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Chapitre 1

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ŒUVRES COMPLÈTES DE H. DE BALZAC

DIX-NEUVIÈME VOLUME

PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.

THÉATRE DE H. DE BALZAC

VAUTRIN. — LES RESSOURCES DE QUINOLA. — PAMÉLA GIRAUD. LA MARATRE. — LE FAISEUR.

PARIS Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.

1870

VAUTRIN

DRAME EN CINQ ACTES

Représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 14 mars 1840.

DÉDICACE

A MONSIEUR LAURENT JAN,

Son ami,

DE BALZAC.

20 mars 1840.

PRÉFACE

Il est difficile à l’auteur d’une pièce de théâtre de se replacer à cinquante jours de distance, dans la situation où il était le lendemain de la première représentation de son ouvrage; mais il est maintenant d’autant plus difficile d’écrire la préface de Vautrin, que tout le monde a fait la sienne; celle de l’auteur serait infailliblement inférieure à tant de pensées divergentes. Un coup de canon ne vaudra jamais un feu d’artifice.

L’auteur expliquerait-il son œuvre? Mais elle ne pouvait avoir que M. Frédérick-Lemaître pour commentateur.

Se plaindrait-il de la défense qui arrête la représentation de son drame? Mais il ne connaîtrait donc ni son temps ni son pays. L’arbitraire est le péché mignon des gouvernements constitutionnels; c’est leur infidélité à eux; et d’ailleurs, ne sait-il pas qu’il n’y a rien de plus cruel que les faibles? A ce gouvernement-ci, comme aux enfants, il est permis de tout faire, excepté le bien et une majorité.

Irait-il prouver que Vautrin est un drame innocent autant qu’une pièce de Berquin? Mais traiter la question de la moralité ou de l’immoralité du théâtre, ne serait-ce pas se mettre au-dessous des Prudhomme qui en font une question?

S’en prendrait-il au journalisme? Mais il ne peut que le féliciter d’avoir justifié par sa conduite, en cette circonstance, tout ce qu’il en a dit ailleurs.

Cependant, au milieu de ce désastre que l’énergie du gouvernement a causé, mais que, dit-on, le fer d’un coiffeur aurait pu réparer, l’auteur a trouvé quelques compensations dans les preuves d’intérêt qui lui ont été données. Entre tous, M. Victor Hugo s’est montré aussi serviable qu’il est grand poëte; et l’auteur est d’autant plus heureux de publier combien il fut obligeant, que les ennemis de M. Hugo ne se font pas faute de calomnier son caractère.

Enfin, Vautrin a presque deux mois, et dans la serre parisienne, une nouveauté de deux mois prend deux siècles. La véritable et meilleure préface de Vautrin sera donc le drame de Richard-cœur-d’Éponge[1], que l’administration permet de représenter, afin de ne pas laisser les rats occuper exclusivement les planches si fécondes du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Paris, 1er mai 1840.

[1] Cette pièce n’a été ni représentée ni imprimée.

PERSONNAGES.

JACQUES COLLIN, dit VAUTRIN. LE DUC DE MONTSOREL. LE MARQUIS ALBERT, son fils. RAOUL DE FRESCAS. CHARLES BLONDET, dit LE CHEVALIER DE SAINT-CHARLES. FRANÇOIS CADET, dit PHILOSOPHE, cocher. FIL-DE-SOIE, cuisinier. BUTEUX, portier. PHILIPPE BOULARD, dit LAFOURAILLE. LE COMMISSAIRE. JOSEPH BONNET, valet de chambre de la duchesse de Montsorel. LA DUCHESSE DE MONTSOREL (Louise de Vaudrey). MADEMOISELLE DE VAUDREY, sa tante. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. INÈS DE CHRISTOVAL, princesse d’Arjos. FÉLICITÉ, femme de chambre de la duchesse de Montsorel. DOMESTIQUES, GENDARMES, AGENTS, etc.

La scène se passe à Paris, en 1816, après le second retour des Bourbons.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

JOSEPH. VAUTRIN.

Je t’ai demandé les empreintes de toutes les serrures.....

(VAUTRIN.)]

VAUTRIN

ACTE PREMIER.

Un salon à l’hôtel de Montsorel.

SCÈNE PREMIÈRE.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY.

LA DUCHESSE.

Ah! vous m’avez attendue, combien vous êtes bonne!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Qu’avez-vous, Louise? Depuis douze ans que nous pleurons ensemble, voici le premier moment où je vous vois joyeuse; et pour qui vous connaît, il y a de quoi trembler.

LA DUCHESSE.

Il faut que cette joie s’épanche, et vous, qui avez épousé mes angoisses, pouvez seule comprendre le délire que me cause une lueur d’espérance.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Seriez-vous sur les traces de votre fils?

LA DUCHESSE.

Retrouvé!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Impossible! Et s’il n’existe plus, à quelle horrible torture vous êtes-vous condamnée?

LA DUCHESSE.

Un enfant mort a une tombe dans le cœur de sa mère; mais l’enfant qu’on nous a dérobé, il y existe, ma tante.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Si l’on vous entendait?

LA DUCHESSE.

Eh! que m’importe! Je commence une nouvelle vie, et me sens pleine de force pour résister à la tyrannie de M. de Montsorel.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Après vingt-deux années de larmes, sur quel événement peut se fonder cette espérance?

LA DUCHESSE.

C’est plus qu’une espérance! Après la réception du roi, je suis allée chez l’ambassadeur d’Espagne, qui devait nous présenter l’une à l’autre, madame de Christoval et moi: j’ai vu là un jeune homme qui me ressemble, qui a ma voix! Comprenez-vous? Si je suis rentrée si tard, c’est que j’étais clouée dans ce salon, je n’en ai pu sortir que quand il est parti.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Et sur ce faible indice, vous vous exaltez ainsi!

LA DUCHESSE.

Pour une mère, une révélation n’est-elle pas le plus grand des témoignages? A son aspect, il m’a passé comme une flamme devant les yeux, ses regards ont ranimé ma vie, et je me suis sentie heureuse. Enfin, s’il n’était pas mon fils, ce serait une passion insensée!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous vous serez perdue!

LA DUCHESSE.

Oui, peut-être! On a dû nous observer: une force irrésistible m’entraînait; je ne voyais que lui, je voulais qu’il me parlât, et il m’a parlé, et j’ai su son âge: il a vingt-trois ans, l’âge de Fernand!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Mais le duc était là?

LA DUCHESSE.

Ai-je pu songer à mon mari? J’écoutais ce jeune homme, qui parlait à Inès. Je crois qu’ils s’aiment.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Inès, la prétendue de votre fils le marquis? Et pensez-vous que le duc n’ait pas été frappé de cet accueil fait à un rival de son fils?

LA DUCHESSE.

Vous avez raison, et j’aperçois maintenant à quels dangers Fernand est exposé. Mais je ne veux pas vous retenir davantage, je vous parlerais de lui jusqu’au jour. Vous le verrez. Je lui ai dit de venir à l’heure où M. de Montsorel va chez le roi, et nous le questionnerons sur son enfance.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous ne pourrez dormir, calmez-vous, de grâce. Et d’abord renvoyons Félicité, qui n’est pas accoutumée à veiller. =(Elle sonne.)=

FÉLICITÉ, =entrant=.

M. le duc rentre avec M. le marquis.

LA DUCHESSE.

Je vous ai déjà dit, Félicité, de ne jamais m’instruire de ce qui se passe chez Monsieur. Allez. =(Félicité sort.)=

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Je n’ose vous enlever une illusion qui vous donne tant de bonheur; mais quand je mesure la hauteur à laquelle vous vous élevez, je crains une chute horrible: en tombant de trop haut, l’âme se brise aussi bien que le corps, et laissez-moi vous le dire, je tremble pour vous.

LA DUCHESSE.

Vous craignez mon désespoir, et moi, je crains ma joie.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, =regardant la duchesse sortir=.

Si elle se trompe, elle peut devenir folle.

LA DUCHESSE, =revenant=.

Ma tante, Fernand se nomme Raoul de Frescas.

SCÈNE II.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, =seule=.

Elle ne voit pas qu’il faudrait un miracle pour qu’elle retrouvât son fils. Les mères croient toutes à des miracles. Veillons sur elle! Un regard, un mot la perdraient; car si elle avait raison, si Dieu lui rendait son fils, elle marcherait vers une catastrophe plus affreuse encore que la déception qu’elle s’est préparée. Pensera-t-elle à se contenir devant ses femmes?...

SCÈNE III.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, FÉLICITÉ.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Déjà?

FÉLICITÉ.

Madame la duchesse avait bien hâte de me renvoyer.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Ma nièce ne vous a pas donné d’ordres pour ce matin?

FÉLICITÉ.

Non, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Il viendra pour moi, vers midi, un jeune homme nommé M. Raoul de Frescas: il demandera peut-être la duchesse; prévenez-en Joseph, il le conduira chez moi. =(Elle sort.)=

SCÈNE IV.

FÉLICITÉ, =seule=.

Un jeune homme pour elle? Non, non. Je me disais bien que la retraite de Madame devait avoir un motif: elle est riche, elle est belle, le duc ne l’aime pas; voici la première fois qu’elle va dans le monde, un jeune homme vient le lendemain demander Madame, et Mademoiselle veut le recevoir! On se cache de moi: ni confidences, ni profits. Si c’est là l’avenir des femmes de chambre sous ce gouvernement-ci, ma foi, je ne vois pas ce que nous pourrons faire. =(Une porte latérale s’ouvre, on voit deux hommes, la porte se referme aussitôt.)= Au reste, nous verrons le jeune homme. =(Elle sort.)=

SCÈNE V.

JOSEPH, VAUTRIN.

=Vautrin paraît avec un surtout couleur de tan, garni de fourrures, dessous noir: il a la tenue d’un ministre diplomatique étranger en soirée.=

JOSEPH.

Maudite fille! nous étions perdus.

VAUTRIN.

Tu étais perdu. Ah çà! mais tu tiens donc beaucoup à ne pas te reperdre, toi? Tu jouis donc de la paix du cœur ici?

JOSEPH.

Ma foi, je trouve mon compte à être honnête.

VAUTRIN.

Et entends-tu bien l’honnêteté?

JOSEPH.

Mais, ça et mes gages, je suis content.

VAUTRIN.

Je te vois venir, mon gaillard. Tu prends peu et souvent, tu amasses, et tu auras encore l’honnêteté de prêter à la petite semaine. Eh bien! tu ne saurais croire quel plaisir j’éprouve à voir une de mes vieilles connaissances arriver à une position honorable. Tu le peux, tu n’as que des défauts, et c’est la moitié de la vertu. Moi, j’ai eu des vices, et je les regrette... comme ça passe! Et maintenant plus rien! il ne me reste que les dangers et la lutte. Après tout, c’est la vie d’un Indien entouré d’ennemis, et je défends mes cheveux.

JOSEPH.

Et les miens?

VAUTRIN.

Les tiens?... Ah! c’est vrai. Quoi qu’il arrive ici, tu as la parole de Jacques Collin de n’être jamais compromis; mais tu m’obéiras en tout!

JOSEPH.

En tout?... cependant...

VAUTRIN.

On connaît son Code. S’il y a quelque méchante besogne, j’aurai mes fidèles, mes vieux. Es-tu depuis longtemps ici?

JOSEPH.

Madame la duchesse m’a pris pour valet de chambre en allant à Gand, et j’ai la confiance de ces dames.

VAUTRIN.

Ça me va! J’ai besoin de quelques notes sur les Montsorel. Que sais-tu?

JOSEPH.

Rien.

VAUTRIN.

La confiance des grands ne va jamais plus loin. Qu’as-tu découvert?

JOSEPH.

Rien.

VAUTRIN, =à part=.

Il devient aussi par trop honnête homme. Peut-être croit-il ne rien savoir? Quand on cause pendant cinq minutes avec un homme, on en tire toujours quelque chose. =(Haut.)= Où sommes-nous ici?

JOSEPH.

Chez madame la duchesse, et voici ses appartements; ceux de M. le duc sont ici au-dessous; la chambre de leur fils unique le marquis est au-dessus, et donne sur la cour.

VAUTRIN.

Je t’ai demandé les empreintes de toutes les serrures du cabinet de M. le duc, où sont-elles?

JOSEPH, =avec hésitation=.

Les voici.

VAUTRIN.

Toutes les fois que je voudrai venir ici, tu trouveras une croix faite à la craie sur la porte du jardin; tu iras l’examiner tous les soirs. On est vertueux ici, les gonds de cette porte sont bien rouillés; mais Louis XVIII ne peut pas être Louis XV! Adieu, mon garçon; je viendrai la nuit prochaine. =(A part.)= Il faut aller rejoindre mes gens à l’hôtel de Christoval.

JOSEPH, =à part=.

Depuis que ce diable d’homme m’a retrouvé, je suis dans des transes...

VAUTRIN, =revenant=.

Le duc ne vit donc pas avec sa femme?

JOSEPH.

Brouillés depuis vingt ans.

VAUTRIN.

Et pourquoi?

JOSEPH.

Leur fils lui-même ne le sait pas.

VAUTRIN.

Et ton prédécesseur, pourquoi fut-il renvoyé?

JOSEPH.

Je ne sais, je ne l’ai pas connu. Ils n’ont monté leur maison que depuis le second retour du roi.

VAUTRIN.

Voici les avantages de la société nouvelle: il n’y a plus de liens entre les maîtres et les domestiques; plus d’attachement, par conséquent, plus de trahisons possibles. =(A Joseph.)= Se dit-on des mots piquants à table?

JOSEPH.

Jamais rien devant les gens.

VAUTRIN.

Que pensez-vous d’eux, à l’office, entre vous?

JOSEPH.

La duchesse est une sainte.

VAUTRIN.

Pauvre femme! et le duc?

JOSEPH.

Un égoïste.

VAUTRIN.

Oui, un homme d’État. =(A part.)= Il doit avoir des secrets, nous verrons dans son jeu. Tout grand seigneur a de petites passions par lesquelles on le mène; et si je le tiens une fois, il faudra bien que son fils..... =(A Joseph.)= Que dit-on du mariage du marquis de Montsorel avec Inès de Christoval?

JOSEPH.

Pas un mot. La duchesse semble s’y intéresser fort peu.

VAUTRIN.

Elle n’a qu’un fils! Ceci n’est pas naturel.

JOSEPH.

Entre nous, je crois qu’elle n’aime pas son fils.

VAUTRIN.

Il a fallu t’arracher cette parole du gosier comme on tire le bouchon d’une bouteille de vin de Bordeaux! Il y a donc un secret dans cette maison? Une mère, une duchesse de Montsorel qui n’aime pas son fils, un fils unique! Quel est son confesseur?

JOSEPH.

Elle fait toutes ses dévotions en secret.

VAUTRIN.

Bien! je saurai tout: les secrets sont comme les jeunes filles, plus on les garde, mieux on les trouve. Je mettrai deux de mes drôles de planton à Saint-Thomas d’Aquin: ils ne feront pas leur salut, mais... ils feront autre chose. Adieu.

SCÈNE VI.

JOSEPH, =seul=.

Voilà un vieil ami, c’est bien ce qu’il y a de pis au monde..... il me fera perdre ma place. Ah! si je n’avais pas peur d’être empoisonné comme un chien par Jacques Collin, qui le ferait, je dirais tout au duc; mais, dans ce bas monde, chacun son écot! je ne veux payer pour personne. Que le duc s’arrange avec Jacques, je vais me coucher. Du bruit? la duchesse se lève. Que veut-elle?... Tâchons d’écouter.

SCÈNE VII.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =seule=.

Où cacher l’acte de naissance de mon fils?... =(Elle lit.)= «Valence... juillet 1793...» Ville de malheur pour moi! Fernand est bien né sept mois après mon mariage, par une de ces fatalités qui justifient d’infâmes accusations! Je vais prier ma tante de garder cet acte sur elle jusqu’à ce que je le dépose en lieu de sûreté. Chez moi, le duc ferait tout fouiller en mon absence, il dispose de la police à son gré. On n’a rien à refuser à un homme en faveur. Si Joseph me voyait à cette heure allant chez mademoiselle de Vaudrey, tout l’hôtel en causerait. Ah! seule au monde, seule contre tous, toujours prisonnière chez moi!

SCÈNE VIII.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY.

LA DUCHESSE.

Il ne vous est donc pas plus possible qu’à moi de dormir?

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Louise! mon enfant, si je reviens, c’est pour dissiper un rêve dont le réveil sera funeste. Je regarde comme un devoir de vous arracher à des pensées folles. Plus j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit, plus vous avez excité ma compassion. Je dois vous dire une cruelle vérité: le duc a certainement jeté Fernand dans une situation si précaire, qu’il lui est impossible de se retrouver dans le monde où vous êtes. Le jeune homme que vous avez vu n’est point votre fils.

LA DUCHESSE.

Ah! vous ne connaissez pas Fernand! Moi, je le connais: en quelque lieu qu’il soit, sa vie agite ma vie. Je l’ai vu mille fois...

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

En rêve!

LA DUCHESSE.

Fernand a dans les veines le sang des Montsorel et des Vaudrey. La place qu’il aurait tenue de sa naissance, il a su la conquérir; partout où il se trouve, on lui cède. S’il a commencé par être soldat, il est aujourd’hui colonel. Mon fils est fier, il est beau, on l’aime! Je suis sûre, moi, qu’il est aimé. Ne me dites pas non, ma tante, Fernand existe; autrement, le duc aurait manqué à sa foi de gentilhomme, et il met à un trop haut prix les vertus de sa race pour les démentir.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

L’honneur et la vengeance du mari ne lui étaient-ils pas plus chers que la loyauté du gentilhomme?

LA DUCHESSE.

Ah! vous me glacez.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Louise, vous le savez, l’orgueil de leur race est héréditaire chez les Montsorel, comme l’esprit chez les Mortemart.

LA DUCHESSE.

Je ne le sais que trop! Le doute sur la légitimité de son enfant l’a rendu fou.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Non. Le duc a le cœur ardent et la tête froide: en ce qui touche les sentiments par lesquels ils vivent, les hommes de cette trempe vont vite dans l’exécution de ce qu’ils ont conçu.

LA DUCHESSE.

Mais, ma tante, vous savez pourtant à quel prix il m’a vendu la vie de Fernand? Ne l’ai-je pas assez chèrement payée pour n’avoir aucune crainte sur ses jours? Persister à soutenir que je n’étais pas coupable, c’était le vouer à une mort certaine: j’ai livré mon honneur pour sauver mon fils. Toutes les mères en eussent fait autant! Vous gardiez ici mes biens, j’étais seule en pays étranger en proie à la faiblesse, à la fièvre, sans conseils, j’ai perdu la tête; car, depuis, je me suis dit qu’il n’aurait pas exécuté ses menaces. En faisant un pareil sacrifice, je savais que Fernand serait pauvre et abandonné, sans nom, dans un pays inconnu; mais je savais aussi qu’il vivrait, et qu’un jour je le retrouverais, dussé-je pour cela remuer le monde entier! J’étais si joyeuse en rentrant, que j’ai oublié de vous donner l’acte de naissance de Fernand, que l’ambassadrice d’Espagne m’a enfin obtenu: portez-le sur vous jusqu’à ce qu’il soit entre les mains de notre directeur.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Le duc doit savoir déjà les démarches que vous avez faites, et malheur à votre fils! Depuis son retour il s’est mis à travailler, il travaille encore.

LA DUCHESSE.

Si je secoue l’opprobre dont il a essayé de me couvrir, si je renonce à pleurer dans le silence, ne croyez pas que rien puisse me faire plier. Je ne suis plus en Espagne ni en Angleterre, livrée à un diplomate rusé comme un tigre, qui, pendant toute l’émigration, a guetté mes regards, mes gestes, mes paroles et mon silence, qui lisait ma pensée jusque dans les derniers replis de mon cœur; qui m’entourait de son invisible espionnage comme d’un réseau de fer; qui avait fait de chacun de mes domestiques un geôlier incorruptible, et qui me tenait prisonnière dans la plus horrible de toutes les prisons, une maison ouverte! Je suis en France, je vous ai retrouvée, j’ai ma charge à la cour, j’y puis parler: je saurai ce qu’est devenu le vicomte de Langeac, je prouverai que, depuis le 10 août, il ne nous a pas été possible de nous voir, je dirai au roi le crime commis par un père sur l’héritier de deux grandes maisons. Je suis femme, je suis duchesse de Montsorel, je suis mère! nous sommes riches, nous avons un vertueux prêtre pour conseil et le bon droit pour nous, et si j’ai demandé l’acte de naissance de mon fils...

SCÈNE IX.

=LES MÊMES=, LE DUC.

=Il est entré pendant que la duchesse prononçait les dernières paroles.=

LE DUC.

C’est pour me le remettre, Madame.

LA DUCHESSE.

Depuis quand, Monsieur, entrez-vous chez moi sans vous faire annoncer et sans ma permission?

LE DUC.

Depuis que vous manquez à nos conventions, Madame; vous aviez juré de ne faire aucune démarche pour retrouver ce..... votre fils..... A cette condition seulement j’ai promis de le laisser vivre.

LA DUCHESSE.

Et n’y a-t-il pas plus d’honneur à trahir un pareil serment qu’à tenir tous les autres?

LE DUC.

Nous sommes dès lors déliés tous deux de nos engagements.

LA DUCHESSE.

Avez-vous respecté les vôtres jusqu’à ce jour?

LE DUC.

Oui, Madame.

LA DUCHESSE.

Vous l’entendez, ma tante, et vous témoignerez de ceci.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Mais, Monsieur, n’avez-vous jamais pensé que Louise est innocente?

LE DUC.

Mademoiselle de Vaudrey, vous devez le croire, vous! Et que ne donnerai-je pas pour avoir cette opinion? Madame a eu vingt ans pour me prouver son innocence.

LA DUCHESSE.

Depuis vingt ans, vous frappez sur mon cœur, sans pitié, sans relâche. Vous n’étiez pas un juge, vous êtes un bourreau.

LE DUC.

Madame, si vous ne me remettez cet acte, votre Fernand aura tout à craindre. A peine rentrée en France, vous vous êtes procuré cette pièce, vous voulez vous en faire une arme contre moi. Vous voulez donner à votre fils un nom et une fortune qui ne lui appartiennent pas; vous voulez le faire entrer dans une famille où la race a été conservée pure jusqu’à moi par des femmes sans tache, une famille qui ne compte pas une mésalliance...

LA DUCHESSE.

Et que votre fils Albert continuera dignement.

LE DUC.

Imprudente! vous excitez de terribles souvenirs. Et ce dernier mot me dit assez que vous ne reculerez pas devant un scandale qui nous couvrira tous de honte. Irons-nous dérouler devant les tribunaux un passé qui ne me laisse pas sans reproche, mais où vous êtes infâme? =(Il se tourne vers mademoiselle de Vaudrey.)= Elle ne vous a sans doute pas tout dit, ma tante? Elle aimait le vicomte de Langeac, je le savais, je respectais cet amour, j’étais si jeune! Le vicomte vint à moi: sans espoir de fortune, le dernier des enfants de sa maison, il prétendit renoncer à Louise de Vaudrey pour elle-même. Confiant dans leur mutuelle noblesse, je l’accepte pure de ses mains. Ah! j’aurais donné ma vie pour lui, je l’ai prouvé. Le misérable fait, au 10 août, des prodiges de valeur qui le signalent à la rage du peuple; je le confie à l’un de mes gens; il est découvert, mis à l’Abbaye. Quand je le sais là, tout l’or destiné à notre fuite, je le donne à ce Boulard, que je décide à se mêler aux septembriseurs pour arracher le vicomte à la mort, je le sauve! =(A madame de Montsorel.)= Et il a bien payé sa dette, n’est ce pas madame? Jeune, ivre d’amour, violent, je n’ai pas écrasé cet enfant! Vous me récompensez aujourd’hui de ma pitié comme votre amant m’a récompensé de ma confiance. Eh bien! voici les choses au point où elles en étaient, il y a vingt ans—moins la pitié. Et je vous dirai comme autrefois: Oubliez votre fils, il vivra.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Et ses souffrances pendant vingt ans, ne les comptez-vous pour rien?

LE DUC.

La grandeur du repentir accuse la grandeur de la faute.

LA DUCHESSE.

Ah! si vous prenez mes douleurs pour des remords, je vous crierai pour la seconde fois: je suis innocente! Non, Monsieur, Langeac n’a pas trahi votre confiance; il n’allait pas mourir seulement pour son roi, et depuis le jour fatal où il me fit ses adieux en renonçant à moi, je ne l’ai jamais revu.

LE DUC.

Vous avez acheté la vie de votre fils en me disant le contraire.

LA DUCHESSE.

Un marché conseillé par la terreur peut-il compter pour un aveu?

LE DUC.

Me donnez-vous cet acte de naissance?

LA DUCHESSE.

Je ne l’ai plus.

LE DUC.

Je ne réponds plus de votre fils, Madame.

LA DUCHESSE.

Avez-vous bien pesé cette menace?

LE DUC.

Vous devez me connaître.

LA DUCHESSE.

Mais vous ne me connaissez pas, vous! Vous ne répondez plus de mon fils? eh bien! prenez garde au vôtre. Albert me répond des jours de Fernand. Si vous surveillez mes démarches, je ferai surveiller les vôtres; si vous avez la police du royaume, moi, j’aurai mon adresse et le secours de Dieu! Si vous portez un coup à Fernand, craignez pour Albert. Blessure pour blessure! Allez!

LE DUC.

Vous êtes chez vous, Madame, je me suis oublié. Daignez m’excuser, j’ai tort.

LA DUCHESSE.

Vous êtes plus gentilhomme que votre fils; quand il s’emporte, il ne s’excuse pas, lui!

LE DUC, =à part=.

Sa résignation jusqu’à ce jour était-elle de la ruse? Attendait-on le moment actuel? Oh! les femmes conseillées par les bigots font des chemins sous terre comme le feu des volcans; on ne s’en aperçoit que quand il éclate. Elle a mon secret, je ne tiens plus son enfant, je puis être vaincu. =(Il sort.)=

SCÈNE X.

=LES MÊMES, excepté= LE DUC.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Louise, vous aimez l’enfant que vous n’avez jamais vu, vous haïssez celui qui est sous vos yeux. Ah! vous me direz vos raisons de haine contre Albert, à moins que vous ne teniez plus à mon estime ni à ma tendresse.

LA DUCHESSE.

Pas un mot de plus à ce sujet.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Le calme de votre mari, quand vous manifestez votre aversion pour votre fils, est étrange.

LA DUCHESSE.

Il y est habitué.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous ne pouvez être mauvaise mère?

LA DUCHESSE.

Mauvaise mère? Non. =(Elle réfléchit.)= Je ne puis me résoudre à perdre votre affection. =(Elle l’attire à elle.)= Albert n’est pas mon fils.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Un étranger a usurpé la place, le nom, le titre, les biens du véritable enfant?

LA DUCHESSE.

Étranger, non. C’est son fils. Après la fatale nuit où Fernand me fut enlevé, il y eut entre le duc et moi une séparation éternelle. La femme était aussi cruellement outragée que la mère. Mais il me vendit encore ma tranquillité.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Je n’ose comprendre.

LA DUCHESSE.

Je me suis prêtée à donner comme de moi cet Albert, l’enfant d’une courtisane espagnole. Le duc voulait un héritier. A travers les secousses que la révolution française causait à l’Espagne, cette supercherie n’a jamais été soupçonnée. Et vous ne voulez pas que tout mon sang bouillonne à la vue du fils de l’étrangère qui occupe la place de l’enfant légitime!

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Voilà que j’embrasse vos espérances. Ah! je voudrais que vous eussiez raison, et que ce jeune homme fût votre fils. Eh bien! qu’avez-vous?

LA DUCHESSE.

Mais il est perdu, je l’ai signalé à son père, qui va le... Oh! mais, que faisons-nous donc là? Je veux savoir où il demeure, aller lui dire de ne pas venir demain matin ici.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Sortir à cette heure, Louise, êtes-vous folle?

LA DUCHESSE.

Venez! car il faut le sauver à tout prix.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Qu’allez-vous faire?

LA DUCHESSE.

Aucune de nous deux ne pourra sortir demain sans être observée. Allons devancer le duc en achetant avant lui ma femme de chambre.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Ah! Louise! allez-vous employer de tels moyens?

LA DUCHESSE.

Si Raoul est l’enfant désavoué par son père, l’enfant que je pleure depuis vingt-deux ans, on verra ce que peut une femme, une mère injustement accusée.

ACTE DEUXIÈME

=Même décoration que dans l’acte précédent.=

SCÈNE PREMIÈRE.

JOSEPH, LE DUC.

=Joseph achève de faire le salon.=

JOSEPH, =à part=.

Couché si tard, levé si matin, et déjà chez Madame: il y a quelque chose. Ce diable de Jacques aurait-il raison?

LE DUC.

Joseph, je ne suis visible que pour une seule personne; si elle se présente, vous l’introduirez ici. C’est un M. de Saint-Charles. Sachez si Madame peut me recevoir. =(Joseph sort.)= Ce réveil d’une maternité que je croyais éteinte m’a surpris sans défense. Il faut que cette lutte encore secrète soit promptement étouffée. La résignation de Louise rendait notre vie supportable; mais elle est odieuse avec de pareils débats. En pays étranger, je pouvais dominer ma femme, ici ma seule force est dans l’adresse et dans le concours du pouvoir. J’irai tout dire au roi, je soumettrai ma conduite à son jugement, et madame de Montsorel sera forcée de lui obéir. J’attendrai cependant encore. L’agent qu’on va m’envoyer pourra, s’il est habile, découvrir en peu de temps les raisons de cette révolte: je saurai si madame de Montsorel est seulement la dupe d’une ressemblance, ou si elle a revu son fils après me l’avoir soustrait et s’être jouée de moi depuis douze ans. Je me suis emporté cette nuit. Si je reste tranquille, elle sera sans défiance et livrera ses secrets.

JOSEPH, =rentrant=.

Madame la duchesse n’a pas encore sonné.

LE DUC.

C’est bien.

SCÈNE II.

JOSEPH, LE DUC, FÉLICITÉ.

=Le duc examine par contenance ce qu’il y a sur la table et trouve une lettre dans un livre.=

LE DUC.

«A mademoiselle Inès de Christoval.» =(Il se lève.)= Pourquoi ma femme a-t-elle caché une lettre si peu importante? Elle est sans doute écrite depuis notre querelle. Y serait-il question de ce Raoul? Cette lettre ne doit pas aller à l’hôtel de Christoval.

FÉLICITÉ, =cherchant la lettre dans le livre=.

Où donc est la lettre de Madame? l’aurait-elle oubliée?

LE DUC.

Ne cherchez-vous pas une lettre?

FÉLICITÉ.

Ah!—Oui, monsieur le duc.

LE DUC.

N’est-ce pas celle-ci?

FÉLICITÉ.

Précisément.

LE DUC.

Il est étonnant que vous sortiez au moment où Madame doit avoir besoin de vous; elle va se lever.

FÉLICITÉ.

Madame la duchesse a Thérèse; et, d’ailleurs, je sors par son ordre.

LE DUC.

Oh! c’est bien, vous n’avez pas de comptes à me rendre.

SCÈNE III.

LE DUC, JOSEPH, SAINT-CHARLES, FÉLICITÉ.

=Joseph et Saint-Charles arrivent par la porte du fond en s’étudiant attentivement.=

JOSEPH, =à part=.

Le regard de cet homme est bien malsain pour moi. =(Au duc.)= M. le chevalier de Saint-Charles.

=(Le duc fait signe que Saint-Charles peut approcher et l’examine.)=

SAINT-CHARLES, =lui remet une lettre. A part.=

A-t-il eu connaissance de mes antécédents, ou veut-il seulement se servir de Saint-Charles?

LE DUC.

Mon cher...

SAINT-CHARLES, =à part=.

Je ne suis que Saint-Charles.

LE DUC.

On vous recommande à moi comme un homme dont l’habileté, sur un théâtre plus élevé, devrait s’appeler du génie.

SAINT-CHARLES.

Que monsieur le duc daigne m’offrir une occasion, et je ne démentirai pas ce qu’une telle parole a de flatteur pour moi.

LE DUC.

A l’instant même.

SAINT-CHARLES.

Que m’ordonnez-vous?

LE DUC.

Vous voyez cette fille, elle va sortir, je ne veux pas l’en empêcher; elle ne doit pourtant pas franchir la porte de mon hôtel jusqu’à nouvel ordre. =(Appelant.)= Félicité!

FÉLICITÉ.

Monsieur le duc. =(Le duc lui remet la lettre, elle sort.)=

SAINT-CHARLES, =à Joseph=.

Je te connais, je sais tout: que cette fille reste à l’hôtel avec la lettre, je ne te connaîtrai plus, je ne saurai rien, et te laisse dans cette maison si tu t’y comportes bien.

JOSEPH, =à part=.

L’un d’un côté, Jacques Collin de l’autre, tâchons de les servir tous deux honnêtement. =(Joseph sort, courant après Félicité.)=

SCÈNE IV.

LE DUC, SAINT-CHARLES.

SAINT-CHARLES.

C’est fait, monsieur le duc. Désirez-vous savoir ce que contient la lettre?

LE DUC.

Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse.

SAINT-CHARLES.

Vous nous remettez un pouvoir absolu, nous en usons avec adresse.

LE DUC.

Et si vous en abusez?

SAINT-CHARLES.

Impossible: on nous briserait.

LE DUC.

Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils dans une pareille sphère?

SAINT-CHARLES.

Tout s’oppose à ce que nous en sortions: nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l’on nous en cache trop de honteux pour qu’on nous aime; nous rendons de tels services, qu’on ne peut s’acquitter qu’en nous méprisant. On veut d’abord que pour nous les choses ne soient que des mots: ainsi la délicatesse est une niaiserie, l’honneur une convention, la traîtrise diplomatie! Nous sommes des gens de confiance; et cependant l’on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l’avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voilà notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses, monsieur le duc, et l’on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes.

LE DUC.

Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse; mais vous n’espérez pas, je crois, faire changer l’opinion du monde, ni la mienne?

SAINT-CHARLES.

Je serais un grand sot, monsieur le duc. Ce n’est pas l’opinion d’autrui, c’est ma position que je voudrais faire changer.

LE DUC.

Et, selon vous, la chose serait très-facile?

SAINT-CHARLES.

Pourquoi pas, Monseigneur? Au lieu de surprendre des secrets de famille, qu’on me fasse espionner des cabinets; au lieu de surveiller des gens flétris, qu’on me livre les plus rusés diplomates; au lieu de servir de mesquines passions, laissez-moi servir le gouvernement: je serais heureux alors de cette part obscure dans une œuvre éclatante... Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc!

LE DUC.

Je suis vraiment désespéré, mon cher, d’employer de si grands talents dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard nous verrons.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Ah! nous verrons?—C’est tout vu.

LE DUC.

Je veux marier mon fils...

SAINT-CHARLES.

A mademoiselle Inès de Christoval, princesse d’Arjos, beau mariage! Le père a fait la faute de servir Joseph Buonaparté, il est banni par le roi Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la révolution du Mexique?

LE DUC.

Madame de Christoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom...

SAINT-CHARLES.

Raoul de Frescas.

LE DUC.

Je n’ai donc rien à vous apprendre?

SAINT-CHARLES.

Si monsieur le duc le désire, je ne saurai rien.

LE DUC.

Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous nous permettez d’avoir.

SAINT-CHARLES.

Convenons d’une chose, monsieur le duc: quand ma franchise vous déplaira, appelez-moi chevalier, je rentrerai dans l’humble rôle d’observateur payé.

LE DUC.

Continuez, mon cher. =(A part.)= Ces gens-là sont bien amusants!

SAINT-CHARLES.

M. de Frescas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus mener le train d’un homme qui a cent mille livres de rente.

LE DUC.

Quel qu’il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il s’enveloppe.

SAINT-CHARLES.

Ce que demande monsieur le duc est chose difficile. Nous sommes obligés à beaucoup de circonspection avec les étrangers, ils sont les maîtres; ils nous ont bouleversé notre Paris.

LE DUC.

Ah! quelle plaie!

SAINT-CHARLES.

Monsieur le duc serait de l’opposition?

LE DUC.

J’aurais voulu ramener le roi sans son cortége, voilà tout.

SAINT-CHARLES.

Le roi n’est parti, monsieur le duc, que parce qu’on a désorganisé la magnifique police asiatique créée par Buonaparté! On veut la faire aujourd’hui avec des gens comme il faut, c’est à donner sa démission. Entravés par la police militaire de l’invasion, nous n’osons arrêter personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop dîné. Mais pour vous, monsieur le duc, on fera l’impossible. Ce jeune homme a-t-il des vices? Joue-t-il?

LE DUC.

Oui, dans le monde.

SAINT-CHARLES.

Loyalement?

LE DUC.

Monsieur le chevalier...

SAINT-CHARLES.

Ce jeune homme doit être bien riche.

LE DUC.

Prenez vous-même vos informations.

SAINT-CHARLES.

