Cinquième partie Rage et impuissance
conte
Dieu n’est qu’un mot rêvé pour expliquer le monde.
Alp. de Lamartine
Rage et impuissance
conte malsain pour Les nerfs sensibles et les âmes dévotes
(Décembre 1836)
Gve Flaubert
Tout dormait calme et paisible dans le village de Mussen. De toutes les lumières qui avaient disparu lentement et les unes après les autres une seule brillait encore aux vitres de ce bon monsieur Ohmlin le médecin du pays.
Minuit venait de sonner à la petite église, la pluie tombait par torrents, et la neige sortie des flancs du mont Pilate tourbillonnait dans l’air emportée par les rafales de l’avalanche et la grêle résonnait sur les toits.
Cette lumière seule et isolée éclairait une chambre basse où était assise une femme d’environ soixante et quelques années. Elle était voûtée et couverte de rides, elle cousait mais la fatigue souvent surmontant son courage lui faisait fermer les yeux et pencher la tête puis si quelque coup de vent plus furieux et plus bruyant que tous les autres venait à faire craquer les auvents, si la pluie redoublait de violence alors elle se réveillait de son assoupissement, tournait ses petits yeux creux sur la chandelle dont la longue flammèche jetait encore quelque lueur autour d’elle, frissonnait, rapprochait son fauteuil de la cheminée – puis faisait un signe de croix.
C’était une de ces bonnes et honnêtes filles qui naissent et meurent dans les familles, qui servent leurs maîtres jusqu’à la mort, prennent soin de (leurs) enfants et les élèvent.
Celle-ci avait vu naître M. Ohmlin, elle avait été sa nourrice, plus tard elle était sa servante. Aussi tremblait-elle alors pour son pauvre (maître) parti dès le matin dans les montagnes et qui n’était point encore de retour. Elle n’osait plus reprendre son ouvrage, se tenait assise près du foyer les bras croisés, les pieds sur l’âtre du foyer et la tête baissée sur ses mains, elle écoutait avec terreur le vent qui sifflait dans la serrure et hurlait sur la montagne.
Triste et pensive elle tâchait de se rappeler une de ces légendes si terribles et si sanglantes qu’on contait chez elle, jadis dans sa jeunesse, quand toute la famille réunie autour du foyer écoutait avec plaisir une histoire de meurtre et de fantôme qui se passait ainsi dans les montagnes par une nuit d’hiver bien sombre et bien froide, au milieu des glaciers, des neiges et des torrents.
C’est dans ses souvenirs d’enfance qu’errait ainsi son imagination, et la vieille Berthe se retraçait ainsi toute sa vie qui s’était passée monotone et uniforme dans son village et qui dans un cercle si étroit avait eu aussi ses passions, ses angoisses et ses douleurs.
Mais bientôt elle entendit sur le pavé de la place voisine les aboiements sinistres et lugubres d’un chien et le pas saccadé d’un mulet. Elle tressaillit, se leva de sa chaise en s’écriant « C’est lui. » Puis elle courut à la porte et l’ouvrit.
Après quelques instants un homme parut dans la salle, il était entouré d’un large manteau brun tout blanc de neige, l’eau ruisselait sur ses vêtements.
— Du feu Berthe, dit-il en entrant – du feu je me meurs de froid.
La vieille fille sortit puis revint au bout de quelques minutes apportant dans ses bras des copeaux et un fagot qu’elle alluma avec les tisons blanchis qui jetaient encore quelque chaleur dans la cheminée.
Aussitôt un feu clair et pétillant éclaira l’appartement, M. Ohmlin retira son manteau et laissa voir un homme de taille ordinaire, maigre mais fort de complexion. Ses joues étaient creuses et pâles, et quand il eut ôté son chapeau on vit un crâne large et blanc couvert de peu de cheveux noirs. Il avait l’aspect sérieux et réservé. Sa barbe noire lui donnait un aspect triste et sombre tempéré par un sourire bienveillant qui régnait sur ses lèvres.
