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Chapitre 8

Madame de Lansac avait une quantité de singes. C’est une passion de vieille femme, seules créatures qui avec les chiens ne repoussent pas leur amour.
Ceci est dit sans maligne intention et s’il y en avait une ce serait plutôt pour plaire aux jeunes qui les haïssent mortellement. Lord Byron disait qu’il ne pouvait voir sans dégoût manger une jolie femme, il n’a peut-être jamais pensé à la société de cette femme, quelque 40 ans plus tard et qui se résumera (en) son carlin et sa guenon. Toutes les femmes que vous voyez si jeunes et si fraîches, eh bien si elles ne meurent pas avant la soixantaine, auront donc un jour la manie des chiens au lieu de celle des hommes et vivront avec un singe au lieu d’un amant.

Hélas c’est triste mais c’est vrai et puis après avoir ainsi jauni pendant une douzaine d’années et racorni comme un vieux parchemin au coin de son feu en compagnie d’un chat, d’un roman, – de son dîner et de sa bonne, cet ange de beauté mourra et deviendra un cadavre, c’est-à-dire une charogne qui pue et puis un peu de poussière, le néant… de l’air fétide emprisonné dans une tombe.

Il y a des gens que je vois toujours à l’état de squelette et dont le teint jaune me semble bien pétri de la terre qui va les contenir.

Je n’aime guère les singes et pourtant j’ai tort, car ils me semblent une imitation parfaite de la nature humaine. Quand je vois un de ces animaux (je ne parle pas ici des hommes) il me semble me voir dans les miroirs grossissants, mêmes sentiments, – mêmes appétits brutaux, – un peu moins d’orgueil et voilà tout.

Djalioh se sentait attiré vers eux par sympathie étrange. Il restait souvent des heures entières à les contempler, plongé dans une méditation profonde ou dans une observation des plus minutieuses.

Adèle s’approcha de leurs cages communes (car les jeunes femmes aiment quelquefois les singes probablement comme symboles de leurs époux) et leur jeta des noisettes et des gâteaux. – Aussi(tôt) ils s’élancèrent dessus, se chamaillant, s’arrachant les morceaux, comme des députés les miettes qui tombent du fauteuil ministériel et poussant des cris comme des avocats.

Un surtout s’empara du plus gros gâteau, le mangea bien vite, prit la plus belle noisette, la cassa avec ses ongles, l’éplucha et jeta les coquilles à ses compagnons d’un air de libéralité. Il avait tout autour de la tête une couronne de poils clairsemés sur son crâne rétréci, qui le faisait ressembler passablement à un roi.

Un second était humblement assis dans un coin, les yeux baissés d’un air modeste comme un prêtre et prenant par-derrière tout ce qu’il ne pouvait pas voler en face.

Un troisième enfin – c’était une femelle – avait les chairs flasques, le poil long, les yeux bouffis, il allait et venait de tous côtés avec des gestes lubriques qui faisaient rougir les demoiselles, – mordant les mâles, les pinçant et sifflant à leurs oreilles, celui-là ressemblait à mainte fille de joie de ma connaissance.

Tout le monde riait de leurs gentillesses et de leurs manières, c’était si drôle. Djalioh seul ne riait pas, assis par terre, les genoux à la hauteur de la tête, les bras sur les jambes et les yeux à demi morts tournés vers un seul point.

L’après-midi on partit pour Paris. Djalioh était encore placé en face d’Adèle, comme si la fatalité se plaisait perpétuellement à rire de ses douleurs.

Chacun fatigué s’endormait au doux balancement des soupentes et au bruit des roues qui allaient lentement dans les grandes ornières creusées par la pluie et les pieds des chevaux enfonçaient en glissant dans la boue.

Une glace ouverte derrière Djalioh donnait de l’air dans la voiture et le vent soufflait sur ses épaules et dans son cou.

Tous laissaient aller leurs têtes sommeillantes au mouvement de la calèche.

Djalioh seul ne dormait pas et la tenait baissée sur sa poitrine.

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