Chapitre 7
Elle vécut ainsi plusieurs mois seule avec son avenir qui avançait, se sentant chaque jour plus heureuse et plus libre à mesure que tout ce qui était dans son coeur s’en allait pour faire place à l’amour, toutes les passions, tous les sentiments, tout ce qui trouve place dans une âme était parti comme les scrupules de l’enfance – la pudeur d’abord, la religion ensuite – la vertu après et enfin les débris de tout cela qu’elle avait jetés comme les éclats d’un verre brisé.
Elle n’avait plus rien d’une femme si ce n’est l’amour, mais un amour entier et terrible qui se tordait lui-même et brûlait les autres, comme le Vésuve qui se déchire dans ses éruptions et répand sa lave bouillante sur les fleurs de la vallée.
Elle avait des enfants – ses enfants moururent comme leur père – chaque jour ils pâlissaient de plus en plus – s’amaigrissaient et la nuit ils se réveillaient dans le délire, se tordaient sur leur couche d’agonie en disant qu’un serpent leur mangeait la poitrine car il y avait là quelque chose qui les déchirait et les brûlait sans cesse et Mazza contemplait leur agonie avec un sourire (sur) les lèvres – qui était rempli de colère et de vengeance.
Ils moururent tous deux le même jour, quand elle vit clouer leurs bières ses yeux n’eurent point de larmes – son coeur pas de soupirs.
Elle les vit d’un oeil sec et froid enveloppés dans leur linceul. Et lorsqu’elle fut seule enfin elle passa la nuit heureuse et confiante – l’âme calme et la joie dans le coeur, pas un remords ni un cri de douleur car elle allait partir le lendemain, quitter la France après s’être vengée de l’amour profané, de tout ce qu’il y avait eu de fatal et de terrible dans sa destinée – après s’être raillée de Dieu, des hommes, de la vie, de la fatalité qui s’était jouée un moment, après s’être amusée à son tour de la vie et de la mort, des larmes et des chagrins et avoir rendu au ciel des crimes pour ses douleurs.
Adieu terre d’Europe, pleine de brouillards et de glaciers, où les coeurs sont tièdes comme l’atmosphère et les amours aussi flasques, aussi mous que ses nuages gris, à moi l’Amérique et sa terre de feu, son soleil ardent, son ciel pur, ses belles nuits dans les bosquets de palmiers et de platanes.
Adieu le monde. Merci de vous, je pars, je me jette sur un navire. Va mon beau navire, cours vite, que tes voiles s’enflent au souffle du vent et que ta proue brise les vagues. Bondis sur la tempête, saute sur les flots et dusses-tu te briser enfin, jette-moi avec tes débris sur la terre où il respire.
Cette nuit-là fut passée dans le délire et l’agitation mais le délire de la joie et de l’espérance.
Lorsqu’elle pensait à lui, qu’elle allait l’embrasser et vivre pour toujours avec lui, elle souriait et pleurait de bonheur.
La terre du cimetière où reposaient ses enfants était encore fraîche et mouillée d’eau bénite.
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