Chapitre 9
Julietta attendait le duc, elle l’attendait jour et nuit, courant sur les rochers, elle l’attendait en pleurant, elle l’attendait depuis quatre années.
Car les ans passent vite dans un récit, dans la pensée ; ils coulent vite dans le souvenir, mais ils sont lents et boiteux dans l’espérance.
Le jour, elle se promenait sur la plage, écoutait la mer et regardait de tous côtés s’il n’allait pas venir ; et puis quand le soleil avait échauffé les roches, quand, épuisée, elle tombait de fatigue, alors elle s’endormait sur le sable, et puis se relevait pour aller cueillir des fruits, chercher le pain que des âmes charitables déposaient dans une fente de rochers.
La nuit elle se promenait sur les falaises, errante ainsi avec ses longs vêtements blancs, sa chevelure en désordre, et des cris de douleur ; et elle restait assise des heures entières sur un roc aigu, à contempler, au clair de lune, les vagues brisées qui venaient mourir sur la grève et mousser en blanches écumes entre les rochers et les galets.
Pauvre folle ! disait-on, si jeune et si belle ! vingt ans à peine… et plus d’espoir !… Dame ! c’est sa faute aussi, elle est folle d’amour, d’amour pour un prince ; c’est l’orgueil qui l’a perdue, elle s’est donnée à Satan.
Oui, bien folle, en effet, d’aimer le duc Arthur, bien folle de ne point étouffer son amour, bien folle de ne point se tuer de désespoir ; mais elle croyait à Dieu et elle ne se tua pas.
Il est vrai que souvent elle contemplait la mer et la falaise, haute de cent pieds, et puis qu’elle se mettait à sourire tout bas, avec une grimace des lèvres qui faisait peur aux enfants ; bien folle de s’arrêter devant une idée de croire à Dieu, de le respecter, de souffrir pour son plaisir, de pleurer pour ses délices. Croire à Dieu, Julietta, c’est être heureuse ; tu crois à Dieu et tu souffres ! Oh ! tu es bien folle en effet ! Voilà ce que te diront les hommes.
Mais non, au désespoir avait succédé l’abattement, aux cris furieux les larmes ; plus d’éclairs de voix, de profonds soupirs, mais des sons dits tout bas et retenus sur les lèvres, de peur de mourir en les criant.
Ses cheveux étaient blancs, car le malheur vieillit ; il est comme le temps, il court vite, il pèse lourd et il frappe fort ; mais, plus encore, il faut moins de larmes au désespoir pour amaigrir un homme que de gouttes d’eau à la tempête pour creuser la pierre d’une tombe ; les cheveux se blanchissent en une nuit.
Ses cheveux étaient blancs, ses habits déchirés, mais ses pieds s’étaient durcis à marcher sur la terre, à s’écorcher aux ronces et aux chardons ; ses mains étaient crevassées par le froid et par l’air âpre de l’océan, qui dessèche et qui brûle comme les gelées du Nord ; et puis elle était pâle, amaigrie, avait les yeux creux et ternes, que vivifiait encore un rayon d’amour, qu’éclairait une étincelle d’enfer ; sa bouche était entrouverte et comme contractée par un mouvement des lèvres involontaire et convulsif. Mais elle avait toujours le teint doré et brûlé du soleil, elle avait toujours ce regard étrange qui séduit et qui attire, c’était toujours cette âme sublime et passionnée, que Satan avait choisie pour tenter la matière endormie, le corps dénué de sens, la chair sans volupté.
Quand elle voyait un homme, elle courait vers lui, se jetait à ses pieds, l’appelait Arthur, et puis s’en retournait triste, désespérée, en disant : « Ce n’est pas lui ! il ne vient pas ! »
Et l’on disait : Oh ! la pauvre folle, si jeune et si belle, vingt ans à peine… et plus d’espoir !
C’était par une nuit belle, radieuse d’étoiles, toute blanche, toute azurée, toute calme comme la mer, qui était tranquille et douce, qui venait battre légèrement les rochers de la falaise.
Julietta était là, toujours rêveuse et solitaire, et puis, je ne sais si c’est un songe, mais Arthur lui apparut.
Arthur ! oh ! mais toujours froid, toujours calme.
— Je t’attends, lui dit Julietta, il y a longtemps que je suis au rendez-vous !
Sa voix tremblait.
— Assieds-toi avec moi, sur cette roche, ô mon Arthur, assieds-toi. Que te faut-il ? la lune est belle, les étoiles brillent, la mer est calme, il fait beau ici, Arthur… oh ! assieds-toi et causons.
Arthur s’étendit à côté d’elle.
— Que me veux-tu, Julietta, lui dit-il, pourquoi es-tu plus triste que les autres femmes ? pourquoi m’as-tu demandé à venir ici ?
— Pourquoi ?… ô Arthur… mais je t’aime !
— Qu’est-ce ?
— Eh quoi ? quand je te regarde ainsi, tiens, avec ce sourire – et elle passa son bras autour de sa taille – quand tu sens mon haleine, quand de mes cheveux j’effleure ta bouche, eh bien, dis, est-ce que tu ne sens pas là, sur la poitrine, quelque chose qui bat et qui respire ?
— Non ! non ! mais tu es une femme, toi, tu as une âme, oui, je comprends ; moi, je n’en ai pas d’âme – il la regarda avec fierté – et qu’est-ce que l’âme, Julietta ?
— Que sais-je ?… mais je t’aime ! Oh ! l’amour ! l’amour, Arthur, tiens, vous blanchit les cheveux, les miens.
Elle le contempla, elle se traîna sur sa poitrine, elle l’accabla de ses baisers et de ses caresses ; et lui, il restait toujours calme sous les embrassements, froid sous les baisers.
Il fallait voir cette femme, s’épuisant d’ardeur, prodiguant tout ce qu’elle avait de passion, d’amour, de poésie, de feu dévorant et intime, pour vivifier le corps léthargique d’Arthur, qui restait insensible à ces lèvres brûlantes, à ces bras convulsifs, comme l’attouchement du lézard au contact de la brute. Julietta était bondissante d’amour, comme Satan l’était de rage et de colère.
Elle passa bien des heures sur les joues d’Arthur, qui regardait le ciel azuré, qui pensait sans doute aussi à des rêves sublimes, à des amours, sans penser qu’il avait là, devant lui, dans ses bras, une réalité céleste, un amour d’exception, tout brûlant et tout exalté.
Julietta ! il la laissa tomber épuisée ; puis elle tenta un dernier effort… et courut vers les rochers les plus élevés et s’élança d’un seul bond ; il se fit un silence de quelques secondes, et Arthur entendit le bruit d’un corps lourd qui tombe dans l’eau. Et la nuit était belle, toute calme, toute azurée comme la mer, elle était douce, tranquille, et ses vagues venaient mourir mollement sur la plage, et puis les vagues roulaient, tombaient et apportaient sur le rivage des coquilles, de la mousse et des débris de navires.
Une vint rouler longtemps, elle s’étendit au loin, puis se recula, puis revint ; elle déposa quelque chose de lourd et de grand.
C’était un cadavre de femme.
— Eh bien ? dit Arthur, en regardant Satan.
Et quand celui-ci eut vu que son front était toujours pâle et uni, que son oeil était sec et sans larmes :
— Non ! non ! tu n’as pas d’âme, je me suis trompé, continua-t-il en le regardant avec envie, mais j’aurai celle-là.
Et il enfonça son pied crochu dans la gorge du cadavre.
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