Pardon, monsieur le duc; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas savoir grand’chose. Monsieur le duc serait-il assez bon pour me dire si ce jeune homme aime sincèrement mademoiselle de Christoval?

LE DUC.

Une princesse! une héritière! Vous m’inquiétez, mon cher.

SAINT-CHARLES.

Monsieur le duc ne m’a-t-il pas dit que c’était un jeune homme? D’ailleurs, l’amour feint est plus parfait que l’amour véritable: voilà pourquoi tant de femmes s’y trompent! Il a dû rompre alors avec quelques maîtresses, et délier le cœur, c’est déchaîner la langue.

LE DUC.

Prenez garde! votre mission n’est pas ordinaire, n’y mêlez point de femmes: une indiscrétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce qui regarde M. de Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que je vous demande est absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux qui vous emploient. Enfin, vous seriez perdu, si madame de Montsorel pouvait soupçonner une seule de vos démarches.

SAINT-CHARLES.

Madame de Montsorel s’intéresse donc à ce jeune homme? Dois-je la surveiller, car cette fille est sa femme de chambre.

LE DUC.

Monsieur le chevalier de Saint-Charles, l’ordonner est indigne de moi, le demander est bien peu digne de vous.

SAINT-CHARLES.

Monsieur le duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant l’objet principal de mes recherches?

LE DUC.

Sachez si Raoul de Frescas est le vrai nom de ce jeune homme; sachez le lieu de sa naissance, fouillez toute sa vie, et tenez tout ceci pour un secret d’État.

SAINT-CHARLES.

Je ne vous demande que jusqu’à demain, Monseigneur.

LE DUC.

C’est peu de temps.

SAINT-CHARLES.

Non, monsieur le duc, c’est beaucoup d’argent.

LE DUC.

Ne croyez pas que je désire savoir des choses mauvaises; votre habitude, à vous autres, est de servir les passions au lieu de les éclairer, vous aimez mieux inventer que de n’avoir rien à dire. Je serais enchanté d’apprendre que ce jeune homme a une famille...

=(Le marquis entre, voit son père occupé et fait une démonstration pour sortir; le duc l’invite à rester.)=

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, LE MARQUIS.

LE DUC, =continuant=.

Si M. de Frescas est gentilhomme, si la princesse d’Arjos le préfère décidément à mon fils, le marquis se retirera.

LE MARQUIS.

Mais j’aime Inès, mon père.

LE DUC, =à Saint-Charles=.

Adieu, mon cher.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Il ne s’intéresse pas au mariage de son fils, il ne peut plus être jaloux de sa femme; il y a quelque chose de bien grave: ou je suis perdu, ou ma fortune est refaite. =(Il sort.)=

SCÈNE VI.

LE DUC, LE MARQUIS.

LE DUC.

Épouser une femme qui ne nous aime pas est une faute, Albert, que, moi vivant, vous ne commettrez jamais.

LE MARQUIS.

Mais rien ne dit encore, mon père, qu’Inès repousse mes vœux; et d’ailleurs, une fois qu’elle sera ma femme, m’en faire aimer est mon affaire, et, sans trop de vanité, je puis croire que je réussirai.

LE DUC.

Laissez-moi vous dire, mon fils, que ces opinions de mousquetaire sont ici tout à fait déplacées.

LE MARQUIS.

En toute autre chose, mon père, vos paroles seraient des arrêts pour moi, mais chaque époque a son art d’aimer... Je vous en conjure, hâtez mon mariage. Inès est volontaire comme une fille unique, et la complaisance avec laquelle elle accueille l’amour d’un aventurier doit vous inquiéter. En vérité, vous êtes ce matin d’une froideur inconcevable. Mettez à part mon amour pour Inès, puis-je rencontrer mieux? Je serai, comme vous l’êtes, grand d’Espagne, et de plus je serai prince. En seriez-vous donc fâché, mon père?

LE DUC, =à part=.

Le sang de sa mère reparaîtra donc toujours! Oh! Louise a bien su deviner où je suis blessé! =(Haut.)= Songez, Monsieur, qu’il n’y a rien au-dessus du glorieux titre de duc de Montsorel.

LE MARQUIS.

Vous aurais-je offensé?

LE DUC.

Assez! Vous oubliez que j’ai ménagé ce mariage dès mon séjour en Espagne. D’ailleurs, madame de Christoval ne peut pas marier Inès sans le consentement du père. Le Mexique vient de proclamer son indépendance, et cette révolution explique assez le retard de la réponse.

LE MARQUIS.

Eh bien! mon père, vos projets seront déjoués. Vous n’avez donc pas vu hier ce qui s’est passé chez l’ambassadeur d’Espagne? Ma mère y a protégé visiblement ce Raoul de Frescas, Inès lui en a su gré. Savez-vous la pensée longtemps contenue en moi et qui s’est fait jour alors? c’est que ma mère me hait! Et, je ne puis le dire qu’à vous, mon père, à vous que j’aime, j’ai peur qu’il n’y ait rien là pour elle.

LE DUC, =à part=.

Je recueille donc ce que j’ai semé: on se devine pour la haine aussi bien que pour l’amour! =(Au marquis.)= Mon fils, vous ne devez pas juger votre mère, vous ne pouvez pas la comprendre. Elle a vu chez moi pour vous une tendresse aveugle, elle tâche d’y remédier par sa sévérité. Que je n’entende pas une seconde fois semblables paroles, et brisons là! Vous êtes aujourd’hui de service au château, allez-y promptement: j’obtiendrai une permission pour ce soir, et vous serez libre d’aller au bal retrouver la princesse d’Arjos.

LE MARQUIS.

Avant de partir, ne puis-je voir ma mère, pour la supplier de prendre mes intérêts auprès d’Inès qui doit la venir voir ce matin?

LE DUC.

Demandez si elle est visible, je l’attends moi-même. =(Le marquis sort.)= Tout m’accable à la fois; hier l’ambassadeur me demande où est mort mon premier fils; cette nuit, sa mère croit l’avoir retrouvé; ce matin, le fils de Juana Mendès me blesse encore! Ah! d’instinct la princesse le devine. Les lois ne peuvent jamais être impunément violées, la nature n’est pas moins impitoyable que le monde. Serai-je assez fort, même avec l’appui du roi, pour conduire les événements?

SCÈNE VII.

LE MARQUIS, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, LE DUC.

LA DUCHESSE.

Des excuses! Mais, Albert, je suis trop heureuse. Quelle surprise! vous venez embrasser votre mère avant d’aller au château, uniquement par tendresse. Ah! si jamais une mère pouvait douter de son fils, cet élan, auquel vous ne m’avez pas habituée, dissiperait toute crainte, et je vous en remercie, Albert. Enfin nous nous comprenons.

LE MARQUIS.

Ma mère, je suis heureux de ce mot-là; si je paraissais manquer à un devoir, ce n’était pas oubli, mais la crainte de vous déplaire.

LA DUCHESSE, =apercevant le duc=.

Eh quoi! vous aussi, monsieur le duc, comme votre fils, vous vous êtes empressé... Mais c’est une fête aujourd’hui que mon lever.

LE DUC.

Et que vous aurez tous les jours.

LA DUCHESSE, =au duc=.

Ah! je comprends... =(Au marquis.)= Adieu! le roi devient sévère pour sa maison rouge, je serais désespérée d’être la cause d’une réprimande.

LE DUC.

Pourquoi le renvoyer? Inès va venir.

LA DUCHESSE.

Je ne le pense pas, je viens de lui écrire.

SCÈNE VIII.

=LES MÊMES=, JOSEPH.

JOSEPH, =annonçant=.

Madame la duchesse de Christoval et la princesse d’Arjos.

LA DUCHESSE, =à part=.

Quelle affreuse contrariété.....

LE DUC, =à son fils=.

Reste, je prends tout sur moi. Nous sommes joués.

SCÈNE IX.

=LES MÊMES=, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, LA PRINCESSE D’ARJOS.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Ah! Madame, c’est bien gracieux à vous de m’avoir devancée.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Je suis venue ainsi pour qu’il ne soit jamais question d’étiquette entre nous.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Inès=.

Vous n’avez pas lu cette lettre?

INÈS.

Une de vos femmes me la remet à l’instant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=.

Ainsi, Raoul peut venir.

LE DUC, =à la duchesse de Christoval, la conduisant au canapé=.

Nous est-il permis de voir dans cette visite sans cérémonie un commencement à notre intimité de famille?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Ne donnons pas tant d’importance à ce que je regarde comme un plaisir.

LE MARQUIS.

Vous craignez donc bien, madame, d’encourager mes espérances? N’ai-je donc pas été assez malheureux hier? Mademoiselle ne m’a rien accordé, pas même un regard.

INÈS.

Je ne pensais pas, Monsieur, avoir le plaisir de vous rencontrer sitôt, je vous croyais de service; je suis toute heureuse de me justifier; je ne vous ai aperçu qu’en sortant du bal, et mon excuse =(elle montre la duchesse de Montsorel)=, la voici.

LE MARQUIS.

Vous avez deux excuses, Mademoiselle, et je vous sais un gré infini de ne parler que de ma mère.

LE DUC.

Mademoiselle, ne voyez dans ce reproche qu’une excessive modestie. Albert a des craintes comme si M. de Frescas devait lui en inspirer! A son âge, la passion est une fée qui grandit des riens. Mais ni votre mère, ni vous, Mademoiselle, vous ne pouvez prendre au sérieux un jeune homme dont le nom est problématique et qui se tait si soigneusement sur sa famille.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Ignorez-vous également le lieu de sa naissance?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Nous n’en sommes pas encore à lui demander de semblables renseignements.

LE DUC.

Nous sommes cependant trois ici qui ne serions pas fâchés de les avoir. Vous seules, Mesdames, seriez discrètes: la discrétion est une vertu qui ne profite qu’à ceux qui la recommandent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Et moi, Monsieur, je ne crois pas à l’innocence de certaines curiosités.

LE MARQUIS.

Ma mère, la mienne est-elle donc hors de propos? Et ne puis-je m’enquérir auprès de Madame si les Frescas d’Aragon ne sont pas éteints?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =au duc=.

Nous avons connu tous deux le vieux commandeur à Madrid, le dernier de cette maison.

LE DUC.

Il est mort nécessairement sans enfant.

INÈS.

Mais il existe une branche à Naples.

LE MARQUIS.

Oh! Mademoiselle, comment ignorez-vous que les Médina-Cœli, vos cousins, en ont hérité?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mais vous avez raison, il n’y a plus de Frescas.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Eh bien! si ce jeune homme est sans nom, sans famille, sans pays, ce n’est pas un rival dangereux pour Albert, et je ne vois pas pourquoi vous vous en occupez.

LE DUC.

Mais il occupe beaucoup les femmes.

INÈS.

Je commence à ouvrir les yeux...

LE MARQUIS.

Ah!...

INÈS.

... Oui, ce jeune homme n’est peut-être point tout ce qu’il veut paraître: il est spirituel, il est même instruit, n’exprime que de nobles sentiments, il est avec nous d’un respect chevaleresque, il ne dit de mal de personne; évidemment, il joue le gentilhomme, et il exagère son rôle.

LE DUC.

Il exagère aussi, je crois, sa fortune; mais c’est un mensonge difficile à soutenir longtemps à Paris.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Vous allez, m’a-t-on dit, donner des fêtes superbes?

LE MARQUIS.

M. de Frescas, Mesdames, parle-t-il espagnol?

INÈS.

Absolument comme nous.

LE DUC.

Taisez-vous, Albert: ne voyez-vous donc pas que M. de Frescas est un jeune homme accompli?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Il est vraiment très-aimable, et si vos doutes étaient fondés, je vous avoue, mon cher duc, que je serais presque chagrine de ne plus le recevoir.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Vous êtes aussi belle ce matin qu’hier; vraiment j’admire que vous résistiez ainsi aux fatigues du monde.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à Inès=.

Ma fille, ne parlez plus de M. de Frescas, ce sujet de conversation déplaît à madame de Montsorel.

INÈS.

Il lui plaisait hier.

SCÈNE X.

=LES MÊMES=, JOSEPH, RAOUL.

JOSEPH, =à la duchesse de Montsorel=.

Mademoiselle de Vaudrey n’y est pas, M. de Frescas se présente: madame la duchesse veut-elle le recevoir?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Raoul, ici!

LE DUC.

Déjà chez elle!

LE MARQUIS, =à son père=.

Ma mère nous trompe.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Je n’y suis pas.

LE DUC.

Si vous avez déjà prié M. de Frescas de venir, pourquoi commencer par une impolitesse avec un si grand personnage? =(La duchesse de Montsorel fait un geste. A Joseph.)= Faites entrer! =(Au marquis.)= Soyez prudent et calme.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=.

En voulant le sauver, c’est moi qui l’aurai perdu.

JOSEPH.

M. Raoul de Frescas.

RAOUL.

Mon empressement à me rendre à vos ordres vous prouve, madame la duchesse, combien je suis fier de cette faveur et désireux de la mériter.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Je vous sais gré, Monsieur, de votre exactitude. =(A part, bas.)= Mais elle peut vous être funeste.

RAOUL, =saluant la duchesse de Christoval et sa fille, à part=.

Comment! Inès chez eux?

=(Raoul salue le duc, qui lui rend son salut; mais le marquis a pris les journaux sur la table, et feint de ne pas voir Raoul.)=

LE DUC.

Je ne m’attendais pas, je vous l’avoue, Monsieur de Frescas, à vous rencontrer chez madame de Montsorel; mais je suis heureux de l’intérêt qu’elle vous témoigne, puisqu’il me procure le plaisir de voir un jeune homme dont le début obtient tant de succès et jette tant d’éclat. Vous êtes un de ces rivaux de qui l’on est fier si l’on est vainqueur, et par lesquels on peut être vaincu sans trop de déplaisir.

RAOUL.

Partout ailleurs que chez vous, monsieur le duc, l’exagération de ces éloges, auxquels je me refuse, serait de l’ironie: mais il m’est impossible de ne pas y voir un courtois désir de me mettre à l’aise =(en regardant le marquis qui lui tourne le dos)=, là où je pouvais me croire importun.

LE DUC.

Vous arrivez, au contraire, très à propos, nous parlions de votre famille et de ce vieux commandeur de Frescas que Madame et moi avons beaucoup vu jadis.

RAOUL.

Vous aviez la bonté de vous occuper de moi; mais c’est un honneur qui se paye ordinairement par un peu de médisance.

LE DUC.

On ne peut dire du mal que des gens qu’on connaît bien.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Et nous voudrions bien avoir le droit de médire de vous.

RAOUL.

Il est de mon intérêt de conserver vos bonnes grâces.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Je connais un moyen sûr.

RAOUL.

Et lequel?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Restez le personnage mystérieux que vous êtes.

LE MARQUIS, =revenant avec un journal=.

Voici, Mesdames, quelque chose d’étrange: chez le feld-maréchal, où vous étiez sans doute, on a surpris un de ces soi-disant seigneurs étrangers qui volait au jeu.

INÈS.

Et c’est là cette grande nouvelle qui vous absorbait?

RAOUL.

En ce moment, qui est-ce qui n’est pas étranger?

LE MARQUIS.

Mademoiselle, ce n’est pas précisément la nouvelle qui me préoccupe, mais l’inconcevable facilité avec laquelle on accueille des gens sans savoir ce qu’ils sont ni d’où ils viennent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=.

Veulent-ils l’insulter chez moi?

RAOUL.

S’il faut se défier des gens qu’on connaît peu, n’en est-il pas qu’on connaît beaucoup trop en un instant?

LE DUC.

Albert, en quoi ceci peut-il nous intéresser? Admettons-nous jamais quelqu’un sans bien connaître sa famille?

RAOUL.

Monsieur le duc connaît la mienne.

LE DUC.

Vous êtes chez madame de Montsorel, et cela me suffit. Nous savons trop ce que nous vous devons, pour qu’il vous soit possible d’oublier ce que vous nous devez. Le nom de Frescas oblige, et vous le portez dignement.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à Raoul=.

Ne voulez-vous pas dire en ce moment qui vous êtes, sinon pour vous, du moins pour vos amis?

RAOUL.

Je serais au désespoir, Messieurs, si ma présence ici devenait la cause de la plus légère discussion; mais comme certains ménagements peuvent blesser autant que les demandes les plus directes, nous finirons ce jeu, qui n’est digne ni de vous ni de moi. Madame la duchesse ne m’a pas, je crois, invité pour me faire subir des interrogatoires. Je ne reconnais à personne le droit de me demander compte d’un silence que je veux garder.

LE MARQUIS.

Et nous laissez-vous le droit de l’interpréter?

RAOUL.

Si je réclame la liberté de ma conduite, ce n’est pas pour enchaîner la vôtre.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Il y va, Monsieur, de votre dignité de ne rien répondre.

LE DUC, =à Raoul=.

Vous êtes un noble jeune homme, vous avez des distinctions naturelles qui signalent en vous le gentilhomme, ne vous offensez pas de la curiosité du monde: elle est notre sauvegarde à tous. Votre épée ne fermera pas la bouche à tous les indiscrets, et le monde, si généreux pour des modesties bien placées, est impitoyable pour des prétentions injustifiables...

RAOUL.

Monsieur!

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =vivement et bas à Raoul=.

Pas un mot sur votre enfance; quittez Paris, et que je sache seule où vous serez... caché! Il y va de tout votre avenir.

LE DUC.

Je veux être votre ami, moi, quoique vous soyez le rival de mon fils. Accordez votre confiance à un homme qui a celle de son roi. Comment appartenez-vous à la maison de Frescas, que nous croyions éteinte?

RAOUL, =au duc=.

Monsieur le duc, vous êtes trop puissant pour manquer de protégés, et je ne suis pas assez faible pour avoir besoin de protecteurs.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Monsieur, n’en veuillez pas à une mère d’avoir attendu cette discussion pour s’apercevoir qu’il y avait de l’imprudence à vous admettre souvent à l’hôtel de Christoval.

INÈS.

Une parole nous sauvait, et vous avez gardé le silence: il y a donc quelque chose que vous aimez mieux que moi?

RAOUL.

Inès, je pouvais tout supporter, hors ce reproche! =(A part.)= O! Vautrin, pourquoi m’avoir ordonné ce silence absolu? =(Il salue les femmes. A la duchesse de Montsorel.)= Vous me devez compte de tout mon bonheur.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Obéissez-moi, je réponds de tout.

RAOUL, =au marquis=.

Je suis à vos ordres, Monsieur.

LE MARQUIS.

Au revoir, monsieur Raoul.

RAOUL.

De Frescas, s’il vous plaît.

LE MARQUIS.

De Frescas, soit! =(Raoul sort.)=

SCÈNE XI.

=LES MÊMES, excepté= RAOUL.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Vous avez été bien sévère.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Vous ignorez, Madame, que ce jeune homme s’est pendant trois mois trouvé partout où allait ma fille, et que sa présentation s’est faite un peu trop légèrement peut-être.

LE DUC, =à la duchesse de Christoval=.

On pouvait facilement le prendre pour un prince déguisé.

LE MARQUIS.

N’est-ce pas plutôt un homme de rien qui voudrait se déguiser en prince?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Votre père vous dira, Monsieur, que ces déguisements-là sont bien difficiles.

INÈS, =au marquis=.

Un homme de rien, Monsieur? On peut nous élever, mais nous ne savons pas descendre.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Que dites-vous, Inès?

INÈS.

Mais il n’est pas là, ma mère! Ou ce jeune homme est insensé, ou ces messieurs ont voulu manquer de générosité.

MADAME DE CHRISTOVAL, =à la duchesse de Montsorel=.

Je comprends, Madame, que toute explication est impossible, surtout devant M. de Montsorel; mais il s’agit de notre honneur, et je vous attends.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

A demain donc.

=(M. de Montsorel reconduit la duchesse de Christoval et sa fille.)=

SCÈNE XII.

LE MARQUIS, LE DUC.

LE MARQUIS.

Mon père, l’apparition de cet aventurier vous cause, ainsi qu’à ma mère, des émotions bien violentes: on dirait qu’au lieu d’un mariage compromis, vos existences elles-mêmes sont menacées. La duchesse et sa fille s’en vont frappées...

LE DUC.

Ah! pourquoi sont-elles venues au milieu de ce débat?

LE MARQUIS.

Ce Raoul vous intéresse donc aussi?

LE DUC.

Et toi donc? Ta fortune, ton nom, ton avenir et ton mariage; tout ce qui est plus que la vie, voilà ce qui s’est joué devant toi!

LE MARQUIS.

Si toutes ces choses dépendent de ce jeune homme, j’en aurai promptement raison.

LE DUC.

Un duel, malheureux! Si tu avais le triste bonheur de le tuer, c’est alors que la partie serait perdue.

LE MARQUIS.

Que dois-je donc faire?

LE DUC.

Ce que font les politiques: attendre!

LE MARQUIS.

Si vous êtes en péril, mon père, croyez-vous que je puisse rester impassible?

LE DUC.

Laissez-moi ce fardeau, mon fils, il vous écraserait.

LE MARQUIS.

Ah! vous parlerez, mon père, vous me direz...

LE DUC.

Rien! nous aurions trop à rougir tous deux.

SCÈNE XIII.

=LES MÊMES=, VAUTRIN.

=Vautrin est habillé tout en noir; il affecte un air de componction et d’humilité pendant une partie de la scène.=

VAUTRIN.

Monsieur le duc, daignez m’excuser d’avoir forcé votre porte, mais =(bas et à lui seul)= nous venons d’être l’un et l’autre victimes d’un abus de confiance... Permettez-moi de vous dire deux mots à vous seul.

LE DUC, =faisant un signe à son fils, qui se retire=.

Parlez, Monsieur.

VAUTRIN.

Monsieur le duc, en ce moment, c’est à qui s’agitera pour obtenir des emplois, et cette ambition a gagné toutes les classes. Chacun en France veut être colonel, et je ne sais ni où, ni comment on y trouve des soldats. Vraiment, la société tend à une dissolution prochaine, qui sera causée par cette aptitude générale pour les hauts grades et par ce dégoût pour l’infériorité... Voilà le fruit de l’égalité révolutionnaire. La religion est le seul remède à opposer à cette corruption.

LE DUC.

Où voulez-vous en venir?

VAUTRIN.

Pardon, il m’a été impossible de ne pas expliquer à l’homme d’État avec lequel je vais travailler la cause d’une méprise qui me chagrine. Avez-vous, monsieur le duc, confié quelques secrets à celui de mes gens qui est venu ce matin à ma place dans la folle pensée de me supplanter et dans l’espoir de se faire connaître de vous en vous rendant service?

LE DUC.

Comment... vous êtes le chevalier de Saint-Charles?

VAUTRIN.

Monsieur le duc, nous sommes tout ce que nous voulons être. Ni lui, ni moi n’avons la simplicité d’être nous-mêmes... nous y perdrions trop.

LE DUC.

Songez, Monsieur, qu’il me faut des preuves.

VAUTRIN.

Monsieur le duc, si vous lui avez confié quelque secret important, je dois le faire immédiatement surveiller.

LE DUC, =à part=.

Celui-ci a l’air, en effet, bien plus honnête homme et plus posé que l’autre.

VAUTRIN.

Nous appelons cela de la contre-police.

LE DUC.

Vous auriez dû, Monsieur, ne pas venir ici sans pouvoir justifier vos assertions.

VAUTRIN.

Monsieur le duc, j’ai rempli mon devoir. Je souhaite que l’ambition de cet homme, capable de se vendre au plus offrant, vous soit utile.

LE DUC, =à part=.

Comment peut-il savoir si promptement le secret de mon entrevue de ce matin?

VAUTRIN, =à part=.

Il hésite: Joseph a raison, il s’agit d’un secret important.

LE DUC.

Monsieur...

VAUTRIN.

Monsieur le duc...

LE DUC.

Il nous importe à l’un comme à l’autre de confondre cet homme.

VAUTRIN.

Ce sera dangereux, s’il a votre secret; car il est rusé.

LE DUC.

Oui, le drôle a de l’esprit.

VAUTRIN.

A-t-il une mission?

LE DUC.

Rien de grave: je veux savoir ce qu’est au fond un M. de Frescas.

VAUTRIN, =à part=.

Rien que cela! =(Haut.)= Je puis vous le dire, monsieur le duc, Raoul de Frescas est un jeune seigneur dont la famille est compromise dans une affaire de haute trahison, et qui ne veut pas porter le nom de son père.

LE DUC.

Il a un père?

VAUTRIN.

Il a un père.

LE DUC.

Et d’où vient-il? quelle est sa fortune?

VAUTRIN.

Nous changeons de rôle, monsieur le duc, et vous me permettrez de ne pas répondre jusqu’à ce que je sache quelle espèce d’intérêt votre Seigneurie porte à M. de Frescas.

LE DUC.

Vous vous oubliez, Monsieur...

VAUTRIN, =quittant son air humble=.

Oui, monsieur le duc, j’oublie qu’il y a une distance énorme entre ceux qui font espionner et ceux qui espionnent.

LE DUC.

Joseph!

VAUTRIN.

Ce duc a mis des espions après nous, il faut se dépêcher.

=(Vautrin disparaît dans la porte de côté, par laquelle il est entré au premier acte.)=

LE DUC, =revenant=.

Vous ne sortirez pas d’ici. Eh bien! où est-il? =(Il sonne et Joseph paraît.)= Faites fermer toutes les portes de mon hôtel, il s’est introduit un homme ici. Allons, cherchez-le tous, et qu’il soit arrêté.

=(Il entre chez la duchesse.)=

JOSEPH, =regardant par la petite porte=.

Il est déjà loin.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

=Un salon chez Raoul de Frescas.=

SCÈNE PREMIÈRE.

LAFOURAILLE, =seul=.

Feu mon digne père, qui me recommandait de ne voir que la bonne compagnie, aurait-il été content hier? toute la nuit avec des valets de ministres, des chasseurs d’ambassade, des cochers de prince, de ducs et pairs, rien que cela! tous gens bien posés, à l’abri du malheur: ils ne volent que leurs maîtres. Le nôtre a dansé avec un beau brin de fille dont les cheveux étaient saupoudrés d’un million de diamants, et il ne faisait attention qu’au bouquet qu’elle avait à sa main; simple jeune homme, va! nous aurons de l’esprit pour toi. Notre vieux Jacques Collin... Bon! me voilà encore pris, je ne peux pas me faire à ce nom de bourgeois, M. Vautrin y mettra bon ordre. Avant peu les diamants et la dot prendront l’air, et ils en ont besoin: toujours dans les mêmes coffres, c’est contre les lois de la circulation. Quel gaillard! il vous pose un jeune homme qui a des moyens.—Il est gentil, il gazouille très-bien, l’héritière s’y prend, le tour est fait, et nous partagerons. Ah! ce sera de l’argent bien gagné. Voilà six mois que nous y sommes. Avons-nous pris des figures d’imbéciles! enfin tout le monde dans le quartier nous croit de bonnes gens tout simples. Enfin, pour Vautrin que ne ferait-on pas? Il nous a dit: «Soyez vertueux,» on l’est. J’en ai peur comme de la gendarmerie, et cependant je l’aime encore plus que l’argent.

VAUTRIN, =appelant dans la coulisse=.

Lafouraille?

LAFOURAILLE.

Le voici! Sa figure ne me revient pas ce matin, le temps est à l’orage, j’aime mieux que ça tombe sur un autre, donnons-nous de l’air.

=(Il va pour sortir.)=

SCÈNE II.

VAUTRIN, LAFOURAILLE.

=Vautrin paraît en pantalon à pieds de molleton blanc, avec un gilet rond de pareille étoffe, pantoufles de maroquin rouge, enfin, la tenue d’un homme d’affaires, le matin.=

VAUTRIN.

Lafouraille?

LAFOURAILLE.

Monsieur.

VAUTRIN.

Où vas-tu?

LAFOURAILLE.

Chercher vos lettres.

VAUTRIN.

Je les ai. As-tu encore quelque chose à faire?

LAFOURAILLE.

Oui, votre chambre...

VAUTRIN.

Eh bien! dis donc tout de suite que tu désires me quitter. J’ai toujours vu que des jambes inquiètes ne portaient pas de conscience tranquille. Tu vas rester là, nous avons à causer.

LAFOURAILLE.

Je suis à vos ordres.

VAUTRIN.

Je l’espère bien. Viens ici. Tu nous rabâchais, sous le beau ciel de la Provence, certaine histoire peu flatteuse pour toi. Un intendant t’avait joué par-dessous jambe: te rappelles-tu bien?

LAFOURAILLE.

L’intendant? ce Charles Blondet, le seul homme qui m’ait volé! Est-ce que cela s’oublie?

VAUTRIN.

Ne lui avais-tu pas vendu ton maître une fois? C’est assez commun.

LAFOURAILLE.

Une fois? Je l’ai vendu trois fois, mon maître.

VAUTRIN.

C’est mieux. Et quel commerce faisait donc l’intendant?

LAFOURAILLE.

Vous allez voir. J’étais piqueur à dix-huit ans dans la maison de Langeac...

VAUTRIN.

Je croyais que c’était chez le duc de Montsorel.

LAFOURAILLE.

Non; heureusement le duc ne m’a vu que deux fois, et j’espère qu’il m’a oublié.

VAUTRIN.

L’as-tu volé?

LAFOURAILLE.

Mais, un peu.

VAUTRIN.

Eh bien! comment veux-tu qu’il t’oublie?

LAFOURAILLE.

Je l’ai vu hier à l’ambassade, et je puis être tranquille.

VAUTRIN.

Ah! c’est donc le même?

LAFOURAILLE.

Nous avons chacun vingt-cinq ans de plus, voilà toute la différence.

VAUTRIN.

Eh bien! parle donc? Je savais bien que tu m’avais dit ce nom-là. Voyons.

LAFOURAILLE.

Le vicomte de Langeac, un de mes maîtres, et ce duc de Montsorel étaient les deux doigts de la main. Quand il fallut opter entre la cause du peuple et celle des grands, mon choix ne fut pas douteux: de simple piqueur, je passai citoyen, et le citoyen Philippe Boulard fut un chaud travailleur. J’avais de l’enthousiasme, j’eus de l’autorité dans le faubourg.

VAUTRIN.

Toi! tu as été un homme politique?

LAFOURAILLE.

Pas longtemps. J’ai fait une belle action, ça m’a perdu.

VAUTRIN.

Ah! mon garçon, il faut se défier des belles actions autant que des belles femmes: on s’en trouve souvent mal. Était-elle belle, au moins, cette action?

LAFOURAILLE.

Vous allez voir. Dans la bagarre du 10 août, le duc me confie le vicomte de Langeac; je le déguise, je le cache, je le nourris, au risque de perdre ma popularité et ma tête. Le duc m’avait bien encouragé par des bagatelles, un millier de louis, et ce Blondet a l’infamie de venir me proposer davantage pour livrer notre jeune maître.

VAUTRIN.

Tu le livres?

LAFOURAILLE.

A l’instant. On le coffre à l’Abbaye, et je me trouve à la tête de soixante bonnes mille livres en or, en vrai or.

VAUTRIN.

En quoi cela regarde-t-il le duc de Montsorel?

LAFOURAILLE.

Attendez donc. Quand je vois venir les journées de septembre, ma conduite me semble un peu répréhensible; et, pour mettre ma conscience en repos, je vais proposer au duc, qui partait, de resauver son ami.

VAUTRIN.

As-tu du moins bien placé tes remords?

LAFOURAILLE.

Je le crois bien, ils étaient rares à cette époque-là! Le duc me promet vingt mille francs si j’arrache le vicomte aux mains de mes camarades, et j’y parviens.

VAUTRIN.

Un vicomte, vingt mille francs! c’était donné.

LAFOURAILLE.

D’autant plus que c’était alors le dernier. Je l’ai su trop tard. L’intendant avait fait disparaître tous les autres Langeac, même une pauvre grand’mère qu’il avait envoyée aux Carmes.

VAUTRIN.

Il allait bien, celui-là!

LAFOURAILLE.

Il allait toujours! Il apprend mon dévouement, se met à ma piste, me traque et me découvre aux environs de Mortagne, où mon maître attendait, chez un de mes oncles, une occasion de gagner la mer. Ce gueux-là m’offre autant d’argent qu’il m’en avait déjà donné. Je me vois une existence honnête pour le reste de mes jours, je suis faible. Mon Blondet fait fusiller le vicomte comme espion, et nous fait mettre en prison, mon oncle et moi, comme complices. Nous n’en sommes sortis qu’en regorgeant tout mon or.

VAUTRIN.

Voilà comment on apprend à connaître le cœur humain. Tu avais affaire à plus fort que toi.

LAFOURAILLE.

Peuh! il m’a laissé en vie, un vrai finassier.

VAUTRIN.

En voilà bien assez! Il n’y a rien pour moi dans ton histoire.

LAFOURAILLE.

Je peux m’en aller?

VAUTRIN.

Ah çà! tu éprouves bien vivement le besoin d’être là où je ne suis pas. Tu as été dans le monde, hier; t’y es-tu bien tenu?

LAFOURAILLE.

Il se disait des choses si drôles sur les maîtres, que je n’ai pas quitté l’antichambre.

VAUTRIN.

Je t’ai cependant vu rôdant près du buffet, qu’as-tu pris?

LAFOURAILLE.

Rien... Ah! si, un petit verre de vin de Madère.

VAUTRIN.

Où as-tu mis les douze couverts de vermeil que tu as consommés avec le petit verre?

LAFOURAILLE.

Du vermeil! J’ai beau chercher, je ne trouve rien de semblable dans ma mémoire.

VAUTRIN.

Eh bien! tu les trouveras dans ta paillasse. Et Philosophe a-t-il eu aussi ses petites distractions?

LAFOURAILLE.

Oh! ce pauvre Philosophe, depuis ce matin, se moque-t-on assez de lui en bas? Figurez-vous, il avise un cocher très-jeune, et il lui découd ses galons. En dessous, c’est tout faux! Les maîtres, aujourd’hui, volent la moitié de leur considération. On n’est plus sûr de rien, ça fait pitié.

VAUTRIN, =il siffle=.

Ça n’est pas drôle de prendre comme ça! Vous allez me perdre la maison, il est temps d’en finir. Ici, père Buteux! holà, Philosophe! à moi, Fil-de-Soie! Mes bons amis, expliquons-nous à l’amiable. Vous êtes tous des misérables.

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, BUTEUX, PHILOSOPHE =et= FIL-DE-SOIE.

BUTEUX.

Présent! est-ce le feu?

FIL-DE-SOIE.

Est-ce un curieux?

BUTEUX.

J’aime mieux le feu, ça s’éteint!

PHILOSOPHE.

L’autre, ça s’étouffe.

LAFOURAILLE.

Bah! il s’est fâché pour des niaiseries.

BUTEUX.

Encore de la morale, merci!

FIL-DE-SOIE.

Ce n’est pas pour moi, je ne sors point.

VAUTRIN, =à Fil-de-Soie=.

Toi! le soir que je t’ai fait quitter ton bonnet de coton, empoisonneur...

FIL-DE-SOIE.

Passons les titres.

VAUTRIN.

Et que tu m’as accompagné en chasseur chez le feld-maréchal, tu as, tout en me passant ma pelisse, enlevé sa montre à l’hetman des Cosaques.

FIL-DE-SOIE.

Tiens! les ennemis de la France.

VAUTRIN.

Toi, Buteux, vieux malfaiteur, tu as volé la lorgnette de la princesse d’Arjos, le soir où elle avait mis votre jeune maître à notre porte.

BUTEUX.

Elle était tombée sur le marchepied.

VAUTRIN.

Tu devais la rendre avec respect; mais l’or et les perles ont réveillé tes griffes de chat-tigre.

LAFOURAILLE.

Ah çà, l’on ne peut donc pas s’amuser un peu? Que diable! Jacques, tu veux...

VAUTRIN.

Hein?

LAFOURAILLE.

Vous voulez, monsieur Vautrin, pour trente mille francs, que ce jeune homme mène un train de prince? Nous y réussissons à la manière des gouvernements étrangers, par l’emprunt et par le crédit. Tous ceux qui viennent demander de l’argent nous en laissent, et vous n’êtes pas content.

FIL-DE-SOIE.

Moi, si je ne peux plus rapporter de l’argent du marché quand je vais aux provisions sans le sou, je donne ma démission.

PHILOSOPHE.

Et moi donc, j’ai vendu cinq mille francs notre pratique à plusieurs carrossiers, et le favorisé va tout perdre. Un soir, M. de Frescas part brouetté par deux rosses, et nous le ramenons, Lafouraille et moi, avec deux chevaux de dix mille francs qui n’ont coûté que vingt petits verres de schnick.

LAFOURAILLE.

Non, c’était du kirsch!

PHILOSOPHE.

Enfin, si c’est pour ça que vous vous emportez...

FIL-DE-SOIE.

Comment entendez-vous tenir votre maison?

VAUTRIN.

Et vous comptez marcher longtemps de ce train-là? Ce que j’ai permis pour fonder notre établissement, je le défends aujourd’hui. Vous voulez donc tomber du vol dans l’escamotage? Si je ne suis pas compris, je chercherai de meilleurs valets.

