‹ ThéâtreChapitre 2 sur 7 · L’HOTE.

L’HOTE.

Certainement, Excellence.

QUINOLA.

Je connais un peu les lois de Catalogne, allez chercher le corrégidor pour me fourrer ces drôles en prison. Envoyez des huissiers à mon petit-fils, c’est votre droit; mais restez chez vous, canaille! =(Il fouille dans sa poche)= Tenez! allez boire à ma santé. =(Il leur jette de la monnaie.)= Vous viendrez vous faire payer chez moi.

LES OUVRIERS.

Vive Son Excellence! =(Ils sortent.)=

QUINOLA, =à Fontanarès=.

Notre dernier doublon! c’est la réclame.

SCÈNE XI.

=LES MÊMES=, =moins= L’HOTE =et= LES OUVRIERS.

QUINOLA, =aux deux négociants=.

Quant à vous, mes braves, vous me paraissez être de meilleure composition, et avec de l’argent, nous serons d’accord.

COPPOLUS.

Excellence, nous serons alors à vos ordres.

QUINOLA.

Voyons ça, mon cher enfant, cette fameuse invention dont s’émeut la république de Venise? Où est le profil, la coupe, les plans, les épures?

COPPOLUS, =à Carpano=.

Il s’y connaît, mais prenons des informations avant de fournir.

QUINOLA.

Vous êtes un homme immense, mon enfant! Vous aurez votre jour comme le grand Colombo. =(Il plie un genou.)= Je remercie Dieu de l’honneur qu’il fait à notre famille. =(Aux marchands.)= Je vous paye dans deux heures d’ici... =(Ils sortent.)=

SCÈNE XII.

QUINOLA, FONTANARÈS, MONIPODIO.

FONTANARÈS.

Quel sera le fruit de cette imposture?

QUINOLA.

Vous rouliez dans un abîme, je vous arrête.

MONIPODIO.

C’est bien joué! Mais les Vénitiens ont beaucoup d’argent, et pour obtenir trois mois de crédit, il faut commencer par jeter de la poudre aux yeux: de toutes les poudres, c’est la plus chère.

QUINOLA.

Ne vous ai-je pas dit que je connaissais un trésor, il vient...

MONIPODIO.

Tout seul? =(Quinola fait un signe affirmatif.)=

FONTANARÈS.

Son audace me fait peur.

SCÈNE XIII.

=LES MÊMES=, MATHIEU MAGIS, DON RAMON.

MATHIEU MAGIS.

Je vous amène don Ramon, sans l’avis duquel je ne veux plus rien faire.

DON RAMON, =à Fontanarès=.

Monsieur, je suis ravi d’entrer en relations avec un homme de votre science. A nous deux nous pourrons porter votre découverte à sa plus haute perfection.

QUINOLA.

Monsieur connaît la mécanique, la balistique, les mathématiques, la dioptrique, caloptrique, statique... stique.

DON RAMON.

J’ai fait des traités assez estimés.

QUINOLA.

En latin?

DON RAMON.

En espagnol.

QUINOLA.

Les vrais savants, Monsieur, n’écrivent qu’en latin. Il y a du danger à vulgariser la science. Savez-vous le latin?

DON RAMON.

Oui, Monsieur.

QUINOLA.

Eh bien! tant mieux pour vous.

FONTANARÈS.

Monsieur, je révère le nom que vous vous êtes fait; mais il y a trop de dangers à courir dans mon entreprise pour que je vous accepte: je risque ma tête, et la vôtre me semble trop précieuse.

DON RAMON.

Croyez-vous donc, Monsieur, pouvoir vous passer de don Ramon, qui fait autorité dans la science?

QUINOLA.

Don Ramon? le fameux don Ramon, qui a donné les raisons de tant de phénomènes qui, jusqu’ici, se permettaient d’avoir lieu sans raison.

DON RAMON.

Lui-même.

QUINOLA.

