‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 38 sur 71 · Moralité

Moralité

(cynique)

Pour indiquer la conduite que l’on doit tenir

à son heure dernière

Maître Michel de Montaigne honnête gas, prud’homme et de bonace nature a souvent dit en ses écrits – que sais-je – et Maître François Rabelais tourangeau chinonais, curé de Meudon, docteur en Médecine, bon viveur, grand suceur de piot, chiffonneur de filles et joyeux sceptique, a encore plus souvent dit en les siens – Peut-être.

Eh bien aimable et courageux lecteur et vous bénévolente et peu dormeuse lectrice, que pensez-vous qu’eût répondu notre homme du cercueil si quelque malavenant lui eût demandé son avis sur la bonté de Dieu ? eût-il répondu : peut-être ? existe-t-elle ? que sais-je ? Pour moi je pense qu’il eût dit : J’en doute ou je la nie.

Et si le même malotru eût continué ses sottes questions en lui représentant la bonté de ce même Dieu miséricordieux, il aurait envoyé au diable l’escogriffe en lui répondant :

brain,

comme dit Pantagruel festoyant et troublé par l’arrivée de Panurge, et notre homme eut bien fait car lorsqu’on crève ainsi écorché d’âme autant encore en jurant après l’équarisseur.

Or de ceci je conclus provisoirement qu’il ne faut point troubler les mourants dans leur agonie, les morts dans leur sommeil, les amants au lit, les suceurs du piot devant Dame-Jeanne et le père Éternel dans ses bêtises.

J’engage aussi et voilà toute la moralité de cette sotte oeuvre, j’engage donc, ayant trouvé la conduite du sus-écrit médecin louable et bonne, j’engage tous les marmots à jeter la galette à la tête du pâtissier lorsqu’elle n’est point sucrée, les suceurs du piot leur vin quand il est mauvais, les mourants leur âme quand ils crèvent et les hommes – leur existence à la face de Dieu lorsqu’elle est amère.

Gve Flaubert

15 décembre 1836

q

Page 1