BUTEUX.

Et où les trouvera-t-il?

LAFOURAILLE.

Qu’il en cherche!

VAUTRIN.

Vous oubliez donc que je vous ai répondu de vos têtes à vous-mêmes! Ah çà, vous ai-je triés comme des graines sur un volet, dans trois résidences différentes, pour vous laisser tourner autour du gibet comme des mouches autour d’une chandelle? Sachez-le bien, chez nous une imprudence est toujours un crime. Vous devez avoir un air si complétement innocent, que c’était à toi, Philosophe, à te laisser découdre tes galons. N’oubliez donc jamais votre rôle: vous êtes des honnêtes gens, des domestiques fidèles, et qui adorez M. Raoul de Frescas, votre maître.

BUTEUX.

Vous faites de ce jeune homme un dieu? vous nous avez attelés à sa brouette; mais nous ne le connaissons pas plus qu’il ne nous connaît.

PHILOSOPHE.

Enfin, est-il des nôtres?

FIL-DE-SOIE.

Où ça nous mène-t-il?

LAFOURAILLE.

Nous vous obéissons à la condition de reconstituer la Société des Dix Mille, de ne jamais nous attribuer moins de dix mille francs d’un coup, et nous n’avons pas encore le moindre fonds social.

FIL-DE-SOIE.

Quand serons-nous capitalistes?

BUTEUX.

Si les camarades savaient que je me déguise en vieux portier depuis six mois, gratis, je serais déshonoré. Si je veux bien risquer mon cou, c’est afin de donner du pain à mon Adèle, que vous m’avez défendu de voir, et qui depuis six mois sera devenue sèche comme une allumette.

LAFOURAILLE, =aux deux autres=.

Elle est en prison. Pauvre homme! ménageons sa sensibilité.

VAUTRIN.

Avez-vous fini? Ah çà, vous faites la noce ici depuis six mois, vous mangez comme des diplomates, vous buvez comme des Polonais, rien ne vous manque.

BUTEUX.

On se rouille!

VAUTRIN.

Grâce à moi, la police vous a oubliés! c’est à moi seul que vous devez cette existence heureuse! j’ai effacé sur vos fronts cette marque rouge qui vous signalait. Je suis la tête qui conçoit, vous n’êtes que les bras.

PHILOSOPHE.

Suffit!

VAUTRIN.

Obéissez-moi tous aveuglément!

LAFOURAILLE.

Aveuglément.

VAUTRIN.

Sans murmurer.

FIL-DE-SOIE.

Sans murmurer.

VAUTRIN.

Ou rompons notre pacte et laissez-moi! Si je dois trouver de l’ingratitude chez vous autres, à qui désormais peut-on rendre service?

PHILOSOPHE.

Jamais, mon empereur!

LAFOURAILLE.

Plus souvent, notre grand homme!

BUTEUX.

Je t’aime plus que je n’aime Adèle.

FIL-DE-SOIE.

On t’adore.

VAUTRIN.

Je veux vous assommer de coups!

PHILOSOPHE.

Frappe sans écouter.

VAUTRIN.

Vous cracher au visage, et jouer votre vie comme des sous au bouchon.

BUTEUX.

Ah! mais ici, je joue des couteaux!

VAUTRIN.

Eh bien! tue-moi donc tout de suite.

BUTEUX.

On ne peut pas se fâcher avec cet homme-là. Voulez-vous que je rende la lorgnette? c’était pour Adèle!

TOUS, =l’entourant=.

Nous abandonnerais-tu, Vautrin?

LAFOURAILLE.

Vautrin! notre ami.

PHILOSOPHE.

Grand Vautrin!

FIL-DE-SOIE.

Notre vieux compagnon, fais de nous tout ce que tu voudras.

VAUTRIN.

Oui, je puis faire de vous tout ce que je veux. Quand je pense à ce que vous dérangez pour prendre des breloques, j’éprouve l’envie de vous renvoyer d’où je vous ai tirés. Vous êtes ou en dessus ou en dessous de la société, la lie ou l’écume; moi, je voudrais vous y faire rentrer. On vous huait quand vous passiez, je veux qu’on vous salue; vous étiez des scélérats, je veux que vous soyez plus que d’honnêtes gens.

PHILOSOPHE.

Il y a donc mieux?

BUTEUX.

Il y a ceux qui ne sont rien du tout.

VAUTRIN.

Il y a ceux qui décident de l’honnêteté des autres. Vous ne serez jamais d’honnêtes bourgeois, vous ne pouvez être que des malheureux ou des riches; il vous faut donc enjamber la moitié du monde! Prenez un bain d’or, et vous en sortirez vertueux.

FIL-DE-SOIE.

Oh! moi, quand je n’aurai besoin de rien, je serai bon prince.

VAUTRIN.

Eh bien! toi, Lafouraille, tu peux être, comme l’un de nous, comte de Sainte-Hélène; et toi, Buteux, que veux-tu?

BUTEUX.

Je veux être philanthrope, on devient millionnaire.

PHILOSOPHE.

Et moi banquier.

FIL-DE-SOIE.

Il veut être patenté.

VAUTRIN.

Soyez donc, à propos, aveugles et clairvoyants, adroits et gauches, niais et spirituels (comme tous ceux qui veulent faire fortune). Ne me jugez jamais, et n’entendez que ce que je veux dire. Vous me demandez ce qu’est Raoul de Frescas? Je vais vous l’expliquer: il va bientôt avoir douze cent mille livres de rente, il sera prince, et je l’ai pris mendiant sur la grande route, prêt à se faire tambour; à douze ans, il n’avait pas de nom, pas de famille, il venait de Sardaigne, où il devait avoir fait quelque mauvais coup, il était en fuite.

BUTEUX.

Oh! dès que nous connaissons ses antécédents et sa position sociale...

VAUTRIN.

A ta loge!

BUTEUX.

La petite Nini, la fille à Giroflée, y est.

VAUTRIN.

Elle peut laisser passer une mouche.

LAFOURAILLE.

Elle! c’est une petite fouine à laquelle il ne faudra pas indiquer les pigeons.

VAUTRIN.

Par ce que je suis en train de faire de Raoul, voyez ce que je puis. Ne devait-il pas avoir la préférence? Raoul de Frescas est un jeune homme resté pur comme un ange au milieu de notre bourbier, il est notre conscience; enfin, c’est ma création; je suis à la fois son père, sa mère, et je veux être sa providence. J’aime à faire des heureux, moi qui ne peux plus l’être. Je respire par sa bouche, je vis de sa vie; ses passions sont les miennes, je ne puis avoir d’émotions nobles et pures que dans le cœur de cet être qui n’est souillé d’aucun crime. Vous avez vos fantaisies, voilà la mienne! En échange de la flétrissure que la société m’a imprimée, je lui rends un homme d’honneur, j’entre en lutte avec le destin; voulez-vous être de la partie? obéissez!

TOUS.

A la vie, à la mort!

VAUTRIN, =à part=.

Voilà mes bêtes féroces encore une fois domptées! =(Haut.)= Philosophe, tâche de prendre l’air, la figure et le costume d’un employé aux recouvrements, tu iras reporter les couverts empruntés par Lafouraille à l’ambassade. =(A Fil-de-Soie.)= Toi, Fil-de-Soie, M. de Frescas aura quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas. Après, tu t’habilleras en homme respectable, aie l’air d’un avoué. Tu iras rue Oblin, numéro 6, au quatrième étage, tu sonneras sept coups, un à un. Tu demanderas le père Giroflée. On te répondra: D’où venez-vous? Tu diras: D’un port de mer en Bohême. Tu seras introduit. Il me faut des lettres et divers papiers de M. le duc Christoval: voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai. Lafouraille, tu verras à faire mettre quelques lignes aux journaux sur l’arrivée... =(Il lui parle à l’oreille.)= Cela fait partie de mon plan. Laissez-moi.

LAFOURAILLE.

Eh bien! êtes-vous content?

VAUTRIN.

Oui.

PHILOSOPHE.

Vous ne nous en voulez plus?

VAUTRIN.

Non.

FIL-DE-SOIE.

Enfin, plus d’émeute, on sera sage.

BUTEUX.

Soyez tranquille, on ne se bornera pas à être poli, on sera honnête.

VAUTRIN.

Allons, enfants, un peu de probité, beaucoup de tenue, et vous serez considérés.

SCÈNE IV.

VAUTRIN, =seul=.

Il suffit, pour les mener, de leur faire croire qu’ils ont de l’honneur et un avenir. Ils n’ont pas d’avenir! que deviendront-ils? Bah! si les généraux prenaient leurs soldats au sérieux, on ne tirerait pas un coup de canon!

Après douze ans de travaux souterrains, dans quelques jours j’aurai conquis à Raoul une position souveraine: il faudra la lui assurer. Lafouraille et Philosophe me seront nécessaires dans le pays où je vais lui donner une famille. Ah! cet amour a détruit la vie que je lui arrangeais. Je le voulais glorieux par lui-même, domptant, pour mon compte et par mes conseils, ce monde où il m’est interdit de rentrer. Raoul n’est pas seulement le fils de mon esprit et de mon fiel, il est ma vengeance. Mes drôles ne peuvent pas comprendre ces sentiments; ils sont heureux; il ne sont pas tombés, eux! ils sont nés de plain-pied avec le crime; mais moi, j’avais tenté de m’élever, et si l’homme peut se relever aux yeux de Dieu, jamais il ne se relève aux yeux du monde. On nous demande de nous repentir, et l’on nous refuse le pardon. Les hommes ont entre eux l’instinct des bêtes sauvages: une fois blessés, ils ne reviennent plus, et ils ont raison. D’ailleurs, réclamer la protection du monde quand on en a foulé toutes les lois aux pieds, c’est vouloir revenir sous un toit qu’on a ébranlé et qui vous écraserait.

Avais-je assez poli, caressé le magnifique instrument de ma domination! Raoul était courageux, il se serait fait tuer comme un sot; il a fallu le rendre froid, positif, lui enlever une à une ses belles illusions et lui passer le suaire de l’expérience! le rendre défiant et rusé comme... un vieil escompteur, tout en l’empêchant de savoir qui j’étais. Et l’amour brise aujourd’hui cet immense échafaudage. Il devait être grand, il ne sera plus qu’heureux. J’irai donc vivre dans un coin, au soleil de sa prospérité: son bonheur sera mon ouvrage. Voilà deux jours que je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que la princesse d’Arjos mourût d’une petite fièvre... cérébrale. C’est inconcevable, tout ce que les femmes détruisent.

SCÈNE V.

VAUTRIN, LAFOURAILLE.

VAUTRIN.

Que me veut-on? ne puis-je être un moment seul? ai-je appelé?

LAFOURAILLE.

La griffe de la justice va nous chatouiller les épaules.

VAUTRIN.

Quelle nouvelle sottise avez-vous faite?

LAFOURAILLE.

Eh bien! la petite Nini a laissé entrer un monsieur bien vêtu qui demande à vous parler. Buteux siffle l’air: Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille? Ainsi c’est un limier.

VAUTRIN.

Ce n’est que ça, je sais ce que c’est, fais-le attendre. Tout le monde sous les armes! Allons, plus de Vautrin, je vais me dessiner en baron de Vieux-Chêne. Ainzi barle l’y ton hallemant, travaille-le, enfin le grand jeu! =(Il sort.)=

SCÈNE VI.

LAFOURAILLE, SAINT-CHARLES.

LAFOURAILLE.

Meinherr ti Vraissegasse n’y être basse, menne sire, hai zon haindandante, le paron de Fieil-Chêne, il être oguipai afecque ein hargidecde ki toite pattir eine crante odelle à nodre maidre.

SAINT-CHARLES.

Pardon, mon cher, vous dites?...

LAFOURAILLE.

Ché tis paron de Fié-Chêne.

SAINT-CHARLES.

Baron!

LAFOURAILLE.

Fi! fi!

SAINT-CHARLES.

Il est baron?

LAFOURAILLE.

Te Fieille-Chêne.

SAINT-CHARLES.

Vous êtes Allemand?

LAFOURAILLE.

Ti doute! ti doute! chez sis Halzazien, et il èdre ein crante tifferance. Lé Hâllemands d’Allemâgne tisent ein follére, les Halzaziens tisent haine follèrre.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Décidément, cet homme a l’accent trop allemand pour ne pas être un Parisien.

LAFOURAILLE, =à part=.

Je connais cet homme-là.—Oh!

SAINT-CHARLES.

Si M. le baron de Vieux-Chêne est occupé, j’attendrai.

LAFOURAILLE, =à part=.

Ah! Blondet, mon mignon, tu déguises ta figure et tu ne déguises pas ta voix! si tu te tires de nos pattes, tu auras de la chance. (Haut.) Ké toiche tire à mennesire pire l’encacher à guider zes okipazions? =(Il fait un mouvement pour sortir.)=

SAINT-CHARLES.

Attendez, mon cher, vous parlez allemand, je parle français, nous pourrions nous tromper. =(Il lui met une bourse dans la main.)= Avec ça il n’y aura plus d’équivoque.

LAFOURAILLE.

Ya, menner.

SAINT-CHARLES.

Ce n’est qu’un à-compte.

LAFOURAILLE, =à part=.

Sur mes quatre-vingt mille francs. =(Haut.)= Et fous foulez que chespionne mon maidre?

SAINT-CHARLES.

Non, mon cher, j’ai seulement besoin de quelques renseignements qui ne vous compromettront pas.

LAFOURAILLE.

Chapelle za haisbionner an pon allemante.

SAINT-CHARLES.

Mais non, c’est...

LAFOURAILLE.

Haisbionner. Et qué toische tire té fous à mennesir le paron?

SAINT-CHARLES.

Annoncez M. le chevalier de Saint-Charles.

LAFOURAILLE.

Ninis andantons. Ché fais fous l’amenaire; mais nai lui tonnez boind te l’archant à stil indandante: il èdre plis honnède ké nous teusses. =(Il lui donne un petit coup de coude.)=

SAINT-CHARLES.

C’est-à-dire qu’il coûte davantage.

LAFOURAILLE.

Ia, meinherr. =(Il sort.)=

SCÈNE VII.

SAINT-CHARLES, =seul=.

Mal débuté! dix louis dans l’eau. Espionner?... appeler les choses tout de suite par leur nom, c’est trop bête pour ne pas être très-spirituel. Si le prétendu intendant, car il n’y a plus d’intendant, si le baron est de la force de son valet, ce n’est guère que sur ce qu’ils voudront me cacher que je pourrai baser mes inductions. Ce salon est très-bien. Ni portrait du roi, ni souvenir impérial, allons! ils n’encadrent pas leurs opinions. Les meubles disent-ils quelque chose? non. C’est même encore trop neuf pour être déjà payé. Sans l’air que le portier a sifflé, et qui doit être un signal, je commencerais à croire aux Frescas.

SCÈNE VIII.

SAINT-CHARLES, VAUTRIN, LAFOURAILLE.

LAFOURAILLE.

Foilà, mennesir, le paron te Fieille-Chêne!

=(Vautrin paraît vêtu d’un habit marron très-clair, d’une coupe très-antique, à gros boutons de métal; il a une culotte de soie noire, des bas de soie noire, des souliers à boucles d’or, un gilet carré à fleurs, deux chaînes de montre, cravate du temps de la Révolution, une perruque de cheveux blancs, une figure de vieillard, fin, usé, débauché, le parler doux et la voix cassée.)=

VAUTRIN, =à Lafouraille=.

C’est bien, laissez-nous. =(Lafouraille sort. A part.)= A nous deux, monsieur Blondet. =(Haut.)= Monsieur, je suis bien votre serviteur.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Un renard usé, c’est encore dangereux. =(Haut.)= Excusez-moi, monsieur le baron, si je vous dérange sans avoir l’honneur d’être connu de vous.

VAUTRIN.

Je devine, Monsieur, ce dont il s’agit.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Bah!

VAUTRIN.

Vous êtes architecte, et vous venez traiter avec moi; mais j’ai déjà des offres superbes.

SAINT-CHARLES.

Pardon, votre Allemand vous aura mal dit mon nom. Je suis le chevalier de Saint-Charles.

VAUTRIN, =levant ses lunettes=.

Oh! mais attendez donc... nous sommes de vieilles connaissances. Vous étiez au congrès de Vienne, et l’on vous nommait alors le comte de Gorcum... joli nom!

SAINT-CHARLES, =à part=.

Enfonce-toi, mon vieux! =(Haut.)= Vous y êtes donc allé aussi?

VAUTRIN.

Parbleu! Et je suis charmé de vous retrouver, car vous êtes un rusé compère. Les avez-vous roulés!... ah! vous les avez roulés!

SAINT-CHARLES, =à part=.

Va pour Vienne! =(Haut.)= Moi, monsieur le baron, je vous remets parfaitement à cette heure, et vous y avez bien habilement mené votre barque...

VAUTRIN.

Que voulez-vous? nous avions les femmes pour nous! Ah çà! mais avez-vous encore votre belle Italienne?

SAINT-CHARLES.

Vous la connaissez aussi? c’est une femme d’une adresse...

VAUTRIN.

Eh! mon cher, à qui le dites-vous? Elle a voulu savoir qui j’étais.

SAINT-CHARLES.

Alors, elle le sait.

VAUTRIN.

Eh bien, mon cher!...—Vous ne m’en voudrez pas?—Elle n’a rien su.

SAINT-CHARLES.

Eh bien! baron, puisque nous sommes dans un moment de franchise, je vous avouerai de mon côté que votre admirable Polonaise...

VAUTRIN.

Aussi! vous?

SAINT-CHARLES.

Ma foi, oui!

VAUTRIN, =riant=.

Ah! ah! ah! ah!

SAINT-CHARLES, =riant=.

Oh! oh! oh! oh!

VAUTRIN.

Nous pouvons en rire à notre aise, car je suppose que vous l’avez laissée là?

SAINT-CHARLES.

Comme vous, tout de suite. Je vois que nous sommes revenus tous deux manger notre argent à Paris, et nous avons bien fait; mais il me semble, baron, que vous avez pris une position bien secondaire, et qui cependant attire l’attention.

VAUTRIN.

Ah! je vous remercie, chevalier. J’espère que nous voici maintenant amis pour longtemps?

SAINT-CHARLES.

Pour toujours.

VAUTRIN.

Vous pouvez m’être extrêmement utile, je puis vous servir énormément, entendons-nous! Que je sache l’intérêt qui vous amène, et je vous dirai le mien.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Ah çà, est-ce lui qu’on lâche sur moi, ou moi sur lui?

VAUTRIN, =à part=.

Ça peut aller longtemps comme ça.

SAINT-CHARLES.

Je vais commencer.

VAUTRIN.

Allons donc!

SAINT-CHARLES.

Baron, de vous à moi, je vous admire.

VAUTRIN.

Quel éloge dans votre bouche!

SAINT-CHARLES.

Non, d’honneur! créer un de Frescas à la face de tout Paris, est une invention qui passe de mille piques celle de nos comtesses au congrès. Vous pêchez à la dot avec une rare audace.

VAUTRIN.

Je pêche à la dot?

SAINT-CHARLES.

Mais, mon cher, vous seriez découvert, si ce n’était pas moi, votre ami, qu’on eût chargé de vous observer, car je vous suis détaché de très-haut. Comment aussi, permettez-moi de vous le reprocher, osez-vous disputer une héritière à la famille de Montsorel?

VAUTRIN.

Et moi, qui croyais bonnement que vous veniez me proposer de faire des affaires ensemble, et que nous aurions spéculé tous deux avec l’argent de M. de Frescas, dont je dispose entièrement!... et vous me dites des choses d’un autre monde! Frescas, mon cher, est un des noms légitimes de ce jeune seigneur qui en a sept. De hautes raisons l’empêchent encore pour vingt-quatre heures de déclarer sa famille, que je connais: leurs biens sont immenses, je les ai vus, j’en reviens. Que vous m’ayez pris pour un fripon, passe encore, il s’agit de sommes qui ne sont pas déshonorantes; mais pour un imbécile capable de se mettre à la suite d’un gentilhomme d’occasion, assez niais pour rompre en visière aux Montsorel avec un semblant de grand seigneur... Décidément, mon cher, il paraîtrait que vous n’avez pas été à Vienne! Nous ne nous comprenons plus du tout.

SAINT-CHARLES.

Ne vous emportez pas, respectable intendant! cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, vous n’avez pas la prétention de m’en faire avaler davantage. Notre caisse se porte mieux que la vôtre, venez donc à nous! Votre jeune homme est Frescas comme je suis chevalier et comme vous êtes baron. Vous l’avez rencontré sur les côtes d’Italie; c’était alors un vagabond, aujourd’hui c’est un aventurier, voilà tout!

VAUTRIN.

Vous avez raison, cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, disons-nous la vérité.

SAINT-CHARLES.

Je vous la paye.

VAUTRIN.

Je vous la donne. Vous êtes une infâme canaille, mon cher. Vous vous nommez Charles Blondet; vous avez été l’intendant de la maison de Langeac; vous avez acheté deux fois le vicomte, et vous ne l’avez pas payé... c’est honteux! vous devez quatre-vingt mille francs à un de mes valets; vous avez fait fusiller le vicomte à Mortagne pour garder les biens que la famille vous avait confiés. Si le duc de Montsorel, qui vous envoie, savait qui vous êtes... hé! hé! il vous ferait rendre des comptes étranges! Ote tes moustaches, tes favoris, ta perruque, tes fausses décorations et tes broches d’ordres étrangers..... =(Il lui arrache sa perruque, ses favoris, ses décorations.)= Bonjour, drôle! Comment as-tu fait pour dévorer cette fortune si spirituellement acquise? Elle était colossale; où l’as-tu perdue?

SAINT-CHARLES.

Dans les malheurs.

VAUTRIN.

Je comprends... Que veux-tu maintenant?

SAINT-CHARLES.

Qui que tu sois, tape là, je te rends les armes, je n’ai pas de chance aujourd’hui: tu es le diable ou Jacques Collin.

VAUTRIN.

Je suis et ne veux être pour toi que le baron de Vieux-Chêne. Écoute bien mon ultimatum; je puis te faire enterrer dans une de mes caves à l’instant, à la minute; on ne te réclamera pas.

SAINT-CHARLES.

C’est vrai.

VAUTRIN.

Ce serait prudent! Veux-tu faire pour moi chez les Montsorel ce que les Montsorel t’envoient faire ici?

SAINT-CHARLES.

Accepté! Quels avantages?

VAUTRIN.

Tout ce que tu prendras.

SAINT-CHARLES.

Des deux côtés?

VAUTRIN.

Soit! Tu remettras à celui de mes gens qui t’accompagnera tous les actes qui concernent la famille de Langeac; tu dois les avoir encore. Si M. de Frescas épouse mademoiselle de Christoval, tu ne seras pas son intendant, mais tu recevras cent mille francs. Tu as affaire à des gens difficiles, ainsi marche droit, on ne te trahira pas.

SAINT-CHARLES.

Marché conclu.

VAUTRIN.

Je ne le ratifierai qu’avec les pièces en main: jusque-là, prends garde! =(Il sonne; tous les gens paraissent.)= Reconduisez monsieur le chevalier avec tous les égards dus à son rang. =(A Saint-Charles, lui montrant Philosophe.)= Voici l’homme qui vous accompagnera. =(A Philosophe.)= Ne le quitte pas.

SAINT-CHARLES, =à part=.

Si je me tire sain et sauf de leurs griffes, je ferai main-basse sur ce nid de voleurs.

VAUTRIN.

Monsieur le chevalier, je vous suis tout acquis.

SCÈNE IX.

VAUTRIN, LAFOURAILLE.

LAFOURAILLE.

Monsieur Vautrin!

VAUTRIN.

Eh bien!

LAFOURAILLE.

Vous le laissez aller?

VAUTRIN.

S’il ne se croyait pas libre, que pourrions-nous savoir? Mes instructions sont données: on va lui apprendre à ne pas mettre de cordes chez les gens à pendre. Quand Philosophe me rapportera les pièces que cet homme doit lui remettre, on me les donnera partout où je serai.

LAFOURAILLE.

Mais après, le laisserez-vous en vie?

VAUTRIN.

Vous êtes toujours un peu trop vifs, mes mignons: ne savez-vous donc pas combien les morts inquiètent les vivants? Chut! j’entends Raoul... laisse-nous.

SCÈNE X.

VAUTRIN, RAOUL DE FRESCAS.

=Vautrin rentre vers la fin du monologue: Raoul, qui est sur le devant de la scène, ne le voit pas.=

RAOUL.

Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire! je suis perdu: Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet homme, qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme, si dur pour les autres et si bon pour moi, cet homme qui ne s’explique que par la féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n’est pas, après tout, la providence. =(Vautrin paraît avec une perruque noire, simple, un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d’un agent de change.)= Oh! je connaissais l’amour; mais je ne savais pas encore ce que c’était que la vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans m’être vengé de ces deux Montsorel!

VAUTRIN.

Il souffre. Raoul, qu’as-tu, mon enfant?

RAOUL.

Eh! je n’ai rien, laissez-moi.

VAUTRIN.

Tu me rebutes encore? tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami... A quoi pensais-tu là?

RAOUL.

A rien.

VAUTRIN.

A rien! Ah çà, Monsieur, croyez-vous que celui qui vous a enseigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d’orgueil? Dissimulez avec les autres; mais avec moi, c’est plus qu’une faute; en amitié, les fautes sont des crimes.

RAOUL.

Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l’Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position... tu appelles cela dissimuler.

VAUTRIN.

Tu n’es encore qu’un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m’auras trompé. Raoul, tu as commis la faute contre laquelle je t’avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce qu’elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s’en servir et non les servir, est devenu un berger de M. de Florian; mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Ah! les jeunes gens doivent frapper longtemps sur ces idoles, avant d’en reconnaître le creux.

RAOUL.

Un sermon?

VAUTRIN.

Comment! moi qui t’ai formé la main au pistolet, qui t’ai montré à tirer l’épée, qui t’ai appris à ne pas redouter l’ouvrier le plus fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour le corps, moi qui t’ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui t’ai sacré roi, tu me prends pour une ganache? Allons, un peu plus de franchise.

RAOUL.

Voulez-vous savoir ce que je pensais?... Mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur.

VAUTRIN.

Ton bienfaiteur! tu m’insultes. T’ai-je offert mon sang, ma vie? suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance? Pour t’exploiter, suis-je un usurier? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au cœur, comme on attache un boulet au pied des... suffit! ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide! Je t’ai prié de m’adopter pour ton père, mon cœur doit être pour toi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance; tu peux me dire toutes tes pensées, même les mauvaises. Parle, je comprends tout, même une lâcheté.

RAOUL.

Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là!

VAUTRIN.

C’est possible.

RAOUL.

Je vais tout te dire.

VAUTRIN.

Eh bien! mon enfant, asseyons-nous.

RAOUL.

Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir.

VAUTRIN.

Où? quand? Sang d’un homme! qui t’a blessé? qui t’a manqué? Dis le lieu, nomme les gens... la colère de Vautrin passera par là!

RAOUL.

Tu ne peux rien.

VAUTRIN.

Enfant, il y a deux espèces d’hommes qui peuvent tout.

RAOUL.

Et qui sont?

VAUTRIN.

Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des lois. Et... tu vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous.

RAOUL.

Et comme tu n’es pas roi...

VAUTRIN.

Eh bien! je règne en dessous.

RAOUL.

Quelle affreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin?

VAUTRIN.

N’as-tu pas dit que le diable et Dieu s’étaient cotisés pour me fondre?

RAOUL.

Ah! Monsieur, vous me glacez.

VAUTRIN.

Rassieds-toi! Du calme, mon enfant. Tu ne dois t’étonner de rien, sous peine d’être un homme ordinaire.

RAOUL.

Suis-je entre les mains d’un démon ou d’un ange? Tu m’instruis sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi; tu m’éclaires sans m’éblouir; tu me donnes l’expérience des vieillards, et tu ne m’ôtes aucune des grâces de la jeunesse; mais tu n’as pas impunément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité. Dis-moi d’où vient ta fortune? a-t-elle des sources honorables? pourquoi me défends-tu d’avouer les malheurs de mon enfance? pourquoi m’avoir imposé le nom du village où tu m’as trouvé? pourquoi m’empêcher de chercher mon père ou ma mère? Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges? On s’intéresse à l’orphelin, mais on repousse l’imposteur! Je mène un train qui me fait l’égal d’un fils de duc et pair, tu me donnes une grande éducation et pas d’état, tu me lances dans l’empyrée du monde, et l’on m’y crache au visage qu’il n’y a plus de Frescas. On m’y demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent à déchirer vivants des marquis et des ducs: j’ai la rage dans l’âme, je veux avoir vingt duels, et je périrai! Veux-tu qu’on m’insulte encore? Plus de secrets pour moi: Prométhée infernal, achève ton œuvre, ou brise-la.

VAUTRIN.

Eh! qui resterait froid devant la générosité de cette belle jeunesse? Comme son courage s’allume! Allez, tous les sentiments, au grand galop! Oh! tu es l’enfant d’une noble race. Eh bien! Raoul, voilà ce que j’appelle des raisons.

RAOUL.

Ah!

VAUTRIN.

Tu me demandes des comptes de tutelle? les voici.

RAOUL.

Mais en ai-je le droit? sans toi vivrais-je?

VAUTRIN.

Tais-toi. Tu n’avais rien, je t’ai fait riche. Tu ne savais rien, je t’ai donné une belle éducation. Oh! je ne suis pas encore quitte envers toi. Un père... tous les pères donnent la vie à leurs enfants, moi, je te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif de ta mélancolie? n’y a-t-il pas là... dans ce coffret... =(Il montre un coffret)= certain portrait et certaines lettres cachées, et que nous lisons avec des... Ah!...

RAOUL.

Vous avez...

VAUTRIN.

Oui, j’ai... Tu es donc touché à fond?

RAOUL.

A fond.

VAUTRIN.

Imbécile! L’amour vit de tromperie, et l’amitié de confiance.—Enfin, sois heureux à ta manière.

RAOUL.

Eh! le puis-je? Je me ferai soldat, et... partout où grondera le canon, je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir.

VAUTRIN.

Hein!... de quoi? qu’est-ce que cet enfantillage?

RAOUL.

Tu t’es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n’est pas la peine de te le dire.

VAUTRIN.

Je te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse d’Arjos, fille d’un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse qui t’aime et qui me plaît, non comme femme, mais comme un adorable coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée, la plus délicieuse caisse, svelte, élégante comme une corvette noire à voiles blanches, apportant les galions d’Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies de la vie, absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie: je t’approuve, tu as tort de l’aimer, l’amour te fera faire mille sottises... mais je suis là.

RAOUL.

Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.

VAUTRIN.

Allons, on mettra une sourdine à son esprit, et un crêpe à son chapeau.

RAOUL.

Oui. Car il est impossible à l’enfant jeté dans le ménage d’un pêcheur d’Alghero de devenir prince d’Arjos, et perdre Inès, c’est mourir de douleur.

VAUTRIN.

Douze cent mille livres de rente, le titre de prince, des grandesses et des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.

RAOUL.

Si tu m’aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis au désespoir?

VAUTRIN.

Et d’où vient donc ton désespoir?

RAOUL.

Le duc et le marquis m’ont tout à l’heure insulté chez eux, devant elle, et j’ai vu s’éteindre toutes mes espérances... On m’a fermé la porte de l’hôtel de Christoval. J’ignore encore pourquoi la duchesse de Montsorel m’a fait venir. Depuis deux jours elle me témoigne un intérêt que je ne puis m’expliquer.

VAUTRIN.

Et qu’allais-tu donc faire chez ton rival?

RAOUL.

Mais tu sais donc tout?

VAUTRIN.

Et bien d’autres choses! Enfin, tu veux Inès de Christoval? tu peux te passer cette fantaisie.

RAOUL.

Si tu te jouais de moi?

VAUTRIN.

Raoul, on t’a fermé la porte de l’hôtel de Christoval... tu seras demain le prétendu de la princesse d’Arjos, et les Montsorel seront renvoyés, tout Montsorel qu’ils sont.

RAOUL.

Ma douleur vous rend fou.

VAUTRIN.

Qui t’a jamais autorisé à douter de ma parole? qui t’a donné un cheval arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes du bois de Boulogne? qui paye tes dettes de jeu? qui veille à tes plaisirs? qui t’a donné des bottes, à toi qui n’avais pas de souliers?

RAOUL.

Toi, mon ami, mon père, ma famille!

VAUTRIN.

Bien, bien, merci! Oh! tu me récompenses de tous mes sacrifices. Mais, hélas! une fois riche, une fois grand d’Espagne, une fois que tu feras partie de ce monde, tu m’oublieras: en changeant d’air, on change d’idées; tu me mépriseras, et... tu auras raison.

RAOUL.

Est-ce un génie sorti des Mille et une Nuits? Je me demande si j’existe. Mais, mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.

VAUTRIN.

Eh! on te la fabrique en ce moment, ta famille! Le Louvre ne contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.

RAOUL.

Tu rallumes toutes mes espérances.

VAUTRIN.

Tu veux Inès?

RAOUL.

Par tous les moyens possibles.

VAUTRIN.

Tu ne recules devant rien? la magie et l’enfer ne t’effrayent pas?

RAOUL.

Va pour l’enfer, s’il me donne le paradis.

VAUTRIN.

L’enfer! c’est le monde des bagnes et des forçats décorés par la justice et par la gendarmerie de marques et de menottes, conduits où ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir. Le paradis, c’est un bel hôtel, de riches voitures, des femmes délicieuses, des honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes; je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid; et si tu ne m’oublies pas, je te tiens quitte.

RAOUL.

Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant moi le délire.

VAUTRIN, =lui frappant sur l’épaule=.

Tu es un enfant! =(A part.)= Ne lui en ai-je pas trop dit? =(Il sonne.)=

RAOUL, =à part=.

Par moments ma nature se révolte contre tous ses bienfaits! Quand il met la main sur mon épaule, j’ai la sensation d’un fer chaud; et cependant il ne m’a jamais fait que du bien! il me cache les moyens, et les résultats sont tous pour moi.

VAUTRIN.

Que dis-tu là?

RAOUL.

Je dis que je n’accepte rien, si mon honneur...

VAUTRIN.

On en aura soin, de ton honneur! N’est-ce pas moi qui l’ai développé? A-t-il jamais été compromis?

RAOUL.

Tu m’expliqueras.

VAUTRIN.

Rien.

RAOUL.

Rien?

VAUTRIN.

N’as-tu pas dit, par tous les moyens possibles?... Inès une fois à toi, qu’importe ce que j’aurai fait ou ce que je suis? Tu emmèneras Inès, tu voyageras. La famille de Christoval protégera le prince d’Arjos. =(A Lafouraille.)= Frappez des bouteilles de vin de Champagne, votre maître se marie, il va dire adieu à la vie de garçon, ses amis sont invités, allez chercher ses maîtresses, s’il lui en reste! Il y a noce pour tout le monde. Branle-bas général, et la grande tenue.

RAOUL.

Son intrépidité m’épouvante; mais il a toujours raison.

VAUTRIN.

A table!

TOUS.

A table!

VAUTRIN.

N’aie pas le bonheur triste, viens rire une dernière fois dans toute ta liberté; je ne te ferai servir que des vins d’Espagne, c’est gentil.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

=La scène est à l’hôtel de Christoval.=

SCÈNE PREMIÈRE.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS.

INÈS.

Si la naissance de M. de Frescas est obscure, je saurai, ma mère, renoncer à lui; mais, de votre côté, soyez assez bonne pour ne plus insister sur mon mariage avec le marquis de Montsorel.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Si je repousse cette alliance insensée, je ne souffrirai pas non plus que vous soyez sacrifiée à l’ambition d’une famille.

INÈS.

Insensée? qui le sait? Vous le croyez un aventurier, je le crois gentilhomme, et nous n’avons aucune preuve à nous opposer.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Les preuves ne se feront pas attendre. Les Montsorel sont trop intéressés à dévoiler sa honte.

INÈS.

Et lui! m’aime trop pour tarder à vous prouver qu’il est digne de nous. Sa conduite, hier, n’a-t-elle pas été d’une noblesse parfaite?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mais, chère folle, ton bonheur n’est-il pas le mien? Que Raoul satisfasse le monde, et je suis prête à lutter pour vous contre les Montsorel à la cour d’Espagne.

INÈS.

Ah! ma mère, vous l’aimez donc aussi?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Ne l’as-tu pas choisi?

SCÈNE II.

=LES MÊMES, UN VALET, puis= VAUTRIN.

=Le valet apporte à la duchesse une carte enveloppée et cachetée.=

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à Inès=.

Le général Crustamente, envoyé secret de Sa Majesté don Augustin Ier, empereur du Mexique. Qu’est-ce que cela veut dire?

INÈS.

Du Mexique! il nous apporte sans doute des nouvelles de mon père!

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =au valet=.

Faites entrer.