Je suis Fontanarési, le directeur de l’arsenal de la république de Venise, et grand-père de notre inventeur. Mon enfant, vous pouvez vous fier à Monsieur; dans sa position, il ne saurait vous tendre un piége: nous allons tout lui dire.

DON RAMON.

Ah! je vais donc tout savoir.

FONTANARÈS.

Comment?

QUINOLA.

Laissez-moi lui donner une leçon de mathématiques, ça ne peut pas lui faire de bien, mais ça ne vous fera pas de mal. =(A don Ramon.)= Tenez, approchez! =(Il montre les pièces de la machine.)= Tout cela ne signifie rien; pour les savants, la grande chose...

DON RAMON.

La grande chose?

QUINOLA.

C’est le problème en lui-même. Vous savez la raison qui fait monter les nuages?

DON RAMON.

Je les crois plus légers que l’air.

QUINOLA.

Du tout! ils sont aussi pesants, puisque l’eau finit par se laisser tomber comme une sotte. Je n’aime pas l’eau, et vous?

DON RAMON.

Je la respecte.

QUINOLA.

Nous sommes faits pour nous entendre. Les nuages montent autant parce qu’ils sont en vapeur, qu’attirés par la force du froid qui est en haut.

DON RAMON.

Ça pourrait être vrai. Je ferai un traité là-dessus.

QUINOLA.

Mon neveu formule cela par R plus O. Et comme il y a beaucoup d’eau dans l’air, nous disons simplement O plus O, un nouveau binôme.

DON RAMON.

Ce serait un nouveau binôme?

QUINOLA.

Ou, si vous voulez, un X.

DON RAMON.

X, ah! je comprends.

FONTANARÈS.

Quel âne!

QUINOLA.

Le reste est une bagatelle. Un tube reçoit l’eau qui se fait nuage par un procédé quelconque. Ce nuage veut absolument monter, et la force est immense.

DON RAMON.

Immense, et comment?

QUINOLA.

Immense... en ce qu’elle est naturelle, car l’homme... saisissez bien ceci, ne crée pas de forces...

DON RAMON.

Eh bien! alors comment?...

QUINOLA.

Il les emprunte à la nature; l’invention, c’est d’emprunter... Alors... au moyen de quelques pistons, car en mécanique... vous savez...

DON RAMON.

Oui, Monsieur, je sais la mécanique.

QUINOLA.

Eh bien! la manière de communiquer une force est une niaiserie, un rien, une ficelle comme dans le tourne-broche...

DON RAMON.

Ah! il y a un tourne-broche?

QUINOLA.

Il y en a deux, et la force est telle qu’elle soulèverait des montagnes qui sauteraient comme des béliers... C’est prédit par le roi David.

DON RAMON.

Monsieur, vous avez raison, le nuage, c’est de l’eau...

QUINOLA.

L’eau, Monsieur?... Eh! c’est le monde. Sans eau, vous ne pourriez... c’est clair. Eh bien! voilà sur quoi repose l’invention de mon petit-fils: l’eau domptera l’eau. O plus O, voilà la formule.

DON RAMON.

Il emploie des termes incompréhensibles.

QUINOLA.

Vous comprenez?

DON RAMON.

Parfaitement.

QUINOLA, =à part=.

Cet homme est horriblement bête. =(Haut.)= Je vous ai parlé la langue des vrais savants...

MATHIEU MAGIS, =à Monipodio=.

Qui donc est ce seigneur si savant?

MONIPODIO.

Un homme immense auprès de qui je m’instruis dans la balistique, le directeur de l’arsenal de Venise, qui va vous rembourser ce soir pour le compte de la république.

MATHIEU MAGIS.

Courons avertir madame Brancador, elle est de Venise. (Il sort.)

SCÈNE XIV.

=LES PRÉCÉDENTS=, =moins Mathieu Magis=, LOTHUNDIAZ, MARIE.

MARIE.

Arriverai-je à temps?...

QUINOLA.

Bon! voilà notre trésor.

=(Lothundiaz et don Ramon se font des civilités, et regardent les pièces de la machine au fond du théâtre.)=

FONTANARÈS.

Marie, ici!

MARIE.

Amenée par mon père. Ah! mon ami, votre valet en m’apprenant votre détresse...

FONTANARÈS, =à Quinola=.

Maraud!

QUINOLA.

Mon petit-fils!

MARIE.

Oh! il a mis fin à mes tourments.

FONTANARÈS.

Et qui donc vous tourmentait?

MARIE.

Vous ignorez les persécutions auxquelles je suis en butte depuis votre arrivée, et surtout depuis votre querelle avec madame Brancador. Que faire contre l’autorité paternelle? elle est sans bornes. En restant au logis, je douterais de pouvoir vous conserver, non pas mon cœur, il est à vous en dépit de tout, mais ma personne...

FONTANARÈS.

Encore un martyre!

MARIE.

En retardant le jour de votre triomphe, vous avez rendu ma situation insupportable. Hélas! en vous voyant ici, je devine que nous avons souffert en même temps des maux inouïs. Pour pouvoir être à vous, je vais feindre de me donner à Dieu: j’entre ce soir au couvent.

FONTANARÈS.

Au couvent? Ils veulent nous séparer. Voilà des tortures à faire maudire la vie. Et vous, Marie, vous, le principe et la fleur de ma découverte! vous, cette étoile qui me protégeait, je vous force à rester dans le ciel. Oh! je succombe. =(Il pleure.)=

MARIE.

Mais en promettant d’aller dans un couvent, j’ai obtenu de mon père le droit de venir ici: je voulais mettre une espérance dans mes adieux, voici les épargnes de la jeune fille, de votre sœur, ce que j’ai gardé pour le jour où tout vous abandonnerait.

FONTANARÈS.

Et qu’ai-je besoin, sans vous, de gloire, de fortune, et même de la vie?

MARIE.

Acceptez ce que peut, ce que doit vous offrir celle qui sera votre femme. Si je vous sais malheureux et tourmenté, l’espérance me quittera dans ma retraite, et j’y mourrai, priant pour vous!

QUINOLA, =à Marie=.

Laissez-le faire le superbe, et sauvons-le malgré lui. Chut! je passe pour son grand-père. =(Marie donne son aumônière à Quinola.)=

LOTHUNDIAZ, =à don Ramon=.

Ainsi, vous ne le trouvez pas fort?

DON RAMON.

Lequel? Oh! lui! c’est un artisan qui ne sait rien et qui sans doute aura volé ce secret en Italie.

LOTHUNDIAZ.

Je m’en suis toujours douté, comme j’ai raison de résister à ma fille et de le lui refuser pour mari.

DON RAMON.

Il la mettrait sur la paille. Il a dévoré cinq mille sequins et s’est endetté de trois mille, en huit mois, sans arriver à un résultat! Ah! parlez-moi de son grand-père. Voilà un savant du premier ordre, et il a fort à faire avant de le valoir. =(Il montre Quinola.)=

LOTHUNDIAZ.

Son grand-père?...

QUINOLA.

Oui, Monsieur, mon nom de Fontanarès s’est changé, à Venise, en celui de Fontanarési.

LOTHUNDIAZ.

Vous êtes Pablo Fontanarès?

QUINOLA.

Pablo, lui-même.

LOTHUNDIAZ.

Et riche?

QUINOLA.

Richissime.

LOTHUNDIAZ.

Touchez là, Monsieur, vous me rendrez donc les deux mille sequins que vous empruntâtes à mon père.

QUINOLA.

Si vous pouvez me montrer ma signature, je suis prêt à y faire honneur.

MARIE, =après une conversation avec Fontanarès=.

Acceptez pour triompher, ne s’agit-il pas de notre bonheur?

FONTANARÈS.

Entraîner cette perle dans le gouffre où je me sens tomber.