Il s’assit, mit ses pieds sur les chenets et caressa un de ces beaux chiens des Alpes assis à ses côtés. L’animal regardait tristement son maître et lui léchait ses mains humides rougies par le froid.
— Eh bien comment ça va-t-il ? dit Berthe en se rapprochant, – vos dents ?
— Mal Berthe. Oh bien mal, cet air froid des montagnes m’a fait souffrir. Il y a quatre nuits que je n’ai fermé l’oeil. Ce n’est pas de cette nuit que je dormirai.
Ici Fox (c’était le nom du chien favori qui était étendu aux pieds du médecin) Fox se mit à faire entendre ce son singulier et traînard que Berthe avait entendu lorsqu’il était arrivé avec son maître.
— Tais-toi Fox – tais-toi.
La pauvre bête se mit à geindre comme quelqu’un qui souffle ou qui pleure.
— Tais-toi Fox, poursuivit Berthe, tais-toi, et (elle) le repoussa rudement du pied.
— Pourquoi veux-tu le faire taire ? dit M. Ohmlin. Il est de mauvaise humeur, dam c’est tout simple, il est fatigué et il a faim.
— Tiens, dit Berthe en lui jetant un morceau de pain qu’elle alla chercher dans une armoire placée à côté de la cheminée, tiens –
Fox vit le pain d’un oeil terne et humide, tourna sa belle tête noire vers son maître et le regarda tristement.
— Pauvre bête, dit-il, qu’as-tu ?
— C’est signe de malheur, dit Berthe, Dieu et saint Maurice nous en préservent.
— Vieille folle – il est malade.
— Avez-vous faim, que voulez-vous ?
— Moi oh rien, je vais dormir – s’il m’est possible. Ou plutôt non. J’ai encore quelques pilules d’opium, je vais en essayer. Adieu Berthe, éteins le feu et dors bien ma brave fille. Quant à toi Fox, à la niche. Et il ouvrit la porte qui donnait sur la cour. Fox n’obéit point, il se coucha par terre et se traîna aux pieds de M. Ohmlin. Celui-ci impatienté le laissa et monta précipitamment dans sa chambre. Il se coucha précipitamment avec le frisson de la fièvre, avala son opium et s’endormit dans des rêves d’or.
Quant à Berthe elle dormait profondément et était pourtant réveillée quelquefois par les gémissements plaintifs du pauvre Fox qui était resté précipitamment dans l’escalier. La neige avait diminué, les nuages s’étaient évanouis et la lune commençait à se montrer derrière les sommets du mont Pilate –
Le matin vers les neuf heures la vieille Berthe s’éveilla, fit sa prière et descendit dans la salle, la porte n’était point ouverte. Elle s’en étonna. Comme il dort aujourd’hui le pauvre homme, se dit-elle, probablement il va bientôt sortir. Mais aussitôt Maître Bernardo arriva, c’était un médecin des environs.
— Où est-il ? dit-il en entrant.
— Dans sa chambre je pense, allez voir il dort encore.
Celui-ci monta et entra sans cérémonie en criant :
— Allons, levez-vous donc il est tard.
M. Ohmlin ne répondit pas, sa tête était penchée hors de son lit et ses bras étaient étendus hors de sa couche.
Bernardo s’en approcha et le remuant avec violence – Diable il a le sommeil dur.
Mais le corps céda au mouvement de la main et retomba dans sa position première comme un cadavre.
Bernardo pâlit, prit ses mains – elles étaient froides. Il s’approcha de sa bouche – il ne respirait pas. Il mit les doigts sur sa poitrine, pas un battement.
Il resta pâle et stupéfait, regarda ses paupières et les ouvrit, pas un regard – il ne vit que cet oeil terne et à demi fermé qu’ont les morts dans leur sommeil.
Bernardo sortit de la chambre du médecin en courant – Berthe lui demanda ce qu’il avait. Il ne répondit (pas), seulement il était pâle et ses lèvres étaient blanches.
Quelques heures après une douzaine de médecins tous tristes et calmes entouraient le lit de leur confrère, et un seul mot errait sur leurs lèvres, il est mort.
Chacun s’approchait du corps inanimé, le retournait sur tous les sens puis s’écartait avec horreur et dégoût en disant – il est mort.
