Chapitre 8
On lui apporta le matin une lettre, elle avait sept mois de date, – c’était d’Ernest, elle en brisa le cachet en tremblant, – la parcourut avidement. Quand elle l’eut terminée, elle recommença sa lecture, pâle d’effroi et pouvant à peine lire. Voici ce qu’il y avait :
Pourquoi, madame, vos lettres sont-elles toujours aussi peu honnêtes ? La dernière surtout, je l’ai brûlée, j’aurais rougi que quelqu’un y jetât les yeux. Ne pourriez-vous enfin avoir plus de bornes dans vos passions ? Pourquoi venez-vous sans cesse avec votre souvenir me troubler dans mes travaux, m’arracher à mes occupations ? que vous ai-je fait pour m’aimer tant ?
Encore une fois madame je veux qu’un amour soit sage. J’ai quitté la France, oubliez-moi donc comme je vous ai oubliée, aimez votre mari, le bonheur se trouve, dans les routes battues par la foule, les sentiers de la montagne sont pleins de ronces et de cailloux, ils déchirent et vous usent vite.
Maintenant je vis heureux, j’ai une petite maison charmante sur le bord d’un fleuve, et dans la plaine qu’il traverse je fais la chasse aux insectes, j’herborise et quand je rentre chez moi je suis salué par mon nègre qui se courbe jusqu’à terre et embrasse mes souliers quand il veut obtenir quelque faveur. Je me suis donc créé une existence heureuse, calme et paisible au milieu de la nature et de la science, que n’en faites-vous autant ? qui vous en empêche ? On peut ce qu’on veut.
Pour vous, pour votre bonheur même, je vous conseille de ne plus penser à moi, de ne plus m’écrire. À quoi bon cette correspondance ? à quoi cela nous avancera-t-il quand vous direz cent fois que vous m’aimez et que vous écrirez encore sur les marges tout autant de fois je t’aime ?
Il faut donc oublier tout madame et ne plus penser à ce que nous avons été l’un vis-à-vis (de) l’autre. N’avons-nous pas eu chacun ce que nous désirions ?
Ma position est à peu près faite, je suis directeur principal de la commission des essais pour les mines, la fille du directeur de première classe est une charmante personne de 17 ans, son père a soixante mille livres de rentes, elle est fille unique. Elle est douce et bonne, elle a beaucoup de jugement et s’entendra à merveille à diriger un ménage, à tenir une maison..
Dans un mois je me marie. Si vous m’aimez comme vous le dites toujours, cela doit vous faire plaisir puisque je le fais pour mon bonheur.
« Adieu, madame Willers, – ne pensez plus à un homme qui a la délicatesse de ne plus vous aimer et si vous voulez me rendre un dernier service c’est de me faire passer au plus vite un demi-litre d’acide prussique que vous donnera très bien sur ma recommandation le secrétaire de l’Académie des sciences, c’est un chimiste fort habile.
« Adieu je compte sur vous, n’oubliez pas mon acide.
Ernest Vaumont.
Quand Mazza eut lu cette lettre elle poussa un cri inarticulé comme si on l’eût brûlée avec des tenailles rouges.
Elle resta longtemps dans la consternation et la surprise.
— Ah le lâche, dit-elle enfin, il m’a séduite et il m’abandonne pour une autre. Avoir tout donné pour lui et n’avoir plus rien, jeter tout à la mer et s’appuyer sur une planche et la planche vous glisse des mains et l’on sent qu’on s’enfonce sous les flots.
Elle l’aimait tant, cette pauvre femme, elle lui avait donné sa vertu, elle lui avait prodigué son amour, elle (avait) renié Dieu et puis, encore oh ! bien pis encore – son mari, ses enfants, qu’elle avait vus râler, mourir, en souriant car elle pensait à lui. Que faire ? que devenir ? Une autre, une autre femme à qui il va dire je t’aime, à qui il va baiser les yeux, les seins, en l’appelant sa vie et sa passion. – Une autre et elle, en avait(-elle) eu d’autres que lui ? pour lui n’avait-elle pas repoussé son mari dans la couche nuptiale ? ne l’avait-elle pas trompé de ses lèvres adultères ? ne l’avait-elle pas empoisonné en versant des larmes de joie ?
