‹ ThéâtreChapitre 6 sur 7 · L’HUISSIER.

L’HUISSIER.

C’est le dernier lot, Messeigneurs. Allons, personne ne dit mot? Adjugé pour dix écus d’or, dix maravédis, au seigneur Mathieu Magis.

LOTHUNDIAZ, =à don Ramon=.

Eh bien! voilà comment finit la sublime invention de notre grand homme! il avait, ma foi, bien raison de nous promettre un fameux spectacle.

COPPOLUS.

Vous pouvez en rire, il ne vous doit rien.

ESTEBAN.

C’est nous autres, pauvres diables, qui payons ses folies.

LOTHUNDIAZ.

Rien, maître Coppolus? Et les diamants de ma fille que le valet du grand homme a mis dans la mécanique!

MATHIEU MAGIS.

Mais on les a saisis chez moi.

LOTHUNDIAZ.

Ne sont-ils pas dans les mains de la justice? et j’aimerais mieux y voir Quinola, ce damné suborneur de trésors.

QUINOLA.

O ma jeunesse, quelle leçon tu reçois! Mes antécédents m’ont perdu.

LOTHUNDIAZ.

Mais si on le trouve, son affaire sera bientôt faite, et j’irai l’admirer donnant la bénédiction avec ses pieds.

FONTANARÈS.

Notre malheur rend ce bourgeois spirituel.

QUINOLA.

Dites donc féroce.

DON RAMON.

Moi, je regrette un pareil désastre. Ce jeune artisan avait fini par m’écouter, et nous avions la certitude de réaliser les promesses faites au roi; mais il peut dormir sur les deux oreilles: j’irai demander sa grâce à la cour en expliquant combien j’ai besoin de lui.

COPPOLUS.

Voilà de la générosité peu commune entre savants.

LOTHUNDIAZ.

Vous êtes l’honneur de la Catalogne!

FONTANARÈS. =(Il s’avance.)=

J’ai tranquillement supporté le supplice de voir vendre à vil prix une œuvre qui devait me mériter un triomphe... =(Murmures chez le peuple.)= Mais ceci passe la mesure. Don Ramon, si vous aviez, je ne dis pas connu, mais soupçonné l’usage de toutes ces pièces maintenant dispersées, vous les auriez achetées au prix de toute votre fortune.

DON RAMON.

Jeune homme, je respecte votre malheur; mais vous savez bien que votre appareil ne pouvait pas encore marcher, et que mon expérience vous était devenue nécessaire.

FONTANARÈS.

Ce que la misère a de plus terrible entre toutes ces horreurs, c’est d’autoriser la calomnie et le triomphe des sots.

LOTHUNDIAZ.

N’as-tu donc pas honte dans ta position de venir insulter un savant qui a fait ses preuves? Où en serais-je si je t’avais donné ma fille? tu me mènerais, et grand train, à la mendicité, car tu as déjà mangé en pure perte dix mille sequins! Hein? le grand d’Espagne est aujourd’hui bien petit.

FONTANARÈS.

Vous me faites pitié.

LOTHUNDIAZ.

C’est possible, mais tu ne me fais pas envie: ta tête est à la merci du tribunal.

DON RAMON.

Laissez-le: ne voyez-vous pas qu’il est fou?

FONTANARÈS.

Pas encore assez, Monsieur, pour croire que O plus O soit un binôme.

SCÈNE II.

=LES MÊMES=, DON FRÉGOSE, FAUSTINE, AVALOROS, SARPI.

SARPI.

Nous arrivons trop tard, la vente est finie...

DON FRÉGOSE.

Le roi regrettera d’avoir eu confiance en un charlatan.

FONTANARÈS.

Un charlatan, Monseigneur? Dans quelques jours, vous pouvez me faire trancher la tête; tuez-moi, mais ne me calomniez pas; vous êtes placé trop haut pour descendre si bas.

DON FRÉGOSE.

Votre audace égale votre malheur. Oubliez-vous que les magistrats de Barcelone vous regardent comme complice du vol fait à Lothundiaz? La fuite de votre valet prouve le crime, et vous ne devez d’être libre qu’aux prières de Madame. =(Il montre Faustine.)=

FONTANARÈS.

Mon valet, Excellence, a pu, jadis, commettre des fautes, mais depuis qu’il s’est attaché à ma fortune, il a purifié sa vie au feu de mes épreuves. Par mon honneur, il est innocent. Les pierreries saisies au moment où il les vendait à Mathieu Magis, lui furent librement données par Marie Lothundiaz, de qui je les ai refusées.

FAUSTINE.

Quelle fierté dans le malheur! rien ne saurait donc le faire fléchir.

SARPI.

Et comment expliquez-vous la résurrection de votre grand-père, ce faux intendant de l’arsenal de Venise? car, par malheur, Madame et moi nous connaissons le véritable.

FONTANARÈS.

J’ai fait prendre ce déguisement à mon valet pour qu’il causât sciences et mathématiques avec don Ramon. Le seigneur Lothundiaz vous dira que le savant de la Catalogne et Quinola se sont parfaitement entendus.

MONIPODIO, =à Quinola=.

Il est perdu!

DON RAMON.

J’en appelle... à ma plume.

FAUSTINE.

Ne vous courroucez pas, don Ramon, il est si naturel que les gens, en se sentant tomber dans un abîme, y entraînent tout avec eux!

LOTHUNDIAZ.

Quel détestable caractère!

FONTANARÈS.

Avant de mourir, on doit la vérité, Madame, à ceux qui nous ont poussé dans l’abîme! =(A don Frégose.)= Monseigneur, le roi m’avait promis la protection de ses gens à Barcelone, et je n’y ai trouvé que la haine! O grands de la terre, riches, vous tous qui tenez en vos mains un pouvoir quelconque, pourquoi donc en faites-vous un obstacle à la pensée nouvelle? Est-ce donc une loi divine qui vous ordonne de bafouer, de honnir ce que vous devez plus tard adorer? Plat, humble et flatteur, j’eusse réussi! Vous avez persécuté dans ma personne ce qu’il y a de plus noble en l’homme! la conscience qu’il a de sa force, la majesté du travail, l’inspiration céleste qui lui met la main à l’œuvre, et... l’amour, cette foi humaine, qui rallume le courage quand il va s’éteindre sous la bise de la raillerie. Ah! si vous faites mal le bien, en revanche, vous faites toujours très-bien le mal! Je m’arrête... vous ne valez pas ma colère.

FAUSTINE, =à part, après avoir fait un pas=.

Oh! j’allais lui dire que je l’adore.

DON FRÉGOSE.

Sarpi, faites avancer des alguasils, et emparez-vous du complice de Quinola. =(On applaudit, et quelques voix crient: Bravo.)=

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, MARIE, LOTHUNDIAZ.

