Chapitre 6
Tout cela était étrange, il y avait là-dessous quelque sorcellerie, quelque piège magique ; et puis, ce lait changé en sang, cette apparition bizarre, le retard de Julietta, son regard effaré, sa voix chevrotante, et cette balle qui venait rebondir autour d’eux, avec leur rire sinistre échappé du mur, tout cela fit pâlir et trembler la famille ; on se serra les uns contre les autres et l’on se tut aussitôt. Julietta s’appuya la tête dans la main gauche, posa le coude sur la table, et défaisant le ruban qui retenait ses cheveux, elle les laissa tomber sur ses épaules, puis, ouvrant les lèvres, elle se mit à chanter entre ses dents, bien bas il est vrai ; elle murmurait un vieux refrain, aigre et monotone, qui sortait en sifflant ; elle se balançait légèrement sur la chaise et paraissait vouloir s’endormir au son de sa voix, son regard était insignifiant et à demi fermé, sa tenue était nonchalante et rêveuse.
On l’écoutait avec étonnement, et c’était toujours les mêmes sons, aigus et faibles, le même bourdonnement ; puis peu à peu il s’apaisa, et il devint si faible et si grêle qu’il mourut entre ses dents.
La nuit se passa ainsi, triste et longue, car chacun n’osait remuer de sa place, n’osait dire une parole ni regarder derrière soi. Le vieillard s’assoupit profondément dans son fauteuil de bois, sa femme ferma bientôt les yeux de crainte et d’ennui ; quant à ses deux fils, ils baissèrent la tête dans leurs mains et cherchèrent un sommeil qui ne vint que bien tard, mais troublé par des rêves sinistres.
Il eût fallu voir toutes ces têtes sommeillantes et abattues, réunies autour d’une lumière mourante qui éclairait leur front soucieux d’une teinte pâle et lugubre : celle du vieillard était grave, sa bouche était entrouverte, son front était couvert de ses cheveux blancs, et ses mains décharnées reposaient sur ses cuisses ; la vieille femme, qui était posée devant lui, tournait de temps en temps la tête de côté et d’autre, son visage était ridé par une singulière expression de malheur et d’amertume ; et puis il y avait la figure pâle et paisible de Julietta, avec ses longs cheveux blonds qui balayaient la table, sa chanson monotone qui sifflait entre ses dents blanches, et son regard doux et enivré.
Elle ne dormit pas, mais elle passa les heures de la nuit à écouter le beuglement plaintif de sa vache blanche qui, renfermée dans son étable, souffrait aussi, la pauvre bête, et se tordait peut-être d’agonie sur sa litière humide de sueur.
En effet, quand le jour fut venu et que Julietta sortit pour l’aller faire paître dans les champs, elle portait sur le cou l’empreinte d’une griffe.
Elle sortit, monta la colline d’un pas rapide ; arrivée au haut, elle s’assit, mais le bas de ses vêtements et ses pieds ruisselaient, elle avait marché dans la rosée, tant, ce jour, elle était folle et dormeuse tout à la fois ; elle courait, puis s’arrêtait tout à coup, portait sa main à son front, et regardait de tous côtés s’il n’allait pas venir.
Il ! car elle aimait, la pauvre enfant ! elle aimait un grand seigneur, riche, puissant, qui était beau cavalier, avait des yeux fiers et un sourire hautain ; elle aimait un homme étrange, inconnu, un démon incarné, une créature, pensait-elle, bien élevée et bien poétique.
Non ! rien de tout cela, car elle aimait le duc Arthur d’Almaroës.
D’autres fois, elle retombait dans ses rêveries et souriait amèrement, comme doutant de l’avenir, et puis elle pensait à lui, elle se le créait là, assis sur l’herbe perlée, à côté d’elle ; il était là, là, lui disant de douces paroles, la regardant fixement de son regard puissant ; et sa voix était douce, était pure, était vibrante d’amour, c’était une musique toute nouvelle et toute sublime. Elle resta ainsi longtemps, les yeux fixés sur l’horizon qui lui apparaissait toujours aussi morne, aussi vide de sens, aussi stupide.