Un seul d’entre eux osa croire que ce cadavre n’était qu’endormi et manquant de preuves il ne put appuyer sa prévision et finit par se rendre à l’avis des autres médecins.
C’était un de ces jours d’hiver tristes et pluvieux, une pluie fine battait dans l’air et des flocons de neige blanchissaient les rues du village. – Ce jour-là il était triste aussi le village. Son père, son bienfaiteur était mort. – Les maisons étaient fermées, on ne se parlait (pas), les enfants ne riaient plus sur la place, les hommes étaient attendris – et l’on pleurait.
Le modeste convoi s’avançait vers le cimetière modeste et beau de sa douleur. Quelques hommes vêtus de noir portaient le cercueil dont le (drap) noir se blanchissait de neige. Les enfants aux têtes blondes suivaient par derrière, silencieux et étonnés et les prêtres chantaient tout bas car des larmes couvraient leurs voix. Un ami suivait le mort dans sa tombe. Mais à celui-(là), sa douleur était profonde et triste, plus désespérée et plus intime que celle de tous ces hommes – celui-là, était-ce une femme – un enfant – une maîtresse – un ami ? – non c’était un chien.
Le pauvre Fox marchant la tête baissée, suivant son maître avec des cris plaintifs et des larmes aussi grosses que celles d’un homme.
Le cimetière était à mi-côte, le chemin était glissant et boueux, on n’entendait que le pas des prêtres et des hommes dont les gros souliers ferrés s’enfonçaient dans la boue – puis les chants des morts, la neige qui tombait – la pluie qui roulait dans les ornières et le vent qui agitait le drap du cercueil.
Enfin on creusa la terre, – on y déposa le coffre avec quelques prières pour l’éternité. – Le fossoyeur jeta dessus quelques pelletées de terre qui résonnèrent sur le bois de chêne en rendant un son vide et creux.
— On se sépara, la grille de fer résonna dans ses gonds et le cimetière redevint silencieux et paisible.
De tous les amis du convoi un seul était resté, Fox couché sur la terre et regardant (avec) tristesse les bougies vacillantes du convoi qui s’éloignaient dans le brouillard et ces longs vêtements noirs qui s’abaissaient lentement et comme des ombres dans la vallée brumeuse.
La nuit arriva bientôt belle et blanche de sa lune dont la lueur mélancolique s’abattait sur les tombes comme le doute sur le mourant.
M. Ohmlin dormait toujours d’un sommeil lourd et pesant – il rêvait – et c’était des songes beaux d’illusions, voluptueux d’amour et d’enchantements.
Il rêvait l’Orient – l’Orient avec son soleil brûlant, son ciel bleu, ses minarets dorés, ses pagodes de pierre, l’Orient avec sa poésie toute d’amour et d’encens, l’Orient avec ses parfums, ses émeraudes, ses fleurs, ses jardins aux pommes d’or – l’Orient avec ses fées, ses caravanes dans les sables. L’Orient avec ses sérails, séjour des fraîches voluptés. Il rêvait l’insensé les ailes blanches des Anges qui chantaient des versets du Coran aux oreilles du prophète, il rêvait des lèvres de femme pures et rosées, il rêvait de grands yeux noirs qui n’avaient d’amour que pour lui, il rêvait cette peau brune et olivâtre des femmes de l’Asie, doux satin qu’effleure si souvent dans ses nuits le poète qui les rêve, il rêvait tout cela – Mais le réveil allait venir morne et impitoyable comme la réalité qu’il apporte.
Il rêvait l’amour dans une tombe. Mais le rêve s’efface et la tombe reste. –
Il ouvre les yeux, se sent entouré dans de longs plis, il s’en dégage, palpe de ses mains tremblantes le bois qui l’entoure, sur sa tête, sur ses côtés, partout, partout… Il se tâte lui-même, se sent nu. Oh c’est un songe, un songe horrible, infernal, un pesant cauchemar. Arrière toute idée d’éternité, lui qui veut s’accrocher à la vie.
