‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 45 sur 71 · Chapitre 8

Chapitre 8

Il faisait nuit, la lune brillait pure et blanche, et, dégagée de ses nuages, sa lumière éclairait le cabinet d’Arthur, dont il avait laissé la fenêtre ouverte ; il se penchait sur la rampe de fer et humait avec délices l’air frais de la nuit. Il entendit ce même bruit de pattes fines et légères sur les carreaux de son fourneau, il se retourna. C’était Satan, mais, cette fois, plus hideux et plus pâle encore ; ses flancs étaient amaigris, et sa gueule béante laissait voir des dents verdâtres comme l’herbe des tombeaux.

— Eh bien, Satan, lui dit Arthur, eh bien, est-il vrai maintenant que j’aime quelqu’un ? crois-tu que j’aie été ému par ces cris, par ces larmes et par ces convulsions forcées ?

— Vraiment, lui répondit le démon en frémissant sur ses quatre pattes, vraiment tu es donc bien insensible ! et tu l’as laissée mourir ?

— Elle est morte ? dit Arthur en le regardant froidement.

— Non ; mais elle t’attend.

— Elle m’attend ?

— Oui, sur la falaise. Ne lui avais-tu pas promis ? il y a longtemps qu’elle y est, elle t’attend.

— Eh bien, j’irai.

— Tu iras ? eh bien, Arthur, je ne te demande que cette dernière grâce ; après, tu feras de moi tout ce qu’il te plaira, je t’appartiens.

— Et que veux-tu que je fasse ?

— Crois-tu que je tienne beaucoup à ton âme, moi ? tu l’aimeras, te dis-je… Arthur, ne m’as-tu pas dit que tu voudrais avoir des passions, un amour fort et brûlant, étranger des autres amours ? eh bien, tu l’aurais, cet amour… mais moi, à mon tour, n’est-ce pas ? tu me donneras ton âme ?

— Je n’en ai pas.

— Tu le crois, mais tu en as une, car tu es un homme puisque tu aimeras.

Satan était habitué à voir tant d’orgueil et de vanité qu’il ne croyait qu’à cela ; le malheur ne voit que le vice, l’affamé ne sent que la faim.

— Un homme ? Satan ! dis, en as-tu vu des hommes qui puissent s’étendre dans les airs jusqu’aux nuages ? – et il déploya ses ailes vertes – en as-tu vu des cheveux comme ceux-là ? – et il montra sa chevelure bleue. – As-tu vu chez aucun d’eux un corps blanc comme la neige, une main aussi forte que celle-là, Satan – et il lui serrait fortement la peau entre ses ongles – enfin, y en a-t-il qui ose jamais t’insulter ainsi ? Puisque tu désires mon âme, tue-moi de suite, écrase ma tête dans tes dents, déchire-moi de tes griffes, essaie et vois si je suis un homme.

Et Satan bondissait sur le pavé, il écumait de rage et, dans ses sauts convulsifs, il allait se frapper les reins sur le plafond ; Arthur était paisible.

— Satan, lui dit-il, tu es fort en effet, tu es puissant, je sens que tu peux m’anéantir d’un seul coup, essaie, essaie, ah ! de grâce, tue-moi !… Oui, j’ai une âme, je te la donne, mon âme ; tue-moi, cela t’est facile, car je ne suis qu’un homme.

Le démon sauta sur sa gorge avec un cri infernal qui partait de ses entrailles ; il voulut le saisir, la peau lui glissa sous les dents. Arthur se dégagea la poitrine ; Satan s’élança d’un bond furieux, les griffes en avant, il retomba sans pouvoir effleurer l’épiderme qui était intact et poli ; il bondissait, furieux, éperdu, un aboiement rauque courait sur ses lèvres ensanglantées, ses yeux flamboyaient, il trépignait ; Arthur se coucha sur le sol, étendit ses ailes. Satan glissait dessus, il s’y traînait, y rampait, ouvrait la gueule pour le déchirer, ses griffes s’usaient comme à déchirer un roc ; il bavait, haletant, rouge de colère : pour la première fois il se trouvait vaincu. Et puis l’autre… l’autre riait mollement, et ce rire paisible était éclatant, sonore et comme mêlé à un bruit de fer ; le souffle bruyant qui s’exhalait de sa gorge repoussait Satan, comme la furieuse vibration d’une cloche d’alarme qui bondit dans la nef, rugit, ébranle les piliers et fait tomber la voûte.

Il fallait voir aux prises ces deux créatures toutes bizarres, toutes d’exception, l’une toute spirituelle, l’autre charnelle et divine dans sa matière ; il fallait voir en lutte l’âme et le corps et cette âme, cet esprit pur et aérien, rampant, impuissant et faible devant la morgue hautaine de la matière brute et stupide.

Ces deux monstres de la création se trouvaient en présence comme pour se haïr et se combattre, c’était une guerre acharnée, à mort, une guerre terrible… et qui devait finir entre eux, comme chez l’homme… par le doute et l’ennui.

C’était deux principes incohérents qui se combattaient en face ; l’esprit tomba d’épuisement et de lassitude devant la patience du corps.

Et qu’ils étaient grands et sublimes, ces deux êtres qui, réunis ensemble, auraient fait un Dieu, l’esprit du mal et la force du pouvoir ! Que cette lutte était terrible et puissante, avec ces cris d’enfer, ces rires furieux, et puis tout l’édifice en ruines qui tremblait sous les pas, et dont les pierres remuaient comme dans un rêve !

Enfin, quand Satan eut bien des fois sauté et retombé sur le sol, haletant et fatigué, l’oeil terne, la peau humide d’une sueur glaciale, les griffes cassées ; quand Arthur l’eut contemplé longtemps, épuisé de rage et de colère, rampant tristement à ses pieds ; quand il eut savouré longtemps le râle qui s’échappait de sa poitrine, quand il eut compté les soupirs d’agonie qu’il ne pouvait retenir et qui lui brisaient le coeur, enfin, quand, revenu de sa cruelle défaite, Satan leva la tête défaillante vers son vainqueur, il trouva encore ce regard d’automate froid, et impassible, qui semblait rire dans son dédain.

— Et toi aussi, lui dit Arthur, tu t’es laissé vaincre comme un homme… et par orgueil encore ! Crois-tu maintenant que j’aie dit vrai ?

— Tu n’es peut-être pas un homme, dit Satan… mais tu as une âme…

— Eh bien, Satan, j’irai demain sur la falaise.

Et le lendemain, quand le concierge fit sa tournée dans les corridors, il trouva que les dalles étaient dérangées et usées toutes, de place en place, comme par une griffe de fer. Le brave homme en devint fou.

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