Chapitre 3
Un matin (en) réfléchissant sur Mazza, assis dans un grand fauteuil élastique, les pieds sur ses deux chenets, le nez enfoncé sous sa robe de chambre, tout en regardant la flamme de son feu qui pétillait et montait sur la plaque en langues de feu – il lui vint une idée qui le surprit, – d’une manière étrange il eut peur.
En se rappelant qu’il était aimé par une femme comme Mazza qui lui sacrifiait avec tant de prodigalité et d’effusion sa beauté, son amour, – il eut peur et trembla devant la passion de cette femme comme ces enfants qui s’enfuient loin de la mer en disant qu’elle est trop grande. Et une idée morale lui vint en tête car c’était une habitude qu’il venait de prendre depuis qu’il s’était fait collaborateur au Journal des connaissances utileset au Musée des familles. – Il pensa, dis-je, qu’il était peu moral de séduire ainsi une femme mariée, de la détourner de ses devoirs d’épouse, de l’amour de ses enfants et qu’il était mal à lui de recevoir toutes ces offrandes qu’elle brûlait à ses pieds comme un holocauste.
Enfin il était ennuyé et fatigué de cette femme qui prenait le plaisir au sérieux, qui ne concevait qu’un amour entier et sans partage et avec laquelle on ne pouvait parler ni de romans ni de modes ni d’Opéra.
Il voulut d’abord s’en séparer, la laisser là et la rejeter au milieu de la société avec les autres femmes flétries comme elle. Mazza s’aperçut de son indifférence et de sa tiédeur, elle l’attribua à de la délicatesse et ne l’en aima que davantage.
Souvent Ernest l’évitait, s’échappait d’elle mais elle savait le rencontrer partout, au bal, à la promenade, dans les jardins publics, aux musées, elle savait l’atteindre dans la foule, lui dire deux mots et lui faire monter la rougeur au front devant tous ces gens qui les regardaient. D’autres fois c’était lui qui venait chez elle. Il entrait avec un front sévère et un air grave, la jeune femme naïve et amoureuse lui sautait au cou et le couvrait de baisers mais celui-ci la repoussait avec froideur et puis il lui disait qu’ils ne devaient plus s’aimer, que le moment de délire et de folie une fois passé tout devait être fini entre eux, qu’(il) fallait respecter son mari, chérir ses enfants et veiller à son ménage et il ajoutait qu’il avait beaucoup vu et étudié et qu’au reste la providence était juste, que la nature était un chef-d’oeuvre et la société une admirable création, et puis que la philanthropie après tout était une belle chose et qu’il fallait aimer les hommes.
Et celle-ci alors pleurait de rage, d’orgueil et d’amour, elle lui demandait le rire sur les lèvres mais l’amertume dans le coeur si elle n’était plus belle et ce qu’il fallait faire pour lui plaire et puis elle lui souriait, lui étalant à la vue son front pâle, ses cheveux noirs, sa gorge, son épaule, ses seins nus.
Ernest restait insensible à tant de séductions car il ne l’aimait plus et s’il sortait de chez elle avec quelque émotion dans l’âme c’était comme les gens qui viennent de voir des fous. Et si quelque vestige de passion, quelque rayon d’amour venait à se rallumer chez lui il s’éteignait bien vite avec une raison ou un argument.
Heureux donc les gens qui peuvent combattre leur coeur avec des mots et détruire la passion qui est enracinée dans l’âme avec la moralité qui n’est collée que sur les livres comme le vernis du libraire et le frontispice du graveur.
Un jour dans un transport de fureur et de délire Mazza le mordit à la poitrine et lui enfonça ses ongles dans la gorge. En voyant couler du sang dans leurs amours Ernest comprit que la passion de cette femme était féroce et terrible, qu’il régnait autour d’elle une atmosphère empoisonnée qui finirait par l’étouffer et le faire mourir, que cet amour était un volcan à qui il fallait jeter toujours quelque chose à mâcher et à broyer dans ses convulsions et que ses voluptés enfin étaient une lave ardente qui brûlait le coeur.
Il fallait donc partir, la quitter pour toujours – ou bien se jeter avec elle dans ce tourbillon qui vous entraîne comme un vertige, dans cette route immense de la passion qui commence avec un sourire et ne finit que sur une tombe.
Il préféra partir.
Un soir à dix heures Mazza reçut une lettre, elle y comprit ces mots :
« Adieu Mazza.
Je ne vous reverrai plus. – Le Ministre de l’intérieur m’a enrôlé d’une commission savante qui doit analyser les produits et le sol même du Mexique. Adieu je m’embarque au Havre. – Si vous voulez être heureuse ne m’aimez plus, aimez au contraire la vertu et vos devoirs, c’est un dernier conseil. Encore une fois adieu, je vous embrasse.
Ernest. »
Elle la relut plusieurs fois accablée par ce mot adieu et restait les yeux fixes et immobiles sur cette lettre qui contenait tout son malheur et son désespoir, où elle voyait s’enfuir et couler tout son bonheur et sa vie, elle ne versa pas une larme, ne poussa pas un cri, mais elle sonna un domestique, lui ordonna d’aller chercher des chevaux de poste et de préparer sa chaise.
Son mari voyageait en Allemagne, personne ne pouvait donc l’arrêter dans sa volonté.
À minuit elle partit, – elle allait rapidement en courant de toute la vitesse des chevaux. Dans un village elle s’arrêta pour demander un verre d’eau et repartit, croyant après chaque côte, chaque colline, chaque détour de la route voir apparaître la mer, but de ses désirs et de sa jalousie puisqu’elle allait lui enlever quelqu’un de cher à son coeur. Enfin vers 3 heures d’après-midi elle arriva au Havre.
À peine descendue elle courut au bout de la jetée et regarda sur la mer… Une voile blanche s’enfonçait sous l’horizon.
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