Mais l’éternité est là – là pauvre fou couchée avec toi dans son lit de noces, t’attirant vers elle, riant derrière ta tête avec une grimace de démon.
— Il a peur, peur de ce squelette hideux dont il lui semble palper les os sur sa poitrine.
— Oh non c’est impossible – et il voulut se rendormir, oublier tout cela, s’étourdir sur la réalité, effacer de sa pensée cette masse de plomb qui pesait sur sa tête et se bercer dans d’autres rêves.
Non – il avait trop rêvé – Ah d’autres rêves maintenant, rêve l’éternité si tu veux ; eh bien, l’Orient maintenant, rêve donc l’Orient dans ta tombe, dans une pensée de volupté et dans des rêves dorés.
Non non l’Agonie qui va et les rêves d’enfer – Mais l’Agonie qui s’arrache les cheveux, se tord de désespoir, appelle Satan et maudit Dieu.
Pourtant sa première terreur fut muette et calme. C’était un étonnement étrange et stupide – une stupeur d’idiot.
— Oh non non, se disait-il, voulant se faire illusion, non cela est impossible, oh non, mourir ainsi dans une tombe, mourir de désespoir et de faim, oh ce serait affreux et il touchait tout ce qui l’entourait, mais je suis un fou, je rêve, ce bois eh bien c’est ma couche – ce linge mon drap. – Mais enfer, une tombe, un linceul, et il poussa un de ces rires amers qui eût retenti bien fort s’il n’eût pas éclaté dans une tombe.
Et puis il avait froid, il se sentait nu, et l’humidité des sépulcres humectait sa peau, il tremblait. Ses dents claquaient et la fièvre battait dans ses artères, il se sentit piqué au doigt, le porta à ses yeux, il ne vit rien, il faisait si noir – à ses lèvres il sentit l’odeur du sang, il s’était écorché à un clou de sa tombe.
— Mourir, mourir ainsi sans secours, sans pitié. Oh non je sortirai de cet enfer, je sortirai de cette tombe, cela ne s’est jamais vu, c’est à en devenir fou avant de mourir de désespoir et oui je vais mourir. Oh mourir, (ne) plus vivre, quoi, rien, tout ce qui se passe sur cette terre, la nature, les champs, le ciel, les montagnes tout cela ah je vais le quitter. Je les ai quittés pour toujours, et il se tordait dans sa tombe comme le serpent sous les griffes du tigre.
Il pleurait de rage, il s’arrachait les cheveux, criait après la vie, lui si plein de force et de santé.
Que de larmes il versa sur ses mains. Que de cris il jeta dans sa tombe, que de coups de colère. Il frappa son cercueil. Il prit son linceul, le déchira avec ses ongles, le mit en pièces avec ses dents, – il lui fallait quelque chose à broyer, à anéantir sous ses mains, lui qui se sentait si impitoyablement écrasé sous celles de la fatalité.
Enfin il s’arrêta dans son désespoir, s’étendit sur sa planche, ferma les yeux et pensa à Dieu.
Un rayon d’espérance vint briller dans sa tombe il pensa à son âme dont il doutait depuis longtemps, il crut à Dieu qu’il blasphéma tout à l’heure et il espéra la vie dont il désespérait.
Il prêta l’oreille, entendit sur sa tête un bruit faible et léger. Il lui semblait qu’on grattait la terre sur lui – plus il écoutait, plus le bruit devenait fort – il sourit de bonheur, joignit les mains et pria Dieu.
Oh merci, merci, tu m’as rendu la vie, tu me la donnes donc la vie. Je ne mourrai pas (dans) cette tombe hideuse et froide. Je mourrai mais plus tard car je serai vieux dans bien des années, je vais vivre. La vie est à moi, ses délices, ses joies – et il pleurait de bonheur, il maudit son scepticisme d’homme du monde et ses préjugés impies.
Merci, merci Dieu de m’avoir rendu tout cela.