C’était son Dieu et sa vie. Il l’abandonne après s’être servi d’elle, après en avoir assez joui, assez usé, voilà qu’il la repousse au loin et la jette. Ô l’abîme sans fond que celui du crime et du désespoir !
D’autres fois elle ne pouvait en croire ses yeux, elle relisait cette lettre fatale et la couvrait de ses pleurs.
— Oh comment, disait-elle, après que l’abattement eut fait place à la rage, à la fureur, oh comment tu me quittes mais je suis au monde, seule – sans famille, sans parents car je t’ai donné et famille et parents, – seule sans honneur car je l’ai immolé pour toi, seule sans réputation car je l’ai sacrifiée sous tes baisers à la vue du monde entier qui m’appelait ta maîtresse – ta maîtresse dont tu rougis maintenant. – Lâche !
Et les morts où sont-ils ?
Que faire, que devenir ? J’avais une seule idée, une seule chose au coeur, elle me manque. – Irai-je te trouver ? mais tu me chasseras comme une esclave, si je me jette au milieu des autres femmes, elles m’abandonneront en riant, me montreront du doigt avec fierté car elles n’ont aimé personne elles – elles ne connaissent pas les larmes. – Oh tiens puisque je veux encore de l’amour, de la passion et de la vie, ils me diront sans doute d’aller quelque part où l’on vend à prix fixe de la volupté et des étreintes et le soir avec mes compagnes de luxure j’appellerai les passants à travers les vitres et il faudra quand ils seront venus que je les fasse jouir bien fort, que je leur en donne pour leur argent, qu’ils s’en aillent contents – et que je ne me plaigne pas encore, que je me trouve heureuse, que je rie à tout venant car j’aurai mérité mon sort.
Et qu’ai-je fait ? je t’ai aimé plus qu’un autre. Oh grâce Ernest, si tu entendais mes cris tu aurais peut-être pitié de moi, moi qui n’ai pas eu de pitié pour eux. Car je me maudis maintenant, je me roule ici dans l’angoisse, et mes vêtements sont mouillés de mes larmes.
Et elle courait éperdue, et puis elle tombait, se roulait par terre en maudissant Dieu, les hommes, la vie elle-même, tout ce qui vivait, tout ce qui pensait au monde, elle arrachait de sa tête des poignées de cheveux noirs et ses ongles étaient rouges de sang.
Oh ne pouvoir supporter la vie, en être venue à se jeter dans les bras de la mort comme dans ceux d’une mère mais douter encore au dernier moment si la tombe n’a pas de supplices et le néant des douleurs. Être dégoûté de tout, n’avoir plus de foi à rien, pas même à l’amour la première religion du coeur et ne pouvoir quitter ce malaise continuel comme un homme qui serait ivre et qu’on forcerait à boire encore.
Pourquoi donc es-tu venu dans ma solitude, –m’arracher à mon bonheur ? j’étais si confiante et si pure et tu es venu pour m’aimer et je t’ai aimé. Les hommes cela est si beau quand ils vous regardent – tu m’as donné de l’amour, tu m’en refuses maintenant et moi je l’ai nourri par des crimes – voilà qu’il me tue aussi.
J’étais bonne alors quand tu me vis et maintenant je suis féroce et cruelle, je voudrais avoir quelque chose à broyer, à déchirer, à flétrir et puis après à jeter au loin comme moi – Ô je hais tout, les hommes, Dieu, et toi aussi je te hais et pourtant je sens encore que pour toi je donnerais ma vie.
Plus je t’aimais, plus je t’aimais encore comme ceux qui se désaltèrent avec l’eau salée de la mer et que la soif brûle toujours et maintenant je vais mourir – la mort ! plus rien, quoi des ténèbres, une tombe, et puis… l’immensité du néant. – Oh je sens que je voudrais pourtant vivre et faire souffrir comme j’ai souffert. Oh le bonheur, où est-il ? mais c’est un rêve, la vertu un mot – l’amour une déception – la tombe que sais-je ?
… Je le saurai.
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