Chapitre 9
On était aux premiers jours du mois de mai. Il était alors je crois sept heures du matin. – Le soleil se levait et illuminait de sa splendeur tout Paris qui s’éveillait par un beau jour de printemps.
Mme Paul de Monville s’était levée de bonne heure et s’était retirée dans un salon pour y terminer bien vite avant l’heure du bain, du déjeuner et de la promenade, un roman de Balzac.
La rue qu’habitaient les mariés était dans le faubourg Saint-Germain, déserte, large et toute couverte de l’ombre que jetaient les grands murs, les hôtels hauts et élevés et les jardins qui se prolongeaient avec leurs acacias, leurs tilleuls dont les touffes épaisses et frémissantes retombaient par-dessus les murs où les brins d’herbe perçaient entre les pierres.
Rarement on entendait du bruit si ce n’est celui de quelque équipage roulant sur le pavé avec ses deux chevaux blancs, ou bien encore la nuit celui de la jeunesse revenant d’une orgie ou d’un spectacle avec quelques ribaudes aux seins nus, aux yeux rougis, aux vêtements déchirés.
C’était dans un de ces hôtels qu’habitait Djalioh, avec M. Paul et sa femme.
Et depuis bientôt deux ans il s’était passé bien des choses dans son âme, et les larmes contenues y avaient creusé une fosse profonde.
Un matin, c’était ce jour-là dont je vous parle, il se leva, – et sortit dans le jardin où un enfant d’un an environ, entouré de mousseline, de gaze, de broderies, d’écharpes coloriées, – dormait dans un berceau en nacelle dont la flèche était dorée aux rayons du soleil.
Sa bonne était absente, il regarda de tous côtés, s’approcha près, bien près du berceau, ôta vivement la couverture, et puis il resta quelque temps, à contempler cette pauvre créature sommeillante et endormie avec ses mains potelées, ses formes arrondies, – son cou blanc, ses petits ongles. Enfin il le prit dans ses deux mains, le fit tourner en l’air sur sa tête – et le lança de toutes ses forces sur le gazon – qui retentit du coup. L’enfant poussa un cri et sa cervelle alla jaillir à dix pas auprès d’une giroflée.
Djalioh ouvrit ses lèvres pâles et poussa un rire forcé qui était froid et terrible comme le regard des morts. Aussitôt il s’avança vers la maison, monta l’escalier, ouvrit la porte de la salle à manger, la referma, prit la clef, celle du corridor également, et arrivé au vestibule du salon, il les jeta par la fenêtre dans la rue. Enfin il entra dans le salon, doucement sur la pointe des pieds et une fois entré il ferma à double tour.
Un demi-jour l’éclairait à peine tant les persiennes soigneusement fermées laissaient entrer peu de lumière.
Djalioh s’arrêta et il n’entendit que le bruit des feuillets que retournait la jolie main blanche d’Adèle, étendue mollement sur son sofa de velours rouge et le gazouillement des oiseaux de la volière qui étaient sur la terrasse et dont on entendait à travers les jalousies vertes les battements d’ailes sur le treillage en fer.
Dans un coin du salon à côté de la cheminée était une jardinière en acajou toute remplie de fleurs embaumantes, roses, blanches, bleues, hautes ou touffues avec un feuillage vert, une tige polie et qui se miraient par-derrière dans une grande glace.
Enfin il s’approcha de la jeune fille et s’assit à côté d’elle. Elle tressaillit subitement et porta sur lui ses yeux bleus égarés. Sa robe de chambre de mousseline blanche était flottante, ouverte sur le devant et ses deux jambes croisées dessinaient malgré ses vêtements la forme de ses cuisses.
Il y avait tout autour d’elle un parfum enivrant, ses gants blancs jetés sur le fauteuil avec sa ceinture, son mouchoir, son fichu, tout cela avait une odeur (si) délicieuse et (si) particulière que les grosses narines de Djalioh s’écartèrent pour en aspirer la saveur.
Ô il y a à côté de la femme qu’on aime une atmosphère embaumée qui vous enivre.
— Que me voulez-vous ? dit-elle avec effroi aussitôt qu’elle l’eut reconnu.
Et il s’ensuivit un long silence. Il ne répondit pas et fixa sur elle un regard dévorant, – puis se rapprochant de plus en plus, il prit sa taille de ses deux mains et déposa sur son cou un baiser brûlant qui sembla pincer Adèle comme la morsure d’un serpent. – Il vit sa chair rougir et palpiter.
— Ô je vais appeler au secours, s’écria-t-elle avec effroi. Au secours ! au secours ! Ô le monstre, ajouta-t-elle en le regardant.
Djalioh ne répondit pas. – Seulement il bégaya et frappa sa tête avec colère.