=(Vautrin paraît habillé en général mexicain, sa taille a quatre pouces de plus, son chapeau est fourni de plumes blanches, son habit est bleu de ciel avec les riches broderies des généraux mexicains: pantalon blanc, écharpe aurore, les cheveux traînants et frisés comme ceux de Murat; il a un grand sabre, il a le teint cuivré, il grasseye comme les Espagnols du Mexique, son parler ressemble au provençal, plus l’accent guttural des Maures.)=

VAUTRIN.

Est-ce bien à madame la duchesse de Christoval que j’ai l’honneur de parler?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Oui, Monsieur.

VAUTRIN.

Et Mademoiselle?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Ma fille, Monsieur.

VAUTRIN.

Mademoiselle est la señora Inès, de son chef princesse d’Arjos. En vous voyant, l’idolâtrie de M. de Christoval pour sa fille se comprend parfaitement. Mesdames, avant tout, je demande une discrétion absolue: ma mission est déjà difficile, et si l’on soupçonnait qu’il pût exister des relations entre vous et moi, nous serions tous compromis.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Je vous promets le secret et sur votre nom et sur votre visite.

INÈS.

Général, il s’agit de mon père, vous me permettez de rester.

VAUTRIN.

Vous êtes nobles et Espagnoles, je compte sur votre parole.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Je vais recommander à mes gens de se taire.

VAUTRIN.

Pas un mot; réclamer leur silence, c’est souvent provoquer leur indiscrétion. Je réponds des miens. J’avais pris l’engagement de vous donner à mon arrivée des nouvelles de M. de Christoval, et voici ma première visite.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Parlez-nous promptement de mon mari, général! Où se trouve-t-il?

VAUTRIN.

Le Mexique, Madame, est devenu ce qu’il devait être tôt ou tard, un État indépendant de l’Espagne. Au moment où je parle, il n’y a plus un seul Espagnol, il ne s’y trouve plus que des Mexicains.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

En ce moment?

VAUTRIN.

Tout se fait en un moment pour qui ne voit pas les causes. Que voulez-vous? Le Mexique éprouvait le besoin de son indépendance, il s’est donné un empereur! Cela peut surprendre encore, rien cependant de plus naturel: partout les principes peuvent attendre, partout les hommes sont pressés.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Qu’est-il donc arrivé à M. de Christoval?

VAUTRIN.

Rassurez-vous, Madame, il n’est pas empereur. Monsieur le duc a failli, par une résistance désespérée, maintenir le royaume sous l’obéissance de Ferdinand VII.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mais, Monsieur, mon mari n’est pas militaire.

VAUTRIN.

Non, sans doute; mais c’est un habile courtisan, et c’était bien joué. En cas de succès, il rentrait en grâce. Ferdinand ne pouvait se dispenser de le nommer vice-roi.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Dans quel siècle étrange vivons-nous?

VAUTRIN.

Les révolutions se succèdent et ne se ressemblent pas. Partout on imite la France. Mais, je vous en supplie, ne parlons pas politique, c’est un terrain brûlant.

INÈS.

Mon père, général, avait-il reçu nos lettres?

VAUTRIN.

Dans une pareille bagarre, les lettres peuvent bien se perdre, quand les couronnes ne se retrouvent pas.

LA DUCHESSE de CHRISTOVAL.

Et qu’est devenu M. de Christoval?

VAUTRIN.

Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a sauvé votre mari, au moment où j’allais le faire fusiller...

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL =et= SA FILLE.

Ah!

VAUTRIN.

C’est ainsi que nous nous sommes connus.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Vous, général?

INÈS.

Mon père, Monsieur!

VAUTRIN.

Eh! Mesdames, j’étais ou pendu par lui comme un rebelle, ou l’un des héros d’une nation délivrée, et me voici! En arrivant à l’improviste à la tête des ouvriers de ses mines, Amoagos décidait la question. Le salut de son ami le duc de Christoval a été le prix de son concours. Entre nous, l’empereur Iturbide, mon maître, n’est qu’un nom: l’avenir du Mexique est tout entier dans le parti du vieil Amoagos.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Quel est donc, Monsieur, cet Amoagos qui, selon vous, est l’arbitre des destinées du Mexique?

VAUTRIN.

Vous ne le connaissez pas ici? Vraiment non? Je ne sais pas ce qui pourra souder l’ancien monde au nouveau! Oh! ce sera la vapeur. Exploitez donc des mines d’or! soyez don Inigo, Jan Varaco Cardaval de los Amoagos, las Frescas y Peral..... mais dans la kirielle de nos noms espagnols, vous le savez, nous n’en disons jamais qu’un. Je m’appelle simplement Crustamente. Enfin, soyez le futur président de la république mexicaine, et la France vous ignore. Mesdames, le vieil Amoagos a reçu là-bas M. de Christoval, comme un vieux gentilhomme d’Aragon qu’il est, devait accueillir un grand d’Espagne banni pour avoir été séduit par le beau nom de Napoléon.

INÈS.

N’avez-vous pas dit Frescas dans les noms?

VAUTRIN.

Oui, Frescas est le nom de la seconde mine exploitée par don Cardaval; mais vous allez connaître toutes les obligations de M. le duc envers son hôte par les lettres que je vous apporte. Elles sont dans mon portefeuille. J’ai besoin de mon portefeuille. =(A part.)= Elles ont assez bien mordu à mon vieil Amoagos. =(Haut.)= Permettez-moi de demander un de mes gens? =(La duchesse fait signe à Inès de sonner. A la duchesse.)= Accordez-moi, Madame, un moment d’entretien. =(A un valet.)= Dites à mon nègre; mais non, il ne comprend que son affreux patois, faites-lui signe de venir.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mon enfant, vous me laisserez seule un moment. =(Lafouraille paraît.)=

VAUTRIN, =à Lafouraille=.

Jiji roro flouri.

LAFOURAILLE.

Joro.

INÈS, =à Vautrin=.

La confiance de mon père suffirait à vous mériter un bon accueil; mais, général, votre empressement à dissiper nos inquiétudes vous vaut ma reconnaissance.

VAUTRIN.

De la re..... connais..... sance! Ah! señora, si nous comptions, je me croirais le débiteur de votre illustre père, après avoir eu le bonheur de vous voir.

LAFOURAILLE.

Io.

VAUTRIN.

Caracas, y mouli joro, fistas, ip souri.

LAFOURAILLE.

Souri joro.

VAUTRIN, =aux dames=.

Mesdames, voici vos lettres. =(A part à Lafouraille.)= Circule de l’antichambre à la cour, bouche close, l’oreille ouverte, les mains au repos, l’œil au guet, et du nez.

LAFOURAILLE.

Ia, mein herr.

VAUTRIN, =en colère=.

Souri joro, fistas.

LAFOURAILLE.

Joro. =(Bas.)= Voici les papiers de Langeac.

VAUTRIN.

Je ne suis pas pour l’émancipation des nègres: quand il n’y en aura plus, nous serons forcés d’en faire avec les blancs.

INÈS, =à sa mère=.

Permettez-moi, ma mère, d’aller lire la lettre de mon père. =(A Vautrin.)= Général... =(Elle salue.)=

VAUTRIN.

Elle est charmante, puisse-t-elle être heureuse!

=(Inès sort, sa mère la conduit en faisant quelques pas avec elle.)=

SCÈNE III.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, VAUTRIN.

VAUTRIN, =à part=.

Si le Mexique se voyait représenter comme ça, il serait capable de me condamner aux ambassades à perpétuité. =(Haut.)= Oh! excusez-moi, Madame, j’ai tant de sujets de réflexions!

LA DUCHESSE.

Si les préoccupations sont permises, n’est-ce pas à vous autres diplomates?

VAUTRIN.

Aux diplomates par état, oui; mais je compte rester militaire et franc. Je veux réussir par la franchise. Nous voilà seuls, causons, car j’ai plus d’une mission délicate.

LA DUCHESSE.

Auriez-vous des nouvelles que ma fille ne devrait pas entendre?

VAUTRIN.

Peut-être. Allons droit au fait: la señora est jeune et belle, elle est riche et noble; elle peut avoir quatre fois plus de prétendants que toute autre. On se dispute sa main. Eh bien! son père me charge de savoir si elle a plus particulièrement remarqué quelqu’un.

LA DUCHESSE.

Avec un homme franc, général, je serai franche. L’étrangeté de votre demande ne me permet pas d’y répondre.

VAUTRIN.

Ah! prenez garde! Pour ne jamais nous tromper, nous autres diplomates, nous interprétons toujours le silence en mauvaise part.

LA DUCHESSE.

Monsieur, vous oubliez qu’il s’agit d’Inès de Christoval.

VAUTRIN.

Elle n’aime personne. Eh bien! elle pourra donc obéir aux vœux de son père.

LA DUCHESSE.

Comment, M. de Christoval aurait disposé de sa fille?

VAUTRIN.

Vous le voyez? votre inquiétude vous trahit. Elle a donc fait un choix! Eh bien! maintenant je tremble autant de vous interroger que vous de répondre. Ah! si le jeune homme aimé par votre fille était un étranger, riche, en apparence sans famille, et qui cachât son pays...

LA DUCHESSE.

Ce nom de Frescas, dit par vous, est celui que prend un jeune homme qui recherche Inès.

VAUTRIN.

Se nommerait-il aussi Raoul?

LA DUCHESSE.

Oui, Raoul de Frescas.

VAUTRIN.

Un jeune homme fin, spirituel, élégant, vingt-trois ans.

LA DUCHESSE.

Doué de ces manières qui ne s’acquièrent pas.

VAUTRIN.

Romanesque au point d’avoir eu l’ambition d’être aimé pour lui-même, en dépit d’une immense fortune; il a voulu la passion dans le mariage, une folie! Le jeune Amoagos, car c’est lui, Madame...

LA DUCHESSE.

Mais ce nom de Raoul n’est pas...

VAUTRIN.

Mexicain, vous avez raison. Il lui a été donné par sa mère, une Française, une émigrée, une demoiselle de Granville, venue de Saint-Domingue. L’imprudent est-il aimé?

LA DUCHESSE.

Préféré à tous!

VAUTRIN.

Mais ouvrez cette lettre, lisez-la, Madame; et vous verrez que j’ai pleins pouvoirs des seigneurs Amoagos et Christoval pour conclure ce mariage.

LA DUCHESSE.

Oh! laissez-moi, Monsieur, rappeler Inès. =(Elle sort.)=

SCÈNE IV.

VAUTRIN, =seul=.

Le majordome est à moi, les véritables lettres, s’il en vient, me seront remises. Raoul est trop fier pour revenir ici; d’ailleurs, il m’a promis d’attendre. Me voilà maître du terrain; Raoul, une fois prince, ne manquera pas d’aïeux: le Mexique et moi nous sommes là.

SCÈNE V.

VAUTRIN, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS.

LA DUCHESSE, =à sa fille=.

Mon enfant, vous avez des remercîments à faire au général.

=(Elle lit sa lettre pendant une partie de la scène.)=

INÈS.

Des remercîments, Monsieur? Et mon père me dit que dans le nombre de vos missions vous avez celle de me marier avec un seigneur Amoagos, sans tenir compte de mes inclinations.

VAUTRIN.

Rassurez-vous, il se nomme ici Raoul de Frescas.

INÈS.

Raoul de Frescas, lui! Mais, alors, pourquoi son silence obstiné?

VAUTRIN.

Faut-il que le vieux soldat vous explique le cœur du jeune homme? Il voulait de l’amour, et non de l’obéissance; il voulait...

INÈS.

Ah! général, je le punirai de sa modestie et de sa défiance. Hier, il aimait mieux dévorer une offense que de révéler le nom de son père.

VAUTRIN.

Mais, Mademoiselle, il ignore encore si le nom de son père est celui d’un coupable de haute trahison ou celui d’un libérateur de l’Amérique.

INÈS.

Ah! ma mère, entendez-vous?

VAUTRIN, =à part=.

Comme elle l’aime! Pauvre fille, ça ne demande qu’à être abusé.

LA DUCHESSE.

La lettre de mon mari vous donne, en effet, général, de pleins pouvoirs.

VAUTRIN.

J’ai les actes authentiques et les papiers de famille...

UN VALET, =entrant=.

Madame la duchesse veut-elle recevoir M. de Frescas?

VAUTRIN, =à part=.

Raoul ici!

LA DUCHESSE, =au valet=.

Faites entrer.

VAUTRIN.

Bon! le malade vient tuer le médecin.

LA DUCHESSE.

Inès, vous pouvez recevoir seule M. de Frescas, il est agréé par votre père. =(Inès baise la main de sa mère.)=

SCÈNE VI.

=LES MÊMES=, RAOUL.

=Raoul salue les deux dames, Vautrin va à lui.=

VAUTRIN, =à Raoul=.

Don Raoul de Cardaval.

RAOUL.

Vautrin!

VAUTRIN.

Non, le général Crustamente.

RAOUL.

Crustamente!

VAUTRIN.

Bien. Envoyé du Mexique. Retiens bien le nom de ton père, Amoagos, un seigneur d’Aragon, un ami du duc de Christoval. Ta mère est morte; j’apporte les titres, les papiers de famille authentiques, reconnus. Inès est à toi.

RAOUL.

Et vous voulez que je consente à de pareilles infamies? jamais!

VAUTRIN, =aux deux femmes=.

Il est stupéfait de ce que je lui apprends, il ne s’attendait pas à un si prompt dénoûment.

RAOUL.

Si la vérité me tue, tes mensonges me déshonorent, j’aime mieux mourir.

VAUTRIN.

Tu voulais Inès par tous les moyens possibles, et tu recules devant un innocent stratagème?

RAOUL, =exaspéré=.

Mesdames!...

VAUTRIN.

La joie le transporte. =(A Raoul.)= Parler, c’est perdre Inès et me livrer à la justice: tu le peux, ma vie est à toi.

RAOUL.

O Vautrin! dans quel abîme m’as-tu plongé?

VAUTRIN.

Je t’ai fait prince, n’oublie pas que tu es au comble du bonheur. =(A part.)= Il ira.

SCÈNE VII.

INÈS, =près de la porte où elle a quitté sa mère=, RAOUL, =de l’autre côté du théâtre=.

RAOUL, =à part=.

L’honneur veut que je parle, la reconnaissance veut que je me taise; eh bien! j’accepte mon rôle d’homme heureux, jusqu’à ce qu’il ne soit plus en péril; mais j’écrirai ce soir et Inès saura qui je suis. Vautrin, un pareil sacrifice m’acquitte bien envers toi: nos liens sont rompus. J’irai chercher je ne sais où la mort du soldat.

INÈS, =s’approchant après avoir examiné=.

Mon père et le vôtre sont amis; ils consentent à notre mariage, nous nous aimons comme s’ils s’y opposaient, et vous voilà rêveur, presque triste!

RAOUL.

Vous avez votre raison, et moi, je n’ai plus la mienne. Au moment où vous ne voyez plus d’obstacle, il peut en surgir d’insurmontables.

INÈS.

Raoul, quelles inquiétudes jetez-vous dans notre bonheur!

RAOUL.

Notre bonheur! =(A part.)= Il m’est impossible de feindre. =(Haut.)= Au nom de notre amour, je vous demande de croire en ma loyauté.

INÈS.

Ma confiance en vous n’était-elle pas infinie? Et le général a tout justifié, jusqu’à votre silence chez les Montsorel. Aussi vous pardonné-je les petits chagrins que vous étiez obligé de me causer.

RAOUL, =à part=.

Ah! Vautrin! je me livre à toi! =(Haut.)= Inès, vous ne savez pas quelle est la puissance de vos paroles: elles m’ont donné la force de supporter le ravissement que vous me causez... Eh bien! oui, soyons heureux!

SCÈNE VIII.

=LES MÊMES=, LE MARQUIS DE MONTSOREL.

LE VALET, =annonçant=.

M. le marquis de Montsorel.

RAOUL, =à part=.

Ah! ce nom me rappelle à moi-même. =(A Inès.)= Quoi qu’il arrive, Inès, attendez pour juger ma conduite l’heure où je vous la soumettrai moi-même, et pensez que j’obéis en ce moment à une invincible fatalité.

INÈS.

Raoul, je ne vous comprends plus; mais je me fie toujours à vous.

LE MARQUIS, =à part=.

Encore ce petit monsieur! =(Il salue Inès.)= Je vous croyais avec votre mère, Mademoiselle, et j’étais loin de penser que ma visite pût être importune. Faites-moi la grâce de m’excuser...

INÈS.

Restez, je vous prie: il n’y a plus d’étranger ici, monsieur Raoul est agréé par ma famille.

LE MARQUIS.

Monsieur Raoul de Frescas veut-il alors agréer mes compliments?

RAOUL.

Vos compliments? je les accepte =(Il lui tend la main et le marquis la lui serre)= d’aussi bon cœur que vous me les offrez.

LE MARQUIS.

Nous nous entendons.

INÈS, =à Raoul=.

Faites en sorte qu’il parte, et restez. =(Au marquis.)= Ma mère a besoin de moi pour quelques instants, j’espère vous la ramener.

SCÈNE IX.

LE MARQUIS, RAOUL, =puis= VAUTRIN.

LE MARQUIS.

Acceptez-vous une rencontre à mort et sans témoins?

RAOUL.

Sans témoins, Monsieur?

LE MARQUIS.

Ne savez-vous pas qu’un de nous est de trop en ce monde?

RAOUL.

Votre famille est puissante: en cas de succès, votre proposition m’expose à sa vengeance, permettez-moi de ne pas échanger l’hôtel de Christoval contre une prison. =(Vautrin paraît.)= A mort, soit! mais avec des témoins.

LE MARQUIS.

Les vôtres n’arrêteront point le combat?

RAOUL.

Nous avons chacun une garantie dans notre haine.

VAUTRIN, =à part=.

Ah çà, mais nous trébucherons donc toujours dans le succès! mort? cet enfant joue sa vie comme si elle lui appartenait.

LE MARQUIS.

Eh bien! Monsieur, demain à huit heures, sur la terrasse de Saint-Germain, nous irons dans la forêt.

VAUTRIN.

Vous n’irez pas. =(A Raoul.)= Un duel? la partie est-elle égale? Monsieur est-il comme vous le fils unique d’une grande maison? Votre père, don Inigo, Juan, Varago de los Amoagos de Cardaval, las Frescas y Peral vous le permettrait-il, don Raoul?

LE MARQUIS.

Je consentais à me battre avec un inconnu, mais la grande maison de Monsieur ne gâte rien à l’affaire.

RAOUL, =au marquis=.

Il me semble que maintenant, Monsieur, nous pouvons nous traiter avec courtoisie et en gens qui s’estiment assez l’un l’autre pour se haïr et se tuer.

LE MARQUIS, =regardant Vautrin=.

Peut-on savoir le nom de votre mentor?

VAUTRIN.

A qui aurais-je l’honneur de répondre?

LE MARQUIS.

Au marquis de Montsorel, monsieur.

VAUTRIN, =le toisant=.

J’ai le droit de me taire; mais je vous dirai mon nom, une seule fois, bientôt, et vous ne le répéterez pas. Je serai le témoin de M. de Frescas. =(A part.)= Et Buteux sera l’autre.

SCÈNE X.

RAOUL, VAUTRIN, LE MARQUIS, LA DUCHESSE DE MONTSOREL; =puis= LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS.

UN VALET, =annonçant=.

Madame la duchesse de Montsorel.

VAUTRIN, =à Raoul=.

Pas d’enfantillage: de l’aplomb et au pas! je suis devant l’ennemi.

LE MARQUIS.

Ah! ma mère, venez-vous assister à ma défaite? Tout est conclu. La famille de Christoval se jouait de nous. Monsieur =(il montre Vautrin)= apporte les pouvoirs des deux pères.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Raoul a une famille? =(Madame de Christoval et sa fille entrent et saluent la duchesse. A madame de Christoval.)= Madame, mon fils vient de m’apprendre l’événement inattendu qui renverse toutes nos espérances.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

L’intérêt que vous paraissez témoigner à M. de Frescas s’est donc affaibli depuis hier?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =examinant Vautrin=.

Et c’est grâce à monsieur que tous les doutes ont été levés? Qui est-il?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Le représentant du père de M. de Frescas, don Amoagos, et de M. de Christoval. Il nous a donné les nouvelles que nous attendions, et nous a remis enfin les lettres de mon mari.

VAUTRIN, =à part=.

Ah çà, vais-je poser longtemps comme ça?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Vautrin=.

Monsieur connaît sans doute depuis longtemps la famille de M. de Frescas?

VAUTRIN.

Elle est très-restreinte: un père, un oncle... =(A Raoul.)= Vous n’avez même pas la douloureuse consolation de vous rappeler votre mère. =(A la duchesse.)= Elle est morte au Mexique peu de temps après son mariage.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Monsieur est né au Mexique?

VAUTRIN.

En plein Mexique.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Ma chère, on nous trompe. =(A Raoul.)= Monsieur, vous n’êtes pas venu du Mexique, votre mère n’est pas morte, et vous avez été dès votre enfance abandonné, n’est-ce pas?

RAOUL.

Ma mère vivrait!

VAUTRIN.

Pardon, Madame, j’arrive moi, et si vous souhaitez apprendre des secrets, je me fais fort de vous en révéler qui vous dispenseront d’interroger monsieur. =(A Raoul.)= Pas un mot.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

C’est lui! Et cet homme en fait l’enjeu de quelque sinistre partie... =(Elle va au marquis.)= Mon fils...

LE MARQUIS.

Vous les avez troublés, ma mère, et nous avons sur cet homme =(il montre Vautrin)= la même pensée; mais une femme a seule le droit de dire tout ce qui pourra faire découvrir cette horrible imposture.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Horrible! oui. Mais laissez-nous.

LE MARQUIS.

Mesdames, malgré tout ce qui s’élève contre moi, ne m’en veuillez pas si j’espère encore. =(A Vautrin.)= Entre la coupe et les lèvres il y a souvent...

VAUTRIN.

La mort! =(Le marquis et Raoul se saluent, et le marquis sort.)=

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à madame de Christoval=.

Chère duchesse, je vous en supplie, renvoyez Inès, nous ne saurions nous expliquer en sa présence.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à sa fille, en lui faisant signe de sortir=.

Je vous rejoins dans un moment.

RAOUL, =à Inès, en lui baisant la main=.

C’est peut-être un éternel adieu! =(Inès sort.)=

SCÈNE XI.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, RAOUL, VAUTRIN.

VAUTRIN, =à la duchesse de Christoval=.

Ne soupçonnez-vous donc pas quel intérêt amène ici madame?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Depuis hier je n’ose me l’avouer.

VAUTRIN.

Moi, j’ai deviné cet amour à l’instant.

RAOUL, =à Vautrin=.

J’étouffe dans cette atmosphère de mensonge.

VAUTRIN, =à Raoul=.

Un seul moment encore.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Madame, je sais tout ce que ma conduite a d’étrange en cet instant, et je n’essayerai pas de la justifier. Il est des devoirs sacrés devant lesquels s’abaissent toutes les convenances et même les lois du monde. Quel est le caractère? quels sont donc les pouvoirs de monsieur?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à qui Vautrin a fait un signe=.

Il m’est interdit de vous répondre.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Eh bien! je vous le dirai: monsieur est ou le complice ou la dupe d’une imposture dont nous sommes les victimes. En dépit des lettres, en dépit des actes qu’il vous apporte, tout ce qui donne à Raoul un nom et une famille est faux.

RAOUL.

Madame, en vérité, je ne sais de quel droit vous vous jetez ainsi dans ma vie?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Madame, vous avez sagement agi en renvoyant ma fille et le marquis.

VAUTRIN, =à Raoul=.

De quel droit? =(A madame de Montsorel.)= Mais vous ne devez pas l’avouer, et nous le devinons. Je conçois trop bien, Madame, la douleur que vous cause ce mariage pour m’offenser de vos soupçons sur mon caractère et de vous voir contredire des actes authentiques, que madame de Christoval et moi nous sommes tenus de produire. =(A part.)= Je vais l’asphyxier. =(Il la prend à part.)= Avant d’être Mexicain, j’étais Espagnol, je sais la cause de votre haine contre Albert; et quant à l’intérêt qui vous amène ici, nous en causerons bientôt chez votre directeur.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Vous sauriez?

VAUTRIN.

Tout. =(A part.)= Il y a quelque chose. =(Haut.)= Allez voir les actes.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Eh bien! ma chère?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Allons retrouver Inès. Et, je vous en conjure, examinons bien les pièces, c’est la prière d’une mère au désespoir.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Une mère au désespoir!

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =regardant Raoul et Vautrin=.

Comment cet homme a-t-il mon secret et tient-il mon fils?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Venez, Madame!

SCÈNE XII.

RAOUL, VAUTRIN, LAFOURAILLE.

VAUTRIN.

J’ai cru que notre étoile pâlissait, mais elle brille.

RAOUL.

Suis-je assez humilié? Je n’avais au monde que mon honneur, je te l’ai livré. Ta puissance est infernale, je le vois. Mais à compter de cette heure, je m’y soustrais, tu n’es plus en danger, adieu.

LAFOURAILLE, =qui est entré pendant que Raoul parlait=.

Personne! bon, il était temps! Ah! Monsieur, Philosophe est en bas, tout est perdu! l’hôtel est envahi par la police.

VAUTRIN.

Un autre se lasserait! Voyons? Personne n’est pris?

LAFOURAILLE.

Oh! nous avons de l’usage.

VAUTRIN.

Philosophe est en bas, mais en quoi?

LAFOURAILLE.

En chasseur.

VAUTRIN.

Bien, il montera derrière la voiture. Je vous donnerai mes ordres pour coffrer le prince d’Arjos, qui croit se battre demain.

RAOUL.

Vous êtes menacé, je le vois, je ne vous quitte plus et veux savoir...

VAUTRIN.

Rien. Ne te mêle pas de ton salut. Je réponds de toi, malgré toi.

RAOUL.

Oh! je connais mon lendemain.

VAUTRIN.

Et moi aussi.

LAFOURAILLE.

Ça chauffe.

VAUTRIN.

Ça brûle.

LAFOURAILLE.

Pas d’attendrissement, il ne faut pas flâner, ils sont à notre piste, et vont à cheval.

VAUTRIN.

Et nous donc? =(Il prend Lafouraille à part.)= Si le gouvernement nous fait l’honneur de loger ses gendarmes chez nous, notre devoir est de ne pas les troubler. On est libre de se disperser; mais qu’on soit à minuit chez la mère Giroflée au grand complet. Soyez à jeun, car je ne veux pas avoir de Waterloo, et voilà les Prussiens. Roulons!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

=La scène se passe à l’hôtel de Montsorel, dans un salon du rez-de-chaussée.=

SCÈNE PREMIÈRE.

JOSEPH, =seul=.

Il a fait ce soir la maudite marque blanche à la petite porte du jardin. Ça ne peut pas aller longtemps comme ça, le diable sait seul ce qu’il veut faire. J’aime mieux le voir ici que dans les appartements, du moins le jardin est là; et, en cas d’alerte, on peut se promener.

SCÈNE II.

JOSEPH, LAFOURAILLE, BUTEUX; =puis= VAUTRIN.

=On entend pendant un instant faire prrrrrr.=

JOSEPH.

Allons, bon! v’là notre air national, ça me fait toujours trembler. =(Lafouraille entre.)= Qui êtes-vous? =(Lafouraille fait un signe.)= Un nouveau?

LAFOURAILLE.

Un vieux.

JOSEPH.

Il est là.

LAFOURAILLE.

Est-ce qu’il attendrait? Il va venir. =(Buteux se montre.)=

JOSEPH.

Comment, vous serez trois!

LAFOURAILLE, =montrant Joseph=.

Nous serons quatre.

JOSEPH.

Que venez-vous donc faire à cette heure? Voulez-vous tout prendre ici?

LAFOURAILLE.

Il nous croit des voleurs!

BUTEUX.

Ça se prouve quelquefois, quand on est malheureux; mais ça ne se dit pas...

LAFOURAILLE.

On fait comme les autres, on s’enrichit, voilà tout!

JOSEPH.

Mais monsieur le duc va...

LAFOURAILLE.

Ton duc ne peut pas rentrer avant deux heures, et ce temps nous suffit; ainsi ne viens pas entrelarder d’inquiétudes le plat de notre métier que nous avons à servir...

BUTEUX.

Et chaud.

VAUTRIN, =vêtu d’une redingote brune, pantalon bleu, gilet noir, les cheveux courts, un faux air de Napoléon en bourgeois. Il entre, éteint brusquement la chandelle et tire sa lanterne sourde.=

De la lumière ici! vous vous croyez donc encore dans la vie bourgeoise! Que ce niais ait oublié les premiers éléments, cela se conçoit; mais vous autres? =(A Buteux, en lui montrant Joseph.)= Mets-lui du coton dans les oreilles, allez causer là-bas. =(A Lafouraille.)= Et le petit?

LAFOURAILLE.

Gardé à vue!

VAUTRIN.

Dans quel endroit?

LAFOURAILLE.

Dans l’autre pigeonnier de la femme à Giroflée, ici près, derrière les Invalides.

VAUTRIN.

Et qu’il ne s’en échappe pas comme cette anguille de Saint-Charles, cet enragé, qui vient de démolir notre établissement..... car je... je ne fais pas de menaces...

LAFOURAILLE.

Pour le petit, je vous engage ma tête! Philosophe lui a mis des cothurnes aux mains et des manchettes aux pieds, il ne le rendra qu’à moi. Quant à l’autre, que voulez-vous? la pauvre Giroflée est bien faible contre les liqueurs fortes, et Blondet l’a deviné.

VAUTRIN.

Qu’a dit Raoul?

LAFOURAILLE.

Des horreurs! il se croit déshonoré. Heureusement, Philosophe n’adore pas les métaphores.

VAUTRIN.

Conçois-tu que cet enfant veuille se battre à mort? Un jeune homme a peur, il a le courage de ne pas le laisser voir et la sottise de se laisser tuer. J’espère qu’on l’a empêché d’écrire?

LAFOURAILLE, =à part=.

Aïe! aïe! =(Haut.)= Il ne faut rien vous cacher: avant d’être serré le prince avait envoyé la petite Nini porter une lettre à l’hôtel de Christoval.

VAUTRIN.

A Inès?

LAFOURAILLE.

A Inès.

VAUTRIN.

Ah! puff! des phrases!

LAFOURAILLE.

Ah! puff!... des bêtises!

VAUTRIN, =à Joseph=.

Eh! là-bas! l’honnête homme!

BUTEUX, =amenant Joseph à Vautrin=.

Donnez donc à monsieur des raisons, il en veut.

JOSEPH.

Il me semble que ce n’est pas trop exiger que de demander ce que je risque et ce qui me reviendra.

VAUTRIN.

Le temps est court, la parole est longue, employons l’un et dispensons-nous de l’autre. Il y a deux existences en péril, celle d’un homme qui m’intéresse et celle d’un mousquetaire que je juge inutile: nous venons le supprimer.

JOSEPH.

Comment! monsieur le marquis?—Je n’en suis plus.

LAFOURAILLE.

Ton consentement n’est pas à toi.

BUTEUX.

Nous l’avons pris. Vois-tu, mon ami, quand le vin est tiré...

JOSEPH.

S’il est mauvais, il ne faut pas le boire.

VAUTRIN.

Ah! tu refuses de trinquer avec moi? Qui réfléchit calcule, et qui calcule trahit.

JOSEPH.

Vos calculs sont à faire perdre la tête.

VAUTRIN.

Assez, tu m’ennuies! Ton maître doit se battre demain. Dans ce duel, l’un des deux adversaires doit rester sur le terrain; figure-toi que le duel a eu lieu, et que ton maître n’a pas eu de chance.

BUTEUX.

Comme c’est juste!

LAFOURAILLE.

Et profond! Monsieur remplace le Destin.

JOSEPH.

Joli état.

BUTEUX.

Et pas de patente à payer.

VAUTRIN, =à Joseph, lui désignant Lafouraille et Buteux=.

Tu vas les cacher.

JOSEPH.

Où?

VAUTRIN.

Je te dis de les cacher. Quand tout dormira dans l’hôtel, excepté nous, fais-les monter chez le mousquetaire. =(A Buteux et à Lafouraille.)= Tâchez d’y aller sans lui; vous serez deux et adroits; la fenêtre de sa chambre donne sur la cour. =(Il lui parle à l’oreille.)= Précipitez-le, comme tous les gens au désespoir. =(Il se tourne vers Joseph.)= Le suicide est une raison, personne ne sera compromis.

SCÈNE III.

VAUTRIN, =seul=.

Tout est sauvé, il n’y avait de suspect chez nous que le personnel, je le changerai. Le Blondet en est pour ses frais de trahison, et comme les mauvais comptes font les bons amis, je le signalerai au duc comme l’assassin du vicomte de Langeac. Je vais donc enfin connaître les secrets des Montsorel et la raison de la singulière conduite de la duchesse. Si ce que je vais apprendre pouvait justifier le suicide du marquis, quel coup de professeur!

SCÈNE IV.

VAUTRIN, JOSEPH.

JOSEPH.

Vos hommes sont casés dans la serre, mais vous ne comptez sans doute pas rester là?

VAUTRIN.

Non, je vais étudier dans le cabinet de M. de Montsorel.

JOSEPH.

Et s’il arrive, vous ne craignez pas...

VAUTRIN.

Si je craignais quelque chose, serais-je votre maître à tous?

JOSEPH.

Mais où irez-vous?

VAUTRIN.

Tu es bien curieux!

SCÈNE V.

JOSEPH, =seul=.

Le voilà chambré pour l’instant, ses deux hommes aussi; je les tiens, et comme je ne veux pas tremper là-dedans, je vais...

SCÈNE VI.

JOSEPH, UN VALET; =puis= SAINT-CHARLES.

LE VALET.

Monsieur Joseph, quelqu’un vous demande.

JOSEPH.

A cette heure?

SAINT-CHARLES.

C’est moi.

JOSEPH.

Laisse-nous, mon garçon.

SAINT-CHARLES.

Monsieur le duc ne peut revenir qu’après le coucher du roi. La duchesse va rentrer, je veux lui parler en secret, et je l’attends ici.

JOSEPH.

Ici?

SAINT-CHARLES.

Ici.

JOSEPH, =à part=.

O mon Dieu! et Jacques...

SAINT-CHARLES.

Si ça te dérange...

JOSEPH.

Au contraire.

SAINT-CHARLES.

Dis-le moi, tu pourrais attendre quelqu’un.

JOSEPH.

J’attends madame.

SAINT-CHARLES.

Et si c’était Jacques Collin?

JOSEPH.

Oh! ne me parlez donc pas de cet homme-là, vous me donnez le frisson.

SAINT-CHARLES.

Collin est mêlé à des affaires qui peuvent l’amener ici. Tu dois l’avoir revu? entre vous autres, ça se fait, et je le comprends. Je n’ai pas le temps de te sonder, je n’ai pas besoin de te corrompre, choisis entre nous deux, et promptement.

JOSEPH.

Que voulez-vous donc de moi?

SAINT-CHARLES.

Savoir les moindres petites choses qui se passent ici.

JOSEPH.

Eh bien! en fait de nouveauté, nous avons le duel du marquis: il se bat demain avec M. de Frescas.

SAINT-CHARLES.

Après?

JOSEPH.

Voici madame la duchesse qui rentre.

SCÈNE VII.

SAINT-CHARLES, =seul=.

Oh! le trembleur! Ce duel est un excellent prétexte pour parler à la duchesse. Le duc ne m’a pas compris, il n’a vu en moi qu’un instrument qu’on prend et qu’on laisse à volonté. M’ordonner le silence envers sa femme, n’était-ce pas m’indiquer une arme contre lui? Exploiter les fautes du prochain, voilà le patrimoine des hommes forts. J’ai déjà mangé bien des patrimoines, et j’ai toujours bon appétit.

SCÈNE VIII.

SAINT-CHARLES, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY.

=Saint-Charles s’efface pour laisser passer les deux femmes, il reste en haut de la scène pendant qu’elles la descendent.=

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous êtes bien abattue.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =se laissant aller dans un fauteuil=.

Morte! plus d’espoir! vous aviez raison.

SAINT-CHARLES, =s’avançant=.

Madame la duchesse.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Ah! j’avais oublié! Monsieur, il m’est impossible de vous accorder le moment d’audience que vous m’aviez demandé. Demain... plus tard.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, =à Saint-Charles=.

Ma nièce, Monsieur, est hors d’état de vous entendre.

SAINT-CHARLES.

Demain, Mesdames, il ne serait plus temps! la vie de votre fils, le marquis de Montsorel, qui se bat demain avec M. de Frescas, est menacée.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Mais ce duel est une horrible chose!

MADEMOISELLE DE VAUDREY, =bas à la duchesse=.

Vous oubliez déjà que Raoul vous est étranger.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Saint-Charles=.

Monsieur, mon fils saura faire son devoir.

SAINT-CHARLES.

Viendrais-je, Mesdames, vous instruire de ce qui se cache toujours à une mère, s’il ne s’agissait que d’un duel? Votre fils sera tué sans combat. Son adversaire a pour valets des spadassins, des misérables auxquels il sert d’enseigne.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Et quelle preuve en avez-vous?

SAINT-CHARLES.