=Au moment où les alguasils s’emparent de Fontanarès, Marie paraît en novice, accompagnée d’un moine et de deux sœurs.=

MARIE LOTHUNDIAZ, =au vice-roi=.

Monseigneur, je viens d’apprendre comment, en voulant préserver Fontanarès de la rage de ses ennemis, je l’ai perdu: mais on m’a permis de rendre hommage à la vérité: j’ai remis moi-même à Quinola mes pierreries et mes épargnes. =(Mouvement chez Lothundiaz.)= Elles m’appartenaient, mon père, et Dieu veuille que vous n’ayez pas un jour à déplorer votre aveuglement.

QUINOLA, =se débarrassant de son manteau=.

Ouf, je respire à l’aise!

FONTANARÈS. =Il plie le genou devant Marie.=

Merci, brillant et pur amour par qui je me rattache au ciel pour y puiser l’espérance et la foi; vous venez de sauver mon honneur.

MARIE.

N’est-il pas le mien? la gloire viendra.

FONTANARÈS.

Hélas! mon œuvre est dispersée en cent mains avares qui ne la rendraient que contre autant d’or qu’elle en a coûté. Je doublerais ma dette et n’arriverais plus à temps. Tout est fini.

FAUSTINE, =à Marie=.

Sacrifiez-vous, et il est sauvé.

MARIE.

Mon père? et vous, comte Sarpi? =(A part.)= J’en mourrai! =(Haut.)= Consentez-vous à donner tout ce qu’exige la réussite de l’entreprise faite par le seigneur Fontanarès? à ce prix, je vous obéirai, mon père. =(A Faustine.)= Je me dévoue, Madame!

FAUSTINE.

Vous êtes sublime, mon ange. =(A part.)= J’en suis donc enfin délivrée!

FONTANARÈS.

Arrêtez, Marie! j’aime mieux la lutte et ses périls, j’aime mieux la mort que de vous perdre ainsi.

MARIE.

Tu m’aimes donc mieux que la gloire? =(Au vice-roi.)= Monseigneur, vous ferez rendre à Quinola mes pierreries. Je retourne heureuse au couvent: ou à lui, ou à Dieu!

LOTHUNDIAZ.

Est-il donc sorcier?

QUINOLA.

Cette jeune fille me ferait réaimer les femmes.

FAUSTINE, =à Sarpi, au vice-roi et à Avaloros=.

Ne le dompterons-nous donc pas?

AVALOROS.

Je vais l’essayer.

SARPI, =à Faustine=.

Tout n’est pas perdu. =(A Lothundiaz.)= Emmenez votre fille chez vous, elle vous obéira bientôt.

LOTHUNDIAZ.

Dieu le veuille! Venez, ma fille.

=(Lothundiaz, Marie et son cortége, Don Ramon et Sarpi sortent.)=

SCÈNE IV.

FAUSTINE, FRÉGOSE, AVALOROS, FONTANARÈS, QUINOLA, MONIPODIO.

AVALOROS.

Je vous ai bien étudié, jeune homme, et vous avez un grand caractère, un caractère de fer. Le fer sera toujours maître de l’or. Associons-nous franchement: je paye vos dettes, je rachète tout ce qui vient d’être vendu, je vous donne à vous et à Quinola cinq mille écus d’or, et, à ma considération, Monseigneur le vice-roi voudra bien oublier votre incartade.

FONTANARÈS.

Si j’ai, dans ma douleur, manqué au respect que je vous dois, Monseigneur, je vous prie de me pardonner.

DON FRÉGOSE.

Assez, Monsieur. On n’offense point don Frégose.

FAUSTINE.

Très-bien, Monseigneur.

AVALOROS.

Eh bien! jeune homme, à la tempête succède le calme, et maintenant tout vous sourit. Voyons, réalisons ensemble vos promesses au roi.

FONTANARÈS.

Je ne tiens à la fortune, Monsieur, que par une seule raison: épouserai-je Marie Lothundiaz?

DON FRÉGOSE.

Vous n’aimez qu’elle au monde?

FONTANARÈS.

Elle seule! =(Faustine et Avaloros se parlent.)=

DON FRÉGOSE.

Tu ne m’avais jamais dit cela. Compte sur moi, jeune homme, je te suis tout acquis.

MONIPODIO.

Ils s’arrangent, nous sommes perdus. Je vais me sauver en France avec l’invention.

SCÈNE V.

QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE, AVALOROS.

FAUSTINE, =à Fontanarès=.

Eh bien! moi aussi je suis sans rancune, je donne une fête, venez-y; nous nous entendrons tous pour vous ménager un triomphe.

FONTANARÈS.

Madame, votre première faveur cachait un piége.

FAUSTINE.

Comme tous les sublimes rêveurs qui dotent l’humanité de leurs découvertes, vous ne connaissez ni le monde, ni les femmes.

FONTANARÈS, =à part=.

Il me reste à peine huit jours. =(A Quinola.)= Je vais me servir d’elle...

QUINOLA.

Comme vous vous servez de moi!

FONTANARÈS.

J’irai, Madame.

FAUSTINE.

Je dois en remercier Quinola. =(Elle tend une bourse à Quinola.)= Tiens. =(A Fontanarès.)= A bientôt.

SCÈNE VI.

FONTANARÈS, QUINOLA.

FONTANARÈS.

Cette femme est perfide comme le soleil en hiver. Oh! j’en veux au malheur, surtout pour éveiller la défiance. Y a-t-il donc des vertus dont il faut se déshabituer?

QUINOLA.

Comment, Monsieur, se défier d’une femme qui rehausse en or ses moindres paroles. Elle vous aime, voilà tout. Votre cœur est donc bien petit qu’il ne puisse loger deux amours?

FONTANARÈS.

Bah! Marie, c’est l’espérance, elle a réchauffé mon âme. Oui, je réussirai.

QUINOLA, =à part=.

Monipodio n’est plus là. =(Haut.)= Un raccommodement, Monsieur, est bien facile avec une femme qui s’y prête aussi facilement que madame Brancador.

FONTANARÈS.

Quinola!

QUINOLA.

Monsieur, vous me désespérez! Voulez-vous combattre la perfidie d’un amour habile avec la loyauté d’un amour aveugle? J’ai besoin du crédit de madame Brancador pour me débarrasser de Monipodio, dont les intentions me chagrinent. Cela fait, je vous réponds du succès, et vous épouserez alors votre Marie.

FONTANARÈS.

Et par quels moyens?

QUINOLA.

Eh! Monsieur, en montant sur les épaules d’un homme qui voit comme vous, très-loin, on voit plus loin encore. Vous êtes inventeur, moi je suis inventif. Vous m’avez sauvé de... vous savez! Moi, je vous sauverai des griffes de l’envie et des serres de la cupidité. A chacun son état. Voici de l’or, venez vous habiller, soyez beau, soyez fier, vous êtes à la veille du triomphe. Mais, là, soyez gracieux pour madame Brancador.

