de son prédécesseur, et, le ferait-il, qu'importe? L'Université fit à Victor Hugo la guerre la plus ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les critiques de provenance universitaire nous combattent. Si les choses vont logiquement, c'est en notre nom qu'on combattra nos successeurs; mais bien du temps encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine autorisé de l'esprit français.
Tous ces défauts qui infirment la critique professorale se rachètent chez l'un ou l'autre par telle qualité, et puis il y a des exceptions; mais quand la critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce phénomène, de voir un pur et simple essayiste traiter un grand poète comme un écolier et, sans notion des distances, l'insulter après sa mort. Je pourrais dire ici à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent irréprochablement, au lieu, comme Verlaine, de porter des loques, que si tous les gens qui recherchent des notions morales dans la littérature étaient pareils à lui, Doumic, Verlaine aurait eu parfaitement raison de mettre entre eux et lui, Verlaine, tout l'intervalle de sa supériorité. Nous pouvons admettre le point de vue prudent et même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons admettre l'erreur qui est humaine, même quand elle prend un ton agressif qui est de trop, nous pouvons hausser les épaules devant les assertions de critiques qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils sont en baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir le métier qu'il prétend exercer, nous pouvons ne pas nous soucier qu'un critique, placé dans une chaire retentissante, ne dise que des pauvretés.
Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte envers un poète qui n'est plus là pour répondre, c'est cette lâche attaque à un mort dans son talent et dans son caractère. On n'admettrait pas qu'un homme quelconque qui n'a point fait de vers, qui a exercé une profession quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau. Il ne faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie engendrât comme conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages ignominieux, et c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que je flétris ici.
NOTE FINALE
Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute l'histoire du symbolisme; il lui manque, pour être complet, de contenir une étude détaillée de l'œuvre de chaque symboliste, et conséquemment une étude des nuances, des différences, et même des contrastes entre les nombreux écrivains qui constituent le Symbolisme.
Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis son épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule sera la matière d'un nouveau et prochain volume.
Il nous a paru que le mieux était de commencer par le commencement, c'est-à-dire, d'indiquer exactement les origines du symbolisme, puis d'en donner la ligne générale, non tant par l'étude intérieure du mouvement, que par ses entours, d'indiquer contre quoi il luttait, de dire son milieu et son opportunité.
Ce volume, en somme, traite des précurseurs, des origines et un peu de l'avenir du mouvement. Le second traitera de ses individualités, de son irradiation qui a été grande, et reviendra plus fortement sur son avenir. De braves personnes vont disant que cet avenir n'existe pas. C'est bien ce qu'on disait du Romantisme après le succès de la Lucrèce de Ponsard. Il semble que ce jugement a été infirmé; comme tant d'autres! La critique passe son temps à rectifier ces pronostics hâtifs et ces notations excessives d'après les petits phénomènes de réaction.
Certaines personnes se plaisent à croire que le symbolisme met toujours en scène un chevalier qui s'adresse à une dame, ou qu'il consiste uniquement dans la recherche d'une langue curieuse et rare; d'autres reprochent au chevalier d'importance si accrue d'habiter une Tour d'Ivoire où il entretient le sommeil de la Belle au Bois dormant. Ce livre a suffi à prouver le contraire, et le suivant le confirmera de plus de preuves.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE: Les origines du symbolisme 9
=Une campagne du symbolisme en 1888.=
Poictevin. Paysages 76
Paul Verlaine: à propos d'un article 81
Amour 88
Paul Adam: Etre 96
A propos de Baudelaire 102
De Victor Hugo à M. Lavedan 106
Crime et châtiment 123
Les Poètes maudits 135
Les Poèmes de Poe 145
Le socialisme du comte Tolstoï 154
A M. Brunetière 163
=Portraits.=
Paul Verlaine 175
Jules Laforgue 181
Georges Rodenbach 191
Villiers de l'Isle Adam 201
Gabriel Vicaire 219
Arthur Rimbaud 245
(Le monument d'Arthur Rimbaud) 265
=Études.=
De l'Evolution de la Poésie au XIXe siècle 283
L'Art social et l'art pour l'art 295
La littérature des jeunes et son orientation 309
Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne 343
Le Roman socialiste 381
L'Académie et le vers libre 389
Doumic contre Verlaine 394
Note finale 401
FIN DE LA TABLE
Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.
End of Project Gutenberg's Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn