Chapitre 1
Il y avait autrefois à Florence une femme d’environ 60 ans que l’on appelait Beatricia. Elle habitait dans le quartier le plus misérable de la ville et ses seuls moyens de vivre se réduisaient à dire la bonne aventure aux grands seigneurs et à vendre quelques drogues à ses voisins pauvres lorsqu’ils étaient malades. La mendicité complétait ses revenus.
Elle avait été grande (dame) dans sa jeunesse. Mais alors elle était si voûtée qu’on lui voyait à peine la figure. Ses traits étaient irréguliers, elle avait un grand nez aquilin, de petits yeux noirs, un menton allongé et une large bouche d’où sortaient deux ou trois dents longues, jaunes et chancelantes (qui) répandaient sans cesse de la salive sur sa lèvre inférieure. Son costume avait quelque chose de bizarre et d’étrange. Son jupon était bleu et sa camisole noire. Quant à ses chaussures – elle marchait toujours nu-pieds en s’appuyant sur un bâton plus haut qu’elle.
Joignez à cela une magnifique chevelure blanche qui lui couvrait les épaules et le dos et qui tombait des deux côtés de son visage sans ordre et sans soin car elle n’avait pas même un simple bandeau pour les retenir.
Le jour et une partie de la nuit elle se promenait dans les rues de Florence mais le soir elle rentrait chez elle pour manger et pour dire la Bonne aventure à ceux qui n’avaient pas voulu s’arrêter en public devant une pareille femme et qui avaient honte de leur superstition.
Un jour donc elle fut accostée par deux jeunes gens de distinction qui lui ordonnèrent de les conduire chez elle. Elle obéit et se mit à marcher devant eux.
Pendant la route et en traversant les rues sombres et tortueuses du vieux quartier de la ville le plus jeune des deux témoignait ses craintes à l’autre et lui reprochait l’envie démesurée qu’il avait de se faire dire son avenir.
— Quelle singulière idée as-tu, lui disait-il, de vouloir aller chez cette femme. – Cela est-il sensé ? – Songe que maintenant il est près de huit heures, que le jour baisse, songe encore qu’en allant dans ce sale quartier de la plus vile populace, nos riches épées, les plumes de nos feutres, et nos fraises de dentelles peuvent faire supposer qu’il y a de l’or…
— Ah tu es fou Garcia, interrompit François, quel lâche tu fais.
— Mais enfin cette femme la connais-tu ? Sais-tu son nom ?
— Oui. C’est Beatricia.
Ce mot produisit un singulier effet sur le jeune homme et l’arrêta tout court d’autant plus que la devineresse entendant prononcer son nom s’était retournée – et cette pâle figure le fixant avec ses longs cheveux blancs que le vent agitait légèrement le fit tressaillir.
Garcia comprima sa crainte et continua de marcher silencieusement mais se rapprochant de plus en plus de son frère François.
Enfin au bout d’une demi-heure de marche ils arrivèrent devant une longue allée qu’il fallait traverser avant d’arriver chez Beatricia.
— Tu peux faire tes opérations ici, lui dit Garcia en s’adressant à la vieille femme.
— Impossible, attendez encore quelques instants, nous voici arrivés, et elle ouvrit une porte qui donnait sur un escalier tortueux et en bois de chêne.
Après avoir monté bien des marches Beatricia ouvrit une autre porte. C’était celle de son cabinet éclairé par une lampe suspendue au plafond. Mais sa pâle lumière éclairait si peu que l’obscurité était presque complète. Pourtant avec quelque soin et comme l’appartement était bas et petit on voyait dans l’ombre quelques têtes de morts, et si la main par hasard tâtonnait sur une grande table ronde qui se trouvait là, elle rencontrait aussitôt des herbes mouillées et de longs cheveux encore tout sanglants.
— Vite dépêche-toi, dit François.
Beatricia lui prit la main et l’ayant amené sous la lampe, elle lui dit :
— Tiens, vois-tu ces trois lignes en forme d’M ? – Cela est signe de Bonheur. – Les autres lignes qui s’entrecroisent et s’entrelacent vers le pouce indiquent qu’il y aura des trahisons, ta famille, toi-même, tu mourras par la trahison d’un de tes proches. Mais je te le dis, tu verras bientôt réussir tes projets. Va.
— À moi, dit Garcia d’une voix tremblante. Beatricia lui prit sa main droite. – Elle était brûlante.
— Ta vie sera entremêlée de biens et de maux. Mais le cancer de l’envie et de la haine te rongera le coeur, le glaive du meurtre sera dans ta main et tu trouveras dans le sang de ta victime l’expiation des humiliations de ta vie – Va.
— Adieu femme de l’enfer, dit Garcia en lui jetant une pièce d’or qui roula sur les pavés et alla frapper un crâne. Adieu, femme de Babylone, que la malédiction du ciel tombe sur ta maison et sur ta science et fasse que d’autres ne se laissent point prendre à tes discours… Ils sortirent aussitôt et l’escalier résonnait encore du bruit de leurs pas que Beatricia contemplait par sa fenêtre les étoiles qui brillaient au ciel et la lune qui argentait les toits de Florence.
q