Chapitre 2
Longtemps elle se complut dans cet état de rêverie amoureuse et à demi mystique. La nouveauté du plaisir lui plaisait, et elle joua longtemps avec cet amour plus longtemps qu’avec les autres et elle finit par s’y prendre fortement, d’abord d’habitude, puis de besoin.
Il est dangereux de rire et de jouer avec le coeur. Car la passion est une arme à feu qui part et vous tue, lorsqu’on la croyait sans péril.
Un jour Ernest vint de bonne heure chez Mme Willer. Son mari était à la Bourse, ses enfants étaient sortis, (il) se trouva seul avec elle.
Tout le jour il resta chez elle et le soir vers les cinq heures quand il en sortit, Mazza fut triste, rêveuse et de toute la nuit elle ne dormit pas.
Ils (étaient) restés longtemps, bien des heures à causer, à se dire qu’ils s’aimaient, à se parler de poésie, à s’entretenir d’amours larges et forts comme on voit dans Byron et puis à se plaindre des exigences sociales qui les attachaient l’un et l’autre et qui les séparaient pour la vie.
Et puis ils avaient causé des peines du coeur – de la vie et de la mort – de la nature – de l’océan qui mugissait dans les nuits – enfin ils avaient compris le monde, leur passion et leurs regards s’étaient même plus parlé que leurs lèvres qui se touchèrent si souvent.
C’était un jour du mois de mars, une de ces longues journées sombres et mornes qui portent à l’âme une vague amertume. Leurs paroles avaient été tristes. Celles de Mazza surtout avaient une mélancolie harmonieuse.
Chaque fois qu’Ernest allait dire qu’il l’aimait pour la vie, chaque fois qu’il lui échappait un sourire, un regard, un cri d’amour, Mazza ne répondait pas. Elle le regardait silencieuse avec ses deux grands yeux noirs, son front pâle – sa bouche béante.
Tout le jour elle se sentit oppressée – comme si une main de plomb lui eût pesé sur la poitrine. Elle craignait – mais elle ne savait quel était l’objet de ses craintes – et se complaisait dans cette appréhension mêlée d’une étrange sensation d’amour – de rêverie – de mysticisme.
Une fois elle recula son fauteuil – effrayée du sourire d’Ernest qui était bestial et sauvage à faire peur. Mais celui-ci se rapprocha d’elle aussitôt, lui prit les mains et les porta à ses lèvres. Elle rougit et lui dit d’un ton de calme affecté :
— Est-ce que vous auriez envie de me faire la cour ?
— Vous faire la cour – Mazza – à vous !…
Cette réponse-là voulait tout dire.
— Est-ce que vous m’aimeriez ?
Il la regarda en souriant.
— Ernest vous auriez tort.
— Pourquoi ?
— Mon mari. Y pensez-vous ?
— Eh bien votre mari, qu’est-ce que cela veut dire ?
— Il faut que je l’aime.
— Cela est plus facile à dire qu’à faire, c’est-à-dire que si la loi vous dit : Vous l’aimerez, votre coeur s’y pliera comme un régiment qu’on fait manoeuvrer ou une barre d’acier qu’on ploie des deux mains. Et si moi je vous aime…
— Taisez-vous Ernest, pensez à ce que vous devez à une femme qui vous reçoit comme moi, dès le matin, sans que son mari y soit, seule, abandonnée à votre délicatesse.
— Oui et si je vous aime à mon tour, il faudra que je ne vous aime plus parce qu’il le faudra – et rien de plus. Mais cela est-il sensé et juste ?
— Ah vous raisonnez à merveille mon cher ami, dit Mazza en penchant sa tête sur son épaule gauche et en faisant tourner dans ses doigts un étui d’ivoire.
Une mèche de ses cheveux se dénoua et tomba sur ses joues. Elle la rejeta par-derrière avec un geste de la tête plein de grâce et de brusquerie.
Plusieurs fois Ernest se leva, prit son chapeau comme s’il allait sortir. Puis il se rasseyait et reprenait ses causeries.
Souvent ils s’interrompaient tous deux et se regardaient longtemps en silence respirant à peine, ivres et contents de leurs regards et de leurs soupirs. Puis ils souriaient. Un moment, quand Mazza vit Ernest à ses pieds affaissé sur le tapis de sa chambre, quand elle vit sa tête posée sur ses genoux, les cheveux en arrière, ses yeux tout près de sa poitrine et son front blanc et sans rides qui était là devant sa bouche, elle crut qu’elle allait défaillir de bonheur et d’amour, elle crut qu’elle allait prendre sa tête dans ses deux bras, la presser sur son coeur et la couvrir de ses baisers.
— Demain je vous écrirai, lui dit Ernest.
— Adieu – et il sortit.
Mazza resta l’âme indécise et toute flottante entre des oppressions étranges, des pressentiments vagues, des rêveries indicibles. La nuit elle se réveilla –, sa lampe brûlait et jetait au plafond un disque lumineux qui tremblait en vacillant sur lui-même comme l’oeil d’un damné qui vous regarde. Elle resta longtemps jusqu’au jour à écouter les heures qui sonnaient à toutes les cloches, à entendre tous les bruits de la nuit, la pluie qui tombe et bat les murs et les vents qui soufflent et tourbillonnent dans les ténèbres. – Les vitres qui tremblent, le bois du lit qui criait à tous les mouvements qu’elle lui donnait en se retournant sur ses matelas, agitée qu’elle était par des pensées accablantes et des images terribles qui l’envelopp(aient) tout entière en la roulant dans ses draps.
Qui n’a ressenti dans des heures de fièvre et de délire ces mouvements intimes du coeur – ces convulsions d’une âme qui s’agite et se tord sans cesse sous des pensées indéfinissables tant elles (sont) pleines tout à la fois de tourments et de voluptés – vagues d’abord et indécises comme un fantôme. Cette pensée bientôt se consolide et s’arrête, prend une forme et un corps. Elle devient une image – et une image qui vous fait pleurer et gémir.
Qui n’a donc jamais vu dans des nuits chaudes et ardentes, quand la peau brûle et que l’insomnie vous ronge, assise, aux pieds de votre couche, une figure pâle et rêveuse et qui vous regarde tristement. Ou bien elle apparaît dans des habits de fête, si vous l’avez vue danser dans un bal, ou entourée de voiles noirs, pleurante et vous vous rappelez ses paroles, le son de sa voix, la langueur de ses yeux. –
Pauvre Mazza pour la première fois elle sentit qu’elle aimait, que cela allait devenir un besoin, puis un délire du coeur, une rage. Mais dans sa naïveté et son ignorance, elle se traça bien vite un avenir heureux, une existence paisible où la passion lui donnerait la joie – et la volupté le bonheur.
En effet ne pourra-t-elle vivre contente dans les bras de celui qu’elle aime et tromper son mari ? Qu’est-ce que tout cela auprès de l’amour, se disait-elle. Elle souffrait cependant de ce délire du coeur et s’y plongeait de plus en plus comme ceux qui s’enivrent avec plaisir et que les boissons brûlent. – Ô qu’elles sont poignantes et amères il est vrai, ces palpitations du coeur, ces angoisses de l’âme, entre un monde de vertu qui s’en va et l’avenir d’amour qui arrive.
Le lendemain Mazza reçut une lettre. Elle était en papier satiné, toute embaumante de rose et de musc. Elle était signée par un Eentouré d’un paraphe. Je ne sais ce qu’il y avait. – Mais Mazza relut la lettre plusieurs fois, elle en retourna les deux feuillets, en considéra les plis, elle s’enivra de son odeur embaumée, – puis la roula en boulette et la jeta au feu, – le papier consumé s’envola pendant quelque temps, et revint enfin se reposer doucement sur les chenets comme une gaze blanche et plissée.
— Ernest l’aime, il (le) lui a dit. Ô elle est heureuse, le premier pas est fait, les autres ne lui coûteront plus. Elle pourra maintenant le regarder sans rougir, elle n’aura plus besoin de tant de ménagements, de petites mines de femme pour se faire aimer, – il vient lui-même, il se donne à elle. Sa pudeur est ménagée, et c’est cette pudeur qui reste toujours aux femmes, ce qu’elles gardent même au fond de leurs amours les plus brûlants, des plus ardentes voluptés comme un dernier sanctuaire d’amour et de passion où elles cachent comme sous un voile tout ce qu’elles ont de brutal et d’effréné. –
Quelques jours après une femme voilée passait presque en courant le Pont des Arts. Il était sept heures du matin.
Après avoir longtemps marché elle s’arrêta à une porte cochère et elle demanda M. Ernest. Il n’était pas sorti, elle monta. L’escalier lui semblait d’une interminable longueur et quand elle fut parvenue au second étage, – elle s’appuya sur la rampe et se sentit défaillir. – Elle crut alors que tout tournait autour d’elle et que des voix basses chuchotaient à ses oreilles en sifflant. Enfin elle posa une main tremblante sur la sonnette. – Quand elle entendit son battement perçant et répété il y eut un écho qui résonna dans son coeur, comme par une répulsion galvanique. –
Enfin la porte s’ouvrit. – C’était Ernest lui-même.
— Ah c’est vous Mazza.
Celle-ci ne répondit pas. Elle était pâle et toute couverte de sueur. Ernest la regardait froidement en faisant tourner en l’air, la corde de soie de sa robe de chambre. Il avait peur de se compromettre.
— Entrez, dit-il enfin, et il la prit par le bras et la fit asseoir de force sur un fauteuil.
Après un moment de silence : – Je suis venue Ernest, lui dit-elle, pour vous dire une chose – c’est la dernière fois que je vous parle. Il faut que vous me quittiez, que je ne vous revoie plus.
— Parce que ?
— Parce que vous m’êtes à charge, que vous m’accablez – que vous me feriez mourir.
— Moi, comment cela Mazza ? – Il se leva, tira ses rideaux et ferma sa porte.
— Que faites-vous ? s’écria-t-elle avec horreur.
— Ce que je fais ?
— Oui.
— Vous êtes ici. Mazza, vous êtes venue chez moi. Oh ne niez pas. Je connais les femmes, dit-il en souriant.
— Continuez, ajouta-t-elle avec dépit.
— Eh bien Mazza… c’est assez.
— Et vous avez assez d’insolence, pour me dire cela – en face à une femme que vous dites, – aimer.
— Pardon, oh pardon, il se mit à genoux et la regarda longtemps.
— Eh bien oui, Ernest moi aussi je t’aime plus que ma vie, tiens je me donne à toi.
Et puis là, entre les quatre pans d’une muraille, sous les rideaux de soie, sur un fauteuil – il y eut plus d’amour, de baisers, de caresses enivrantes, de voluptés qui brûlent, – qu’il n’en faudrait pour rendre fou ou pour faire mourir.
Et puis quand il l’eut bien flétrie, usée, abîmée dans ses étreintes, – quand il l’eut rendue lasse, brisée, haletante, quand bien des fois il eut serré sa poitrine contre la sienne et qu’il la vit mourante dans ses bras, – il la laissa seule et partit. –
Le soir chez Véfour il fit un excellent souper, où le champagne frappé circulait en abondance. – On l’entendit dire tout haut, vers le dessert – Mes chers amis, j’en ai encore une !…
Celle-là était rentrée chez elle l’âme triste, – les yeux en pleurs – non de son honneur qui était perdu, car cette pensée-là ne la torturait nullement, s’étant d’abord demandé ce que c’était que l’honneur, et n’y ayant vu au fond qu’un mot elle avait passé outre. Mais elle pensait aux sensations qu’elle avait éprouvées et ne trouvait en y pensant rien que déception et amertume. – Ô ce n’est pas là ce que j’avais rêvé, disait-elle.
Car il lui sembla lorsqu’elle fut dégagée des bras de son amant qu’il y avait en elle quelque chose de froissé comme ses vêtements, de fatigué et d’abattu comme son regard, et qu’elle était tombée de bien haut, que l’amour ne se bornait pas là, se demandant enfin – si derrière la volupté il n’y (en) avait (pas) une plus grande encore ni après le plaisir une plus vaste jouissance. Car elle avait une soif inépuisable d’amours infinis, de passions sans bornes.
Mais quand elle vit que l’amour n’était qu’un baiser, une caresse, un moment de délires où se roulent entrelacés avec des cris de joie l’amant et sa maîtresse et puis que tout finit ainsi, que l’homme se relève, que la femme s’en va, et que leur passion a besoin d’un peu de chair et d’une convulsion pour se satisfaire et s’enivrer – l’ennui lui prit à l’âme comme ces affamés qui ne peuvent se nourrir.
Mais elle quitta bientôt (tout) retour sur le passé pour ne songer qu’au présent qui souriait. Elle ferma les yeux sur ce qui n’était (plus), secoua comme un songe les anciens rêves sans bornes, ses oppressions vagues et indécises pour se donner tout entière au torrent qui l’entraînait et elle arriva bientôt à cet état de langueur et de nonchalance, à ce demi-sommeil où l’on sent que l’on s’endort – qu’on s’enivre, – que le monde s’en va loin de nous, tandis que l’on reste seul sur la nacelle, où vous berce la vague, et qu’entraîne l’océan. Elle ne pensa plus ni à son mari, ni à ses enfants, encore moins à sa réputation que les autres femmes déchiraient à belles dents dans les salons et que les jeunes gens, amis d’Ernest, vautraient et vilipendaient à plaisir dans les cafés et les estaminets.
Mais il y eut tout à coup pour elle une mélodie jusqu’alors inconnue dans la nature, et dans son âme, et elle découvrit dans l’une et dans l’autre des mondes nouveaux, des espaces immenses – des horizons sans bornes. – Il sembla que tout était né pour l’amour, que les hommes étaient des créatures d’un ordre supérieur susceptibles de passions et de sentiments, qu’ils n’étaient bons qu’à cela et qu’ils ne devaient vivre que pour le coeur. Quant à son mari elle l’aimait toujours, et l’estimait encore plus, ses enfants lui semblaient gracieux, mais elle les aimait comme on aime ceux d’un autre.
Chaque jour cependant elle sentait qu’elle aimait plus que la veille, que cela devenait un besoin de son existence, qu’elle n’aurait pu vivre sans cela, mais cette passion avec laquelle elle avait d’abord joué en riant finit par devenir sérieuse et terrible une fois entrée dans son coeur, elle devint un amour violent puis une frénésie, une rage.
Il y avait chez elle tant de feu et de chaleur, tant de désirs immenses, une telle soif de délices et de voluptés qui étaient dans son sang, dans ses veines, sous sa peau, jusque sous ses ongles, qu’elle était devenue folle, ivre, éperdue qu’elle aurait voulu faire sortir son amour des bornes de la nature, et il lui semblait qu’en prodiguant les caresses et les voluptés, en brûlant sa vie dans des nuits pleines de fièvre, d’ardeur, en se roulant dans tout ce que la passion a de plus frénétique, de plus sublime, il allait s’ouvrir devant elle une suite continue de voluptés, de plaisirs.
Souvent dans les transports du délire elle s’écriait que la vie n’était que la passion, que l’amour était tout pour elle et puis les cheveux épars, l’oeil en feu, la poitrine haletante de sanglots, elle demandait à son amant s’il n’aurait pas souhaité comme elle de vivre des siècles ensemble seuls sur une haute montagne, sur un roc aigu au bas duquel viendraient se briser les vagues et se confondre tous deux avec la nature et le ciel et de mêler leurs soupirs aux bruits de la tempête et puis elle le regardait longtemps, lui demandant encore de nouveaux baisers, de nouvelles étreintes et tombait entre ses bras muette et évanouie.
Et puis quand le soir son époux l’âme tranquille, le front calme, rentrait chez lui, lui disant qu’il avait gagné aujourd’hui, fait le matin une bonne spéculation, acheté une ferme, vendu une rente, et puis qu’il pouvait ajouter un laquais de plus à ses équipages, acheter deux chevaux de plus pour ses écuries et qu’avec ses mots et ses pensées il venait à l’embrasser, à l’appeler son amour et sa vie, ô la rage alors lui prenait à l’âme, elle le maudissait, repoussant avec horreur ses caresses et ses baisers qui étaient froids et horribles comme ceux d’un singe. Il y avait donc dans son amour une douleur et une amertume, comme la lie du vin qui le rend plus âcre et plus brûlant.
Et quand après avoir quitté sa maison, son ménage, – ses laquais, elle se retrouvait avec Ernest, seule assise à ses côtés, alors elle lui contait qu’elle eût voulu mourir de sa main, se sentir étouffée par ses bras et puis elle ajoutait qu’elle n’aimait plus rien – qu’elle méprisait tout, qu’elle n’aimait que lui, pour lui elle avait abandonné Dieu et le sacrifiait à son amour, – pour lui elle laissait son mari et le donnait à l’ironie, pour lui elle abandonnait ses enfants. Elle crachait sur tout cela à plaisir – religion, vertus, elle foulait tout cela aux pieds, – elle vendait sa réputation pour ses caresses et c’était avec bonheur et délices qu’elle immolait tout cela pour lui plaire, qu’elle détruisait toutes ces croyances, toutes ces illusions, toute sa vertu, tout ce qu’elle aimait enfin pour obtenir de lui un regard ou un baiser. Et il lui semblait qu’elle serait plus belle en sortant de ses bras, après avoir reposé ses lèvres, comme les violettes fanées qui répandent un parfum plus doux.
Ô qui pourrait savoir combien il y a parfois de délices et de frénésie sous les deux seins palpitants d’une femme.
Ernest cependant commençait à l’aimer un peu plus qu’une grisette ou une figurante. Il alla même jusqu’à faire des vers pour elle qu’il lui donna.
En outre un jour je le vis avec des yeux rouges d’où l’on pouvait conclure qu’il avait pleuré, – ou mal dormi.
q