FONTANARÈS.

Au moins, Quinola, dis-moi comment?

QUINOLA.

Non, Monsieur, si vous saviez mon secret, tout serait perdu, vous avez trop de talent pour ne pas avoir la simplicité d’un enfant.

=(Ils sortent.)=

=Le théâtre change et représente les salons de madame Brancador.=

SCÈNE VII.

FAUSTINE, =seule=.

Voici donc venue l’heure à laquelle ont tendu tous mes efforts depuis quatorze mois. Dans quelques moments, Fontanarès verra Marie à jamais perdue pour lui. Avaloros, Sarpi et moi, nous avons endormi le génie et amené l’homme à la veille de son expérience, les mains vides. Oh! le voilà bien à moi comme je le voulais. Mais revient-on du mépris à l’amour? Non, jamais. Ah! il ignore que, depuis un an, je suis son adversaire, et voilà le malheur, il me haïrait alors. La haine n’est pas le contraire de l’amour, c’en est l’envers. Il saura tout: je me ferai haïr.

SCÈNE VIII.

FAUSTINE, PAQUITA.

PAQUITA.

Madame, vos ordres sont exécutés à merveille par Monipodio. La señorita Lothundiaz apprend en ce moment, par sa duègne, le péril où va se trouver ce soir le seigneur Fontanarès.

FAUSTINE.

Sarpi doit être venu, dis-lui que je veux lui parler.

=(Paquita sort.)=

SCÈNE IX.

FAUSTINE, =seule=.

Ecartons Monipodio! Quinola tremble qu’il n’ait reçu l’ordre de se défaire de Fontanarès; c’est déjà trop que d’avoir à le craindre.

SCÈNE X.

FAUSTINE, FRÉGOSE.

FAUSTINE.

Vous venez à propos, Monsieur, je veux vous demander une grâce.

DON FRÉGOSE.

Dites que vous m’en voulez faire une.

FAUSTINE.

Dans deux heures, Monipodio ne doit pas être dans Barcelone, ni même en Catalogne; envoyez-le en Afrique.

DON FRÉGOSE.

Que vous a-t-il fait?

FAUSTINE.

Rien.

DON FRÉGOSE.

Eh bien! pourquoi?...

FAUSTINE.

Mais parce que... Comprenez-vous?

DON FRÉGOSE.

Vous allez être obéie. =(Il écrit.)=

SCÈNE XI.

=LES MÊMES=, SARPI.

FAUSTINE.

Mon cousin, n’avez-vous pas les dispenses nécessaires pour célébrer à l’instant votre mariage avec Marie Lothundiaz?

SARPI.

Et par les soins du bonhomme, le contrat est tout prêt.

FAUSTINE.

Eh bien! prévenez au couvent des Dominicains, à minuit vous épouserez, et de son consentement, la riche héritière; elle acceptera tout, en voyant =(bas à Sarpi)= Fontanarès entre les mains de la justice.

SARPI.

Je comprends, il s’agit seulement de le venir arrêter. Ma fortune est maintenant indestructible! Et... je vous la dois. =(A part.)= Quel levier que la haine d’une femme!

DON FRÉGOSE.

Sarpi, faites exécuter sévèrement cet ordre, et sans retard.

=(Sarpi sort.)=

SCÈNE XII.

=LES PRÉCÉDENTS=, =moins= SARPI.

DON FRÉGOSE.

Et notre mariage, à nous?

FAUSTINE.

Monseigneur, mon avenir est tout entier dans cette fête: vous aurez ma décision ce soir. =(Fontanarès paraît. A part.)= Oh! le voici. =(A Frégose.)= Si vous m’aimez, laissez-moi.

DON FRÉGOSE.

Seule avec lui.

FAUSTINE.

Je le veux!

DON FRÉGOSE.

Après tout, il n’aime que sa Marie Lothundiaz.

SCÈNE XIII.

FAUSTINE, FONTANARÈS.

FONTANARÈS.

Le palais du roi d’Espagne n’est pas plus splendide que le vôtre, Madame, et vous y déployez des façons de souveraine.

FAUSTINE.

Écoutez, cher Fontanarès.

FONTANARÈS.

Cher?... Ah! Madame, vous m’avez appris à douter de ces mots-là!

FAUSTINE.

Vous allez enfin connaître celle que vous avez si cruellement insultée. Un affreux malheur vous menace. Sarpi, en agissant contre vous, comme il le fait, exécute les ordres d’un pouvoir terrible, et cette fête pourrait être, sans moi, le baiser de Judas. On vient de me confier qu’à votre sortie, et peut-être ici même, vous serez arrêté, jeté dans une prison, et votre procès commencera... pour ne jamais finir. Est-ce en une nuit qui vous reste que vous remettrez en état le vaisseau que vous avez perdu? Quant à votre œuvre, elle est impossible à recommencer. Je veux vous sauver, vous et votre gloire, vous et votre fortune.

FONTANARÈS.

Vous! et comment?

FAUSTINE.

Avaloros a mis à ma disposition un de ses navires, Monipodio m’a donné ses meilleurs contrebandiers; allons à Venise, la République vous fera patricien, et vous donnera dix fois plus d’or que l’Espagne ne vous en a promis... =(A part.)= Et ils ne viennent pas.

FONTANARÈS.

Et Marie? si nous l’enlevons, je crois en vous.

FAUSTINE.

Vous pensez à elle au moment où il faut choisir entre la vie et la mort. Si vous tardez, nous pouvons être perdus.

FONTANARÈS.

Nous?... Madame.

SCÈNE XIV.

=LES MÊMES. Des gardes paraissent à toutes les portes. Un alcade se présente.= SARPI.

SARPI.

Faites votre devoir!

L’ALCADE, =à Fontanarès=.

Au nom du roi, je vous arrête.

FONTANARÈS.

Voici l’heure de la mort venue!... Heureusement j’emporte mon secret à Dieu, et j’ai pour linceul mon amour.

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, MARIE, LOTHUNDIAZ.

MARIE.

On ne m’a donc pas trompée, vous êtes la proie de vos ennemis! A moi donc, cher Alfonse, de mourir pour toi, et de quelle mort? Ami, le ciel est jaloux des amours parfaites, il nous dit par ces cruels événements, que nous appelons des hasards, qu’il n’est de bonheur que près de Dieu. Toi...

SARPI.

Señora!

LOTHUNDIAZ.

Ma fille!

MARIE.

Vous m’avez laissée libre en cet instant, le dernier de ma vie! je tiendrai ma promesse, tenez les vôtres. Toi, sublime inventeur, tu auras les obligations de ta grandeur, les combats de ton ambition, maintenant légitime: cette lutte occupera ta vie; tandis que la comtesse Sarpi mourra lentement et obscurément entre les quatre murs de sa maison... Mon père, et vous, comte, il est bien entendu que, pour prix de mon obéissance, la vice-royauté de Catalogne accorde au seigneur Fontanarès un nouveau délai d’un an pour son expérience.

FONTANARÈS.

Marie, vivre sans toi?

MARIE.

Vivre avec ton bourreau!

FONTANARÈS.

Adieu, je vais mourir.

MARIE.

N’as-tu pas fait une promesse solennelle au roi d’Espagne, au monde! =(Bas.)= Triomphe! nous mourrons après.

FONTANARÈS.

Ne sois point à lui, j’accepte.

MARIE.

Mon père, accomplissez votre promesse.

FAUSTINE.

J’ai triomphé!

LOTHUNDIAZ.

=(Bas.)= Misérable séducteur! =(Haut.)= Voici dix mille sequins. =(Bas.)= Infâme! =(Haut.)= Un an des revenus de ma fille. =(Bas.)= Que la peste t’étouffe! =(Haut.)= Dix mille sequins que sur cette lettre, le seigneur Avaloros vous comptera.

FONTANARÈS.

Mais, Monseigneur, le vice-roi consent-il à ces arrangements?...

SARPI.

Vous avez publiquement accusé la vice-royauté de Catalogne de faire mentir les promesses du roi d’Espagne, voici sa réponse: =(il tire un papier)= une ordonnance qui, dans l’intérêt de l’État, suspend toutes les poursuites de vos créanciers, et vous accorde un an pour réaliser votre entreprise.

FONTANARÈS.

Je serai prêt.

LOTHUNDIAZ.

Il y tient! Venez ma fille: on nous attend aux Dominicains, et Monseigneur nous fait l’honneur d’assister à la cérémonie.

MARIE.

Déjà!

FAUSTINE, =à Paquita=.

Cours, et reviens me dire quand ils seront mariés.

SCÈNE XVI.

FAUSTINE, FONTANARÈS.

FAUSTINE, =à part=.

Il est là, debout comme un homme devant un précipice et poursuivi par des tigres. =(Haut.)= Pourquoi n’êtes-vous pas aussi grand que votre pensée? N’y a-t-il donc qu’une femme dans le monde?

FONTANARÈS.

Eh! croyez-vous, Madame, qu’un homme arrache un pareil amour de son cœur, comme une épée de son fourreau?

FAUSTINE.

Qu’une femme vous aime et vous serve, je le conçois. Mais aimer, pour vous, c’est abdiquer. Tout ce que les plus grands hommes ont tous et toujours souhaité: la gloire, les honneurs, la fortune, et plus que tout cela!... une souveraineté au-dessus des renversements populaires, celle du génie; voilà le monde des César, des Lucullus et des Luther devant vous!... Et vous avez mis entre vous et cette magnifique existence, un amour digne d’un étudiant d’Alcala. Né géant, vous vous faites nain à plaisir. Mais un homme de génie a, parmi toutes les femmes, une femme spécialement créée pour lui. Cette femme doit être une reine aux yeux du monde, et pour lui une servante, souple comme les hasards de sa vie, gaie dans les souffrances, prévoyante dans le malheur comme dans la prospérité; surtout indulgente à ses caprices, connaissant le monde et ses tournants périlleux; capable enfin de ne s’asseoir dans le char triomphal qu’après l’avoir, s’il le faut traîné...

FONTANARÈS.

Vous avez fait son portrait.

FAUSTINE.

De qui?

FONTANARÈS.

De Marie.

FAUSTINE.

Cette enfant t’a-t-elle su défendre? A-t-elle deviné sa rivale? Celle qui t’a laissé conquérir est-elle digne de te garder? Une enfant qui s’est laissée mener pas à pas à l’autel où elle se donne en ce moment... Mais, moi, je serais déjà morte à tes pieds! Et à qui se donne-t-elle? à ton ennemi capital qui a reçu l’ordre de faire échouer ton entreprise.

FONTANARÈS.

Comment n’être pas fidèle à cet inépuisable amour, qui, par trois fois, est venu me secourir, me sauver, et qui, n’ayant plus qu’à s’offrir lui-même au malheur, s’immole d’une main en me tendant de l’autre, avec ceci =(il montre la lettre)=, mon honneur, l’estime du roi, l’admiration de l’univers.

=(Entre Paquita qui sort après avoir fait un signe à Faustine.)=

FAUSTINE, =à part=.

Ah! la voilà comtesse Sarpi! =(A Fontanarès.)= Ta vie, ta gloire, ta fortune, ton honneur sont enfin dans mes mains, et Marie n’est plus entre nous.

FONTANARÈS.

Nous! nous!

FAUSTINE.

Ne me démens point, Alfonse! j’ai tout conquis de toi, ne me refuse pas ton cœur! tu n’auras jamais d’amour plus dévoué, plus soumis et plus intelligent; enfin, tu seras le grand homme que tu dois être.

FONTANARÈS.

Votre audace m’épouvante. =(Il montre la lettre.)= Avec cette somme je suis encore seul l’arbitre de ma destinée. Quand le roi verra quelle est mon œuvre et ses résultats, il fera casser le mariage obtenu par la violence, et j’aime assez Marie pour attendre.

FAUSTINE.

Fontanarès, si je vous aime follement, peut-être est-ce à cause de cette délicieuse simplicité, le cachet du génie...

FONTANARÈS.

Elle me glace quand elle sourit.

FAUSTINE.

Cet or! le tenez-vous?

FONTANARÈS.

Le voici.

FAUSTINE.

Et vous l’aurais-je laissé donner, si vous l’aviez dû prendre? Demain, vous trouverez tous vos créanciers entre vous et cette somme que vous leur devez. Sans or, que pourrez-vous? Votre lutte recommence! Mais ton œuvre, grand enfant! n’est pas dispersée, elle est à moi: mon Mathieu Magis en est l’acquéreur, je la tiens sous mes pieds, dans mon palais. Je suis la seule qui ne te volera ni ta gloire, ni ta fortune, ne serait-ce pas me voler moi-même?

FONTANARÈS.

Comment, c’est toi, Vénitienne maudite!...

FAUSTINE.

Oui... Depuis que tu m’as insultée, ici, j’ai tout conduit: et Magis et Sarpi, et tes créanciers, et l’hôte du Soleil-d’Or, et les ouvriers! Mais combien d’amour dans cette fausse haine! N’as-tu donc pas été réveillé par une larme, la perle de mon repentir, tombée de mes paupières, durant ton sommeil, quand je t’admirais, toi, mon martyr adoré!

FONTANARÈS.

Non, tu n’es pas une femme...

FAUSTINE.

Ah! il y a plus qu’une femme, dans une femme qui aime ainsi.

FONTANARÈS.

... Et, comme tu n’es pas une femme, je puis te tuer.

FAUSTINE.

Pourvu que ce soit de ta main! =(A part.)= Il me hait!

FONTANARÈS.

Je cherche...

FAUSTINE.

Est-ce quelque chose que je puisse trouver?

FONTANARÈS.

... Un supplice aussi grand que ton crime.

FAUSTINE.

Y a-t-il des supplices pour une femme qui aime? Éprouve-moi, va!

FONTANARÈS.

Tu m’aimes, Faustine, suis-je bien toute ta vie? Mes douleurs sont-elles bien les tiennes.

FAUSTINE.

Une douleur chez toi devient mille douleurs chez moi.

FONTANARÈS.

Si je meurs, tu mourras... Eh bien! quoique ta vie ne vaille pas l’amour que je viens de perdre, mon sort est fixé.

FAUSTINE.

Ah!

FONTANARÈS.

J’attendrai, les bras croisés, le jour de mon arrêt. Du même coup, l’âme de Marie et la mienne iront au ciel.

FAUSTINE =se jette aux pieds de Fontanarès=.

Alfonso! je reste à tes pieds jusqu’à ce que tu m’aies promis...

FONTANARÈS.

Eh! courtisane infâme, laisse-moi. =(Il la repousse.)=

FAUSTINE.

Vous l’avez dit en pleine place publique: les hommes insultent ce qu’ils doivent plus tard adorer.

SCÈNE XVII.

=LES MÊMES=, FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE.

Misérable artisan! si je ne te passe pas mon épée à travers du cœur, c’est pour te faire expier plus chèrement cette insulte.

FAUSTINE.

Don Frégose! j’aime cet homme: qu’il fasse de moi son esclave ou sa femme, mon amour doit lui servir d’égide.

FONTANARÈS.

De nouvelles persécutions, Monseigneur? vous me comblez de joie. Frappez sur moi mille coups, ils se multiplieront, dit-elle, dans son cœur. Allez!

SCÈNE XVIII.

=LES PRÉCÉDENTS=, QUINOLA.

QUINOLA.

Monsieur!

FONTANARÈS.

Viens-tu me trahir aussi, toi?

QUINOLA.

Monipodio vogue vers l’Afrique avec des recommandations aux mains et aux pieds.

FONTANARÈS.

Eh bien?

QUINOLA.

Soi-disant pour vous voler, nous avons à nous deux fabriqué, payé une machine, cachée dans une cave.

FONTANARÈS.

Ah! un ami véritable rend le désespoir impossible. =(Il embrasse Quinola. A Frégose.)= Monseigneur, écrivez au roi, bâtissez sur le port un amphithéâtre pour deux cent mille spectateurs; dans dix jours, j’accomplis ma promesse, et l’Espagne verra marcher un vaisseau par la vapeur, contre les vagues et le vent. J’attendrai une tempête pour la dompter.

FAUSTINE, =à Quinola=.

Tu as fabriqué une...

QUINOLA.

Non, j’en ai fabriqué deux, en cas de malheur.

FAUSTINE.

De quels démons t’es-tu donc servi?

QUINOLA.

Des trois enfants de Job: Silence, Patience et Constance.

SCÈNE XIX.

FAUSTINE, FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE, =à part=.

Elle est odieuse, et je l’aime toujours.

FAUSTINE.

Je veux me venger, m’aiderez-vous?

DON FRÉGOSE.

Oui, nous le perdrons.

FAUSTINE.

Ah! vous m’aimez quand même, vous!

DON FRÉGOSE.

Hélas! après cet éclat, pouvez-vous être marquise de Frégose?

FAUSTINE.

Oh! si je le voulais...

DON FRÉGOSE.

Je puis disposer de moi; de mes aïeux, jamais.

FAUSTINE.

Un amour qui a des bornes, est-ce l’amour? Adieu, Monseigneur: je me vengerai à moi seule.

DON FRÉGOSE.

Chère Faustine!

FAUSTINE.

Chère?

DON FRÉGOSE.

Oui, bien chère, et maintenant et toujours! Dès cet instant, il ne me reste de Frégose qu’un pauvre vieillard qui sera malheureusement bien vengé par ce terrible artisan. Ma vie à moi est finie. Ne me renvoyez point ces tableaux que j’ai eu tant de bonheur à vous offrir. =(A part.)= Elle en aura bientôt besoin. =(Haut.)= Ils vous rappelleront un homme de qui vous vous êtes joué, mais qui le savait et qui vous pardonnait; car dans son amour, il y avait aussi de la paternité.

FAUSTINE.

Si je n’étais pas si furieuse, vraiment, don Frégose, vous m’attendririez; mais il faut savoir choisir ses moments pour nous faire pleurer.

DON FRÉGOSE.

Jusqu’au dernier instant, j’aurai tout fait mal à propos, même mon testament.

FAUSTINE.

Eh bien! si je n’aimais pas, mon ami, votre touchant adieu vous vaudrait et ma main et mon cœur; car sachez-le, je puis encore être une noble et digne femme.

DON FRÉGOSE.

Oh! écoutez ce mouvement vers le bien, et n’allez pas, les yeux fermés, dans un abîme.

FAUSTINE.

Vous voyez bien que je puis toujours être marquise de Frégose.

=(Elle sort en riant.)=

SCÈNE XX.

FRÉGOSE, =seul=.

Les vieillards ont bien raison de ne pas avoir de cœur!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

=Le théâtre représente la terrasse de l’hôtel de ville de Barcelone, de chaque côté duquel sont des pavillons. La terrasse qui donne sur la mer est terminée par un balcon régnant au fond de la scène. On voit la haute mer, les mâts du vaisseau du port. On entre par la droite et par la gauche.=

=Un grand fauteuil, des siéges et une table se trouvent à la droite du spectateur.=

=On entend le bruit des acclamations d’une foule immense.=

=Faustine regarde, appuyée au balcon, le bateau à vapeur. Lothundiaz est à gauche, plongé dans la stupéfaction; don Frégose est à droite avec le secrétaire qui a dressé le procès-verbal de l’expérience. Le grand inquisiteur occupe le milieu de la scène.=

SCÈNE PREMIÈRE.

LOTHUNDIAZ, LE GRAND INQUISITEUR, DON FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE.

Je suis perdu, ruiné, déshonoré! Aller tomber aux pieds du roi, je le trouverais impitoyable.

LOTHUNDIAZ.

A quel prix ai-je acheté la noblesse! Mon fils est mort en Flandre dans une embuscade, et ma fille se meurt; son mari, le gouverneur du Roussillon, n’a pas voulu lui permettre d’assister au triomphe de ce démon de Fontanarès. Elle avait bien raison de me dire que je me repentirais de mon aveuglement volontaire.