Il entendit distinctement sur sa tête des pas d’hommes. On venait le délivrer oh c’était sûr. Quelque âme charitable aura eu pitié de son malheur, on se sera douté que dans cette tombe était un homme au lieu d’un cadavre. – Et on vient le déterrer c’est tout simple, la chose est certaine, positive. Oh béni soit l’homme qui vient lui donner la vie – Oh béni soit celui-là.
Son coeur battait avec violence – il riait de bonheur, s’il eût pu il aurait sauté de joie.
Les pas se rapprochèrent, puis s’écartèrent – et tout redevint calme.
C’était le fossoyeur qui venait chercher sa pioche qu’il avait oubliée et comme il pleuvait il craignait qu’elle ne se rouillât.
Un bon enfant ce fossoyeur qui fumait une petite (pipe) allemande, avait un chapeau de paille des montagnes et aimait le vin du Rhin, il avait l’âme charitable car lorsqu’il vit un chien sale et couvert de boue qui s’amusait à bouleverser la terre bénite, au lieu de le tuer comme tout autre eût fait à sa place, il se contenta de le repousser du pied.
M. Ohmlin écouta longtemps, bien longtemps, rien – il écouta encore, rien. Oh c’était fini. Il fallait mourir.
Mourir comme il l’avait prévu, de cette mort horrible et cruelle qui arrive à chaque minute mais lentement vous brûle à petit feu, vous mange avec délices. Et quand mourir ? Quand finira ce supplice, cette agonie, ce râle qui dure tant de siècles ?
Et il se mit à rire de pitié pour ses anciennes croyances et puisque le ciel n’avait (pas) voulu le sauver, il appela l’enfer, l’enfer vint à son secours, lui donna l’Athéisme, le désespoir et les blasphèmes.
D’abord il douta de Dieu puis il le nia puis il en rit puis il insulta ce mot.
Bah, se disait-il en riant d’un rire forcé, où est-il le créateur des misères ? Où est-il ? qu’il vienne me délivrer s’il existe. Je te nie mot inventé par l’heureux, je te nie, tu n’es qu’une puissance fatale et stupide comme la foudre qui tombe et qui brûle.
Et il s’arrachait les cheveux et se déchirait le visage avec les ongles.
Tu crois que j’irai te prier dans mon heure dernière ? oh je suis trop fier et trop malheureux. Je n’irai pas t’implorer, je t’abhorre. L’éternité je la nie – ton paradis – chimère, ton bonheur céleste je le méprise, ton enfer je le brave, l’éternité c’est une tête de mort qu’on trouvera dans quelques mois (ici) à ma place.
Le rire était sur son front et les larmes étouffaient sa voix.
Moi bénir la main qui me frappe, embrasser le bourreau. Oh si tu peux te réunir sous la forme humaine – viens dans ma tombe avec moi que j(e t’)emporte aussi vers l’éternité qui te dévorera un jour, que je te livre au néant qui te donne son nom, viens, viens que je te broie, que je t’écrase entre ma tombe et moi, que je mange ta chair, fais-toi quelque chose de palpable pour que je puisse te déchirer en riant –
Ses dents claquaient comme celles du démon quand il fut vaincu par le Christ.
Il était furieux et bondissant, roulant dans une tombe en maudissant Dieu avec des cris à la bouche et le désespoir dans l’âme.
Où es-tu Dieu du ciel ? viens si tu existes, pourquoi ne me délivres-tu pas ? Si tu existes pourquoi m’as-tu fait malheureux ? Quel plaisir à me voir souffrir ? Si je ne croyais pas à toi c’est que j’étais malheureux rends-moi la vie je t’aimerai. Si cela ne dépend pas de toi, eh bien fais-le puisque tu es tout-puissant – fais-le, donne-moi la foi, pourquoi ne veux-tu pas que je te croie ? tu vois que je souffre, que je pleure, abrège mes souffrances, taris mes larmes !
Puis il s’arrêta effrayé de ses blasphèmes. Il eut peur et trembla. Il avait peur et de Quoi ? La terre pouvait s’effacer, les révolutions pouvaient remuer la poussière du globe. Peu lui importait, il aurait toujours assez d’air pour respirer encore pendant quelques minutes dans une tombe – air corrompu, humide, échauffé et qui sentait le cadavre.