Le soir arriva enfin, après ce long jour d’angoisses, aussi long que la nuit qui l’avait précédé. Julietta resta encore longtemps après le coucher du soleil, et puis elle revint, elle descendit lentement la montagne, s’arrêtant à chaque pas et écoutant derrière elle, et elle n’entendait que la cigale qui sifflait sous l’herbe, et l’épervier qui rentrait dans son nid en volant à tire-d’aile.
Elle s’en allait donc ainsi triste et désespérée, la tête baissée sur son sein tout gonflé de soupirs, tenant de sa main gauche la corde tout humide qui tenait sa pauvre vache blanche qui boitait de l’épaule droite. C’était sur celle-là que Satan s’était assis.
Arrivée à l’endroit où l’inconnu l’avait quittée, la veille, et où le duc Arthur lui était apparu, elle s’arrêta instinctivement, retint fortement sa génisse qui, luttant naturellement contre elle, l’entraîna de quelques pas.
Arthur se présenta aussitôt, elle lâcha la corde, et la vache se mit à bondir et à galoper vers son étable.
Julietta le regarda avec amour, avec envie, avec jalousie ; il passa en la regardant comme il regardait les bois, le ciel, les champs.
Elle l’appela par son nom ; il fut sourd à ses cris comme au bêlement du mouton, au chant de l’oiseau, aux aboiements du chien.
— Arthur, lui dit-elle avec désespoir, Arthur, oh ! Arthur, écoute !
Et elle courut sur ses pas, et se traîna à ses vêtements, et elle balbutiait en sanglotant ; son coeur battait avec violence, elle pleurait d’amour et de rage. Il y avait tant de passion dans ces cris, dans ces larmes, dans cette poitrine qui se soulevait avec fracas, dans cet être faible et aérien qui se traînait les genoux sur le sol, tout cela était si éloigné des cris d’une femme pour une porcelaine brisée, du bêlement du mouton, du chant de l’oiseau, de l’aboiement du chien, qu’Arthur s’arrêta, la regarda un instant… et puis il continua sa route.
— Oh ! Arthur, écoute de grâce un instant ! car je t’aime, je t’aime ! Oh ! viens avec moi, nous irons vivre ensemble sur la mer, loin d’ici, ou bien, tiens ! nous nous tuerons ensemble.
Arthur marchait toujours.
— Écoute, Arthur ! mais regarde-moi ! je suis donc bien hideuse, bien laide ? tu n’es donc pas un homme, toi, que ton coeur est froid comme le marbre et dur comme la pierre !
Elle tomba à genoux à ses pieds, en se renversant sur le dos comme si elle allait mourir. Elle mourait, en effet, d’épuisement et de fatigue, elle se tordait de désespoir, et voulait s’arracher les cheveux, et puis elle sanglotait avec un rire forcé, des larmes qui étouffaient sa voix ; ses genoux étaient déchirés et couverts de sang à se traîner ainsi sur les cailloux ; car elle aimait d’un amour déchirant, entier, satanique ; cet amour la dévorait toujours, il était furieux, bondissant, exalté.
C’était bien un amour inspiré par l’enfer, avec ces cris désordonnés, ce feu brûlant qui déchire l’âme, use le coeur ; une passion satanique, toute convulsive et toute forcée, si étrange qu’elle paraît bizarre, si forte qu’elle rend fou.
— À demain, n’est-ce pas, oh, Arthur ! Une grâce ! une grâce ! et je te donnerai tout après, mon sang, ma vie, mon âme, l’éternité si je l’avais ! tu me tueras si tu veux, mais à demain ! à demain sur la falaise… Oh ! n’est-ce pas ? au clair de lune… la belle chose qu’une nuit d’amour sur les rochers, au bruit des flots, n’est-ce pas, Arthur ?… à demain ?
Et il laissa tomber nonchalamment de ses lèvres dédaigneuses deux mots :
— À demain !
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