LE GRAND INQUISITEUR, =à don Frégose=.

Le saint-office a rappelé vos services au roi; vous irez comme vice-roi au Pérou, vous pourrez y rétablir votre fortune; mais achevez votre ouvrage: écrasons l’inventeur pour étouffer cette funeste invention.

DON FRÉGOSE.

Et comment? Ne dois-je pas obéir aux ordres du roi, du moins ostensiblement.

LE GRAND INQUISITEUR.

Nous vous avons préparé les moyens d’obéir à la fois au saint-office et au roi. Vous n’avez qu’à m’obéir. =(A Lothundiaz.)= Comte Lothundiaz, en qualité de premier magistrat municipal de Barcelone, vous offrirez au nom de la ville une couronne d’or à don Ramon, l’auteur de la découverte dont le résultat assure à l’Espagne la domination de la mer.

LOTHUNDIAZ, =étonné=.

A don Ramon?

LE GRAND INQUISITEUR =et= DON FRÉGOSE.

A don Ramon.

DON FRÉGOSE.

Vous le complimenterez.

LOTHUNDIAZ.

Mais.....

LE GRAND INQUISITEUR.

Ainsi le veut le saint-office.

LOTHUNDIAZ, =pliant le genou=.

Pardon!

DON FRÉGOSE.

Qu’entendez-vous crier par le peuple?

=(On crie: vive don Ramon.)=

LOTHUNDIAZ.

Vive don Ramon. Eh bien! tant mieux, je serai vengé du mal que je me suis fait à moi-même.

SCÈNE II.

=LES MÊMES=, DON RAMON, MATHIEU MAGIS, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, COPPOLUS, CARPANO, ESTEBAN, GIRONE, =et tout le peuple=.

=Tous les personnages et le peuple forment un demi-cercle au centre duquel arrive don Ramon.=

LE GRAND INQUISITEUR.

Au nom du roi d’Espagne, de Castille et des Indes, je vous adresse, don Ramon, les félicitations dues à votre beau génie.

=(Il le conduit au fauteuil.)=

DON RAMON.

Après tout, l’autre est la main, je suis la tête. L’idée est au-dessus du fait. =(A la foule.)= Dans un pareil jour, la modestie serait injurieuse pour les honneurs que j’ai conquis à force de veilles, et l’on doit se montrer fier du succès.

LOTHUNDIAZ.

Au nom de la ville de Barcelone, don Ramon, j’ai l’honneur de vous offrir cette couronne due à votre persévérance et à l’auteur d’une invention qui donne l’immortalité.

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, FONTANARÈS.

=Il entre, ses vêtements souillés par le travail de son expérience.=

DON RAMON.

J’accepte... =(il aperçoit Fontanarès)= à la condition de la partager avec le courageux artisan qui m’a si bien secondé dans mon entreprise.

FAUSTINE.

Quelle modestie!

FONTANARÈS.

Est-ce une plaisanterie?

TOUS.

Vive don Ramon!

COPPOLUS.

Au nom des commerçants de la Catalogne, don Ramon, nous venons vous prier d’accepter cette couronne d’argent, gage de leur reconnaissance pour une découverte, source d’une prospérité nouvelle.

TOUS.

Vive don Ramon!

DON RAMON.

C’est avec un sensible plaisir que je vois le commerce comprendre l’avenir de la vapeur.

FONTANARÈS.

Avancez, mes ouvriers. Entrez, fils du peuple, dont les mains ont élevé mon œuvre, donnez-moi le témoignage de vos sueurs et de vos veilles! Vous qui n’avez reçu que de moi les modèles, parlez, qui de don Ramon ou de moi créa la nouvelle puissance que la mer vient de reconnaître?

ESTEBAN.

Ma foi! sans don Ramon, vous eussiez été dans un fameux embarras.

MATHIEU MAGIS.

Il y a deux ans, nous en causions avec don Ramon, qui me sollicitait de faire les fonds de cette expérience.

FONTANARÈS, =à Frégose=.

Monseigneur, quel vertige a saisi le peuple et les bourgeois de Barcelone? J’accours au milieu des acclamations qui saluent don Ramon, moi, tout couvert des glorieuses marques de mon travail, et je vous vois immobile, sanctionnant le vol le plus honteux qui se puisse consommer à la face du ciel et d’un pays... =(Murmures.)= Seul, j’ai risqué ma tête. Le premier, j’ai fait une promesse au roi d’Espagne, seul je l’accomplis, et je trouve à ma place don Ramon, un ignorant! =(Murmures.)=

DON FRÉGOSE.

Un vieux soldat ne se connaît guère aux choses de la science, et doit accepter les faits accomplis. La Catalogne entière reconnaît à don Ramon la priorité de l’invention, et tout le monde ici déclare que sans lui vous n’eussiez rien pu faire; mon devoir est d’instruire Sa Majesté le roi d’Espagne de ces circonstances.

FONTANARÈS.

La priorité! oh! une preuve?

LE GRAND INQUISITEUR.

La voici! Dans son traité sur la fonte des canons, don Ramon parle d’une invention appelée tonnerre par Léonard de Vinci, votre maître, et dit qu’elle peut s’appliquer à la navigation.

DON RAMON.

Ah! jeune homme, vous aviez donc lu mes traités?...

FONTANARÈS, =à part=.

Oh! toute ma gloire pour une vengeance!

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, QUINOLA.

QUINOLA.

Monsieur, la poire était trop belle, il s’y trouve un ver.

FONTANARÈS.

Quoi?...

QUINOLA.

L’enfer nous a ramené, je ne sais comment, Monipodio altéré de vengeance, il est dans le navire avec une bande de démons, et va le couler si vous ne lui assurez dix mille sequins.

FONTANARÈS. =Il plie le genou.=

Ah! merci. Océan que je voulais dompter, je ne trouve donc que toi pour protecteur: tu vas garder mon secret jusque dans l’éternité. =(A Quinola.)= Fais que Monipodio gagne la pleine mer, et qu’il y engloutisse le navire à l’instant.

QUINOLA.

Ah çà! voyons, entendons-nous? qui de vous ou de moi perd sa tête?

FONTANARÈS.

Obéis!

QUINOLA.

Mais, mon cher maître...

FONTANARÈS.

Il va de ta vie et de la mienne.

QUINOLA.

Obéir sans comprendre; pour une première fois, je me risque.

=(Il sort.)=

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, =moins= QUINOLA.

FONTANARÈS, =à don Frégose=.

Monseigneur, laissons de côté la question de priorité qui sera facilement jugée; il doit m’être permis de retirer ma tête de ce débat, et vous ne sauriez me refuser le procès-verbal que voici, car il contient ma justification auprès du roi d’Espagne, notre maître.

DON RAMON.

Ainsi vous reconnaissez mes titres?...

FONTANARÈS.