Un soi-disant intendant de M. Frescas m’a offert des sommes énormes pour tremper dans la conspiration ourdie contre la famille de Christoval. Pour me tirer de ce repaire, j’ai feint d’accepter: mais au moment où j’allais prévenir l’autorité, dans la rue, deux hommes m’ont jeté par terre en courant, et si rudement que j’ai perdu connaissance; ils m’ont fait prendre à mon insu un violent narcotique, m’ont mis en voiture, et à mon réveil j’étais dans la plus mauvaise compagnie. En présence de ce nouveau péril, j’ai retrouvé mon sang-froid, je me suis tiré de ma prison, et me suis mis à la piste de ces hardis coquins.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous venez ici pour M. de Montsorel, à ce que nous a dit Joseph?

SAINT-CHARLES.

Oui, Madame.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Et qui donc êtes-vous, Monsieur?

SAINT-CHARLES.

Un homme de confiance dont monsieur le duc se défie, et je reçois des appointements pour éclaircir les choses mystérieuses.

MADEMOISELLE DE VAUDREY, =à la duchesse=.

Oh! Louise!

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =regardant fixement Saint-Charles=.

Et qui vous a donné l’audace de me parler, Monsieur?

SAINT-CHARLES.

Votre danger, Madame. On me paye pour être votre ennemi. Ayez autant de discrétion que moi, daignez me prouver que votre protection sera plus efficace que les promesses un peu creuses de monsieur le duc, et je puis vous donner la victoire. Mais le temps presse, le duc va venir, et s’il nous trouvait ensemble, le succès serait étrangement compromis.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Mademoiselle de Vaudrey=.

Ah! quelle nouvelle espérance! =(A Saint-Charles.)= Et qu’alliez-vous donc faire chez M. de Frescas?

SAINT-CHARLES.

Ce que je fais en ce moment auprès de vous, Madame.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Ainsi, vous vous taisez.

SAINT-CHARLES.

Madame la duchesse ne me répond pas: le duc a ma parole et il est tout-puissant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Et moi, Monsieur, je suis immensément riche; mais n’espérez pas m’abuser. =(Elle se lève.)= Je ne serai point la dupe de M. de Montsorel, je reconnais toute sa finesse dans cet entretien secret que vous me demandez; je vais compléter, Monsieur, vos documents. =(Avec finesse.)= M. de Frescas n’est pas un misérable, ses domestiques ne sont pas des assassins, il appartient à une famille aussi riche que noble et il épouse la princesse d’Arjos.

SAINT-CHARLES.

Oui, Madame, un envoyé du Mexique a produit des lettres de M. de Christoval, des actes extraordinairement authentiques. Vous avez mandé un secrétaire de la légation d’Espagne qui les a reconnus; les cachets, les timbres, les légalisations... ah! tout est parfait.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Oui, Monsieur, ces actes sont irrécusables.

SAINT-CHARLES.

Vous aviez donc un bien grand intérêt, Madame, à ce qu’ils fussent faux?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à mademoiselle de Vaudrey=.

Oh! jamais pareille torture n’a brisé le cœur d’aucune mère.

SAINT-CHARLES, =à part=.

De quel côté passer? à la femme ou au mari.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Monsieur, la somme que vous me demanderez est à vous si vous pouvez me prouver que M. Raoul de Frescas...

SAINT-CHARLES.

Est un misérable?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Non, mais un enfant...

SAINT-CHARLES.

Le vôtre, n’est-ce pas?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =s’oubliant=.

Eh bien, oui! Soyez mon sauveur, et je vous protégerai toujours, moi. =(A mademoiselle de Vaudrey.)= Eh! qu’ai-je donc dit? =(A Saint-Charles.)= Où est Raoul?

SAINT-CHARLES.

Disparu! Et cet intendant qui a fait faire ces actes, rue Oblin, et qui sans doute a joué le personnage de l’envoyé du Mexique, est un de nos plus rusés scélérats. =(La duchesse fait un mouvement.)= Oh! rassurez-vous, il est trop habile pour verser du sang; mais il est aussi redoutable que ceux qui le prodiguent! et cet homme est son gardien.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Ah! votre fortune contre sa vie.

SAINT-CHARLES.

Je suis à vous, Madame. =(A part.)= Je saurai tout et je pourrai choisir.

SCÈNE IX.

=LES MÊMES=, LE DUC, UN VALET.

LE DUC.

Eh bien! vous triomphez, Madame: il n’est bruit que de la fortune et du mariage de M. de Frescas; mais il a sa famille... =(Bas à madame de Montsorel et pour elle seule.)= Il a une mère. =(Il aperçoit Saint-Charles.)= Vous ici, près de madame, Monsieur le chevalier?

SAINT-CHARLES, =au duc, en le prenant à part=.

Monsieur le duc m’approuvera. =(Haut.)= Vous étiez au château, ne devais-je pas avertir madame des dangers que court votre fils unique, monsieur le marquis? il sera peut-être assassiné.

LE DUC.

Assassiné?

SAINT-CHARLES.

Mais si monsieur le duc daigne écouter mes avis...

LE DUC.

Venez dans mon cabinet, mon cher, et prenons sur-le-champ des mesures efficaces.

SAINT-CHARLES, =en faisant un signe d’intelligence à la duchesse=.

J’ai d’étranges choses à vous dire, monsieur le duc. =(A part.)= Décidément, je suis pour le duc.

SCÈNE X.

LA DUCHESSE, MADEMOISELLE DE VAUDREY, VAUTRIN.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Si Raoul est votre fils, dans quelle infâme compagnie se trouve-t-il?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Un seul ange purifierait l’enfer.

VAUTRIN =a entr’ouvert avec précaution une des portes-fenêtres du jardin=. =(A part.)=

Je sais tout. Deux frères ne peuvent se battre. Ah! voilà ma duchesse. =(Haut.)= Mesdames...

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Un homme! au secours!

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

C’est lui!

VAUTRIN, =à la duchesse=.

Silence! les femmes ne savent que crier. =(A mademoiselle de Vaudrey.)= Mademoiselle de Vaudrey, courez chez le marquis, il s’y trouve deux infâmes assassins! allez donc! empêchez qu’on ne l’égorge! Mais faites saisir les deux misérables sans esclandre. =(A la duchesse.)= Restez, Madame.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Allez, ma tante, et ne craignez rien pour moi.

VAUTRIN.

Mes drôles vont être bien surpris! Que croiront-ils? Je vais les juger.

=(On entend du bruit.)=

SCÈNE XI.

LA DUCHESSE, VAUTRIN.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Toute la maison est sur pied! Que dira-t-on en me sachant ici?

VAUTRIN.

Espérons que ce bâtard sera sauvé.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Mais on sait qui vous êtes, et M. de Montsorel est avec...

VAUTRIN.

Le chevalier de Saint-Charles. Je suis tranquille, vous me défendrez.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Moi!

VAUTRIN.

Vous. Ou vous ne reverrez jamais votre fils, Fernand de Montsorel.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Raoul est donc bien mon fils?

VAUTRIN.

Hélas! oui... Je tiens entre mes mains, Madame, les preuves complètes de votre innocence, et... votre fils.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Vous! mais alors vous ne me quitterez pas que...

SCÈNE XII.

=LES MÊMES=, MADEMOISELLE DE VAUDREY, =d’un côté=; SAINT-CHARLES, =de l’autre=; =DOMESTIQUES=.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Le voici! sauvez-la.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à mademoiselle de Vaudrey=.

Vous perdez tout.

SAINT-CHARLES, =aux gens=.

Voici leur chef et leur complice, quoi qu’il dise, emparez-vous de lui.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à tous les gens=.

Je vous ordonne de me laisser seule avec cet homme.

VAUTRIN, =à Saint-Charles=.

Eh bien! chevalier?

SAINT-CHARLES.

Je ne te comprends plus, baron.

VAUTRIN, =bas à la duchesse=.

Vous voyez dans cet homme l’assassin du vicomte que vous aimiez tant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Lui!

VAUTRIN, =à la duchesse=.

Faites-le garder bien étroitement, car il vous coule dans les mains comme de l’argent.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Joseph!

VAUTRIN, =à Joseph=.

Qu’est-il arrivé là-haut?

JOSEPH.

M. le marquis examinait ses armes; attaqué par derrière, il s’est défendu, et n’a reçu que deux blessures peu dangereuses. M. le duc est auprès de lui.

LA DUCHESSE, =à sa tante=.

Retournez auprès d’Albert, je vous en prie. =(A Joseph, lui montrant Saint-Charles.)= Vous me répondez de cet homme.

VAUTRIN, =à Joseph=.

Tu m’en réponds aussi.

SAINT-CHARLES, =à Vautrin=.

Je comprends, tu m’as prévenu.

VAUTRIN.

Sans rancune, bonhomme!

SAINT-CHARLES, =à Joseph=.

Mène-moi près du duc. =(Ils sortent.)=

SCÈNE XIII.

VAUTRIN, LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

VAUTRIN, =à part=.

Il a un père, une famille, une mère. Quel désastre! A qui puis-je maintenant m’intéresser, qui pourrais-je aimer? Douze ans de paternité, ça ne se refait pas.

LA DUCHESSE, =venant à Vautrin=.

Eh bien?

VAUTRIN.

Eh bien! non, je ne vous rendrai pas votre fils, Madame, je ne me sens pas assez fort pour survivre à sa perte ni à son dédain. Un Raoul ne se retrouve pas! je ne vis que par lui, moi!

LA DUCHESSE.

Mais peut-il vous aimer, vous, un criminel que nous pouvons livrer...

VAUTRIN.

A la justice, n’est-ce pas? Je vous croyais meilleure. Mais vous ne voyez donc pas que je vous entraîne, vous, votre fils et le duc dans un abîme, et que nous y roulerons ensemble?

LA DUCHESSE.

Oh! qu’avez-vous fait de mon pauvre enfant?

VAUTRIN.

Un homme d’honneur.

LA DUCHESSE.

Et il vous aime?

VAUTRIN.

Encore.

LA DUCHESSE.

Mais a-t-il dit vrai, ce misérable, en découvrant qui vous êtes et d’où vous sortez?

VAUTRIN.

Oui, Madame.

LA DUCHESSE.

Et vous avez eu soin de mon fils?

VAUTRIN.

Votre fils? notre fils. Ne l’avez-vous pas vu, il est pur comme un ange.

LA DUCHESSE.

Ah! quoi que tu aies fait, sois béni! que le monde te pardonne! Mon Dieu!... =(elle plie le genou sur un fauteuil)= la voix d’une mère doit aller jusqu’à vous, pardonnez! pardonnez tout à cet homme. =(Elle le regarde.)= Mes pleurs laveront ses mains! Oh! il se repentira! =(Se tournant vers Vautrin.)= Vous m’appartenez, je vous changerai! Mais les hommes se sont trompés, vous n’êtes pas criminel, et d’ailleurs toutes les mères vous absoudront!

VAUTRIN.

Allons, rendons-lui son fils.

LA DUCHESSE.

Vous aviez encore l’horrible pensée de ne pas le rendre à sa mère? Mais je l’attends depuis vingt-deux ans.

VAUTRIN.

Et moi, depuis dix ans, ne suis-je pas son père? Raoul, mais c’est mon âme! Que je souffre, que l’on me couvre de honte; s’il est heureux et glorieux, je le regarde, et ma vie est belle.

LA DUCHESSE.

Ah! je suis perdue! Il l’aime comme une mère.

VAUTRIN.

Je ne me rattachais au monde et à la vie que par ce brillant anneau, pur comme de l’or.

LA DUCHESSE.

Et... sans souillure?...

VAUTRIN.

Ah! nous nous connaissons en vertu, nous autres!... et—nous sommes difficiles. A moi l’infamie, à lui l’honneur! Et songez que je l’ai trouvé sur la grande route de Toulon à Marseille, à douze ans, sans pain, en haillons.

LA DUCHESSE.

Nu-pieds, peut-être?

VAUTRIN.

Oui. Mais joli! les cheveux bouclés...

LA DUCHESSE.

Vous l’avez vu ainsi?

VAUTRIN.

Pauvre ange! il pleurait. Je l’ai pris avec moi.

LA DUCHESSE.

Et vous l’avez nourri?

VAUTRIN.

Moi! j’ai volé pour le nourrir!

LA DUCHESSE.

Oh! je l’aurais fait peut-être aussi, moi!

VAUTRIN.

J’ai fait mieux!

LA DUCHESSE.

Oh! il a donc bien souffert?

VAUTRIN.

Jamais! Je lui ai caché les moyens par lesquels je lui rendais la vie heureuse et facile. Ah! je ne lui voulais pas un soupçon... ça l’aurait flétri. Vous le rendez noble avec des parchemins, moi je l’ai fait noble de cœur.

LA DUCHESSE.

Mais c’était mon fils!...

VAUTRIN.

Oui, plein de grandeur, de charmes, de beaux instincts: il n’y avait qu’à lui montrer le chemin.

LA DUCHESSE, =serrant la main de Vautrin=.

Oh! que vous devez être grand pour avoir accompli la tâche d’une mère!

VAUTRIN.

Et mieux que vous autres! Vous aimez quelquefois bien mal vos enfants.—Vous me le gâterez!—Il était d’un courage imprudent, il voulait se faire soldat, et l’empereur l’aurait accepté. Je lui ai montré le monde et les hommes sous leur vrai jour. Aussi va-t-il me renier.

LA DUCHESSE.

Mon fils ingrat?

VAUTRIN.

Non, le mien.

LA DUCHESSE.

Mais rendez-le-moi donc sur-le-champ!

VAUTRIN.

Et ces deux hommes là-haut, et moi, ne sommes-nous pas compromis? M. le duc ne doit-il pas nous assurer le secret et la liberté?

LA DUCHESSE.

Ces deux hommes sont à vous, vous veniez donc...

VAUTRIN.

Dans quelques heures, du bâtard et du fils légitime, il ne devait vous rester qu’un enfant. Et ils pouvaient se tuer tous les deux.

LA DUCHESSE.

Ah! vous êtes une horrible providence.

VAUTRIN.

Et qu’auriez-vous donc fait?

SCÈNE XIV.

=LES MÊMES=, LE DUC, LAFOURAILLE, BUTEUX, SAINT-CHARLES, =TOUS LES DOMESTIQUES=.

LE DUC, =désignant Vautrin=.

Emparez-vous de lui! =(il montre Saint-Charles)= et n’obéissez qu’à Monsieur!

LA DUCHESSE.

Mais vous lui devez la vie de votre Albert! Il a donné l’alarme.

LE DUC.

Lui!

BUTEUX, =à Vautrin=.

Ah! tu nous as trahis! pourquoi donc nous amenais-tu?

SAINT-CHARLES, =au duc=.

Vous les entendez, monsieur le duc?

LAFOURAILLE, =à Buteux=.

Tais-toi donc. Devons-nous le juger?

BUTEUX.

Quand il nous condamne.

VAUTRIN, =au duc=.

Monsieur le duc, ces deux hommes sont à moi, je les réclame.

SAINT-CHARLES.

Voilà les gens de M. Frescas.

VAUTRIN, =à Saint-Charles=.

Intendant de la maison de Langeac, tais-toi, tais-toi! =(Il montre Lafouraille.)= Voici Philippe Boulard. =(Lafouraille salue.)= Monsieur le duc, faites éloigner tout le monde.

LE DUC.

Quoi! chez moi, vous osez commander?

LA DUCHESSE.

Ah! Monsieur, il est maître ici.

LE DUC.

Comment? ce misérable!

VAUTRIN.

Monsieur le duc veut de la compagnie, parlons donc du fils de doña Mendès...

LE DUC.

Silence!

VAUTRIN.

Que vous faites passer pour celui de...

LE DUC.

Encore une fois, silence!

VAUTRIN.

Vous voyez bien, monsieur le duc, qu’il y avait trop de monde.

LE DUC.

Sortez tous!

VAUTRIN, =au duc=.

Faites garder toutes les issues de votre hôtel, et que personne n’en sorte, excepté ces deux hommes. =(A Saint-Charles.)= Restez là. =(Il tire un poignard, et va couper les liens de Lafouraille et de Buteux.)= Sauvez-vous par la petite porte dont voici la clef, et allez chez la mère Giroflée. =(A Lafouraille.)= Tu m’enverras Raoul.

LAFOURAILLE, =sortant=.

Oh! notre véritable empereur.

VAUTRIN.

Vous recevrez de l’argent et des passe-ports.

BUTEUX, =sortant=.

J’aurai donc de quoi pour Adèle!

LE DUC.

Maintenant, comment savez-vous ces choses?

VAUTRIN, =rendant des papiers au duc=.

Voici ce que j’ai pris dans votre cabinet.

LE DUC.

Ma correspondance et les lettres de madame au vicomte de Langeac!

VAUTRIN.

Fusillé par les soins de Charles Blondet, à Mortagne, en octobre 1792.

SAINT-CHARLES.

Mais vous savez bien, monsieur le duc.

VAUTRIN.

Lui-même m’a donné les papiers que voici, parmi lesquels vous remarquerez l’acte mortuaire du vicomte, qui prouve que madame et lui ne se sont pas vus depuis la veille du 10 août, car il a passé de l’Abbaye en Vendée accompagné de Boulard.

LE DUC.

Ainsi Fernand?

VAUTRIN.

L’enfant déporté en Sardaigne est bien votre fils.

LE DUC.

Et madame?...

VAUTRIN.

Innocente.

LE DUC.

Ah! =(Tombant dans un fauteuil.)= Qu’ai-je fait?

LA DUCHESSE.

Quelle horrible preuve!... mort. Et l’assassin est là.

VAUTRIN.

Monsieur le duc, j’ai été le père de Fernand, et je viens de sauver vos deux fils l’un de l’autre, vous seul êtes l’auteur de tout, ici.

LA DUCHESSE.

Arrêtez! je le connais, il souffre en cet instant tout ce que j’ai souffert en vingt ans. De grâce, mon fils?

LE DUC.

Comment, Raoul de Frescas?...

VAUTRIN.

Fernand de Montsorel va venir. =(A Saint-Charles.)= Qu’en dis-tu?

SAINT-CHARLES.

Tu es un héros, laisse-moi être ton valet de chambre.

VAUTRIN.

Tu as de l’ambition. Et tu me suivras?

SAINT-CHARLES.

Partout.

VAUTRIN.

Je le verrai bien.

SAINT-CHARLES.

Ah! quel artiste tu trouves et quelle perte le gouvernement va faire.

VAUTRIN.

Allons, va m’attendre au bureau des passe-ports.

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS, MADEMOISELLE DE VAUDREY.

MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Les voici!

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Ma fille a reçu, Madame, une lettre de M. Raoul, où ce noble jeune homme aime mieux renoncer à Inès que de nous tromper: il nous a dit toute sa vie. Il doit se battre demain avec votre fils, et comme Inès est la cause involontaire de ce duel, nous venons l’empêcher; car il est maintenant sans motif.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Ce duel est fini, Madame.

INÈS.

Il vivra donc!

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Et vous épouserez le marquis de Montsorel, mon enfant.

SCÈNE XVI.

=LES MÊMES=, RAOUL =et= LAFOURAILLE, =qui sort aussitôt=.

RAOUL, =à Vautrin=.

M’enfermer pour m’empêcher de me battre!

LE DUC.

Avec ton frère?

RAOUL.

Mon frère?

LE DUC.

Oui.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Tu étais donc bien mon enfant! Mesdames, =(elle saisit Raoul)= voici Fernand de Montsorel, mon fils, le...

LE DUC, =prenant Raoul par la main et interrompant sa femme=.

L’aîné, l’enfant qui nous avait été enlevé, Albert n’est plus que le comte de Montsorel.

RAOUL.

Depuis trois jours je crois rêver! vous, ma mère! vous, Monsieur...

LE DUC.

Eh bien! oui.

RAOUL.

Oh! là, où on me demandait une famille...

VAUTRIN.

Elle s’y trouve.

RAOUL.

Et... y êtes-vous encore pour quelque chose?

VAUTRIN, =à la duchesse de Montsorel=.

Que vous disais-je? =(A Raoul.)= Souvenez-vous, monsieur le marquis, que je vous ai d’avance absous de toute ingratitude. =(A la duchesse.)= L’enfant m’oubliera, et la mère?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Jamais.

LE DUC.

Mais quels sont donc les malheurs qui vous ont plongé dans l’abîme?

VAUTRIN.

Est-ce qu’on explique le malheur?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Mon ami, n’est-il pas en votre pouvoir d’obtenir sa grâce?

LE DUC.

Des arrêts comme ceux qui l’ont frappé sont irrévocables.

VAUTRIN.

Ce mot me raccommode avec vous, il est d’un homme d’État. Eh! monsieur le duc, tâchez donc de faire comprendre que la déportation est votre dernière ressource contre nous.

RAOUL.

Monsieur...

VAUTRIN.

Vous vous trompez, je ne suis pas même monsieur.

INÈS.

Je crois comprendre que vous êtes un banni, que mon ami vous doit beaucoup et ne peut s’acquitter. Au delà des mers, j’ai de grands biens, qui, pour être régis, veulent un homme plein d’énergie: allez-y exercer vos talents, et devenez...

VAUTRIN.

Riche, sous un nom nouveau? Enfant, ne venez-vous donc pas d’apprendre qu’il est en ce monde des choses impitoyables. Oui, je puis acquérir une fortune, mais qui me donnera le pouvoir?... =(Au duc de Montsorel.)= Le roi, monsieur le duc, peut me faire grâce; mais qui me serrera la main?

RAOUL.

Moi!

VAUTRIN.

Ah! voilà ce que j’attendais pour partir. Vous avez une mère, adieu!

SCÈNE XVII.

=LES MÊMES=, UN COMMISSAIRE.

=Les portes-fenêtres s’ouvrent: on voit un commissaire, un officier; dans le fond, des gendarmes.=

UN COMMISSAIRE, =au duc=.

Au nom du roi, de la loi, j’arrête Jacques Collin, convaincu d’avoir rompu...

=Tous les personnages se jettent entre la force armée et Jacques, pour le faire sauver.=

LE DUC.

Messieurs, je prends sur moi de...

VAUTRIN.

Chez vous, monsieur le duc, laissez passer la justice du roi. C’est une affaire entre ces messieurs et moi. =(Au commissaire.)= Je vous suis. =(A la duchesse.)= C’est Joseph qui les amène, il est des nôtres, renvoyez-le.

RAOUL.

Sommes-nous séparés à jamais?

VAUTRIN.

Tu te maries bientôt. Dans dix mois, le jour du baptême, à la porte de l’église, regarde bien parmi les pauvres, il y aura quelqu’un qui veut être certain de ton bonheur. Adieu. =(Aux agents.)= Marchons!

LES RESSOURCES DE QUINOLA

COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN PROSE, ET PRÉCÉDÉE D’UN PROLOGUE.

Représentée sur le second Théâtre-Français (ODÉON), le samedi 10 mars 1842.

PRÉFACE

Quand l’auteur de cette pièce ne l’aurait faite que pour obtenir les éloges universels accordés par les journaux à ses livres, et qui peut-être ont dépassé ce qui lui était dû, les Ressources de Quinola seraient une excellente spéculation littéraire; mais, en se voyant l’objet de tant de louanges et de tant d’injures, il a compris que ses débuts au théâtre seraient encore plus difficiles que ne l’ont été ses débuts en littérature, et il s’est armé de courage pour le présent comme pour l’avenir.

Un jour viendra que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche une pièce nouvelle, comme on a pris tous ses livres, et même sa pièce intitulée Vautrin, pour en accabler les Ressources de Quinola.

Quelque calme que doive être sa résignation, l’auteur ne peut s’empêcher de faire ici deux remarques.

Parmi cinquante faiseurs de feuilletons, il n’en est pas un seul qui n’ait traité comme une fable, inventée par l’auteur, le fait historique sur lequel repose cette pièce des Ressources de Quinola.

Longtemps avant que M. Arago ne mentionnât ce fait dans son histoire de la vapeur, publiée dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, l’auteur, à qui le fait était connu, avait pressenti la grande comédie qui devait avoir précédé l’acte de désespoir auquel fut poussé l’inventeur inconnu qui, en plein seizième siècle, fit marcher par la vapeur un navire dans le port de Barcelone, et le coula lui-même en présence de deux cent mille spectateurs.

Cette observation répond aux dérisions qu’a soulevées la prétendue supposition de l’invention de la vapeur avant le marquis de Worcester, Salomon de Caus et Papin.

La deuxième observation porte sur l’étrange calomnie sous laquelle presque tous les faiseurs de feuilletons ont accablé Lavradi, l’un des personnages de cette comédie, et dont ils ont voulu faire une création hideuse. En lisant la pièce, dont l’analyse n’a été faite exactement par aucun critique, on verra que Lavradi, condamné pour dix ans aux présides, vient demander sa grâce au roi. Tout le monde sait combien les peines les plus sévères étaient prodiguées dans le seizième siècle pour les moindres délits, et avec quelle indulgence sont accueillis dans le vieux théâtre les valets dans la position où se trouve Quinola.

On ferait plusieurs volumes avec les lamentations des critiques qui, depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme italienne, espagnole ou anglaise: on en essaye une; et tous aiment mieux oublier ce qu’ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s’aventurer dans une voie si féconde, et que son ancienneté rend aujourd’hui presque nouvelle.

N’oublions pas de rappeler, à la honte de notre époque, le hourra d’improbations par lequel fut accueilli le titre de duc de Neptunado, cherché par Philippe II pour l’inventeur, hourra auquel les lecteurs instruits refuseront de croire, mais qui fut tel, que les acteurs, en gens intelligents, retranchèrent ce titre dans le reste de la pièce. Ce hourra fut poussé par des spectateurs qui, tous les matins, lisent dans les journaux le titre de duc de la Victoire, donné à Espartero, et qui ne pouvaient pas ignorer le titre de prince de la Paix, donné au dernier favori de l’avant-dernier roi d’Espagne. Comment prévoir une pareille ignorance? Qui ne sait que la plupart des titres espagnols, surtout au temps de Charles-Quint et de Philippe II, rappellent la circonstance à laquelle ils furent dus.

Orendayes prit le titre de la Paz, pour avoir signé le traité de 1725.

Un amiral prit celui de Transport-Real, pour avoir conduit l’Infant en Italie.

Navarro prit celui de la Vittoria après le combat naval de Toulon, quoique la victoire eût été indécise.

Ces exemples, et tant d’autres, sont surpassés par le fameux ministre des finances, négociant parvenu, qui prit le titre de marquis de Rien-en-Soi (l’Ensenada).

En produisant une œuvre faite avec toutes les libertés des vieux théâtres français et espagnol, l’auteur s’est permis une tentative appelée par les vœux de plus d’un organe de l’opinion publique et de tous ceux qui assistent aux premières représentations: il a voulu convoquer un vrai public, et faire représenter la pièce devant une salle pleine de spectateurs payants. L’insuccès de cette épreuve a été si bien constaté par tous les journaux, que la nécessité des claqueurs en reste à jamais démontrée.

L’auteur était entre ce dilemme, que lui posaient les personnes expertes en cette matière: introduire douze cents spectateurs non payants, le succès ainsi obtenu sera nié; faire payer leur place à douze cents spectateurs, c’est rendre le succès presque impossible. L’auteur a préféré le péril. Telle est la raison de cette première représentation, où tant de personnes ont été mécontentes d’avoir été élevées à la dignité de juges indépendants.

L’auteur rentrera donc dans l’ornière honteuse et ignoble que tant d’abus ont creusée aux succès dramatiques; mais il n’est pas inutile de dire ici que la première représentation des Ressources de Quinola fut ainsi donnée au bénéfice des claqueurs, qui sont les seuls triomphateurs de cette soirée, d’où ils avaient été bannis.

Pour caractériser les critiques faites sur cette comédie, il suffira de dire que sur cinquante journaux qui tous, depuis vingt ans, prodiguent au dernier vaudevilliste tombé cette phrase banale: La pièce est d’un homme d’esprit qui saura prendre sa revanche, aucun ne s’en est servi pour les Ressources de Quinola, que tous tenaient à enterrer. Cette remarque suffit à l’ambition de l’auteur.

Sans que l’auteur eût rien fait pour obtenir de telles promesses, quelques personnes avaient d’avance accordé leurs encouragements à sa tentative, et celles-là se sont montrées plus injurieuses que critiques; mais l’auteur regarde de tels mécomptes comme les plus grands bonheurs qui puissent lui arriver, car on gagne de l’expérience en perdant de faux amis. Aussi, est-ce autant un plaisir qu’un devoir pour lui que de remercier publiquement les personnes qui lui sont restées fidèles comme monsieur Léon Gozlan, envers lequel il a contracté une dette de reconnaissance; comme monsieur Victor Hugo, qui a, pour ainsi dire, protesté contre le public de la première représentation, en revenant voir la pièce à la seconde; comme monsieur de Lamartine et madame de Girardin, qui ont maintenu leur premier jugement malgré l’irritation générale. De telles approbations consoleraient d’une chute.

Lagny, 2 avril 1842.

PERSONNAGES DU PROLOGUE.

PHILIPPE II. LE CARDINAL CIENFUEGOS, =grand inquisiteur=. LE CAPITAINE DES GARDES. LE DUC D’OLMÉDO. LE DUC DE LERME. ALFONSO FONTANARÈS. QUINOLA. UN HALLEBARDIER. UN ALCADE DU PALAIS. UN FAMILIER DE L’INQUISITION =(personnage muet=.) LA REINE D’ESPAGNE. LA MARQUISE DE MONDÉJAR>.

PERSONNAGES DE LA PIÈCE.

DON FRÉGOSE, =vice-roi de Catalogne=. LE GRAND INQUISITEUR. LE COMTE SARPI, =secrétaire de la vice-royauté=. DON RAMON, =savant=. AVALOROS, =banquier=. MATHIEU MAGIS, =Lombard=. LOTHUNDIAZ, =bourgeois=. ALFONSO FONTANARÈS. LAVRADI, QUINOLA, =ou valet=. MONIPODIO, =ancien miquelet=. COPPOLUS, =marchand de métaux=. CARPANO, =serrurier (personnage muet.)= ESTEBAN, =ouvrier=. GIRONE, =autre ouvrier=. L’HOTE =du Soleil d’or=. UN HUISSIER. UN ALCADE. MADAME FAUSTINA BRANCADORI. MARIE LOTHUNDIAZ. PAQUITA, =camériste de madame Faustina=.

=L’action se passe en 1588.=

LES RESSOURCES DE QUINOLA

PROLOGUE

=La scène est à Valladolid, dans le palais du roi d’Espagne. Le théâtre représente la galerie qui conduit à la chapelle. L’entrée de la chapelle est à gauche du spectateur, celle des appartements royaux est à droite. L’entrée principale est au fond. De chaque côté de la principale porte, il y a deux hallebardiers.=

=Au lever du rideau, le capitaine des gardes et trois seigneurs sont en scène. Un alcade du palais est debout au fond de la galerie. Quelques courtisans se promènent dans le salon qui précède la galerie.=

SCÈNE PREMIÈRE.

LE CAPITAINE DES GARDES, QUINOLA, =enveloppé dans son manteau=, UN HALLEBARDIER.

LE HALLEBARDIER. =Il barre la porte à Quinola.=

On n’andre bointe sans en affoir le troide. Ki ê dû?

QUINOLA, =levant la hallebarde=.

Ambassadeur. =(On le regarde.)=

LE HALLEBARDIER.

T’où?

QUINOLA. =Il passe.=

D’où! Du pays de misère.

LE CAPITAINE DES GARDES.

Allez chercher le majordome du palais pour rendre à cet ambassadeur-là les honneurs qui lui sont dus. =(Au hallebardier.)= Trois jours de prison.

QUINOLA, =au capitaine=.

Voilà donc comment vous respectez le droit des gens! Écoutez, Monseigneur, vous êtes bien haut, je suis bien bas, avec deux mots, nous allons nous trouver de plain-pied.

LE CAPITAINE.

Tu es un drôle très-drôle.

QUINOLA =le prend à part=.

N’êtes-vous pas le cousin de la marquise de Mondéjar?

LE CAPITAINE.

Après?

QUINOLA.

Quoiqu’en très-grande faveur, elle est sur le point de rouler dans un abîme... sans sa tête.

LE CAPITAINE.

Tous ces gens-là font des romans!... Écoute; tu es le vingt-deuxième, et nous sommes au dix du mois, qui tente de s’introduire ainsi près de la favorite, pour lui soutirer quelques pistoles. Détale... ou sinon...

QUINOLA.

Monseigneur, il vaut mieux parler à tort vingt-deux fois à vingt-deux pauvres diables, que de manquer à entendre celui qui vous est envoyé par votre bon ange; et vous voyez, qu’à peu de chose près =(il ouvre son manteau)=, j’en ai le costume.

LE CAPITAINE.

Finissons, quelle preuve donnes-tu de ta mission?

QUINOLA =lui tend une lettre=.

Ce petit mot, remettez-le vous-même pour que ce secret demeure entre nous, et faites-moi pendre si vous ne voyez la marquise tomber en pâmoison à cette lecture. Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols, une aversion radicale pour... la potence.

LE CAPITAINE.

Et si quelque femme ambitieuse t’avait payé ta vie pour avoir celle d’une autre?

QUINOLA.

Serais-je en guenilles? Ma vie vaut celle de César. Tenez, Monseigneur =(il décachète la lettre, la sent, la replie, et la lui rend)=, êtes-vous content?

LE CAPITAINE, =à part=.

J’ai le temps encore. =(A Quinola.)= Reste là, j’y vais.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

QUINOLA. LE CAPITAINE.

Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols, une aversion radicale pour ... la potence.]

SCÈNE II.

QUINOLA, =seul, sur le devant de la scène, en regardant le capitaine=.

Marche donc! O mon cher maître, si la torture ne t’a pas brisé les os, tu vas donc sortir des cachots de la s... la très-sainte inquisition, délivré par votre pauvre caniche de Quinola! Pauvre!... qui est-ce qui a parlé de pauvre? Une fois mon maître libre, nous finirons bien par monnoyer nos espérances. Quand on a su vivre à Valladolid, depuis six mois sans argent, et sans être pincé par les alguazils, on a de petits talents qui, s’ils s’appliquaient à... autre chose, mèneraient un homme où... ?... ailleurs enfin! Si nous savions où nous allons, personne n’oserait marcher... Je vais donc parler au roi, moi, Quinola. Dieu des gueux! donne-moi l’éloquence... de... d’une jolie femme, de la marquise de Mondéjar...

SCÈNE III.

QUINOLA, LE CAPITAINE.

LE CAPITAINE, =à Quinola=.

Voici cinquante doublons que t’envoie la marquise pour te mettre en état de paraître ici convenablement.

QUINOLA. =Il verse l’or d’une main dans l’autre.=

Ah! ce rayon de soleil s’est bien fait attendre! Je reviens, Monseigneur, pimpant comme le valet de cœur, dont j’ai pris le nom; Quinola pour vous servir, Quinola, bientôt seigneur d’immenses domaines où je rendrai la justice, dès que... =(à part)= je ne la craindrai plus pour moi.

SCÈNE IV.

LES COURTISANS, LE CAPITAINE.

LE CAPITAINE, =seul sur le devant de la scène=.

Quel secret ce misérable a-t-il donc surpris? ma cousine a failli perdre connaissance. Il s’agit de tous ses amis, a-t-elle dit. Le roi doit être pour quelque chose dans tout ceci. =(A un seigneur.)= Duc de Lerme, y a-t-il quelque chose de nouveau dans Valladolid?

LE DUC DE LERME, =bas=.

Le duc d’Olmédo aurait été, dit-on, assassiné ce matin, à trois heures, au petit jour, à quelques pas du jardin de l’hôtel Mondéjar.

LE CAPITAINE.

Il est bien capable de s’être fait un peu assassiner pour perdre ainsi ma cousine dans l’esprit du roi, qui, semblable aux grands politiques, tient pour vrai tout ce qui est probable.

LE DUC DE LERME.

On dit que l’inimitié du duc et de la marquise n’est qu’une feinte, et que l’assassin ne peut pas être poursuivi.

LE CAPITAINE.

Duc, ceci ne doit pas se répéter sans une certitude, et ne s’écrirait alors qu’avec une épée teinte de mon sang.

LE DUC DE LERME.

Vous m’avez demandé des nouvelles... =(Le duc se retire.)=

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, LA MARQUISE DE MONDÉJAR.

LE CAPITAINE.

Ah! mais voici ma cousine! =(A la marquise.)= Chère marquise, vous êtes encore bien agitée. Au nom de notre salut, contenez-vous, on va vous observer.

LA MARQUISE.

Cet homme est-il revenu?

LE CAPITAINE.

Mais comment un homme placé si bas peut-il vous causer de telles alarmes?

LA MARQUISE.

Il tient ma vie dans ses mains; plus que ma vie, car il tient aussi celle d’un autre qui, malgré les plus habiles précautions, excite la jalousie...

LE CAPITAINE.

Du roi... Aurait-il donc fait assassiner le duc d’Olmédo, comme on le dit.

LA MARQUISE.