Mais il avait peur de l’éternité qu’il bravait, de ce mot dont il se moquait en riant couché sur le dos, accroupi dans sa tombe la face vers le ciel qui était pour lui les deux planches d’un cercueil – pour son malheur il doutait encore – il n’était sûr de rien.
Ne croyez point les gens qui (se) disent athées, ils ne sont que sceptiques et nient par vanité.
Eh bien lorsqu’on doute et qu’on a des souffrances on veut effacer toute probabilité, avoir la réalité vide et nue mais le doute s’augmente et vous ronge l’âme.
Il n’entendait que les aboiements de son chien qui pleurait sa mort ou qui devinait son malheur.
— Pauvre ami, dit-il, et il versa une larme de tendresse. La seule qui le soulagea.
Il était fatigué, avait les membres brisés – il avait faim – faim et rien sous la dent…
Enfin il se tourna sur le dos, se raccroupit en peloton, s’efforça de briser son cercueil – Je sortirai d’ici malgré toi, se disait-il avec fureur. Je vivrai malgré ta volonté, et penché sur le ventre il s’efforça avec des soubresauts et des secousses convulsives de faire ployer cette planche dure comme du fer.
Enfin par un dernier effort de rage et de désespoir il la brisa.
À la vue de cette tombe entr’ouverte ou plutôt sentant ployer, craquer son cercueil sur son dos, un rire de vainqueur éclata sur sa bouche – il se crut libre –
Mais la terre était là haute de six pieds, la terre qui allait l’écraser s’il faisait le moindre mouvement – car soutenue jusqu’alors par le cercueil, elle ne pouvait rester dans la position première et au moindre dérangement des planches elle allait tomber.
M. Ohmlin s’en aperçut, il pâlit et faillit s’évanouir. – Il resta longtemps immobile, n’osant faire le moindre geste, – enfin il voulut tenter un dernier effort qui devait le tuer et le sauver.
La terre fraîchement remuée ne lui offrirait point une forte résistance, il voulait se lever brusquement et la fendre avec sa tête.
Le désespoir rend fou.
Il se leva, mais la planche du cercueil s’abaissa sur sa tête, il la vit – elle tomba.
Les gens les plus patients s’ennuient de tout. C’est un vieux proverbe il est vrai car notre bon fossoyeur ennuyé des aboiements de ce chien mélancolique dont nous avons déjà parlé, s’avisa de voir ce qu’il y avait donc là de si intéressant. Il creusa la terre dans l’espoir d’y trouver quelque chose, un trésor peut-être… dam qui sait. –
Ce qui l’étonna fort c’est que le coffre était brisé. Diable, voilà qui est drôle, il y a là-dessous quelque chose – et il leva la planche. Voici (ce) qu’il vit et ce qu’il racontait plus tard lorsqu’il voulait se faire passer pour brave.
Le cadavre était tourné sur le ventre, son linceul était déchiré, sa tête et son bras droit étaient sous sa poitrine. Quand je l’eus retourné avec ma pelle je vis qu’il avait des cheveux dans la main gauche, il s’était dévoré l’avant-bras – Sa figure faisait une grimace qui me fit peur – il y avait de quoi. Ses yeux tout grands ouverts sortaient à fleur de tête, les nerfs de son cou étaient raides et tirés. On voyait ses dents blanches comme de l’ivoire car ses lèvres vertes relevées par les coins découvraient ses gencives comme s’il eût ri en mourant.
— Quant à Fox, il quitta le cimetière, alla courir dans les montagnes et fut un jour tué par des chasseurs qui n’avaient rien tué et qui lui lâchèrent un coup de fusil par passe-temps.
Pour Berthe – elle quitta le coin de son feu – et fut désignée sous les enfants du village par le nom de Berthe la folle. Les soirs quand la lune était belle, quand le vent hurlait sur la montagne, quand la neige blanchissait la terre, on voyait une vieille femme qui parcourait le chemin du cimetière en pleurant –
Un jour elle se jeta dans le torrent qui est au pied de la colline où s’élèvent les tombes et les cyprès.
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