Je reconnais tout ce que vous voudrez, même que O plus O est un binôme.

DON FRÉGOSE, =après s’être consulté avec le grand inquisiteur=.

Votre demande est légitime. Voici le procès-verbal en règle, nous gardons l’original.

FONTANARÈS.

J’ai donc la vie sauve. Vous tous ici présents, vous regardez don Ramon comme le véritable inventeur du navire qui vient de marcher par la vapeur en présence de deux cent mille Espagnols.

TOUS.

Oui... =(Quinola se montre.)=

FONTANARÈS.

Eh bien! don Ramon a fait le prodige, don Ramon pourra le recommencer =(on entend un grand bruit)=; le prodige n’existe plus. Une telle puissance n’est pas sans danger; et le danger, que don Ramon ne soupçonnait pas, s’est déclaré pendant qu’il recueillait les récompenses. =(Cris au dehors. Tout le monde retourne au balcon voir la mer.)= Je suis vengé!

DON FRÉGOSE.

Que dira le roi?

LE GRAND INQUISITEUR.

La France est en feu, les Pays-Bas sont en pleine révolte, Calvin a remué l’Europe, le roi a trop d’affaires sur les bras pour s’occuper d’un vaisseau. Cette invention et la réforme, c’est trop à la fois. Nous échappons encore pour quelque temps à la voracité des peuples. =(Tous sortent.)=

SCÈNE VI.

QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE.

FAUSTINE.

Alfonse, je vous ai fait bien du mal!

FONTANARÈS.

Marie est morte, Madame: je ne sais plus ce que veulent dire les mots mal et bien.

QUINOLA.

Le voilà un homme.

FAUSTINE.

Pardonnez-moi, je me dévoue à votre nouvel avenir.

FONTANARÈS.

Pardon! ce mot est aussi effacé de mon cœur. Il y a des situations où le cœur se brise ou se bronze. J’avais naguère vingt-cinq ans; aujourd’hui, vous m’en avez donné cinquante. Vous m’avez fait perdre un monde, vous m’en devez un autre...

QUINOLA.

Oh! si nous tournons à la politique.

FAUSTINE.

Mon amour, Alfonso, ne vaut-il pas un monde?

FONTANARÈS.

Oui, car tu es un magnifique instrument et de destruction et de ruine. Maintenant, par toi je dompterai tous ceux qui jusqu’à présent m’ont fait obstacle: je te prends, non pour femme, mais pour esclave, et tu me serviras.

FAUSTINE.

Aveuglément.

FONTANARÈS.

Mais sans espoir de retour... tu le sais, il y a du bronze, là. =(Il se frappe le cœur.)= Tu m’as appris ce qu’est le monde! O monde des intérêts, de la ruse, de la politique et des perfidies, à nous deux maintenant!

QUINOLA.

Monsieur?

FONTANARÈS.

Eh bien?

QUINOLA.

En suis-je?

FONTANARÈS.

Toi, tu es le seul pour lequel il y ait encore une place dans mon cœur. A nous trois, nous allons...

FAUSTINE.

Où?

FONTANARÈS.

En France.

FAUSTINE.

Partons promptement; je connais l’Espagne, et l’on y doit méditer votre mort.

QUINOLA.

Les Ressources de Quinola sont au fond de l’eau; daignez excuser nos fautes, nous ferons sans doute beaucoup mieux à Paris. Décidément, je crois que l’enfer est pavé de bonnes inventions.

FIN DES RESSOURCES DE QUINOLA.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

JOSEPH. PAMÉLA.

Mais où allez-vous donc?..... Vous n’êtes ici ni dans la rue ni chez vous.

(PAMÉLA GIRAUD.)]

PAMÉLA GIRAUD

PIÈCE EN CINQ ACTES,

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Gaîté, le 26 septembre 1843.

PERSONNAGES.

LE GÉNÉRAL DE VERBY. DUPRÉ, =avocat=. M. ROUSSEAU. JULES ROUSSEAU, =son fils=. JOSEPH BINET. LE PÈRE GIRAUD. UN AGENT SUPÉRIEUR. ANTOINE, =domestique de Rousseau=. PAMÉLA GIRAUD. MADAME =veuve= DU BROCARD. MADAME ROUSSEAU. MADAME GIRAUD. JUSTINE, =femme de chambre de madame Rousseau=. UN COMMISSAIRE DE POLICE. UN JUGE D’INSTRUCTION. =AGENTS DE POLICE.= =GENDARMES.=

PAMÉLA GIRAUD

ACTE PREMIER

=Le théâtre représente une mansarde et l’atelier d’une fleuriste. Au lever du rideau, Paméla travaille, et Joseph Binet est assis. La mansarde va vers le fond du théâtre; la porte est à droite; à gauche une cheminée. La mansarde est coupée de manière à ce qu’en se baissant, un homme puisse tenir sous le toit au fond de la toile, à côté de la croisée.=

PROLOGUE

SCÈNE PREMIÈRE.

PAMÉLA, JOSEPH BINET, JULES ROUSSEAU.

PAMÉLA.

Monsieur Joseph Binet.

JOSEPH.

Mademoiselle Paméla Giraud.

PAMÉLA.

Vous voulez donc que je vous haïsse?

JOSEPH.

Dame! si c’est le commencement de l’amour... haïssez-moi!

PAMÉLA.

Ah çà, parlons raison.

JOSEPH.

Vous ne voulez donc pas que je vous dise combien je vous aime?

PAMÉLA.

Ah! je vous dis tout net, puisque vous m’y forcez, que je ne veux pas être la femme d’un garçon tapissier.

JOSEPH.

Est-il nécessaire de devenir empereur, ou quelque chose comme ça, pour épouser une fleuriste?

PAMÉLA.

Non... Il faut être aimé, et je ne vous aime d’aucune manière.

JOSEPH.

D’aucune manière! Je croyais qu’il n’y avait qu’une manière d’aimer.

PAMÉLA.

Oui... mais il y a plusieurs manières de ne pas aimer. Vous pouvez être mon ami, sans que je vous aime.

JOSEPH.

Oh!

PAMÉLA.

Vous pouvez m’être indifférent...

JOSEPH.

Ah!

PAMÉLA.

Vous pouvez m’être odieux!... Et dans ce moment, vous m’ennuyez, ce qui est pis!

JOSEPH.

Je l’ennuie! moi qui me mets en cinq pour faire tout ce qu’elle veut.

PAMÉLA.

Si vous faisiez ce que je veux, vous ne resteriez pas ici.

JOSEPH.

Si je m’en vas... m’aimeriez-vous un peu?

PAMÉLA.

Mais puisque je ne vous aime que quand vous n’y êtes pas!

JOSEPH.

Si je ne venais jamais?

PAMÉLA.

Vous me feriez plaisir.

JOSEPH.