Quoi, ne pouvoir lui dire un mot, – ne pouvoir énumérer ses tortures et ses douleurs et n’avoir à lui offrir que les larmes d’un animal et les soupirs d’un monstre.
Et puis être repoussé comme un reptile – être haï de ce qu’on aime et sentir devant soi l’impossibilité de rien dire, – être maudit et ne pouvoir blasphémer.
— Laissez-moi de grâce, laissez-moi, est-ce que vous ne voyez pas que vous me faites horreur et dégoût ? Je vais appeler Paul, et (il) va vous tuer.
Djalioh lui montra la clef qu’il tenait dans sa main et il s’arrêta. Huit heures sonnèrent à la pendule – et les oiseaux gazouillaient dans la volière. On entendit le roulement d’une charrette qui passait puis elle s’écarta.
— Eh bien allez-vous sortir ? laissez-moi au nom du ciel. Et elle voulut se lever mais Djalioh la retint par le pan de sa robe, qui se déchira sous ses ongles.
— J’ai besoin de sortir, il faut que je sorte… il faut que je voie mon enfant. Vous me laisserez voir mon enfant – Une idée atroce la fit frémir de tous ses membres. Elle pâlit et ajouta :
— Oui mon enfant, il faut que je le voie et tout de suite, à l’instant.
Elle se retourna et vit grimacer en face d’elle une figure de démon. Il se mit à rire si longtemps, si fort, et tout cela d’un seul éclat, qu’Adèle pétrifiée d’horreur tomba à ses pieds, à genoux.
Djalioh aussi se mit à genoux puis il la prit, la fit asseoir de force sur ses genoux, et de ses deux mains il lui déchira tous les vêtements, il mit en pièces les voiles qui la couvraient – et quand il la vit tremblante comme la feuille sans sa chemise et croisant ses deux bras sur ses seins nus en pleurant, les joues rouges et les lèvres bleuâtres, il se sentit sous le poids d’une oppression étrange. – Puis il prit les fleurs, les éparpilla sur le sol. Il tira les rideaux de soie rose et, lui, ôta ses vêtements.
Adèle le vit nu, elle trembla d’horreur et détourna la tête. Djalioh s’approcha et la tint longtemps serrée contre sa poitrine. Elle sentit alors sur sa peau chaude et satinée la chair froide et velue du monstre.
Il sauta sur le canapé, jeta les coussins et se balança longtemps sur le dossier avec un mouvement machinal et régulier de ses flexibles vertèbres. Il poussait de temps en temps un cri guttural et il souriait entre ses dents.
Qu’avait-(il) de mieux à désirer, – une femme devant lui, – des fleurs à ses pieds, un jour rose qui l’éclairait, le bruit d’une volière pour musique et quelque pâle rayon de soleil pour l’éclairer.
Il cessa bientôt son exercice, courut sur Adèle, lui enfonça ses griffes dans la chair et l’attira vers lui, il lui ôta sa chemise.
En se voyant toute nue dans la glace entre les bras de Djalioh elle poussa un cri d’horreur et pria Dieu. – Elle voulait appeler au secours, mais impossible d’articuler une seule parole.
Djalioh en la voyant ainsi nue et les cheveux épars sur ses épaules s’arrêta immobile de stupeur, comme le premier homme qui vit une femme, il la respecta pendant quelque temps, lui arracha ses cheveux blonds, les mit dans sa bouche, les mordit, les baisa, puis il se roula par terre sur les fleurs, entre les coussins, sur les vêtements d’Adèle, content, fou – ivre d’amour.
Adèle pleurait et une trace de sang coulait sur ses seins d’albâtre.
Enfin sa féroce brutalité ne connut plus de bornes. – Il sauta sur elle d’un bond – écarta ses deux mains, l’étendit par terre et l’y roula échevelée…
Souvent il poussait des cris féroces et étendait les deux bras, stupide. – Et immobile. Puis il râlait de volupté – comme un homme qui se meurt.
Tout à coup il sentit sous lui les convulsions d’Adèle. Ses muscles se raidirent comme le fer. – Elle poussa un cri et un soupir plaintif qui furent étouffés par des baisers.
Puis il la sentit froide, – ses yeux se fermèrent, elle se roula sur elle-même – et sa bouche s’ouvrit.
Quand il l’eut bien longtemps sentie immobile et glacée, il se leva, la retourna sur tous les sens, embrassa ses pieds, ses mains, sa bouche, et courut en bondissant sur les murailles.
Plusieurs fois il reprit sa course, une fois cependant il s’élança la tête la première sur la cheminée de marbre et tomba immobile et ensanglanté, sur le corps d’Adèle.
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