‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 54 sur 71 · Chapitre 6

Chapitre 6

Il prit une bougie et monta dans sa chambre.
Après avoir ôté son habit et ses souliers il sauta sur son lit, abaissa sa tête sur son oreiller et voulut dormir.
Mais impossible.

Il entendait dans sa tête un bourdonnement prolongé, un fracas singulier, une musique bizarre. – La fièvre battait dans ses artères et les veines de son front étaient vertes et gonflées. Son sang bouillonnait dans ses veines, lui montait au cerveau et l’étouffait.

Il se leva et ouvrit sa fenêtre. L’air frais du matin calma ses sens. Le jour commençait, – et les nuages fuyaient avec la lune aux premiers rayons de la clarté. La nuit il regarda longtemps les mille formes fantastiques que dessinent les nuages, puis il tourna sa vue sur sa bougie dont le disque lumineux éclairait ses rideaux de soie verte.

Enfin au bout d’une heure il sortit.

La nuit durait presque encore, et la rosée était suspendue à chaque feuille des arbres. Il avait plu longtemps, les allées foulées par les roues des voitures étaient grasses et boueuses. Djalioh s’enfonça dans les plus tortueuses et les plus obscures.

Il se promena longtemps dans le parc, foulant à ses pieds les premières feuilles d’automne, jaunies et emportées par les vents. Marchant sur l’herbe mouillée, à travers la charmille au bruit de la brise qui agitait les arbres, il entendait dans le lointain les premiers sons de la nature qui s’éveille. Qu’il est doux de rêver ainsi en écoutant avec délices le bruit de ses pas sur les feuilles sèches et sur le bois mort que le pied brise, de (se) laisser aller dans des chemins sans barrière, comme le courant de la rêverie qui emporte votre âme, et puis une pensée triste et poignante souvent vous saisit longtemps en contemplant ces feuilles qui tombent, ces arbres qui gémissent et cette nature entière qui chante tristement à son réveil comme au sortir du tombeau. Et alors quelque tête chérie vous apparaît dans l’ombre, une mère, une amie, et les fantômes qui passent le long du mur noir, tous graves et dans des surplis blancs. – Et puis le passé revient aussi comme un autre fantôme, le passé avec ses peines, ses douleurs, ses larmes et ses quelques rires – enfin l’avenir qui se montre à son tour – plus varié, plus indéfini, entouré d’une gaze légère comme ces sylphides longtemps rêvées qui s’élèvent d’un buisson et qui s’envolent avec les oiseaux.

On aime à entendre le vent qui passe à travers les arbres en faisant plier leur tête et qui chante comme un convoi des morts, – et dont le souffle agite vos cheveux et rafraîchit votre front brûlant.

C’était dans des pensers plus terribles – qu’était perdu Djalioh.

Une mélancolie rêveuse pleine de caprice et de fantaisie – provient d’une douleur tiède et longue. Mais le désespoir est matériel et palpable.

C’était au contraire la réalité qui l’écrasait.

Ô la réalité, fantôme lourd comme un cauchemar et qui pourtant n’est qu’une durée comme l’esprit.

Pour lui, que lui faisait le passé qui était perdu et l’avenir qui se résumait dans un mot insignifiant : la mort ? Mais c’était le présent qu’il avait, la minute, l’instant qui l’obsédait. C’était ce présent même qu’il voulait anéantir, le briser du pied, l’égorger de ses mains. Lorsqu’il pensait à lui, pauvre et désespéré, les bras vides, le bal et ses fleurs et ces femmes, Adèle et ses seins nus et son épaule et sa main blanche, lorsqu’il pensait à tout cela un rire sauvage éclatait sur sa bouche et retentissait dans ses dents comme un tigre qui a faim et qui se meurt. Il voyait dans son esprit le sourire de Paul, les baisers de sa femme. – Il les voyait tous deux étendus sur une couche soyeuse s’entrelaçant de leurs bras avec des soupirs et des cris de volupté, il voyait jusqu’aux draps qu’ils tordaient dans leurs étreintes, jusqu’aux fleurs qui étaient sur les tables et les tapis et les meubles et tout enfin qui était là, et quand il reportait la vue sur lui entouré des arbres, marchant sur l’herbe seulet les branches cassées, il tremblait. Il comprenait aussi la distance immense qui l’en séparait et quand il en venait à se demander pourquoi tout cela était ainsi, alors une barrière infranchissable se présentait devant lui – et un voile noir obscurcissait sa pensée.

Pourquoi Adèle n’était-elle pas à lui ? Ô s’il l’avait, comme il serait heureux de la tenir dans ses bras, de reposer sa tête sur sa poitrine et de la couvrir de ses baisers brûlants – et il pleurait en sanglotant.

Ô s’il avait su comme nous autres hommes comment la vie quand elle vous obsède s’en va et part vite avec la gâchette d’un pistolet – s’il avait su que pour six sols un homme est heureux – et que la rivière engloutit bien les morts !… mais non, – le malheur est dans l’ordre de la nature. – Elle nous a donné le sentiment de l’existence pour le garder plus longtemps.

Il arriva bientôt aux bords de l’étang. Les cygnes s’y jouaient avec leurs petits, ils glissaient sur le cristal les ailes ouvertes et le cou replié sur le dos. Les plus gros, le mâle et la femelle, nageaient ensemble au courant rapide de la petite rivière qui traversait l’étang, de temps en temps, ils tournaient l’un vers l’autre leur long cou blanc et se regardaient en nageant, puis ils revenaient derrière eux, se plongeaient dans l’eau et battaient de l’aile sur la surface de l’eau qui se trouvait agitée de leurs jeux lorsque leur poitrine s’avançait comme la proue d’une nacelle.

Djalioh contempla la grâce de leurs mouvements et la beauté de leurs formes. – Et il se demanda pourquoi il n’était pas cygne et beau comme ces animaux. Lorsqu’il s’approchait de quelqu’un on s’enfuyait, on le méprisait parmi les hommes. Que n’était-il donc beau comme eux, – pourquoi le ciel ne l’avait-il pas fait cygne, oiseau, quelque chose de léger, qui chante et qu’on aime ? – ou plutôt que n’était-il le néant ? Pourquoi, disait-il en faisant courir une pierre du bout de son pied, – pourquoi ne suis-je pas comme cela, je (la) frappe, (elle) court, et ne souffre pas. Alors il sauta dans la barque, détacha la chaîne, prit les rames et alla aborder de l’autre côté dans la prairie qui commençait à se parsemer de bestiaux.

Après quelques instants, il revint vers le château. Les domestiques avaient déjà ouvert les fenêtres et rangé le salon.

La table était mise car il était près de neuf (heures), tant la promenade de Djalioh avait été lente et longue.

Le temps passe vite dans la joie, vite aussi dans les larmes et ce vieillard court toujours sans perdre haleine.

Cours vite, marche sans relâche, fauche et abats sans pitié, – Vieille Chose à cheveux blancs. Marche, et cours toujours, traîne ta misère, toi qui es condamné à vivre et mène-nous bien vite dans la fosse commune, où tu jettes ainsi tout ce qui barre ton chemin.

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