Hélas... je ne sais plus qu’en penser... Me voilà seule, sans secours... et peut-être bientôt abandonnée.

LE CAPITAINE.

Comptez sur moi... Je vais être au milieu de tous nos ennemis, comme le chasseur à l’affût.

SCÈNE VI.

=LES PRÉCÉDENTS=, QUINOLA.

QUINOLA.

Je n’ai plus que trente doublons, mais je fais de l’effet pour soixante... Hein! quel parfum? La marquise pourra me parler sans crainte...

LA MARQUISE, =montrant Quinola=.

Est-ce là notre homme?

LE CAPITAINE.

Oui.

LA MARQUISE.

Mon cousin, veillez à ce que je puisse causer sans être écoutée... =(A Quinola.)= Qui êtes-vous, mon ami?

QUINOLA, =à part=.

Son ami! Tant qu’on a le secret d’une femme, on est toujours son ami. =(Haut.)= Madame, je suis un homme au-dessus de toutes les considérations et de toutes les circonstances.

LA MARQUISE.

On va bien haut ainsi!

QUINOLA.

Est-ce une menace ou un avis?

LA MARQUISE.

Mon cher, vous êtes un impertinent!

QUINOLA.

Ne prenez pas la perspicacité pour de l’impertinence. Vous voulez m’étudier avant d’en venir au fait, je vais vous dire mon caractère: mon vrai nom est Lavradi. En ce moment, Lavradi devrait être en Afrique pour dix ans, aux présides, une erreur des alcades de Barcelone, Quinola est la conscience, blanche comme vos belles mains, de Lavradi. Quinola ne connaît pas Lavradi. L’âme connaît-elle le corps? Vous pourriez faire rejoindre l’âme—Quinola, au corps—Lavradi, d’autant plus facilement que ce matin, Quinola se trouvait à la petite porte de votre jardin, avec les amis de l’aurore qui ont arrêté le duc d’Olmédo...

LA MARQUISE.

Que lui est-il arrivé?

QUINOLA.

Lavradi profiterait de ce moment plein d’ingénuité, pour demander sa grâce; mais Quinola est gentilhomme.

LA MARQUISE.

Vous vous occupez beaucoup trop de vous...

QUINOLA.

Et pas assez de lui... c’est juste. Le duc nous a pris pour de vils assassins, nous lui demandions seulement, d’un peu trop bonne heure, un emprunt hypothéqué sur nos rapières. Le fameux Majoral qui nous commandait, vivement pressé par le duc, a été forcé de le mettre hors de combat par une petite botte dont il a le secret.

LA MARQUISE.

Ah! mon Dieu!...

QUINOLA.

Le bonheur vaut bien cela, Madame.

LA MARQUISE, =à part=.

Du calme, cet homme a mon secret.

QUINOLA.

Quand nous avons vu que le duc n’avait pas un maravédis,—quelle imprudence!—on l’a laissé là. Comme j’étais de tous ces braves gens le moins compromis, on m’a chargé de le reconduire; en remettant ses poches à l’endroit, j’ai trouvé le billet que vous lui avez écrit; et, en m’informant de votre position à la cour, j’ai compris...

LA MARQUISE.

Que ta fortune était faite?

QUINOLA.

Du tout... que ma vie était en danger.

LA MARQUISE.

Eh bien?

QUINOLA.

Vous ne devinez pas? Votre billet est entre les mains d’un homme sûr, qui, s’il m’arrivait le moindre mal, le remettrait au roi. Est-ce clair et net?

LA MARQUISE.

Que veux-tu?

QUINOLA.

A qui parlez-vous? à Quinola ou à Lavradi?

LA MARQUISE.

Lavradi aura sa grâce. Que veut Quinola? entrer à mon service?

QUINOLA.

Les enfants trouvés sont gentilshommes: Quinola vous rendra votre billet sans vous demander un maravédis, sans vous obliger à rien d’indigne de vous, et il compte que vous vous dispenserez d’en vouloir à la tête d’un pauvre diable qui porte sous sa besace le cœur du Cid.

LA MARQUISE.

Comme tu vas me coûter cher, drôle?

QUINOLA.

Vous me disiez tout à l’heure: mon ami.

LA MARQUISE.

N’étais-tu pas mon ennemi?

QUINOLA.

Sur cette parole, je me fie à vous, Madame, et vais vous dire tout... Mais là... ne riez pas... vous le promettez... Je veux...

LA MARQUISE.

Tu veux?

QUINOLA.

Je veux... parler au roi... là, quand il passera pour aller à la chapelle; rendez-le favorable à ma requête.

LA MARQUISE.

Mais que lui demanderas-tu?

QUINOLA.

La chose la plus simple du monde, une audience pour mon maître.

LA MARQUISE.

Explique-toi, le temps presse.

QUINOLA.

Madame, je suis le valet d’un savant; et, si la marque du génie est la pauvreté, nous avons beaucoup trop de génie, Madame.

LA MARQUISE.

Au fait.

QUINOLA.

Le seigneur Alfonso Fontanarès est venu de Catalogne ici pour offrir au roi notre maître le sceptre de la mer. A Barcelone, on l’a pris pour un fou, ici pour un sorcier. Quand on a su ce qu’il promet, on l’a berné dans les antichambres. Celui-ci voulait le protéger pour le perdre, celui-là mettait en doute notre secret pour le lui arracher: c’était un savant; d’autres lui proposaient d’en faire une affaire: des capitalistes qui voulaient l’entortiller. De la façon dont allaient les choses, nous ne savions que devenir. Personne assurément ne peut nier la puissance de la mécanique et de la géométrie, mais les plus beaux théorèmes sont peu nourrissants, et le plus petit civet est meilleur pour l’estomac: vraiment, c’est un défaut de la science. Cet hiver, mon maître et moi, nous nous chauffions de nos projets et nous remâchions nos illusions... Eh bien! Madame, il est en prison, car on l’accuse d’être au mieux avec le diable; et malheureusement, cette fois, le saint-office a raison, nous l’avons vu constamment au fond de notre bourse. Eh bien! Madame, je vous en supplie, inspirez au roi la curiosité de voir un homme qui lui apporte une domination aussi étendue que celle que Colomb a donnée à l’Espagne.

LA MARQUISE.

Mais depuis que Colomb a donné le nouveau monde à l’Espagne, on nous en offre un tous les quinze jours!

QUINOLA.

Ah! Madame, chaque homme de génie a le sien. Sangodémi, il est si rare de faire honnêtement sa fortune et celle de l’État, sans rien prendre aux particuliers, que le phénomène mérite d’être favorisé.

LA MARQUISE.

Enfin, de quoi s’agit-il?

QUINOLA.

Encore une fois! ne riez pas, Madame! Il s’agit de faire aller les vaisseaux sans voiles, ni rames, malgré le vent, au moyen d’une marmite pleine d’eau qui bout.

LA MARQUISE.

Ah! çà, d’où viens-tu? Que dis-tu? Rêves-tu?

QUINOLA.

Et voilà ce qu’ils nous chantent tous! Ah! vulgaire, tu es ainsi fait que l’homme de génie qui a raison dix ans avant tout le monde, passe pour un fou pendant vingt-cinq ans. Il n’y a que moi qui croie en cet homme, et c’est à cause de cela que je l’aime: comprendre, c’est égaler.

LA MARQUISE.

Que, moi, je dise de telles sornettes au roi?

QUINOLA.

Madame, il n’y a que vous dans toute l’Espagne à qui le roi ne dira pas: taisez-vous!

LA MARQUISE.

Tu ne connais pas le roi, et je le connais, moi! =(A part.)= Il faut ravoir ma lettre. =(Haut.)= Il se présente une circonstance heureuse pour ton maître: on apprend en ce moment au roi la perte de l’Armada: tiens-toi sur son passage et tu lui parleras.

SCÈNE VII.

LE CAPITAINE DES GARDES, LES COURTISANS, QUINOLA.

QUINOLA, =sur le devant=.

Il ne suffit donc pas d’avoir du génie et d’en user, car il y en a qui le dissimulent avec bien du bonheur, il faut encore des circonstances: une lettre trouvée qui mette une favorite en péril, pour obtenir une langue qui parle, et la perte de la plus grande des flottes, pour ouvrir les oreilles à un prince. Le hasard est un fameux misérable! Allons! dans le duel de Fontanarès avec son siècle, voici pour son pauvre second le moment de se montrer!... =(On entend les cloches, on porte les armes.)= Est-ce un présage du succès? =(Au capitaine des gardes.)= Comment parle-t-on au roi?

LE CAPITAINE.

Tu t’avanceras, tu plieras le genou, tu diras: Sire!... Et prie Dieu de conduire ta langue. =(Le cortége défile.)=

QUINOLA.

Je n’aurai pas la peine de me mettre à genoux, ils plient déjà, car il ne s’agit pas seulement d’un homme, mais d’un monde.

UN PAGE.

La reine!

UN PAGE.

Le roi! =(Tableau.)=

SCÈNE VIII.

=PRÉCÉDENTS=, LA REINE, LE ROI, LA MARQUISE DE MONDÉJAR, LE GRAND INQUISITEUR, TOUTE LA COUR.

PHILIPPE II.

Messieurs, nous allons prier Dieu qui vient de frapper l’Espagne. L’Angleterre nous échappe, l’Armada s’est perdue et nous ne vous en voulons point: amiral =(il se tourne vers l’amiral)=, vous n’aviez pas mission de combattre les tempêtes.

QUINOLA.

Sire! =(Il plie un genou.)=

PHILIPPE II.

Qui es-tu?

QUINOLA.

Le plus petit et le plus dévoué de vos sujets, le valet d’un homme qui gémit dans les prisons du saint-office, accusé de magie pour vouloir donner à Votre Majesté les moyens d’éviter de pareils désastres...

PHILIPPE II.

Si tu n’es qu’un valet, lève-toi. Les grands doivent seuls ici fléchir devant le roi.

QUINOLA.

Mon maître restera donc à vos genoux.

PHILIPPE II.

Explique-toi promptement: le roi n’a pas dans sa vie autant d’instants qu’il a de sujets.

QUINOLA.

Vous devez alors une heure à un empire. Mon maître, le seigneur Alfonso Fontanarès, est dans les prisons du saint-office...

PHILIPPE II, =au grand inquisiteur=.

Mon père, =(le grand inquisiteur s’approche)= que pouvez-vous nous dire d’un certain Alfonso Fontanarès?

LE GRAND INQUISITEUR.

C’est un élève de Galilée, il professe sa doctrine condamnée, et se vante de pouvoir faire des prodiges en refusant d’en dire les moyens. Il est accusé d’être plus Maure qu’Espagnol.

QUINOLA, =à part=.

Cette face blême va tout gâter... =(Au roi.)= Sire, mon maître, pour toute sorcellerie, est amoureux fou, d’abord de la gloire de Votre Majesté, puis d’une fille de Barcelone, héritière de Lothundiaz, le plus riche bourgeois de la ville. Comme il avait ramassé plus de science que de richesse en étudiant les sciences naturelles en Italie, le pauvre garçon ne pouvait réussir à épouser cette fille que couvert de gloire et d’or... Et voyez, Sire, comme on calomnie les grands hommes: il fit, dans son désespoir, un pèlerinage à Notre-Dame-del-Pilar, pour la prier de l’assister, parce que celle qu’il aime se nomme Marie. Au sortir de l’église, il s’assit fatigué, sous un arbre, s’endormit, la madone lui apparut et lui conseilla cette invention de faire marcher les vaisseaux sans voiles, sans rames, contre vent et marée. Il est venu vers vous, Sire: on s’est mis entre le soleil et lui, et après une lutte acharnée avec les nuages, il expie sa croyance en Notre-Dame-del-Pilar et en son roi. Il ne lui reste que son valet assez courageux pour venir mettre à vos pieds l’avis qu’il existe un moyen de réaliser la domination universelle.

PHILIPPE II.

Je verrai ton maître au sortir de la chapelle.

LE GRAND INQUISITEUR.

Le roi ne court-il pas des dangers?

PHILIPPE II.

Mon devoir est de l’interroger.

LE GRAND INQUISITEUR.

Le mien est de faire respecter les priviléges du saint-office.

PHILIPPE II.

Je les connais. Obéis et tais-toi. Je te dois un otage, je le sais... =(Il regarde.)= Où donc est le duc d’Olmédo?

QUINOLA, =à part=.

Aïe! aïe!

LA MARQUISE, =à part=.

Nous sommes perdus.

LE CAPITAINE DES GARDES.

Sire, le duc n’est pas encore... arrivé...

PHILIPPE II.

Qui lui a donné la hardiesse de manquer aux devoirs de sa charge? =(A part.)= Il me semble que l’on me trompe. =(Au capitaine des gardes.)= Tu lui diras, s’il arrive, que le roi l’a commis à la garde d’un prisonnier du saint-office. =(Au grand inquisiteur.)= Donnez un ordre.

LE GRAND INQUISITEUR.

Sire, j’irai moi-même.

LA REINE.

Et si le duc ne vient pas?...

PHILIPPE II.

Il serait donc mort. =(Au capitaine.)= Tu le remplaceras dans l’exécution de mes ordres. =(Il passe.)=

LA MARQUISE, =à Quinola=.

Cours chez le duc, qu’il vienne et se comporte comme s’il n’était pas mourant. La médisance doit être une calomnie...

QUINOLA.

Comptez sur moi, mais protégez-nous. =(Seul.)= Sangodémi! le roi m’a paru charmé de mon invention de Notre-Dame-del-Pilar, je lui fais vœu... de quoi?... Nous verrons après le succès.

=Le théâtre change et représente un cachot de l’inquisition.=

SCÈNE IX.

FONTANARÈS, =seul=.

Je comprends maintenant pourquoi Colomb a voulu que ses chaînes fussent mises près de lui dans son cercueil. Quelle leçon pour les inventeurs! Une grande découverte est une vérité. La vérité ruine tant d’abus et d’erreurs, que tous ceux qui en vivent se dressent et veulent tuer la vérité: ils commencent par s’attaquer à l’homme. Aux novateurs, la patience! j’en aurai. Malheureusement, ma patience me vient de mon amour. Pour avoir Marie, je rêve la gloire et je cherchais... Je vois voler au-dessus d’une chaudière un brin de paille. Tous les hommes ont vu cela depuis qu’il y a des chaudières et de la paille; moi j’y vois une force; pour l’évaluer, je couvre la chaudière, le couvercle saute et il ne me tue pas. Archimède et moi, nous ne faisons qu’un! il voulait un levier pour soulever le monde: ce levier, je le tiens, et j’ai la sottise de le dire: tous les malheurs fondent sur moi. Si je meurs, homme de génie à venir qui retrouveras ce secret, agis et tais-toi. La lumière que nous découvrons, on nous la prend pour allumer notre bûcher. Galilée, mon maître, est en prison pour avoir dit que la terre tourne, et j’y suis pour la vouloir organiser. Non! j’y suis comme rebelle à la cupidité de ceux qui veulent mon secret; si je n’aimais pas Marie, je sortirais ce soir, je leur abandonnerais le profit, la gloire me resterait... Oh! rage... La rage est bonne pour les enfants: soyons calme, je suis puissant. Si du moins j’avais des nouvelles du seul homme qui ait foi en moi? Est-il libre, lui qui mendiait pour me nourrir... La foi n’est que chez le pauvre, il en a tant besoin!

SCÈNE X.

LE GRAND INQUISITEUR, UN FAMILIER, FONTANARÈS.

LE GRAND INQUISITEUR.

Eh! bien mon fils? vous parliez de foi, peut-être avez-vous fait de sages réflexions. Allons, évitez au saint-office l’emploi de ses rigueurs.

FONTANARÈS.

Mon Père, que souhaitez-vous que je dise?

LE GRAND INQUISITEUR.

Avant de vous mettre en liberté, le saint-office doit être sûr que vos moyens sont naturels...

FONTANARÈS.

Mon père, si j’avais fait un pacte avec le mauvais esprit, me laisserait-il ici?

LE GRAND INQUISITEUR.

Vous dites une parole impie: le démon a un maître, nos auto-da-fé le prouvent.

FONTANARÈS.

Avez-vous jamais vu un vaisseau en mer! =(Le grand inquisiteur fait un signe affirmatif.)= Par quel moyen allait-il?

LE GRAND INQUISITEUR.

Le vent enflait ses voiles.

FONTANARÈS.

Est-ce le démon qui a dit ce moyen au premier navigateur?

LE GRAND INQUISITEUR.

Savez-vous ce qu’il est devenu?

FONTANARÈS.

Peut-être est-il devenu quelque puissance maritime oubliée... Enfin mon moyen est aussi naturel que le sien: j’ai vu comme lui dans la nature une force, et que l’homme peut s’approprier, car le vent est à Dieu, l’homme n’en est pas le maître, le vent emporte ses vaisseaux, et ma force à moi est dans le vaisseau.

LE GRAND INQUISITEUR, =à part=.

Cet homme sera bien dangereux. =(Haut.)= Et vous refusez de nous la dire!...

FONTANARÈS.

Je la dirai au roi, devant toute la cour; personne alors ne me ravira ma gloire ni ma fortune.

LE GRAND INQUISITEUR.

Vous vous dites inventeur, et vous ne pensez qu’à la fortune. Vous êtes plus ambitieux qu’homme de génie.

FONTANARÈS.

Mon père, je suis si profondément irrité de la jalousie du vulgaire, de l’avarice des grands, de la conduite des faux savants, que..... si je n’aimais pas Marie, je rendrais au hasard ce que le hasard m’a donné.

LE GRAND INQUISITEUR.

Le hasard!

FONTANARÈS.

J’ai tort. Je rendrais à Dieu la pensée que Dieu m’envoya.

LE GRAND INQUISITEUR.

Dieu ne vous l’a pas envoyée pour la cacher, nous avons le droit de vous faire parler... =(A son familier.)= Qu’on prépare la question.

FONTANARÈS.

Je l’attendais.

SCÈNE XI.

LE GRAND INQUISITEUR, FONTANARÈS, QUINOLA, LE DUC D’OLMÉDO.

QUINOLA.

Ça n’est pas sain, la torture.

FONTANARÈS.

Quinola! et dans quelle livrée!

QUINOLA.

Celle du succès, vous serez libre.

FONTANARÈS.

Libre? Passer de l’enfer au ciel, en un moment?

LE DUC D’OLMÉDO.

Comme les martyrs.

LE GRAND INQUISITEUR.

Monsieur, vous osez dire ces paroles ici!

LE DUC D’OLMÉDO.

Je suis chargé, par le roi, de vous retirer cet homme des mains, et je vous en réponds...

LE GRAND INQUISITEUR.

Quelle faute!

QUINOLA.

Ah! vous vouliez le faire bouillir dans vos chaudières pleines d’huile, merci! Les siennes vont nous faire faire le tour du monde... comme ça! =(Il fait tourner son chapeau.)=

FONTANARÈS.

Embrasse-moi donc, et dis-moi comment...

LE DUC D’OLMÉDO.

Pas un mot ici...

QUINOLA.

Oui, =(il montre les talons de l’inquisiteur)= car les murs ont ici beaucoup trop d’intelligence. Venez. Et vous, monsieur le duc, courage! Ah! vous êtes bien pâle, il faut vous rendre des couleurs; mais ça me regarde.

=La scène change et représente la galerie du palais.=

SCÈNE XII.

LE DUC D’OLMÉDO, LE DUC DE LERME, FONTANARÈS, QUINOLA.

LE DUC D’OLMÉDO.

Nous arrivons à temps!

LE DUC DE LERME.

Vous n’êtes donc pas blessé?

LE DUC D’OLMÉDO.

Qui a dit cela? La favorite veut-elle me perdre? Serais-je ici comme vous me voyez? =(A Quinola.)= Tiens-toi là pour me soutenir...

QUINOLA, =à Fontanarès=.

Voilà un homme digne d’être aimé...

FONTANARÈS.

Qui ne l’envierait? On n’a pas toujours l’occasion de montrer combien l’on aime.

QUINOLA.

Monsieur, gardez-vous bien de toutes ces fariboles d’amour devant le roi... car le roi, voyez-vous...

UN PAGE.

Le roi!

FONTANARÈS.

Allons, pensons à Marie!

QUINOLA, =voyant faiblir le duc d’Olmédo=.

Eh bien? =(Il lui fait respirer un flacon.)=

SCÈNE XIII.

=LES PRÉCÉDENTS=, LE ROI, LA REINE, LA MARQUISE DE MONDÉJAR, LE CAPITAINE DES GARDES, LE GRAND INQUISITEUR, LE PRÉSIDENT DU CONSEIL DE CASTILLE, TOUTE LA COUR.

PHILIPPE II, =au capitaine des gardes=.

Notre homme est-il venu?

LE CAPITAINE.

Le duc d’Olmédo, que j’ai rencontré sur les degrés du palais, s’est empressé d’obéir au roi.

LE DUC D’OLMÉDO, =un genou en terre=.

Le roi daigne-t-il pardonner un retard... impardonnable.

PHILIPPE II =le relève par le bras blessé=.

On te disait mourant... =(il regarde la marquise)= d’une blessure reçue dans une rencontre de nuit.

LE DUC D’OLMÉDO.

Vous me voyez, Sire.

LA MARQUISE, =à part=.

Il a mis du rouge!

PHILIPPE II, =au duc=.

Où est ton prisonnier?

LE DUC D’OLMÉDO, =montrant Fontanarès=.

Le voici...

FONTANARÈS, =un genou en terre=.

Prêt à réaliser, à la très-grande gloire de Dieu, des merveilles pour la splendeur du règne du roi mon maître...

PHILIPPE II.

Lève-toi, parle; quelle est cette force miraculeuse qui doit donner l’empire du monde à l’Espagne?

FONTANARÈS.

Une puissance invincible, la vapeur... Sire, étendue en vapeur, l’eau veut un espace bien plus considérable que sous sa forme naturelle, et pour le prendre elle soulèverait des montagnes. Mon invention enferme cette force: la machine est armée de roues qui fouettent la mer, qui rendent un navire rapide comme le vent, et capable de résister aux tempêtes. Les traversées deviennent sûres, d’une célérité qui n’a de bornes que dans le jeu des roues. La vie humaine s’augmente de tout le temps économisé. Sire, Christophe Colomb vous a donné un monde à trois mille lieues d’ici; je vous le mets à la porte de Cadix, et vous aurez, Dieu aidant, l’empire de la mer.

LA REINE.

Vous n’êtes pas étonné, Sire?

PHILIPPE II.

L’étonnement est une louange involontaire qui ne doit pas échapper à un roi. =(A Fontanarès.)= Que me demandes-tu?

FONTANARÈS.

Ce que demanda Colomb, un navire et mon roi pour spectateur de l’expérience.

PHILIPPE II.

Tu auras le roi, l’Espagne et le monde. On te dit amoureux d’une fille de Barcelone. Je dois aller au delà des Pyrénées, visiter mes possessions, le Roussillon, Perpignan. Tu prendras ton vaisseau à Barcelone.

FONTANARÈS.

En me donnant le vaisseau, Sire, vous m’avez fait justice; en me le donnant à Barcelone, vous me faites une grâce qui change votre sujet en esclave.

PHILIPPE II.

Perdre un vaisseau de l’État, c’est risquer ta tête. La loi le veut ainsi...

FONTANARÈS.

Je le sais, et j’accepte.

PHILIPPE II.

Eh bien! hardi jeune homme, réussis à faire aller contre le vent, sans voiles ni rames, ce vaisseau comme il irait par un bon vent. Et toi,—ton nom?

FONTANARÈS.

Alfonso Fontanarès.

PHILIPPE II.

Tu seras don Alfonso Fontanarès, duc de... Neptunado, grand d’Espagne...

LE DUC DE LERME.

Sire... les statuts de la Grandesse.....

PHILIPPE II.

Tais-toi, duc de Lerme. Le devoir d’un roi est d’élever l’homme de génie au-dessus de tous, pour honorer le rayon de lumière que Dieu met en lui.

LE GRAND INQUISITEUR.

Sire...

PHILIPPE II.

Que veux-tu?

LE GRAND INQUISITEUR.

Nous ne retenions pas cet homme parce qu’il avait un commerce avec le démon, ni parce qu’il était impie, ni parce qu’il était d’une famille soupçonnée d’hérésie; mais pour la sûreté des monarchies. En permettant aux esprits de se communiquer leurs pensées, l’imprimerie a déjà produit Luther, dont la parole a eu des ailes. Mais cet homme va faire, de tous les peuples, un seul peuple; et, devant cette masse, le saint-office a tremblé pour la royauté.

PHILIPPE II.

Tout progrès vient du ciel.

LE GRAND INQUISITEUR.

Le ciel n’ordonne pas tout ce qu’il laisse faire.

PHILIPPE II.

Notre devoir consiste à rendre bonnes les choses qui paraissent mauvaises, à faire de tout un point du cercle dont le trône est le centre. Ne vois-tu pas qu’il s’agit de réaliser la domination universelle que voulait mon glorieux père... =(A Fontanarès.)= Donc, grand d’Espagne de première classe, et je mettrai sur ta poitrine la Toison-d’Or: tu seras enfin grand-maître des constructions navales de l’Espagne et des Indes... =(A un ministre.)= Président, tu expédieras aujourd’hui même, sous peine de me déplaire, l’ordre de mettre à la disposition de cet homme, dans notre port de Barcelone, un vaisseau à son choix, et... qu’on ne fasse aucun obstacle à son entreprise.

QUINOLA.

Sire...

PHILIPPE II.

Que veux-tu?

QUINOLA.

Pendant que vous y êtes, accordez, Sire, la grâce d’un misérable nommé Lavradi, condamné par un alcade qui était sourd.

PHILIPPE II.

Est-ce une raison pour que le roi soit aveugle?

QUINOLA.

Indulgent, Sire, c’est presque la même chose.

FONTANARÈS.

Grâce pour le seul homme qui m’ait soutenu dans ma lutte.

PHILIPPE II, =au ministre=.

Cet homme m’a parlé, je lui ai tendu la main; tu expédieras des lettres de grâce entière...

LA REINE, =au roi=.

Si cet homme =(elle montre Fontanarès)= est un de ces grands inventeurs que Dieu suscite, Don Philippe, vous aurez fait une belle journée.

PHILIPPE II, =à la reine=.

Il est bien difficile de distinguer entre un homme de génie et un fou; mais si c’est un fou, mes promesses valent les siennes.

QUINOLA, =à la marquise=.

Voici votre lettre, mais, entre nous, n’écrivez plus.

LA MARQUISE.

Nous sommes sauvés.

=La cour suit le roi qui rentre.=

SCÈNE XIV.

FONTANARÈS, QUINOLA.

FONTANARÈS.

Je rêve... Duc! grand d’Espagne! la Toison-d’Or!

QUINOLA.

Et les constructions navales? Nous allons avoir des fournisseurs à protéger. La cour est un drôle de pays, j’y réussirais: que faut-il? de l’audace! j’en puis vendre; de la ruse? et le roi qui croit que c’est Notre-Dame-del-Pilar... =(il rit)= qui... Eh bien! à quoi donc pense mon maître?

FONTANARÈS.

Allons!

QUINOLA.

Où?

FONTANARÈS.

A Barcelone.

QUINOLA.

Non... au cabaret... Si l’air de la cour donne bon appétit aux courtisans, il me donne soif, à moi... Et après, mon glorieux maître, vous verrez à l’œuvre votre Quinola; car ne nous abusons pas: entre la parole du prince et le succès, nous rencontrerons autant de jaloux, de chicaniers, d’ergoteurs, de malveillants, d’animaux crochus, rapaces, voraces, écumeurs de grâces, vos charençons enfin! que nous en avons trouvés entre vous et le roi.

FONTANARÈS.

Et pour obtenir Marie, il faut réussir.

QUINOLA.

Et pour nous donc?

FIN DU PROLOGUE.

ACTE PREMIER

LA SCÈNE SE PASSE A BARCELONE.

=Le théâtre représente une place publique. A gauche du spectateur, des maisons parmi lesquelles est celle de Lothundiaz qui fait encoignure de rue. A droite, se trouve le palais où loge madame Brancadori, dont le balcon fait face au spectateur et tourne. On entre par l’angle du palais à droite et par l’angle de la maison de Lothundiaz.=

=Au lever du rideau il fait encore nuit; mais le jour va poindre.=

SCÈNE PREMIÈRE.

MONIPODIO, =enveloppé dans un manteau, assis sous le balcon du palais Brancadori=.

QUINOLA =se glisse avec des précautions de voleur, et frôle Monipodio=.

MONIPODIO.

Qui marche ainsi dans mes souliers?

QUINOLA, =déguenillé comme à son entrée au prologue=.

Un gentilhomme qui n’en a plus.

MONIPODIO.

On dirait la voix de Lavradi.

QUINOLA.

Monipodio!... je te croyais... pendu.

MONIPODIO.

Je te croyais roué de coups en Afrique.

QUINOLA.

Hélas! on en reçoit partout.

MONIPODIO.

Tu as l’audace de te promener ici?

QUINOLA.

Tu y restes bien. Moi, j’ai dans ma résille mes lettres de grâce. En attendant un marquisat et une famille, je me nomme Quinola.

MONIPODIO.

A qui donc as-tu volé ta grâce?

QUINOLA.

Au roi.

MONIPODIO.

Tu as vu le roi? =(il le flaire)= et tu sens la misère...

QUINOLA.

Comme un grenier de poëte. Et que fais-tu?

MONIPODIO.

Rien.

QUINOLA.

C’est bientôt fait; si ça te donne des rentes, je me sens du goût pour ta profession.

MONIPODIO.

J’étais bien incompris, mon ami! Traqué par nos ennemis politiques...

QUINOLA.

Les corrégidors, alcades et alguazils.

MONIPODIO.

Il a fallu prendre un parti.

QUINOLA.

Je te devine: de gibier, tu t’es fait chasseur!

MONIPODIO.

Fi donc! je suis toujours moi-même. Seulement, je m’entends avec le vice-roi. Quand un de mes hommes a comblé la mesure, je lui dis: Va-t’en! et s’il ne s’en va pas, ah! dame! la justice... Tu comprends... Ce n’est pas trahir?

QUINOLA.

C’est prévoir...

MONIPODIO.

Oh! tu reviens de la cour. Et que veux-tu prendre ici?

QUINOLA.

Écoute? =(A part.)= Voilà mon homme, un œil dans Barcelone. =(Haut.)= D’après ce que tu viens de me dire, nous sommes amis comme...

MONIPODIO.

Celui qui a mon secret doit être mon ami...

QUINOLA.

Qu’attends-tu là comme un jaloux? Viens mettre une outre à sec et notre langue au frais dans un cabaret: voici le jour...

MONIPODIO.

Ne vois-tu pas ce palais éclairé par une fête? Don Frégose, mon vice-roi, soupe et joue chez madame Faustina Brancadori.

QUINOLA.

En vénitien, Brancador. Le beau nom! Elle doit être veuve d’un patricien.

MONIPODIO.

Vingt-deux ans, fine comme le musc, gouvernant le gouverneur, et (ceci entre nous) l’ayant déjà diminué de tout ce qu’il a ramassé sous Charles-Quint dans les guerres d’Italie. Ce qui vient de la flûte...

QUINOLA.

A pris l’air. L’âge de notre vice-roi?

MONIPODIO.

Il accepte soixante ans.

QUINOLA.

Et l’on parle du premier amour! Je ne connais rien de terrible comme le dernier, il est strangulatoire. Suis-je heureux de m’être élevé jusqu’à l’indifférence? Je pourrais être un homme d’État...

MONIPODIO.

Ce vieux général est encore assez jeune pour m’employer à surveiller la Brancador; elle me paye pour être libre; et... comprends-tu comment je mène joyeuse vie en ne faisant pas de mal?

QUINOLA.

Et tu tâches de tout savoir, curieux, pour mettre le poing sous la gorge à l’occasion. =(Monipodio fait un signe affirmatif.)= Lothundiaz existe-t-il toujours?

MONIPODIO.

Voilà sa maison, et ce palais est à lui: toujours de plus en plus propriétaire.

QUINOLA.

J’espérais trouver l’héritière maîtresse d’elle-même. Mon maître est perdu!

MONIPODIO.

Tu rapportes un maître?

QUINOLA.

Qui me rapportera plusieurs mines d’or.

MONIPODIO.

Ne pourrais-je entrer à son service?

QUINOLA.

Je compte bien sur ta collaboration ici... Écoute, Monipodio? nous revenons changer la face du monde. Mon maître a promis au roi de faire marcher un des plus beaux vaisseaux, sans voiles, ni rames, contre le vent, plus vite que le vent.

MONIPODIO, =après avoir tourné autour de Quinola=.

On m’a changé mon ami.

QUINOLA.

Monipodio, souviens-toi que des hommes comme nous ne doivent s’étonner de rien. C’est petites gens. Le roi nous a donné le vaisseau, mais sans un doublon pour l’aller chercher; nous arrivons donc ici avec les deux fidèles compagnons du talent: la faim et la soif. Un homme pauvre, qui trouve une bonne idée, m’a toujours fait l’effet d’un morceau de pain dans un vivier: chaque poisson vient lui donner un coup de dent. Nous pourrons arriver à la gloire, nus et mourants.

MONIPODIO.

Tu es dans le vrai.

QUINOLA.

A Valladolid, un matin, mon maître, las du combat, a failli partager avec un savant qui ne savait rien... je vous l’ai mis à la porte avec une proposition en bois vert que je lui ai démontrée, et vivement.

MONIPODIO.

Mais, comment pourrons-nous gagner honnêtement une fortune?

QUINOLA.

Mon maître est amoureux. L’amour fait faire autant de sottises que de grandes choses; Fontanarès a fait les grandes choses, il pourrait bien faire les sottises. Il s’agit, à nous deux, de protéger notre protecteur. D’abord, mon maître est un savant qui ne sait pas compter...

MONIPODIO.

Oh! prenant un maître, tu l’as dû choisir...

QUINOLA.

Le dévouement, l’adresse valent mieux pour lui que l’argent et la faveur; car pour lui la faveur et l’argent seront des trébuchets. Je le connais; il nous donnera ou nous laissera prendre de quoi finir nos jours en honnêtes gens.

MONIPODIO.

Eh! voilà mon rêve.

QUINOLA.

Déployons donc, pour une grande entreprise, nos talents jusqu’ici fourvoyés... Nous aurions bien du malheur si le diable s’en fâchait.

MONIPODIO.

Ça vaudra presque un voyage à Compostelle. J’ai la foi du contrebandier: je tope.

QUINOLA.

Tu ne dois pas avoir rompu avec l’atelier des faux monnayeurs, et nos ouvriers en serrurerie.

MONIPODIO.

Dame! dans l’intérêt de l’État...

QUINOLA.

Mon maître va faire construire sa machine, j’aurai les modèles de chaque pièce, nous en fabriquerons une seconde...

MONIPODIO.

Quinola?

QUINOLA.

Eh bien? =(Paquita se montre au balcon.)=

MONIPODIO.

Tu es le grand homme!

QUINOLA.

Je le sais bien. Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel; copie, et tu vivras heureux comme un sot! Et d’ailleurs, si Fontanarès périssait, pourquoi ne sauverais-je pas son invention pour le bonheur de l’humanité?

MONIPODIO.

D’autant plus que, selon un vieil auteur, nous sommes l’humanité... Il faut que je t’embrasse...

SCÈNE II.

=LES MÊMES=, PAQUITA.

QUINOLA, =à part=.

Après une dupe honnête je ne sais rien de meilleur qu’un fripon qui s’abuse.

PAQUITA.

Deux amis qui s’embrassent, ce ne sont pas donc des espions...

QUINOLA.

Tu es déjà dans les chausses du vice-roi, dans la poche de la Brancador. Ça va bien! Fais un miracle! habille-nous d’abord; puis, si nous ne trouvons pas à nous deux, en consultant un flacon de liqueur, quelque moyen de faire revoir à mon maître sa Marie Lothundiaz, je ne réponds de rien... Il ne me parle que d’elle depuis deux jours, et j’ai peur qu’il n’extravague tout à fait...

MONIPODIO.

L’infante est gardée comme un homme à pendre. Voici pourquoi. Lothundiaz a eu deux femmes: la première était pauvre et lui a donné un fils. La fortune est à la seconde, qui en mourant a laissé tout à sa fille, de manière à ce qu’elle n’en puisse être dépouillée. Le bonhomme est d’une avarice dont le but est l’avenir de son fils. Sarpi, le secrétaire du vice-roi, pour épouser la riche héritière, a promis à Lothundiaz de le faire anoblir, et s’intéresse énormément à ce fils...

QUINOLA.

Bon! déjà un ennemi...

MONIPODIO.

Aussi faut-il beaucoup de prudence. Écoute, je vais te donner un mot pour Mathieu Magis, le plus fameux Lombard de la ville et à ma discrétion. Vous y trouverez tout, depuis des diamants jusqu’à des souliers. Quand vous reviendrez ici, vous y verrez notre infante.

SCÈNE III.

PAQUITA, FAUSTINE.

PAQUITA.

