‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 3 sur 71 · Chapitre 2

Chapitre 2

— Ne t’en avais-je pas bien (prévenu) ? dit Marguerite lorsqu’elle fut seule avec ses enfants et Pedrillo.

— Qu’avais-tu donc ?

— Je suis malade, je souffre encore, va. Oh je souffre beaucoup, Pedrillo, si tu m’aimais comme je t’aime.

— Allons, vas-tu recommencer tes plaintes Marguerite, tu sais bien que ça m’ennuie. Voyons qu’as-tu donc eu ?

— Tu le sais mieux que moi. Comment, tu ne te souviens pas de ce jour où je suis tombée comme aujourd’hui… J’avais la jambe cassée… Le soir je ne voulus pas manger, je pleurais trop, je ne voulais pas te dire que désormais je t’étais devenue inutile. Je ne voulais pas aller à l’hôpital de peur d’abandonner Ernesto et Garofa.

— Eh bien tu as pourtant été à l’hôpital.

— Hélas oui, sans cela j’allais mourir.

Et les saltimbanques se retirèrent sous une toile à matelots derrière laquelle était posée sur des charbons la soupe du dîner qui bouillait à petit feu.

La nuit était venue, elle était froide et humide, un vent de novembre soufflait avec violence, et faisait trembler les arbres du boulevard, de temps en temps même il pénétrait dans la tente et venait faire vaciller la chandelle autour de laquelle étaient groupés les danseurs de corde. Rangés en rond autour d’une énorme grosse caisse, chacun tenait devant lui son écuelle dont la vapeur réchauffait (ses) doigts tremblotants.

Le mince flambeau qui les éclairait, tranchant sur l’obscurité de la nuit, se reflétait sur leurs visages ainsi groupés et leur donnait un air étrange et singulier.

Tous étaient silencieux, et attendaient que quelqu’un interrompît le silence, ce fut Pedrillo.

— Eh bien, dit-il en regardant Marguerite et en reprenant sa phrase qu’il avait commencée il y avait une demi-heure, c’était donc là que tu étais partie… Maintenant es-tu guérie ?

Marguerite leva la tête, regarda un moment ses enfants, puis la rabaissa et se prit à pleurer : non, dit-elle tout doucement, non je boite encore.

— Que ferai-je de toi Marguerite, voyons à quoi seras-tu bonne ?

La pauvre femme se pencha vers son mari, lui dit quelques mots à l’oreille, – Enfants, reprit celui-ci, allez dormir, – Entendez-vous, dépêchez-vous donc.

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Cette phrase parut étrange, à Garofa qui dit d’un air attristé :

— Et du sucre ?

Pedrillo sourit amèrement : – Tu seras bien heureux si tu as du pain demain, pauvre enfant. Ce sourire était forcé. Ses lèvres bleuies par le froid laissèrent voir deux rangées de dents blanches et ses grands yeux noirs se fixaient sur l’enfant d’une manière qui lui fit peur.

En ce moment-là le vent redoublant de violence faisait craquer la cabane.

— Du sucre, mais pourtant tu m’en avais promis ?

— Tais-toi te dis-je.

— Oh papa je t’en prie.

Il le repoussa fortement, et le pauvre enfant s’en alla coucher en pleurant.

Pedrillo souffrait tout autant que lui, un mouvement convulsif lui faisait claquer les dents.

— Comme tu l’as rudoyé, dit Marguerite.

— C’est vrai, il resta dans une rêverie profonde et comme endormi même dans des pensées déchirantes.

Un second coup de vent vint éteindre la chandelle.

— J’ai froid, dit Marguerite en se rapprochant de lui, j’ai bien froid, prête-moi ton manteau.

— Mon manteau… mais je l’ai vendu mon manteau.

— Pourquoi ?

— Pour du pain Marguerite… ne faudra-t-il pas que je t’en donne aussi ?

— Que voulais-tu donc me dire tout à l’heure, que tu as fait retirer les enfants ?

— Ce que je voulais te dire, je ne sais…

— Mais j’ai bien froid.

— Que faire Marguerite, je n’ai plus rien, rien… il s’arrêta et reprit, rien qu’une balle…

— Oh par grâce pour moi Pedrillo.

Et elle l’entoura de ses deux bras rouges et amaigris.

À voir ainsi cette femme laide et couverte de haillons, embrasser avec tant d’amour cet homme qui la repoussait comme par un sentiment naturel, à voir cette misère et cette tendresse, c’était un spectacle hideux et sublime.

— Alors, dit Pedrillo, demain tu iras sur la place, avec tes enfants, tu prendras mon violon et tu tâcheras de faire que nous ayons du pain.

Une demi-heure après les baladins étaient tous endormis, le vent s’était apaisé.

La lune débarrassée de ses nuages qui l’entouraient, resplendissait belle et claire dans une blanche gelée d’hiver et argentait l’enseigne qui avait cessé de bondir et de se replier sur elle-même. La tente était tranquille, pourtant on entendait quelquefois des soupirs et des sanglots.

C’était une femme qui pleurait.

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