=(Quinola et Monipodio disparaissent.)=

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, SARPI.

SARPI, =à Lothundiaz=.

Vous et avec votre fille, Seigneur Lothundiaz?

LOTHUNDIAZ.

Elle a mis pour prix de son obéissance à se rendre au couvent, de venir lui dire adieu.

SARPI.

La compagnie est assez nombreuse pour que je ne m’offense point de cette condescendance.

FONTANARÈS.

Ah! voilà le plus ardent de mes persécuteurs. Eh bien! Seigneur, venez-vous mettre de nouveau ma constance à l’épreuve?

SARPI.

Je représente ici le vice-roi de Catalogne, Monsieur, et j’ai droit à vos respects. =(A don Ramon.)= Êtes-vous content de lui?

DON RAMON.

Avec mes conseils, nous arriverons.

SARPI.

Le vice-roi espère beaucoup de votre savant concours.

FONTANARÈS.

Rêvé-je? Voudrait-on me donner un rival?

SARPI.

Un guide, Monsieur, pour vous sauver.

FONTANARÈS.

Qui vous dit que j’en aie besoin?

MARIE.

Alfonso, s’il pouvait vous faire réussir?

FONTANARÈS.

Ah! jusqu’à elle qui doute de moi.

MARIE.

On le dit si savant!

LOTHUNDIAZ.

Le présomptueux! il croit en savoir plus que tous les savants du monde.

SARPI.

Je suis amené par une question qui a éveillé la sollicitude du vice-roi: vous avez depuis bientôt dix mois un vaisseau de l’État, et vous en devez compte.

FONTANARÈS.

Le roi n’a pas fixé de terme à mes travaux.

SARPI.

L’administration de la Catalogne a le droit d’en exiger un, et nous avons reçu des ministres un ordre à cet égard. =(Mouvement de surprise chez Fontanarès.)= Oh! prenez tout votre temps: nous ne voulons pas contrarier un homme tel que vous. Seulement, nous pensons que vous ne voulez pas éluder la peine qui pèse sur votre tête, en gardant le vaisseau jusqu’à la fin de vos jours.

MARIE.

Quelle peine?

FONTANARÈS.

Je joue ma tête.

MARIE.

La mort! et vous me refusez.

FONTANARÈS.

Dans trois mois, comte Sarpi, et sans aide, j’aurai fini mon œuvre. Vous verrez alors un des plus grands spectacles qu’un homme puisse donner à son siècle.

SARPI.

Voici votre engagement, signez-le. =(Fontanarès va signer.)=

MARIE.

Adieu, mon ami! Si vous succombiez dans cette lutte, je crois que je vous aimerais encore davantage.

LOTHUNDIAZ.

Venez, ma fille, cet homme est fou.

DON RAMON.

Jeune homme! lisez mes traités.

SARPI.

Adieu, futur grand d’Espagne.

SCÈNE XVI.

FONTANARÈS, =seul sur le devant de la scène=.

Marie au couvent, j’aurai froid au soleil. Je supporte un monde, et j’ai peur de ne pas être un Atlas... Non, je ne réussirai pas, tout me trahit. Œuvre de trois ans de pensée et de dix mois de travaux, sillonneras-tu jamais la mer?... Ah! le sommeil m’accable... =(Il se couche sur la paille.)=

SCÈNE XVII.

FONTANARÈS, =endormi=, QUINOLA =et= MONIPODIO, =revenant par la petite porte=.

QUINOLA.

Des diamants! des perles et de l’or! nous sommes sauvés.

MONIPODIO.

La Brancador est de Venise.

QUINOLA.

Il faut donc y retourner, fais venir l’hôte, je vais rétablir notre crédit.

MONIPODIO.

Le voici.

SCÈNE XVIII.

=LES MÊMES=, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR.

QUINOLA.

Or çà! monsieur l’hôte du Soleil-d’Or, vous n’avez pas eu confiance dans l’étoile de mon petit-fils.

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