Madame a raison, deux hommes sont en vedette sous son balcon, et ils s’en vont en voyant venir le jour.

FAUSTINE.

Ce vieux vice-roi finira par m’ennuyer! il me suspecte encore chez moi pendant qu’il me parle et me voit.

SCÈNE IV.

FAUSTINE, DON FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE.

Madame, vous risquez de prendre un rhume: il fait ici trop frais...

FAUSTINE.

Venez ici, Monseigneur. Vous avez foi, dites-vous, en moi; mais vous mettez Monipodio sous mes fenêtres. Cette excessive prudence n’est pas d’un jeune homme et doit irriter une honnête femme. Il y a deux sortes de jalousies: celle qui fait qu’on se défie de sa maîtresse, et celle qui fait qu’on se défie de soi-même; tenez-vous-en à la seconde.

DON FRÉGOSE.

Ne couronnez pas, Madame, une si belle fête par une querelle que je ne mérite point.

FAUSTINE.

Monipodio, par qui vous voyez tout dans Barcelone, était-il sous mes fenêtres, oui ou non? répondez sur votre honneur de gentilhomme.

DON FRÉGOSE.

Il peut se trouver aux environs, afin d’empêcher qu’on ne fasse un méchant parti dans les rues à nos joueurs.

FAUSTINE.

Stratagème de vieux général! Je saurai la vérité. Si vous m’avez trompée, je ne vous revois de ma vie! =(Elle le laisse.)=

SCÈNE V.

DON FRÉGOSE, =seul=.

Ah! pourquoi ne puis-je me passer d’entendre et de voir cette femme. Tout d’elle me plaît, même sa colère, et j’aime à me faire gronder pour l’écouter.

SCÈNE VI.

PAQUITA, MONIPODIO, =en frère quêteur=, DOÑA LOPEZ.

PAQUITA.

Madame me dit de savoir pour le compte de qui Monipodio se trouve là, mais... je ne vois plus personne.

MONIPODIO.

L’aumône, ma chère enfant, est un revenu qu’on se fait dans le ciel.

PAQUITA.

Je n’ai rien.

MONIPODIO.

Eh bien! promettez-moi quelque chose.

PAQUITA.

Ce frère est bien jovial.

MONIPODIO.

Elle ne me reconnaît pas, je puis me risquer.

=(Il va frapper à la porte de Lothundiaz.)=

PAQUITA.

Ah! si vous comptez sur les restes de notre propriétaire, vous seriez plus riche avec ma promesse. =(A la Brancador, qui paraît sur le balcon.)= Madame, les hommes sont partis.

SCÈNE VII.

MONIPODIO, DOÑA LOPEZ.

DOÑA LOPEZ, =à Monipodio=.

Que voulez-vous?

MONIPODIO.

Les frères de notre Ordre ont eu des nouvelles de votre cher Lopez...

DOÑA LOPEZ.

Il vivrait?

MONIPODIO.

En conduisant la señorita Marie au couvent des Dominicains, faites le tour de la place, vous y verrez un homme échappé d’Alger qui vous parlera de Lopez.

DOÑA LOPEZ.

Bonté du ciel, pourrai-je le racheter?

MONIPODIO.

Sachez d’abord à quoi vous en tenir sur son compte: s’il était... musulman?

DOÑA LOPEZ.

Mon cher Lopez! je vais faire dépêcher la señorita. =(Elle rentre.)=

SCÈNE VIII.

MONIPODIO, QUINOLA, FONTANARÈS.

FONTANARÈS.

Enfin, Quinola, nous voilà sous ses fenêtres.

QUINOLA.

Eh bien! où donc est Monipodille, se serait-il laissé berner par la duègne? =(Il regarde le frère.)= Seigneur pauvre?

MONIPODIO.

Tout va bien.

QUINOLA.

Sangodémi, quelle perfection de gueuserie? Titien te peindrait. =(A Fontanarès.)= Elle va venir. =(A Monipodio.)= Comment le trouves-tu?

MONIPODIO.

Bien.

QUINOLA.

Il sera grand d’Espagne.

MONIPODIO.

Oh!... il est encore bien mieux...

QUINOLA.

Surtout, Monsieur, de la prudence, n’allez pas vous livrer à des hélas! qui pourraient faire ouvrir les yeux à la duègne.

SCÈNE IX.

=LES PRÉCÉDENTS=, DOÑA LOPEZ, MARIE.

MONIPODIO, =à la duègne, en lui montrant Quinola=.

Voilà le chrétien qui sort de captivité.

QUINOLA, =à la duègne=.

Ah! Madame, je vous reconnais au portrait que le seigneur Lopez me faisait de vos charmes... =(Il l’emmène.)=

SCÈNE X.

MONIPODIO, MARIE, FONTANARÈS.

MARIE.

Est-ce bien lui?

FONTANARÈS.

Oui, Marie, et j’ai réussi, nous serons heureux.

MARIE.

Ah! si vous saviez combien j’ai prié pour votre succès!

FONTANARÈS.

J’ai des millions de choses à vous dire; mais il en est une que je devrais vous dire un million de fois pour tout le temps de mon absence.

MARIE.

Si vous me parlez ainsi, je croirai que vous ne savez pas quel est mon attachement: il se nourrit bien moins de flatteries que de tout ce qui vous intéresse.

FONTANARÈS.

Ce qui m’intéresse, Marie, est d’apprendre, avant de m’engager dans une affaire capitale, si vous aurez le courage de résister à votre père, qui, dit-on, veut vous marier.

MARIE.

Ai-je donc changé?

FONTANARÈS.

Aimer, pour nous autres hommes, c’est craindre! vous êtes si riche, je suis si pauvre. On ne vous tourmentait point en me croyant perdu, mais nous allons avoir le monde entre nous. Vous êtes mon étoile! brillante et loin de moi. Si je ne savais pas vous trouver à moi au bout de ma lutte, oh! malgré le triomphe, je mourrais de douleur.

MARIE.

Vous ne me connaissez donc pas? Seule, presque recluse en votre absence, le sentiment si pur qui m’unit à vous depuis l’enfance a grandi comme... ta destinée! Quand ces yeux qui te revoient avec tant de bonheur seront à jamais fermés; quand ce cœur qui ne bat que pour Dieu, pour mon père et pour toi, sera desséché, je crois qu’il restera toujours de moi sur terre une âme qui t’aimera encore! Doutes-tu maintenant de ma constance?

FONTANARÈS.

Après avoir entendu de telles paroles, quel martyre n’endurerait-on pas!

SCÈNE XI.

=LES PRÉCÉDENTS=, LOTHUNDIAZ.

LOTHUNDIAZ.

Cette duègne laisse ma porte ouverte...

MONIPODIO, =à part=.

Oh! ces pauvres enfants sont perdus! ..... =(A Lothundiaz.)= L’aumône est un trésor qu’on s’amasse dans le ciel.

LOTHUNDIAZ.

Travaille, et tu t’amasseras des trésors ici-bas. =(Il regarde.)= Je ne vois point ma fille et sa duègne dans leur chemin.

=(Jeu de scène entre Monipodio et Lothundiaz.)=

MONIPODIO.

L’Espagnol est généreux.

LOTHUNDIAZ.

Eh! laisse-moi, je suis Catalan et suis soupçonneux. =(Il aperçoit sa fille et Fontanarès.)= Que vois-je?... ma fille avec un jeune seigneur. =(Il court à eux)= On a beau payer des duègnes pour avoir le cœur et les yeux d’une mère, elles vous voleront toujours. =(A sa fille.)= Comment, Marie, vous, héritière de dix mille sequins de rente, vous parlez à... Ai-je la berlue?... c’est ce damné mécanicien qui n’a pas un maravédis. =(Monipodio fait des signes à Quinola.)=

MARIE.

Alfonso Fontanarès, mon père, n’est plus sans fortune, il a vu le roi.

LOTHUNDIAZ.

Je plains le roi.

FONTANARÈS.

Seigneur Lothundiaz, je puis aspirer à la main de votre belle Marie.

LOTHUNDIAZ.

Ah!...

FONTANARÈS.

Accepterez-vous pour gendre le duc de Neptunado, grand d’Espagne et favori du roi? =(Lothundiaz cherche autour de lui le duc de Neptunado.)=

MARIE.

Mais c’est lui, mon père.

LOTHUNDIAZ.

Toi! que j’ai vu grand comme ça, dont le père vendait du drap, me prends-tu pour un nigaud?

SCÈNE XII.

=LES MÊMES=, QUINOLA, DOÑA LOPEZ.

QUINOLA.

Qui a dit nigaud?

FONTANARÈS.

Pour cadeau de noces, je vous ferai anoblir, et ma femme et moi, nous vous laisserons constituer, sur sa fortune, un majorat pour votre fils...

MARIE.

Eh bien! mon père?

QUINOLA.

Eh bien! Monsieur?

LOTHUNDIAZ.

Oh! c’est ce brigand de Lavradi.

QUINOLA.

Mon maître a fait reconnaître mon innocence par le roi.

LOTHUNDIAZ.

M’anoblir est alors chose bien moins difficile...

QUINOLA.

Ah! vous croyez qu’un bourgeois devient grand seigneur avec les patentes du roi? Voyons. Figurez-vous que je suis marquis de Lavradi. Mon cher, prête-moi cent ducats?

LOTHUNDIAZ.

Cent coups de bâton! Cent ducats?... le revenu d’une terre de deux mille écus d’or.

QUINOLA.

Là! voyez-vous?... Et ça veut être noble! Autre chose. Comte Lothundiaz, avancez deux mille écus d’or à votre gendre, pour qu’il puisse accomplir ses promesses au roi d’Espagne.

LOTHUNDIAZ, =à Fontanarès=.

Et qu’as-tu donc promis?

FONTANARÈS.

Le roi d’Espagne, instruit de mon amour pour votre fille, vient à Barcelone voir marcher un vaisseau sans rames ni voiles, par une machine de mon invention, et nous mariera lui-même.

LOTHUNDIAZ, =à part=.

Ils veulent me berner. =(Haut.)= Tu feras marcher les vaisseaux tout seuls, je le veux bien, j’irai voir ça. Ça m’amusera. Mais je ne veux pas pour gendre d’homme à grandes visées. Les filles élevées dans nos familles n’ont pas besoin de prodiges, mais d’un homme qui se résigne à s’occuper de son ménage, et non des affaires du soleil et de la lune. Être bon père de famille est le seul prodige que je veuille en ceci.

FONTANARÈS.

A l’âge de douze ans, votre fille, Seigneur, m’a souri comme Béatrix à Dante. Enfant, elle a vu d’abord un frère en moi; puis, quand nous nous sommes sentis séparés par la fortune, elle m’a vu concevant l’entreprise hardie de combler cette distance à force de gloire. Je suis allé pour elle en Italie, étudier avec Galilée. Elle a, la première, applaudi à mon œuvre, elle l’a comprise! elle a épousé ma pensée avant de m’épouser moi-même; elle est ainsi devenue pour moi le monde entier: comprenez-vous maintenant combien je l’idolâtre?

LOTHUNDIAZ.

Et c’est justement pour cela que je ne te la donne pas! Dans dix ans, elle serait abandonnée pour quelque autre découverte à faire...

MARIE.

Quitte-t-on, mon père, un amour qui a fait faire de tels prodiges?

LOTHUNDIAZ.

Oui, quand il n’en fait plus.

MARIE.

S’il devient duc, grand d’Espagne et riche?...

LOTHUNDIAZ.

Si! si! si!... Me prends-tu pour un imbécile? Les si sont les chevaux qui mènent à l’hôpital tous ces prétendus découvreurs de mondes.

FONTANARÈS.

Mais voici les lettres par lesquelles le roi me donne un vaisseau.

QUINOLA.

Ouvrez donc les yeux! Mon maître est à la fois homme de génie et joli garçon; le génie vous offusque et ne vaut rien en ménage, d’accord; mais il reste le joli garçon: que faut-il de plus à une fille pour être heureuse?

LOTHUNDIAZ.

Le bonheur n’est pas dans ces extrêmes. Joli garçon et homme de génie, voilà deux raisons pour dépenser les trésors du Mexique. Ma fille sera madame Sarpi.

SCÈNE XIII.

=LES MÊMES=, SARPI =sur le balcon=.

SARPI, =à part=.

On a prononcé mon nom. Que vois-je? l’héritière et son père, à cette heure, sur la place!

LOTHUNDIAZ.

Sarpi n’est pas allé chercher un vaisseau dans le port de Valladolid, il a fait avancer mon fils d’un grade.

FONTANARÈS.

Par l’avenir de ton fils, Lothundiaz, ne t’avise pas de disposer de ta fille sans son consentement; elle m’aime, et je l’aime. Je serai dans peu =(Sarpi paraît.)= l’un des hommes les plus considérables de l’Espagne, et en état de me venger...

MARIE.

Oh! contre mon père?

FONTANARÈS.

Eh bien! dites-lui donc, Marie, tout ce que je fais pour vous mériter.

SARPI.

Un rival?

QUINOLA, =à Lothundiaz=.

Monsieur, vous serez damné.

LOTHUNDIAZ.

D’où sais-tu cela?

QUINOLA.

Ce n’est pas assez: vous serez volé, je vous le jure.

LOTHUNDIAZ.

Pour n’être ni volé, ni damné, je garde ma fille à un homme qui n’aura pas de génie, c’est vrai, mais du bon sens...

FONTANARÈS.

Attendez, du moins.

SARPI.

Et pourquoi donc attendre?

QUINOLA, =à Monipodio=.

Qui est-ce?

MONIPODIO.

Sarpi.

QUINOLA.

Quel oiseau de proie!

MONIPODIO.

Et difficile à tuer, c’est le vrai gouverneur de Catalogne.

LOTHUNDIAZ.

Salut, monsieur le secrétaire! =(A Fontanarès.)= Adieu, mon cher, votre arrivée est une raison pour moi de presser le mariage. =(A Marie.)= Allons, rentrez, ma fille. =(A la duègne.)= Et vous, sorcière, vous allez avoir votre compte.

SARPI, =à Lothundiaz=.

Cet hidalgo a donc des prétentions?

FONTANARÈS, =à Sarpi=.

Des droits! =(Marie, la duègne, Lothundiaz sortent.)=

SCÈNE XIV.

MONIPODIO, SARPI, FONTANARÈS, QUINOLA.

SARPI.

Des droits?... Ne savez-vous pas que le neveu de Fra-Paolo Sarpi, parent des Brancador, créé comte au royaume de Naples, secrétaire de la vice-royauté de Catalogne, prétend à la main de Marie Lothundiaz? En se disant y avoir des droits, un homme fait une insulte à elle et à moi.

FONTANARÈS.

Savez-vous que, depuis cinq ans, moi, Alfonso Fontanarès, à qui le roi, notre maître, a promis le titre de duc de Neptunado, la grandesse et la Toison-d’Or, j’aime Marie Lothundiaz, et que vos prétentions à l’encontre de la foi qu’elle m’a jurée, seront, si vous n’y renoncez, une insulte et pour elle et pour moi?

SARPI.

Je ne savais pas, Monseigneur, avoir un si grand personnage pour rival. Eh bien! futur duc de Neptunado, futur grand, futur chevalier de la Toison-d’Or, nous aimons la même femme; et si vous avez la promesse de Marie, j’ai celle du père; vous attendez des honneurs, j’en ai.

FONTANARÈS.

Tenez, restons-en là. Ne prononcez pas un mot de plus, ne vous permettez pas un regard qui puisse m’offenser... vous seriez un lâche. Eussé-je cent querelles, je ne veux me battre avec personne qu’après avoir terminé mon entreprise, et répondu par le succès à l’attente de mon roi. Je me bats en ce moment seul contre tous. Quand j’en aurai fini avec mon siècle, vous me retrouverez... près du roi.

SARPI.

Oh! nous ne nous quitterons pas.

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, FAUSTINE, DON FRÉGOSE, PAQUITA.

FAUSTINE, =au balcon=.

Que se passe-t-il donc, Monseigneur, entre ce jeune homme et votre secrétaire? descendons.

QUINOLA, =à Monipodio=.

Ne trouves-tu pas que mon homme a surtout le talent d’attirer la foudre sur sa tête?

MONIPODIO.

Il la porte si haut!

SARPI, =à don Frégose=.

Monseigneur, il arrive en Catalogne un homme comblé, dans l’avenir, des faveurs du roi, notre maître, et que Votre Excellence, selon mon humble avis, doit accueillir comme il le mérite.

DON FRÉGOSE, =à Fontanarès=.

De quelle maison êtes-vous?

FONTANARÈS, =à part=.

Combien de sourires semblables n’ai-je pas déjà dévorés. =(Haut.)= Excellence, le roi ne me l’a pas demandé. Voici d’ailleurs sa lettre et celle de ses ministres... =(Il remet un paquet.)=

FAUSTINE, =à Paquita=.

Cet homme a l’air d’un roi.

PAQUITA.

D’un roi qui fera des conquêtes.

FAUSTINE, =reconnaissant Monipodio=.

Monipodio! sais-tu quel est cet homme?

MONIPODIO.

Un homme qui va, dit-on, bouleverser le monde.

FAUSTINE.

Ah! voilà donc ce fameux inventeur dont on m’a tant parlé.

MONIPODIO.

Et voici son valet.

DON FRÉGOSE.

Tenez, Sarpi, voici la lettre du ministre, je garde celle du roi. =(A Fontanarès.)= Eh bien! mon garçon, la lettre du roi me semble positive. Vous entreprenez de réaliser l’impossible! Quelque grand que vous vous fassiez, peut-être devriez-vous, dans cette affaire, prendre les conseils de don Ramon, un savant de Catalogne, qui, dans cette partie, a écrit des traités fort estimés...

FONTANARÈS.

En ceci, Excellence, les plus belles dissertations du monde ne valent pas l’œuvre.

DON FRÉGOSE.

Quelle présomption! =(A Sarpi.)= Sarpi, vous mettrez à la disposition du cavalier que voici le navire qu’il choisira dans le port.

SARPI, =au vice-roi=.

Êtes-vous bien sûr que le roi le veuille?

DON FRÉGOSE.

Nous verrons. En Espagne, il faut dire un Pater entre chaque pas qu’on fait.

SARPI.

On nous a d’ailleurs écrit de Valladolid.

FAUSTINE, =au vice-roi=.

De quoi s’agit-il?

DON FRÉGOSE.

Oh! d’une chimère.

FAUSTINE.

Eh! mais, vous ne savez donc pas que je les aime?

DON FRÉGOSE.

D’une chimère de savant que le roi a prise au sérieux, à cause du désastre de l’Armada. Si ce cavalier réussit, nous aurons la cour à Barcelone.

FAUSTINE.

Mais nous lui devrons beaucoup.

DON FRÉGOSE, =à Faustine=.

Vous ne me parlez pas si gracieusement, à moi! =(Haut.)= Il s’est engagé sur sa tête à faire aller comme le vent, contre le vent, un vaisseau sans rames ni voiles...

FAUSTINE.

Sur sa tête? Oh! mais, c’est un enfant!

SARPI.

Et le seigneur Alfonso Fontanarès compte sur ce prodige pour épouser Marie Lothundiaz.

FAUSTINE.

Ah! il aime...

QUINOLA, =tout bas, à Faustine=.

Non, Madame, il idolâtre.

FAUSTINE.

La fille de Lothundiaz!

DON FRÉGOSE.

Vous vous intéressez à lui bien subitement.

FAUSTINE.

Quand ce ne serait que pour voir la cour ici, je souhaite que ce cavalier réussisse.

DON FRÉGOSE.

Madame, ne voulez-vous pas venir prendre une collation à la villa d’Avaloros? Une tartane vous attend au port.

FAUSTINE.

Non, Monseigneur, cette fête m’a fatiguée, et notre promenade en tartane serait de trop. Je n’ai pas comme vous l’obligation de me montrer infatigable; la jeunesse aime le sommeil, trouvez bon que j’aille me reposer.

DON FRÉGOSE.

Vous ne me dites rien sans y mettre de la raillerie.

FAUSTINE.

Tremblez que je ne vous traite sérieusement!

=(Faustine, le gouverneur et Paquita sortent.)=

SCÈNE XVI.

AVALOROS, QUINOLA, MONIPODIO, FONTANARÈS, SARPI.

SARPI, =à Avaloros=.

Il n’y a plus de promenade en mer.

AVALOROS.

Peu m’importe, j’ai gagné cent écus d’or. =(Sarpi et Avaloros se parlent.)=

FONTANARÈS, =à Monipodio=.

Quel est ce personnage?

MONIPODIO.

Avaloros, le plus riche banquier de la Catalogne; il a confisqué la Méditerranée à son profit.

QUINOLA.

Je me sens plein de tendresse pour lui.

MONIPODIO.

C’est notre maître à tous!

AVALOROS, =à Fontanarès=.

Jeune homme, je suis banquier; et si votre affaire est bonne, après la protection de Dieu et celle du roi, rien ne vaut celle d’un millionnaire.

SARPI, =au banquier=.

Ne vous engagez à rien... à nous deux, nous saurons bien nous en rendre maîtres.

AVALOROS, =à Fontanarès=.

Eh bien! mon cher, vous viendrez me voir.

=(Monipodio lui prend sa bourse.)=

SCÈNE XVII.

MONIPODIO, FONTANARÈS, QUINOLA.

QUINOLA.

Vous vous faites dès l’abord de belles affaires?

MONIPODIO.

Don Frégose est jaloux de vous.

QUINOLA.

Sarpi va vous faire échouer!

MONIPODIO.

Vous vous posez en géant devant des nains qui ont le pouvoir! Attendez donc le succès pour être fier! On se fait tout petit, on s’insinue, on se glisse.

QUINOLA.

La gloire?... mais, Monsieur, il faut la voler.

FONTANARÈS.

Vous voulez que je m’abaisse?

MONIPODIO.

Tiens! pour parvenir.

FONTANARÈS.

Bon pour un Sarpi! Je dois tout emporter de haute lutte. Mais que voyez-vous entre le succès et moi? Ne vais-je pas dans le port choisir une magnifique galère?

QUINOLA.

Ah! je suis superstitieux en cet endroit. Monsieur, ne prenez pas de galère!

FONTANARÈS.

Je ne vois aucun obstacle.

QUINOLA.

Vous n’en avez jamais vu! Vous avez bien autre chose à découvrir. Eh! Monsieur, nous sommes sans argent, sans une auberge où nous ayons crédit, et si je n’avais rencontré ce vieil ami qui m’aime, car on a des amis qui vous détestent, nous serions sans habits...

FONTANARÈS.

Mais elle m’aime! =(Marie agite son mouchoir à la fenêtre.)= Tiens, vois, mon étoile brille.

QUINOLA.

Eh Monsieur, c’est un mouchoir! Êtes-vous assez dans votre bon sens pour écouter un conseil?... Au lieu de cette espèce de madone, il vous faudrait une marquise de Mondéjar! une de ces femmes à corsage frêle, mais doublé d’acier, capables par amour de toutes les ruses que nous inspire la détresse, à nous... Or, la Brancador...

FONTANARÈS.

Si tu veux me voir laisser tout là, tu n’as qu’à me parler ainsi! Sache-le bien: l’amour est toute ma force, il est le rayon céleste qui m’éclaire.

QUINOLA.

Là, là, calmez-vous.

MONIPODIO.

Cet homme m’inquiète! il me paraît mieux posséder la mécanique de l’amour que l’amour de la mécanique.

SCÈNE XVIII.

=LES MÊMES=, PAQUITA.

PAQUITA, =à Fontanarès=.

Ma maîtresse vous fait dire, Seigneur, que vous preniez garde à vous. Vous vous êtes attiré des haines implacables.

MONIPODIO.

Ceci me regarde. Allez sans crainte par les rues de Barcelone; quand on voudra vous tuer, je le saurai le premier.

FONTANARÈS.

Déjà?

PAQUITA.

Vous ne me dites rien pour elle.

QUINOLA.

Ma mie, on ne pense pas à deux machines à la fois!... Dis à ta céleste maîtresse que mon maître lui baise les pieds. Je suis garçon, mon ange, et veux faire une heureuse fin. =(Il l’embrasse.)=

PAQUITA =lui donne un soufflet=.

Fat!

QUINOLA.

Charmante! =(Elle sort.)=

SCÈNE XIX.

=LES MÊMES=, =moins= PAQUITA.

MONIPODIO.

Venez au Soleil-d’Or, je connais l’hôte, vous aurez crédit.

QUINOLA.

La bataille commence encore plus promptement que je ne le croyais.

FONTANARÈS.

Où trouver de l’argent?

QUINOLA.

On ne nous en prêtera pas, mais nous en achèterons. Eh! que vous faut-il?

FONTANARÈS.

Deux mille écus d’or.

QUINOLA.

J’ai beau évaluer le trésor auquel je songe, il ne saurait être si dodu.

MONIPODIO.

Ohé! je trouve une bourse.

QUINOLA.

Tiens, tu n’as rien oublié. Eh! Monsieur, vous voulez du fer, du cuivre, de l’acier, du bois... toutes ces choses-là sont chez les marchands. Oh! une idée! Je vais fonder la maison Quinola et compagnie, si elle ne fait pas de bonnes affaires, vous ferez toujours la vôtre.

FONTANARÈS.

Ah! sans vous, que serais-je devenu?

MONIPODIO.

La proie d’Avaloros.

FONTANARÈS.

A l’ouvrage donc! l’inventeur va sauver l’amoureux. =(Ils sortent.)=

=FIN DU PREMIER ACTE.=

ACTE DEUXIÈME

=Un salon du palais de madame Brancador.=

SCÈNE PREMIÈRE.

AVALOROS, SARPI, PAQUITA.

AVALOROS.

Notre souveraine serait-elle donc vraiment malade?

PAQUITA.

Elle est en mélancolie.

AVALOROS.

La pensée est-elle donc une maladie?

PAQUITA.

Oui, mais vous êtes sûr de toujours bien vous porter.

SARPI.

Va dire à ma chère cousine que le seigneur Avaloros et moi nous attendons son bon plaisir.

AVALOROS.

Tiens, voici deux écus pour dire que je pense...

PAQUITA.

Je dirai que vous dépensez. Je vais décider Madame à s’habiller. =(Elle sort.)=

SCÈNE II.

AVALOROS, SARPI.

SARPI.

Pauvre vice-roi! il est le jeune homme, et je suis le vieillard.

AVALOROS.

Pendant que votre petite cousine en fait un sot, vous déployez l’activité d’un politique, vous préparez au roi la conquête de la Navarre française. Si j’avais une fille, je vous la donnerais. Le bonhomme Lothundiaz n’est pas un sot.

SARPI.

Ah! fonder une grande maison, inscrire un nom dans l’histoire de son pays: être le cardinal Granvelle ou le duc d’Albe.

AVALOROS.

Oui! c’est bien beau. Je pense à me donner un nom. L’empereur a créé les Fugger princes de Babenhausen, ce titre leur coûte un million d’écus d’or. Moi, je veux être un grand homme, à bon marché.

SARPI.

Vous! comment?

AVALOROS.

Ce Fontanarès tient dans sa main l’avenir du commerce.

SARPI.

Vous, qui ne vous attachez qu’au positif, vous y croyez donc?

AVALOROS.

Depuis la poudre, l’imprimerie et la découverte du nouveau monde, je suis crédule. On me dirait qu’un homme a trouvé le moyen d’avoir en dix minutes ici des nouvelles de Paris, ou que l’eau contient du feu, ou qu’il y a encore des Indes à découvrir, ou qu’on peut se promener dans les airs, je ne dirais pas non, et je donnerais...

SARPI.

Votre argent?

AVALOROS.

Non, mon attention à l’affaire.

SARPI.

Si le vaisseau marche, vous voulez être à Fontanarès ce qu’Améric est à Christophe Colomb.

AVALOROS.

N’ai-je pas là dans ma poche de quoi payer dix hommes de génie?

SARPI.

Comment vous y prendrez-vous?

AVALOROS.

L’argent, voilà le grand secret. Avec de l’argent à perdre, on gagne du temps; avec le temps tout est possible; on rend à volonté mauvaise une bonne affaire; et, pendant que les autres en désespèrent, on s’en empare. L’argent, c’est la vie; l’argent c’est la satisfaction des besoins et des désirs: dans un homme de génie, il y a toujours un enfant plein de fantaisies, on use l’homme et l’on se trouve tôt ou tard avec l’enfant: l’enfant sera mon débiteur, et l’homme de génie ira en prison.

SARPI.

Et où en êtes-vous?

AVALOROS.

Il s’est défié de mes offres, non pas lui; mais son valet, et je vais traiter avec le valet.

SARPI.

Je vous tiens: j’ai l’ordre d’envoyer tous les vaisseaux de Barcelone sur les côtes de France; et, par une précaution des ennemis que Fontanarès s’est fait à Valladolid, cet ordre est absolu et postérieur à la lettre du roi.

AVALOROS.

Que voulez-vous dans l’affaire?

SARPI.

Les fonctions de grand maître des constructions navales?...

AVALOROS.

Mais que reste-t-il donc alors?

SARPI.

La gloire.

AVALOROS.

Finaud!

SARPI.

Gourmand!

AVALOROS.

Chassons ensemble, nous nous querellerons au partage. Votre main? =(A part.)= Je suis le plus fort, je tiens le vice-roi par la Brancador.

SARPI, =à part=.

Nous l’avons assez engraissé, tuons-le; j’ai de quoi le perdre.

AVALOROS.

Il faudrait avoir ce Quinola dans nos intérêts, et je l’ai mandé pour tenir conseil avec la Brancador.

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, QUINOLA.

QUINOLA.

Me voici comme... entre deux larrons; mais ceux-ci sont saupoudrés de vertus et caparaçonnés de belles manières. On nous pend, nous autres!

SARPI.

Coquin! tu devrais, en attendant que ton maître les fasse aller par d’autres procédés, conduire toi-même les galères.

QUINOLA.

Le roi, juste appréciateur des mérites, a compris qu’il y perdrait trop.

SARPI.

Tu seras surveillé.

QUINOLA.

Je le crois bien, je me surveille moi-même.

AVALOROS.

Vous l’intimidez, c’est un honnête garçon. Voyons? tu t’es fait une idée de la fortune.

QUINOLA.

Jamais, je l’ai vue à de trop grandes distances.

AVALOROS.

Et quelque chose comme deux mille écus d’or...

QUINOLA.

Quoi? plaît-il? J’ai des éblouissements. Cela existe donc, deux mille écus d’or? Être propriétaire, avoir sa maison, sa servante, son cheval, sa femme, ses revenus, être protégé par la Sainte-Hermandad, au lieu de l’avoir à ses trousses; que faut-il faire?

AVALOROS.

M’aider à réaliser un contrat à l’avantage réciproque de ton maître et de moi.

QUINOLA.

J’entends! le boucler. Tout beau, ma conscience! Taisez-vous, ma belle, on vous oubliera pour quelques jours, et nous ferons bon ménage pour le reste de ma vie.

AVALOROS, =à Sarpi=.

Nous le tenons.

SARPI, =à Avaloros=.

Il se moque de nous! il serait bien autrement sérieux.

QUINOLA.

Je n’aurai sans doute les deux mille écus d’or qu’après la signature du traité?

SARPI, =vivement=.

Tu peux les avoir auparavant.

QUINOLA.

Bah! =(Il tend la main.)= donnez!

AVALOROS.

En me signant des lettres de change... échues.

QUINOLA.

Le Grand Turc ne présente pas le lacet avec plus de délicatesse.

SARPI.

Ton maître a-t-il son vaisseau?

QUINOLA.

Valladolid est loin, c’est vrai, monsieur le secrétaire; mais nous y tenons une plume qui peut signer votre disgrâce.

SARPI.

Je t’écraserai.

QUINOLA.

Je me ferai si mince que vous ne pourrez pas.

AVALOROS.

Eh! maraud, que veux-tu donc?

QUINOLA.

Ah! voilà parler d’or.

SCÈNE IV.

=LES PRÉCÉDENTS=, FAUSTINE =et= PAQUITA.

PAQUITA.

Messieurs, voici Madame.

SCÈNE V.

=LES PRÉCÉDENTS=, =moins= PAQUITA.

QUINOLA =va au-devant de la Brancador=.

Madame, mon maître parle de se tuer s’il n’a son vaisseau que le comte Sarpi lui refuse depuis un mois; le seigneur Avaloros lui demande la vie en lui offrant sa bourse, comprenez-vous?... =(A part.)= Une femme nous a sauvés à Valladolid, les femmes nous sauveront à Barcelone. =(Haut et à la Brancador.)= Il est bien triste!

AVALOROS.

Le misérable a de l’audace.

QUINOLA.

Et sans argent, voilà de quoi vous étonner.

SARPI, =à Quinola=.

Entre à mon service.

QUINOLA.

Je fais plus de façons pour prendre un maître.

FAUSTINE, =à part=.

Il est triste! =(Haut.)= Eh quoi! vous Sarpi, vous Avaloros, pour qui j’ai tant fait, un pauvre homme de génie arrive, et au lieu de le protéger, vous le persécutez... =(Mouvement chez Avaloros et Sarpi.)= Fi!... fi!... vous dis-je. =(A Quinola.)= Tu vas bien m’expliquer leurs trames contre ton maître.

SARPI, =à Faustine=.

Ma chère cousine, il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour deviner quelle est la maladie qui vous tient depuis l’arrivée de ce Fontanarès.

AVALOROS, =à Faustine=.

Vous me devez, Madame, deux mille écus d’or, et vous aurez encore à puiser dans ma caisse.

FAUSTINE.

Moi! Que vous ai-je demandé?

AVALOROS.

Rien, mais vous acceptez tout ce que j’ai le bonheur de vous offrir.

FAUSTINE.

Votre privilége pour le commerce des blés est un monstrueux abus.

AVALOROS.

Je vous dois, Madame, deux mille écus d’or.

FAUSTINE.

Allez m’écrire une quittance de ces deux mille écus d’or que je vous dois, et un bon de pareille somme, que je ne vous devrai pas. =(A Sarpi.)= Après vous avoir mis dans la position où vous êtes, vous ne seriez pas un politique bien fin, si vous ne gardiez mon secret.

SARPI.

Je vous ai trop d’obligations pour être ingrat.

FAUSTINE, =à part=.

Il pense tout le contraire, il va m’envoyer le vice-roi furieux.

=(Sort Sarpi.)=

SCÈNE VI.

=LES MÊMES=, =moins= SARPI.

AVALOROS.

Voici, Madame.

FAUSTINE.

C’est très-bien.

AVALOROS.

Serons-nous encore ennemis?

FAUSTINE.

Votre privilége pour les blés est parfaitement légal.

AVALOROS.

Ah! Madame.

QUINOLA, =à part=.

Voilà ce qui s’appelle faire des affaires.

AVALOROS.

Vous êtes, Madame, une noble personne, et je suis...

QUINOLA, =à part=.

Un vrai loup-cervier.

FAUSTINE, =en tendant le bon à Quinola=.

Tiens, Quinola, voici pour les frais de la machine de ton maître.

AVALOROS, =à Faustine=.

Ne lui donnez pas, Madame, il peut le garder pour lui. Et d’ailleurs, soyez prudente, attendez...

QUINOLA, =à part=.

Je passe de la Torride au Groënland: quel jeu que la vie!

FAUSTINE.

Vous avez raison. =(A part.)= Il vaut mieux que je sois l’arbitre du sort de Fontanarès. =(A Avaloros.)= Si vous tenez à vos priviléges, pas un mot.

AVALOROS.

Rien de discret comme les capitaux. =(A part.)= Elles sont désintéressées jusqu’au jour où elles ont une passion. Nous allons essayer de la renverser, elle devient trop coûteuse.

SCÈNE VII.

FAUSTINE, QUINOLA.

FAUSTINE.

Tu dis donc qu’il est triste?

QUINOLA.

Tout est contre lui.

=(Il se fait un jeu de scène entre Faustine et Quinola à propos du bon de deux mille écus qu’elle tient à la main.)=

FAUSTINE.

Mais il sait lutter?

QUINOLA.

Voici deux ans que nous nageons dans les difficultés, et nous nous sommes vus quelquefois à fond: le gravier est bien dur.

FAUSTINE.

Oui, mais quelle force, quel génie!

QUINOLA.

Voilà, Madame, les effets de l’amour.

FAUSTINE.

Et qui maintenant aime-t-il?

QUINOLA.

Toujours Marie Lothundiaz!

FAUSTINE.

Une poupée!

QUINOLA.

Une vraie poupée!

FAUSTINE.

Les hommes de talents sont tous ainsi...

QUINOLA.

De vrais colosses à pied d’argile!

FAUSTINE.

... Ils revêtent de leurs illusions une créature et ils s’attrappent: ils aiment leur propre création, les égoïstes!

QUINOLA, =à part=.

Absolument comme les femmes! =(Haut.)= Tenez, Madame, je voudrais, par un moyen honnête, que cette poupée fût au fond... non... mais d’un couvent.

FAUSTINE.

Tu me parais être un brave garçon.

QUINOLA.

J’aime mon maître.

FAUSTINE.

Crois-tu qu’il m’ait remarquée?

QUINOLA.

