‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 2 sur 71 · Chapitre 1

Chapitre 1

La parade allait commencer. Quelques musiciens accordaient leurs hautbois et leurs déchirants violons, des groupes se formaient autour de la tente, et des yeux de paysans se fixaient avec étonnement et volupté sur la grande enseigne où étaient écrits en lettres rouges et noires ces mots gigantesques : troupe acrobatique du sieur Pedrillo.

Plus loin sur un carré de toile peinte l’on distinguait facilement un homme aux formes athlétiques nu comme un sauvage et levant sur son dos une quantité énorme de poids. Une banderole tricolore lui sortait de la bouche sur laquelle était écrit : Je suis l’Hercule du Nord.

Vous dire ce que le pierrot hurla sur son estrade, vous le savez aussi bien que moi, certes dans votre enfance vous vous êtes plus d’une fois arrêté devant cette scène grotesque et vous avez ri comme les autres des coups de poing et des coups de pied qui viennent à chaque instant interrompre l’Orateur au milieu de son discours ou de sa narration.

Dans la tente c’était un spectacle différent : trois enfants dont le plus jeune avait à peine sept ans, sautaient sur la balustrade intérieure de l’escalier, ou bien s’exerçaient sur la corde à la

Représentation.

Débiles et faibles, leur teint était jaune et leurs traits indiquaient le malheur et la souffrance.

À travers leur chemisette rose et bordée d’argent, à travers le fard qui couvrait leurs joues, à travers leur sourire gracieux qu’ils répétaient alors, vous eussiez vu sans peine des membres amaigris, des joues creusées par la faim et des larmes cachées.

— Dis donc Auguste, disait le plus grand à un autre qui s’élevait avec la seule force du poignet de terre sur la corde, dis donc, répétait-il à voix basse et comme craignant d’être entendu d’un homme à figure sinistre qui se promenait autour d’eux, il me semble qu’il y a bien longtemps que maman est partie.

— Oh oui bien longtemps, reprit-il avec un gros soupir.

— Ne t’avais-je pas défendu, Ernesto de jamais parler de cette femme-là ? Elle m’ennuyait, elle est partie au diable, tant mieux, mais tais-toi, la première fois que tu m’échaufferas les oreilles avec son nom, je te battrai.

Et l’homme sortit dans la rue après cette recommandation.

— Il est toujours comme ça, reprit l’enfant aussitôt que Pedrillo fut sorti, n’ouvrant la bouche que pour nous dire des choses dures et qui vous font mal à l’âme. Oh il est bien méchant, notre pauvre mère au moins elle nous aimait celle-là.

— Oh maman n’est-ce pas, dit le plus jeune, il m’en ennuie bien, et il se mit à pleurer.

— Comme il la battait, dit Auguste, parce qu’il disait qu’elle était laide, pauvre femme.

— Essuie donc tes larmes, voilà le monde qui entre, il faut sourire au contraire.

†

Chacun prit sa place sur les bancs, et bientôt la tente se trouva pleine. La parade était finie et Pedrillo était rentré lui-même après avoir répété plusieurs fois de suite : Messieurs, messieurs, on ne paye qu’en sortant.

D’abord, le plus jeune des enfants monta d’un pas assez leste l’escalier qui conduisait à la corde. Les premiers pas furent incertains, mais bientôt il fut encouragé par la phrase banale de Pedrillo qui suivant des yeux ses moindres gestes lui répétait à chaque instant :

— Courage monsieur courage, bien très bien, vous aurez du sucre ce soir.

Il descendit.

Son autre frère monta après lui, et il se hasarda à faire quelques sauts, il tomba (sur la) tête ; Pedrillo le releva avec un regard furieux. Il alla se cacher en pleurant.

Le tour était à Ernesto.

Il tremblait de tous ses membres, et sa crainte augmenta lorsqu’il vit son père prendre une petite baguette de bois blanc qui jusqu’alors était restée sur le sol.

Les spectateurs l’entouraient, il était sur la corde, et le regard de Pedrillo pesait sur lui.

Il fallait avancer.

Pauvre enfant, comme son regard était timide et suivait scrupuleusement les contours de la baguette qui restait à bout portant devant ses yeux comme le fond du gouffre lorsqu’on est penché sur le bord d’un précipice.

De son côté la baguette suivait chaque mouvement du danseur, l’encourageait en s’abaissant avec grâce, le menaçait en s’agitant avec fureur, lui indiquait la danse en marquant la mesure, sur la corde. En un mot c’était son ange gardien, sa sauvegarde ou plutôt, le glaive de Damoclès pendu sur sa tête par l’idée d’un faux pas.

Depuis quelque temps le visage d’Ernesto se contractait convulsivement, l’on entendait quelque chose qui sifflait dans l’air, et les yeux du danseur aussitôt s’emplissaient de grosses larmes qu’il avait peine à dévorer.

Cependant il descendit bientôt, il y avait du sang sur la corde.

L’Hercule du Nord, nom théâtral de Pedrillo, avait commencé ses tours de force lorsqu’on entendit la sentinelle qui veillait à la porte se disputer avec quelqu’un du dehors.

— Non vous n’entrerez pas vous dis-je, vous n’entrerez pas.

— Je veux entrer moi.

— On ne reçoit pas des gens comme vous.

— Je veux parler à Pedrillo, moi, je veux lui parler, entendez-vous ?

— Corbleu, répétait le bon soldat irrité, corbleu vous dis-je, on n’entre pas ici habillée comme vous êtes. On ne reçoit pas des mendiants.

Cette dispute détourna l’attention des spectateurs. Pedrillo alla voir qui est-ce qui le demandait.

— Ah, ah c’est toi vieille sorcière, dit-il à une femme en haillons, et dont l’aspect était misérable. Je ne m’attendais pas à te voir de sitôt. Où étais-tu donc partie ? Mais tiens tu me diras tout cela plus tard. Entre Marguerite, nous représentons maintenant, entre tu vas nous servir, – tu vas sauter, entends-tu, fais de ton mieux.

Il n’y avait pas à répliquer, pourtant elle se hasarda à lui dire :

— Pedrillo tu vois bien qu’ils vont se moquer de moi, je suis mal habillée, et voulait dire autre chose mais elle n’osa.

— Entre, entre.

Il le fallut, mais aussitôt que les spectateurs la virent un murmure s’éleva accompagné d’un rire moqueur, de ce rire féroce que l’on donne à l’homme qui tombe, de ce rire dédaigneux que l’Orgueil en habits dorés jette à la prostitution, de ce rire que l’enfant souffle sur le papillon dont il arrache les ailes.

Ce ne fut pas sans peine que Marguerite monta l’escalier, à peine avait-elle fait deux pas qu’elle tomba lourdement à terre, un cri perçant sortit de sa poitrine, la baguette était rompue en morceaux.

En peu d’instants la tente fut déserte. La plupart des spectateurs sortirent…………………….

Cette dernière scène domestique avait scandalisé le plus grand nombre et désenchanté un petit garçon aux joues rondes et rosées qui jusqu’alors avait souhaité d’être danseur de corde pour avoir des pantalons roses, et des bottines de maroquin.

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