Pas encore.

FAUSTINE.

Parle-lui de moi.

QUINOLA.

Mais alors il parle de me rompre un bâton sur le dos. Voyez-vous, Madame, cette fille...

FAUSTINE.

Cette fille doit être à jamais perdue pour lui.

QUINOLA.

Mais s’il en mourait, Madame?

FAUSTINE.

Il l’aime donc bien!

QUINOLA.

Ah! ce n’est pas ma faute! De Valladolid ici, je lui ai mille fois soutenu cette thèse, qu’un homme comme lui devait adorer les femmes, mais en aimer une seule! jamais...

FAUSTINE.

Tu es un bien mauvais drôle! Va dire à Lothundiaz de venir me parler et de m’amener lui-même ici sa fille: =(A part.)= Elle ira au couvent.

QUINOLA, =à part=.

Voilà l’ennemi, elle nous aime trop pour ne pas nous faire beaucoup de mal. =(Quinola sort en rencontrant don Frégose.)=

SCÈNE VIII.

FAUSTINE, FRÉGOSE.

FRÉGOSE.

En attendant le maître, vous tâchiez de corrompre le valet.

FAUSTINE.

Une femme doit-elle perdre l’habitude de séduire?

FRÉGOSE.

Madame, vous avez des façons peu généreuses: j’ai cru qu’une patricienne de Venise ménagerait les susceptibilités d’un vieux soldat.

FAUSTINE.

Eh! Monseigneur, vous tirez plus de parti de vos cheveux blancs qu’un jeune homme ne le ferait de la plus belle chevelure, et vous y trouvez plus de raisons que de... =(Elle rit.)= Quittez donc cet air fâché.

FRÉGOSE.

Puis-je être autrement en vous voyant vous compromettre, vous que je veux pour femme? N’est-ce donc rien qu’un des plus beaux noms de l’Italie à porter?

FAUSTINE.

Le trouvez-vous donc trop beau pour une Brancador?

FRÉGOSE.

Vous aimez mieux descendre jusqu’à un Fontanarès.

FAUSTINE.

Mais s’il peut s’élever jusqu’à moi? quelle preuve d’amour! D’ailleurs, vous le savez par vous-même, l’amour ne raisonne point.

FRÉGOSE.

Ah! vous me l’avouez.

FAUSTINE.

Vous êtes trop mon ami pour ne pas savoir le premier mon secret.

FRÉGOSE.

Madame!... oui, l’amour est insensé! je vous ai livré plus que moi-même!... Hélas! je voudrais avoir le monde pour vous l’offrir. Vous ne savez donc pas que votre galerie de tableaux m’a coûté presque toute ma fortune?...

FAUSTINE.

Paquita!

FRÉGOSE.

Et que je vous donnerais jusqu’à mon honneur.

SCÈNE IX.

=LES MÊMES=, PAQUITA.

FAUSTINE, =à Paquita=.

Dis à mon majordome de faire porter les tableaux de ma galerie chez don Frégose.

FRÉGOSE.

Paquita, ne répétez pas cet ordre.

FAUSTINE.

L’autre jour, m’a-t-on dit, la reine Catherine de Médicis fit demander à madame Diane de Poitiers les bijoux qu’elle tenait de Henri II: Diane les lui a renvoyés fondus en un lingot. Paquita va chercher le bijoutier.

FRÉGOSE.

N’en faites rien, et sortez. =(Sort Paquita.)=

SCÈNE X.

=LES MÊMES=, =moins= PAQUITA.

FAUSTINE.

Je ne suis point encore la marquise de Frégose, comment osez-vous donner des ordres chez moi?

FRÉGOSE.

C’est à moi d’en recevoir, je le sais. Ma fortune vaut-elle une de vos paroles? pardonnez à un mouvement de désespoir.

FAUSTINE.

On doit être gentilhomme jusque dans son désespoir; et le vôtre fait de Faustine une courtisane. Ah! vous voulez être adoré?... Mais la dernière Vénitienne vous dirait que cela coûte très-cher.

FRÉGOSE.

J’ai mérité cette terrible colère.

FAUSTINE.

Vous dites aimer? Aimer! c’est se dévouer sans attendre la moindre récompense; aimer! c’est vivre sous un autre soleil auquel on tremble d’atteindre. N’habillez pas votre égoïsme des splendeurs du véritable amour. Une femme mariée, Laure de Noves a dit à Pétrarque: Tu seras à moi sans espoir, reste dans la vie sans amour. Mais l’Italie a couronné l’amant sublime en couronnant le poëte, et les siècles à venir admireront toujours Laure et Pétrarque!

FRÉGOSE.

Je n’aimais déjà pas beaucoup les poëtes, mais celui-là, je l’exècre! Toutes les femmes jusqu’à la fin du monde le jetteront à la tête des amants qu’elles voudront garder sans les prendre.

FAUSTINE.

On vous dit général, vous n’êtes qu’un soldat.

FRÉGOSE.

Eh bien! en quoi puis-je imiter ce maudit Pétrarque?

FAUSTINE.

Si vous dites m’aimer, vous éviterez à un homme de génie, =(mouvement de surprise chez don Frégose)= oh! il en a, le martyre que veulent lui faire subir des Myrmidons. Soyez grand, servez-le! Vous souffrirez, je le sais, mais servez-le: je pourrai croire alors que vous m’aimez, et vous serez plus illustre par ce trait de générosité que par votre prise de Mantoue.

FRÉGOSE.

Devant vous, ici, tout m’est possible; mais vous ne savez donc pas dans quelles fureurs je tomberai tout en vous obéissant?

FAUSTINE.

Ah! vous vous plaindriez de m’obéir?

FRÉGOSE.

Vous le protégez, vous l’admirez, soit; mais vous ne l’aimez pas?

FAUSTINE.

On lui refuse le vaisseau donné par le roi, vous lui en ferez la remise, irrévocable, à l’instant.

FRÉGOSE.

Et je l’enverrai vous remercier.

FAUSTINE.

Eh bien! vous voilà comme je vous aime.

SCÈNE XI.

FAUSTINE, =seule=.

Et il y a pourtant des femmes qui souhaitent d’être hommes!

SCÈNE XII.

FAUSTINE, PAQUITA, LOTHUNDIAZ, MARIE.

PAQUITA.

Madame, voici Lothundiaz et sa fille. =(Sort Paquita.)=

SCÈNE XIII.

=LES MÊMES=, =moins= PAQUITA.

LOTHUNDIAZ.

Ah! Madame, vous avez fait de mon palais un royaume!...

FAUSTINE, =à Marie=.

Mon enfant, mettez-vous là près de moi. =(A Lothundiaz.)= Vous pouvez vous asseoir.

LOTHUNDIAZ.

Vous êtes bien bonne, Madame; mais permettez-moi d’aller voir cette fameuse galerie dont on parle dans toute la Catalogne. =(Il sort.)=

SCÈNE XIV.

FAUSTINE, MARIE.

FAUSTINE.

Mon enfant, je vous aime et sais en quelle situation vous vous trouvez. Votre père veut vous marier à mon cousin Sarpi, tandis que vous aimez Fontanarès.

MARIE.

Depuis cinq ans, Madame.

FAUSTINE.

A seize ans on ignore ce que c’est que d’aimer.

MARIE.

Qu’est-ce que cela fait, si j’aime?

FAUSTINE.

Aimer, mon ange, pour nous, c’est se dévouer.

MARIE.

Je me dévouerai, Madame.

FAUSTINE.

Voyons? renonceriez-vous à lui, pour lui, dans son intérêt?

MARIE.

Ce serait mourir, mais ma vie est à lui.

FAUSTINE, =à part et en se levant=.

Quelle force dans la faiblesse de l’innocence! =(Haut.)= Vous n’avez jamais quitté la maison paternelle, vous ne connaissez rien du monde ni de ses nécessités, qui sont terribles! Souvent un homme périt pour avoir rencontré soit une femme qui l’aime trop, soit une femme qui ne l’aime pas: Fontanarès peut se trouver dans cette situation. Il a des ennemis puissants; sa gloire, qui est toute sa vie, est entre leurs mains: vous pouvez les désarmer.

MARIE.

Que faut-il faire?

FAUSTINE.

En épousant Sarpi, vous assureriez le triomphe de votre cher Fontanarès; mais une femme ne saurait conseiller un pareil sacrifice; il doit venir, il viendra de vous. Agissez d’abord avec ruse. Pendant quelque temps, quittez Barcelone. Retirez-vous dans un couvent.

MARIE.

Ne plus le voir? Si vous saviez, il passe tous les jours à une certaine heure sous mes fenêtres, cette heure est toute ma journée.

FAUSTINE, =à part=.

Quel coup de poignard elle me donne! Oh! elle sera comtesse Sarpi!

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, FONTANARÈS.

FONTANARÈS, =à Faustine=.

Madame. =(Il lui baise la main.)=

MARIE, =à part=.

Quelle douleur!

FONTANARÈS.

Vivrai-je jamais assez pour vous témoigner ma reconnaissance! Si je suis quelque chose, si je me fais un nom, si j’ai le bonheur, ce sera par vous.

FAUSTINE.

Ce n’est rien encore! Je veux vous aplanir le chemin. J’éprouve tant de compassion pour les malheurs que rencontrent les hommes de talent, que vous pouvez entièrement compter sur moi. Oui, j’irais, je crois, jusqu’à vous servir de marche-pied pour vous faire atteindre à votre couronne.

MARIE =tire Fontanarès par son manteau=.

Mais je suis là, moi! =(il se retourne)= et vous ne m’avez pas vue.

FONTANARÈS.

Marie! Je ne lui ai pas parlé depuis dix jours. =(A Faustine.)= Oh! Madame, mais vous êtes donc un ange?

MARIE, =à Fontanarès=.

Dites donc un démon. =(Haut.)= Madame me conseillait d’entrer dans un couvent.

FONTANARÈS.

Elle!

MARIE.

Oui.

FAUSTINE.

Mais, enfants que vous êtes, il le faut.

FONTANARÈS.

Je marche donc de piéges en piéges, et la faveur cache des abîmes! =(A Marie.)= Qui donc vous a conduite ici?

MARIE.

Mon père!

FONTANARÈS.

Lui! est-il donc aveugle? Vous, Marie, dans cette maison.

FAUSTINE.

Monsieur!...

FONTANARÈS.

Ah! au couvent, pour se rendre maître de son esprit, pour torturer son âme!

SCÈNE XVI.

=LES MÊMES=, LOTHUNDIAZ.

FONTANARÈS.

Et vous amenez cet ange de pureté chez une femme pour qui don Frégose dissipe sa fortune, et qui accepte de lui des dons insensés, sans l’épouser...

FAUSTINE.

Monsieur!

FONTANARÈS.

Vous êtes venue ici, Madame, veuve du cadet de la maison Brancador, à qui vous aviez sacrifié le peu que vous a donné votre père, je le sais; mais ici vous avez bien changé...

FAUSTINE.

De quel droit jugez-vous de mes actions?

LOTHUNDIAZ.

Eh! tais-toi donc: Madame est une noble dame qui a doublé la valeur de mon palais.

FONTANARÈS.

Elle!... mais c’est une...

FAUSTINE.

Taisez-vous.

LOTHUNDIAZ.

Ma fille, voilà votre homme de génie, extrême en toutes choses et plus près de la folie que du bon sens. Monsieur le mécanicien, Madame est la parente et la protectrice de Sarpi.

FONTANARÈS.

Mais emmenez donc votre fille de chez la marquise de Mondéjar, de la Catalogne.

SCÈNE XVII.

FAUSTINE, FONTANARÈS.

FONTANARÈS.

Ah! votre générosité, Madame, était donc une combinaison pour servir les intérêts de Sarpi? Nous sommes quittes alors! adieu...

SCÈNE XVIII.

FAUSTINE, PAQUITA.

FAUSTINE.

Comme il était beau dans sa colère, Paquita!

PAQUITA.

Ah! Madame, qu’allez-vous devenir si vous l’aimez ainsi?

FAUSTINE.

Mon enfant, je m’aperçois que je n’ai jamais aimé, et je viens, là, dans un instant, d’être métamorphosée comme par un coup de foudre. J’ai, dans un moment, aimé pour tout le temps perdu? Peut-être ai-je mis le pied dans un abîme. Envoie un de mes valets chez Mathieu Magis le Lombard.

SCÈNE XIX.

FAUSTINE, =seule=.

Je l’aime déjà trop pour confier ma vengeance au stylet de Monipodio, car il m’a trop méprisée pour que je ne lui fasse pas regarder comme le plus grand honneur de m’avoir pour sa femme! Je veux le voir soumis à mes pieds, ou nous nous briserons dans la lutte.

SCÈNE XX.

FAUSTINE, FRÉGOSE.

FRÉGOSE.

Eh bien! je croyais trouver ici Fontanarès heureux d’avoir par vous son navire?

FAUSTINE.

Vous le lui avez donc donné? Vous ne le haïssez donc pas? J’ai cru, moi, que vous trouveriez le sacrifice au-dessus de vos forces. J’ai voulu savoir si vous aviez plus d’amour que d’obéissance.

FRÉGOSE.

Ah! Madame...

FAUSTINE.

Pouvez-vous le lui reprendre?

FRÉGOSE.

Que je vous obéisse ou ne vous obéisse pas, je ne sais rien faire à votre gré. Mon Dieu! lui reprendre le navire! mais il y a mis un monde d’ouvriers, et ils en sont déjà les maîtres.

FAUSTINE.

Vous ne savez donc pas que je le hais, et que je veux?...

FRÉGOSE.

Sa mort!

FAUSTINE.

Non, son ignominie.

FRÉGOSE.

Ah! je vais donc pouvoir me venger de tout un mois d’angoisses.

FAUSTINE.

Gardez-vous bien de toucher à ma proie, laissez-la-moi. Et d’abord, don Frégose, reprenez les tableaux de ma galerie. =(Mouvement d’étonnement chez don Frégose.)= Je le veux.

FRÉGOSE.

Vous refusez donc d’être marquise de...

FAUSTINE.

Je les brûle en pleine place publique, ou les fais vendre pour en donner le prix aux pauvres.

FRÉGOSE.

Enfin quelle est votre raison?

FAUSTINE.

J’ai soif d’honneur, et vous avez compromis le mien.

FRÉGOSE.

Mais alors acceptez ma main.

FAUSTINE.

Eh! laissez-moi donc.

FRÉGOSE.

Plus on vous donne de pouvoir, plus vous en abusez.

SCÈNE XXI.

FAUSTINE, =seule=.

Maîtresse d’un vice-roi! Oh! je vais ourdir, avec Avaloros et Sarpi, une trame de Venise.

SCÈNE XXII.

FAUSTINE, MATHIEU MAGIS.

MATHIEU MAGIS.

Madame a besoin de mes petits services?

FAUSTINE.

Qui donc êtes-vous?

MATHIEU MAGIS.

Mathieu Magis, pauvre Lombard de Milan, pour vous servir.

FAUSTINE.

Vous prêtez?

MATHIEU MAGIS.

Sur de bons gages, des diamants, de l’or, un bien petit commerce. Les pertes nous écrasent, Madame. L’argent dort souvent. Ah! c’est un dur travail que de cultiver les maravédis. Une seule mauvaise affaire emporte le profit de dix bonnes, car nous hasardons mille écus dans les mains d’un prodigue pour en gagner trois cents, et voilà ce qui renchérit ce prêt. Le monde est injuste à notre égard.

FAUSTINE.

Êtes-vous juif?

MATHIEU MAGIS.

Comment l’entendez-vous?

FAUSTINE.

De religion?

MATHIEU MAGIS.

Je suis Lombard et catholique, Madame.

FAUSTINE.

Ceci me contrarie.

MATHIEU MAGIS.

Madame m’aurait voulu...

FAUSTINE.

Oui, dans les griffes de l’Inquisition.

MATHIEU MAGIS.

Et pourquoi?

FAUSTINE.

Pour être sûre de votre fidélité.

MATHIEU MAGIS.

J’ai bien des secrets dans ma caisse, Madame.

FAUSTINE.

Si j’avais votre fortune entre les mains...

MATHIEU MAGIS.

Vous auriez mon âme.

FAUSTINE, =à part=.

Il faut se l’attacher par l’intérêt, cela est clair. (Haut.) Vous prêtez...

MATHIEU MAGIS.

Au denier cinq.

FAUSTINE.

Vous vous méprenez toujours. Écoutez: vous prêtez votre nom au seigneur Avaloros.

MATHIEU MAGIS.

Je connais le seigneur Avaloros, un banquier; nous faisons quelques affaires, mais il a un trop beau nom sur la place et trop de crédit dans la Méditerranée pour avoir jamais besoin du pauvre Mathieu Magis...

FAUSTINE.

Tu es discret, Lombard. Si je veux agir sous ton nom dans une affaire considérable...

MATHIEU MAGIS.

La contrebande?

FAUSTINE.

Que t’importe? Quelle serait la garantie de ton absolu dévouement?

MATHIEU MAGIS.

La prime à gagner.

FAUSTINE, =à part=.

Quel beau chien de chasse! =(Haut.)= Eh bien! venez, vous allez être chargé d’un secret où il y va de la vie, car je vais vous donner un grand homme à dévorer.

MATHIEU MAGIS.

Mon petit commerce est alimenté par les grandes passions: belle femme, belle prime.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

=Le théâtre représente un intérieur d’écurie. Dans les combles, du foin; le long des murs, des roues, des tubes, des pivots, une longue cheminée en cuivre, une vaste chaudière. A gauche du spectateur, un pilier sculpté, où se trouve une Madone. A droite une table; sur la table, des papiers, des instruments de mathématiques. Sur le mur, au-dessus de la table, un tableau noir couvert de figures. Sur la table, une lampe. A côté du tableau, une planche sur laquelle sont des oignons, une cruche et du pain. A droite du spectateur, il y a une grande porte d’écurie; et, à gauche, une porte donnant sur les champs. Un lit de paille à côté de la Madone.=

=Au lever du rideau il fait nuit.=

SCÈNE PREMIÈRE.

FONTANARÈS, QUINOLA.

=Fontanarès, en robe noire serrée par une ceinture de cuir, travaille à sa table. Quinola vérifie les pièces de la machine.=

QUINOLA.

Mais moi aussi, Monsieur, j’ai aimé! Seulement quand j’ai eu compris la femme, je lui ai souhaité le bonsoir. La bonne chère et la bouteille, ça ne vous trahit pas et ça vous engraisse. =(Il regarde son maître.)= Bon! il ne m’entend pas. Voici trois pièces à forger. =(Il ouvre la porte.)= Eh! Monipodille.

SCÈNE II.

=LES MÊMES=, MONIPODIO.

QUINOLA.

Les trois dernières pièces nous sont revenues, emporte les modèles, et fais-en toujours deux paires en cas de malheur.

=(Monipodio fait signe dans la coulisse; deux hommes paraissent.)=

MONIPODIO.

Enlevez, mes enfants, et pas de bruit, évanouissez-vous comme des ombres, c’est pire qu’un vol. =(A Quinola.)= On s’éreinte à travailler.

QUINOLA.

On ne se doute encore de rien.

MONIPODIO.

Ni eux, ni personne. Chaque pièce est enveloppée comme un bijou, et déposée dans une cave. Mais il faut trente écus.

QUINOLA.

Oh! mon Dieu!

MONIPODIO.

Trente drôles bâtis comme ça boivent et mangent comme soixante.

QUINOLA.

La maison Quinola et compagnie a fait faillite, et l’on est à mes trousses.

MONIPODIO.

Des protêts?

QUINOLA.

Es-tu bête? de bonnes prises de corps. Mais j’ai pris chez un fripier deux ou trois défroques qui vont me permettre de soustraire Quinola aux recherches des plus fins limiers, jusqu’au moment où je pourrai payer.

MONIPODIO.

Payer?... c’te bêtise!

QUINOLA.

Oui: j’ai gardé un trésor pour la soif. Reprends ta souquenille de Frère quêteur, et va chez Lothundiaz parlementer avec la duègne.

MONIPODIO.

Hélas! Lopez est tant de fois retourné d’Alger, que notre duègne commence à en revenir.

QUINOLA.

Bah! il ne s’agit que de faire parvenir cette lettre à la señorita Marie Lothundiaz. =(Il lui donne une lettre.)= C’est un chef-d’œuvre d’éloquence inspiré par ce qui inspire tous les chefs-d’œuvre, vois: nous sommes depuis dix jours au pain et à l’eau.

MONIPODIO.

Et nous donc? crois-tu que nous mangions des ortolans? Si nos hommes croyaient bien faire, ils auraient déjà déserté.

QUINOLA.

Veuille l’amour acquitter ma lettre de change, et nous nous en tirerons encore... =(Monipodio sort.)=

SCÈNE III.

QUINOLA, FONTANARÈS.

QUINOLA, =frottant un oignon sur son pain=.

On dit que c’est avec ça que se nourrissaient les ouvriers des pyramides d’Égypte, mais ils devaient avoir l’assaisonnement qui nous soutient: la foi... =(Il boit de l’eau.)= Vous n’avez donc pas faim, Monsieur? Prenez garde que la machine ne se détraque.

FONTANARÈS.

Je cherche une dernière solution...

QUINOLA, =sa manche craque quand il remet la cruche=.

Et moi j’en trouve une... de continuité à ma manche. Vraiment, à ce métier, mes hardes deviennent par trop algébriques.

FONTANARÈS.

Brave garçon! toujours gai, même au fond du malheur.

QUINOLA.

Sangodémi! Monsieur, la fortune aime les gens gais presque autant que les gens gais aiment la fortune.

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, MATHIEU MAGIS.

QUINOLA.

Oh! voilà notre Lombard; il regarde toutes les pièces comme si elles étaient déjà sa propriété légitime.

MATHIEU MAGIS.

Je suis votre très-humble serviteur, mon cher seigneur Fontanarès.

QUINOLA.

Toujours comme le marbre, poli, sec et froid.

FONTANARÈS.

Je vous salue, monsieur Magis. =(Il se coupe du pain.)=

MATHIEU MAGIS.

Vous êtes un homme sublime, et, pour mon compte, je vous veux toute sorte de bien.

FONTANARÈS.

Et c’est pour cela que vous venez me faire toute sorte de mal?

MATHIEU MAGIS.

Vous me brusquez! ça n’est pas bien. Vous ignorez qu’il y a deux hommes en moi.

FONTANARÈS

Je n’ai jamais vu l’autre.

MATHIEU MAGIS.

J’ai du cœur hors les affaires.

QUINOLA.

Mais vous êtes toujours en affaires.

MATHIEU MAGIS.

Je vous admire luttant tout deux.

FONTANARÈS.

L’admiration est le sentiment qui se fatigue le plus promptement chez l’homme. D’ailleurs vous ne prêtez pas sur les sentiments.

MATHIEU MAGIS.

Il y a des sentiments qui rapportent et des sentiments qui ruinent. Vous êtes animés par la foi, c’est très-beau, mais c’est ruineux. Nous fîmes, il y a six mois, de petites conventions: vous me demandâtes trois mille sequins pour vos expériences...

QUINOLA.

A la condition de vous en rendre cinq mille.

FONTANARÈS.

Eh bien?

MATHIEU MAGIS.

Le terme est expiré depuis deux mois.

FONTANARÈS.

Vous nous avez fait sommation, il y a deux mois, et raide, le lendemain même de l’échéance.

MATHIEU MAGIS.

Oh! sans fâcherie, uniquement pour être en mesure.

FONTANARÈS.

Eh bien! après?

MATHIEU MAGIS.

Vous êtes aujourd’hui mon débiteur.

FONTANARÈS.

Déjà huit mois, passés comme un songe! Et je viens de me poser seulement cette nuit le problème à résoudre pour faire arriver l’eau froide, afin de dissoudre la vapeur! Magis, mon ami, soyez mon protecteur, donnez-moi quelques jours de plus?

MATHIEU MAGIS.

Oh! tout ce que vous voudrez.

QUINOLA.

Vrai? Eh bien! voilà l’autre homme qui paraît. =(A Fontanarès.)= Monsieur, celui-là serait mon ami. =(A Magis.)= Voyons, Magis Deux, quelques doublons?

FONTANARÈS.

Ah! je respire.

MATHIEU MAGIS.

C’est tout simple. Aujourd’hui je ne suis plus seulement prêteur, je suis prêteur et copropriétaire, et je veux tirer parti de ma propriété.

QUINOLA.

Ah! triple chien.

FONTANARÈS.

Y pensez-vous?

MATHIEU MAGIS.

Les capitaux sont sans foi...

QUINOLA.

Sans espérance ni charité; les écus ne sont pas catholiques.

MATHIEU MAGIS.

A qui vient toucher une lettre de change, nous ne pouvons pas dire: «Attendez! un homme de talent est en train de chercher une mine d’or dans un grenier ou dans une écurie!» En six mois, j’aurais doublé mes petits sequins. Écoutez, Monsieur, j’ai une petite famille.

FONTANARÈS, =à Quinola=.

Ça a une femme!

QUINOLA.

Et si ça fait des petits, ils mangeront la Catalogne.

MATHIEU MAGIS.

J’ai de lourdes charges.

FONTANARÈS.

Vous voyez comme je vis.

MATHIEU MAGIS.

Eh! Monsieur, si j’étais riche, je vous prêterais... =(Quinola tend la main)= de quoi vivre mieux.

FONTANARÈS.

Attendez encore quinze jours.

MATHIEU MAGIS, =à part=.

Ils me fendent le cœur. Si ça me regardait, je me laisserais peut-être aller; mais il faut gagner ma commission, la dot de ma fille. =(Haut.)= Vraiment, je vous aime beaucoup, vous me plaisez...

QUINOLA, =à part=.

Dire qu’on aurait un procès criminel si on l’étranglait!

FONTANARÈS.

Vous êtes de fer, je serai comme l’acier.

MATHIEU MAGIS.

Qu’est-ce, Monsieur?

FONTANARÈS.

Vous resterez avec moi, malgré vous.

MATHIEU MAGIS.

Non, je veux mes capitaux, et je ferai plutôt saisir et vendre toute cette ferraille.

FONTANARÈS.

Ah! vous m’obligez donc à repousser la ruse par la ruse. J’allais loyalement!... Je quitterai, s’il le faut, le droit chemin, à votre exemple. On m’accusera, moi! car on nous veut parfaits! Mais j’accepte la calomnie. Encore ce calice à boire! Vous avez fait un contrat insensé, vous en signerez un autre, ou vous me verrez mettre mon œuvre en mille morceaux, et garder là =(il se frappe le cœur)= mon secret.

MATHIEU MAGIS.

Ah! Monsieur, vous ne ferez pas cela. Ce serait un vol, une friponnerie dont est incapable un grand homme.

FONTANARÈS.

Ah! vous vous armez de ma probité pour assurer le succès d’une monstrueuse injustice!

MATHIEU MAGIS.

Tenez, je ne veux point être dans tout ceci, vous vous entendrez avec don Ramon, un bien galant homme, à qui je vais céder mes droits.

FONTANARÈS.

Don Ramon?

QUINOLA.

Celui que tout Barcelone vous oppose.

FONTANARÈS.

Après tout, mon dernier problème est résolu. La gloire, la fortune vont enfin ruisseler avec le cours de ma vie.

QUINOLA.

Ces paroles annoncent toujours, hélas! un rouage à refaire.

FONTANARÈS.

Bah! une affaire de cent sequins.

MATHIEU MAGIS.

Tout ce que vous avez ici, vendu par autorité de justice, ne les donnerait pas, les frais prélevés.

QUINOLA.

Pâture à corbeaux, veux-tu te sauver!

MATHIEU MAGIS.

Ménagez don Ramon, il saura bien hypothéquer sa créance sur votre tête. =(Il revient sur Quinola.)= Quant à toi, fruit de potence, si tu me tombes sous la main, je me vengerai! =(A Fontanarès.)= Adieu, homme de génie. =(Il sort.)=

SCÈNE V.

FONTANARÈS, QUINOLA.

FONTANARÈS.

Ses paroles me glacent.

QUINOLA.

Et moi aussi! Les bonnes idées viennent toujours se prendre aux toiles que leur tendent ces araignées-là!

FONTANARÈS.

Bah! Encore cent sequins, et après la vie sera dorée, pleine de fêtes et d’amour. =(Il boit de l’eau.)=

QUINOLA.

Je vous crois, Monsieur, mais avouez que la verte espérance, cette céleste coquine, nous a menés bien avant dans le gâchis.

FONTANARÈS.

Quinola!

QUINOLA.

Je ne me plains pas, je suis fait à la détresse. Mais où prendre cent sequins? Vous devez à des ouvriers, à Carpano le maître serrurier, à Coppolus le marchand de fer, d’acier et de cuivre, à notre hôte qui, après nous avoir mis ici moins par pitié que par peur de Monipodio, finira par nous en chasser; nous lui devons neuf mois de dépenses.

FONTANARÈS.

Mais tout est fini!

QUINOLA.

Mais cent sequins?

FONTANARÈS.

Et pourquoi, toi si courageux, si gai, viens-tu me chanter ce De profundis?

QUINOLA.

C’est que pour rester à vos côtés, je dois disparaître.

FONTANARÈS.

Et pourquoi?

QUINOLA.

Et les huissiers donc? J’ai fait, pour vous et pour moi, cent écus d’or de dettes commerciales, qui ont pris la forme, la figure et les pieds des recors.

FONTANARÈS.

De combien de malheurs se compose donc la gloire?

QUINOLA.

Allons! ne vous attristez pas. Ne m’avez-vous pas dit qu’un père de votre père était allé, il y a quelque cinquante ans, au Mexique avec don Cortez: a-t-on eu de ses nouvelles?

FONTANARÈS.

Jamais.

QUINOLA.

Vous avez un grand-père?... vous irez jusqu’au jour de votre triomphe.

FONTANARÈS.

Veux-tu donc me perdre?

QUINOLA.

Voulez-vous me voir aller en prison et votre machine à tous les diables?

FONTANARÈS.

Non!

QUINOLA.

Laissez-moi donc vous faire revenir ce grand-père de quelque part: ce sera le premier qui sera revenu des Indes.

SCÈNE VI.

=LES MÊMES=, MONIPODIO.

QUINOLA.

Eh! bien?

MONIPODIO.

Votre infante a la lettre.

FONTANARÈS.

Qu’est-ce que don Ramon?

MONIPODIO.

Un imbécile.

QUINOLA.

Envieux?

MONIPODIO.

Comme trois auteurs sifflés. Il se donne pour un homme étonnant.

QUINOLA.

Mais, le croit-on?

MONIPODIO.

Comme un oracle. Il écrivaille, il explique que la neige est blanche parce qu’elle tombe du ciel, et soutient contre Galilée que la terre est immobile.

QUINOLA.

Vous voyez bien, Monsieur, qu’il faut que je vous défasse de ce savant-là? =(A Monipodio.)= Viens avec moi, tu vas être mon valet.

SCÈNE VII.

FONTANARÈS, =seul=.

Quelle cervelle cerclée de bronze résisterait à chercher de l’argent en cherchant les secrets les mieux gardés par la nature, à se défier des hommes, les combattre et combiner des affaires? deviner sur-le-champ le mieux en toute chose, afin de ne pas se voir voler sa gloire par un don Ramon, qui trouverait le plus léger perfectionnement, et il y a des don Ramon partout. Oh! je n’ose me l’avouer... Je me lasse.

SCÈNE VIII.

FONTANARÈS, ESTEBAN, GIRONE ET DEUX OUVRIERS. =Personnages muets.=

ESTEBAN.

Pourriez-vous nous dire où se cache un nommé Fontanarès?

FONTANARÈS.

Il ne se cache point, le voici: mais il médite dans le silence. =(A part.)= Où est donc Quinola? il sait si bien les renvoyer contents. =(Haut.)= Que voulez-vous?

ESTEBAN.

Notre argent! Depuis trois semaines nous travaillons à votre compte: l’ouvrier vit au jour le jour.

FONTANARÈS.

Hélas! mes amis, moi je ne vis pas.

ESTEBAN.

Vous êtes seul, vous, vous pouvez vous serrer le ventre. Mais nous avons femme et enfants. Enfin, nous avons tout mis en gage...

FONTANARÈS.

Ayez confiance en moi.

ESTEBAN.

Est-ce que nous pouvons payer le boulanger avec votre confiance?

FONTANARÈS.

Je suis un homme d’honneur.

GIRONE.

Tiens! et nous aussi nous avons de l’honneur.

ESTEBAN.

Portez donc nos honneurs chez le Lombard, vous verrez ce qu’il prêtera dessus.

GIRONE.

Je ne suis pas un homme à talent, moi! on ne me fait pas crédit.

ESTEBAN.

Je ne suis qu’un méchant ouvrier, mais si ma femme a besoin d’une marmite, je la paye, moi!

FONTANARÈS.

Qui donc vous ameute ainsi contre moi?

GIRONE.

Ameuter? Sommes-nous des chiens?

ESTEBAN.

Les magistrats de Barcelone ont rendu une sentence en faveur de maîtres Coppolus et Carpano, qui leur donne privilége sur vos inventions. Où donc est notre privilége, à nous?

GIRONE.

Je ne sors pas d’ici sans mon argent.

FONTANARÈS.

Quand vous resterez ici, y trouverez-vous de l’argent? d’ailleurs, restez, bonsoir. =(Il prend son chapeau et son manteau.)=

ESTEBAN.

Oh! vous ne sortirez pas sans nous avoir payés.

=(Mouvement chez les ouvriers pour barrer la porte.)=

GIRONE.

Voici une pièce que j’ai forgée, je la garde.

FONTANARÈS.

Misérable! =(Il tire son épée.)=

LES OUVRIERS.

Oh! nous ne bougerons pas.

FONTANARÈS, =fondant sur eux=.

Oh!... =(Il s’arrête et jette son épée.)= Peut-être Avaloros et Sarpi les ont-ils envoyés pour me pousser à bout. Je serais accusé de meurtre et pour des années en prison. =(Il s’agenouille devant la madone.)= O mon Dieu! le talent et le crime seraient-ils donc une même chose à tes yeux? Qu’ai-je fait pour souffrir tant d’avanies, tant d’insultes et tant d’outrages? Faut-il donc d’avance expier le triomphe? =(Aux ouvriers.)= Tout Espagnol est maître dans sa maison.

ESTEBAN.

Vous n’avez pas de maison. Nous sommes ici au Soleil-d’Or; l’hôte nous l’a bien dit.

GIRONE.

Vous n’avez pas payé votre loyer, vous ne payez rien!

FONTANARÈS.

Restez, mes maîtres! j’ai tort: je dois.

SCÈNE IX.

=LES MÊMES=, COPPOLUS =et= CARPANO.

COPPOLUS.

Monsieur, je viens vous annoncer qu’hier les magistrats de Barcelone m’ont, jusqu’à parfait payement, donné privilége sur votre invention, et je veillerai à ce que rien ne sorte d’ici. Le privilége comprend la créance de mon confrère Carpano, votre serrurier.

FONTANARÈS.

Quel démon vous aveugle? Sans moi, cette machine, ce n’est que du fer, de l’acier, du cuivre et du bois; avec moi, c’est une fortune.

COPPOLUS.

Oh! nous ne nous séparerons point.

=(Les deux marchands font un mouvement pour serrer Fontanarès.)=

FONTANARÈS.

Quel ami vous enlace avec autant de force qu’un créancier? Eh bien! que le démon reprenne la pensée qu’il m’a donnée.

TOUS.

Le démon!

FONTANARÈS.

Ah! veillons sur ma langue, un mot peut me rejeter dans les bras de l’inquisition. Non, aucune gloire ne peut payer de pareilles souffrances.

COPPOLUS, =à Carpano=.

Ferons-nous vendre?

FONTANARÈS.

Mais, pour que la machine vaille quelque chose, encore faut-il la finir, et il y manque une pièce dont voici le modèle.

=(Coppolus et Carpano se consultent.)=

Cela coûterait encore deux cents sequins.

SCÈNE X.

=LES MÊMES=, QUINOLA, =en vieillard centenaire, une figure fantastique, dans le genre de Callot=, MONIPODIO, =en habit de fantaisie=, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR.

L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, =montrant Fontanarès=.

Seigneur, le voici.

QUINOLA.

Et vous avez logé le petit-fils du capitaine Fontanarès dans une écurie! la république de Venise le mettra dans un palais! Mon cher enfant, embrassez-moi? =(Il marche vers Fontanarès.)= La sérénissime république a su vos promesses au roi d’Espagne, et j’ai quitté l’arsenal de Venise, à la tête duquel je suis, pour... =(A part.)= Je suis Quinola.

FONTANARÈS.

Jamais paternité n’est ressuscitée plus à propos...

QUINOLA.

Quelle misère!... voilà donc l’antichambre de la gloire.

FONTANARÈS.

La misère est le creuset où Dieu se plaît à éprouver nos forces.

QUINOLA.

Qui sont ces gens?

FONTANARÈS.

Des créanciers, des ouvriers qui m’assiégent.

QUINOLA, =à l’hôte=.

Vieux coquin d’hôte, mon petit-fils est-il chez lui?

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