Mon Dieu! pourquoi, moi, premier garçon tapissier de M. Morel en place de devenir mon propre bourgeois, suis-je devenu amoureux de mademoiselle? Non... Je suis arrêté dans ma carrière... je rêve d’elle... j’en deviens bête. Si mon oncle savait!... Mais il y a d’autres femmes dans Paris, et... après tout, mademoiselle Paméla Giraud, qui êtes-vous, pour être ainsi dédaigneuse?

PAMÉLA.

Je suis la fille d’un pauvre tailleur ruiné, devenu portier. Je gagne de quoi vivre... si ça peut s’appeler vivre, en travaillant nuit et jour... à peine puis-je aller faire une pauvre petite partie aux Prés-Saint-Gervais, cueillir des lilas; et certes, je reconnais que le premier garçon de M. Morel est tout à fait au-dessus de moi... je ne veux pas entrer dans une famille qui croirait se mésallier... les Binet?

JOSEPH.

Mais qu’avez-vous depuis huit ou dix jours, là, ma chère petite gentille mignonne de Paméla? il y a dix jours je venais tous les soirs vous tailler vos feuilles, je faisais les queues aux roses, les cœurs aux marguerites, nous causions, nous allions quelquefois au mélodrame nous régaler de pleurer... et j’étais le bon Joseph, mon petit Joseph... enfin un Joseph dans lequel vous trouviez l’étoffe d’un mari... Tout à coup... zeste! plus rien.

PAMÉLA.

Mais allez-vous-en donc... vous n’êtes là ni dans la rue, ni chez vous.

JOSEPH.

Eh bien! je m’en vais, Mademoiselle... on s’en va! je causerai dans la loge avec maman Giraud; elle ne demande pas mieux que de me voir entrer dans sa famille, elle; elle ne change pas d’idée!

PAMÉLA.

Eh bien! au lieu d’entrer dans sa famille, entrez dans sa loge, monsieur Joseph! allez causer avec ma mère, allez!... =(Il sort.)= Il les occupera peut-être assez pour que M. Adolphe puisse monter sans être vu. Adolphe Durand! le joli nom! c’est la moitié d’un roman! et le joli jeune homme! Enfin, depuis quinze jours, c’est une persécution... Je me savais bien un peu jolie; mais je ne me croyais pas si bien qu’il le dit. Ce doit être un artiste, un employé! Quel qu’il soit, il me plaît; il est si comme il faut! Pourtant si sa mine était trompeuse, si c’était quelqu’un de mal... car enfin cette lettre qu’il vient de me faire envoyer si mystérieusement... =(Elle la tire de son corset, et lisant=:) «Attendez-moi ce soir, soyez seule, et que personne ne me voie entrer si c’est possible; il s’agit de ma vie, et si vous saviez quel affreux malheur me poursuit!...» «Adolphe Durand.» Écrit au crayon. Il s’agit de sa vie... je suis dans une anxiété...

JOSEPH, =revenant=.

Tout en descendant l’escalier, je me suis dit: Pourquoi Paméla... =(Jules paraît.)=

PAMÉLA.

Ah!

JOSEPH.

Quoi? =(Jules disparaît.)=

PAMÉLA.

Il m’a semblé voir... J’ai cru entendre un bruit là-haut! Allez donc visiter le grenier au-dessus, là peut-être quelqu’un s’est-il caché! Avez-vous peur, vous?

JOSEPH.

Non.

PAMÉLA.

Eh bien! montez, fouillez! sans quoi je serai effrayée pendant toute la nuit.

JOSEPH.

J’y vais... je monterai sur le toit si vous voulez.

=(Il entre à gauche par une petite porte qui conduit au grenier.)=

PAMÉLA, =l’accompagnant=.

Allez. =(Jules entre.)= Ah! Monsieur, quel rôle vous me faites jouer!

JULES.

Vous me sauvez la vie, et peut-être ne le regretterez-vous pas! vous savez combien je vous aime! =(Il lui baise les mains.)=

PAMÉLA.

Je sais que vous me l’avez dit; mais vous agissez...

JULES.

Comme avec une libératrice.

PAMÉLA.

Vous m’avez écrit... et cette lettre m’a ôté toute ma sécurité... Je ne sais plus ni qui vous êtes, ni ce qui vous amène.

JOSEPH, =en dehors=.

Mademoiselle, je suis dans le grenier... J’ai vu sur le toit...

JULES.

Il va revenir... où me cacher?

PAMÉLA.

Mais vous ne pouvez rester ici!

JULES.

Vous voulez me perdre, Paméla!

PAMÉLA.

Le voici! Tenez... là!... =(Elle le cache sous la mansarde.)=

JOSEPH, =revenant=.

Vous n’êtes pas seule, Mademoiselle?

PAMÉLA.

Non... puisque vous voilà.

JOSEPH.

J’ai entendu quelque chose comme une voix d’homme... La voix monte!

PAMÉLA.

Dame! elle descend peut-être aussi... Voyez dans l’escalier...

JOSEPH.

Oh! je suis sûr...

PAMÉLA.

De rien. Laissez-moi, Monsieur; je veux être seule.

JOSEPH.

Avec une voix d’homme?

PAMÉLA.

Vous ne me croyez donc pas?

JOSEPH.

Mais j’ai parfaitement entendu.

PAMÉLA.

Rien.

JOSEPH.

Ah! Mademoiselle!

PAMÉLA.

Et si vous aimiez mieux croire les bruits qui vous passent par les oreilles que ce que je vous dis, vous ferez un fort mauvais mari... J’en sais maintenant assez sur votre compte...

JOSEPH.

Ça n’empêche pas que ce que j’ai cru entendre...

PAMÉLA.

Puisque vous vous obstinez, vous pouvez le croire... Oui, vous avez entendu la voix d’un jeune homme qui m’aime et qui fait tout ce que je veux... il disparaît quand il le faut, et il vient à volonté. Eh bien! qu’attendez-vous? croyez-vous que, s’il est ici, votre présence nous soit agréable? Allez demander à mon père et à ma mère quel est son nom... il a dû le leur dire en montant, lui et sa voix.

JOSEPH.

Mademoiselle Paméla, pardonnez à un pauvre garçon qui est fou d’amour... Ce n’est pas le cœur que je perds, mais la tête, aussitôt qu’il s’agit de vous. Ne sais-je pas que vous êtes aussi sage que belle? que vous avez dans l’âme encore plus de trésors que vous n’en portez? Aussi... tenez, vous avez raison, j’entendrais dix voix, je verrais dix hommes là, que ça ne me ferait rien... mais un...

PAMÉLA.

Eh bien?

JOSEPH.

Un... ça me gênerait davantage. Mais je m’en vais; c’est pour rire que je vous dis tout ça... je sais bien que vous allez être seule. A revoir, mademoiselle Paméla; je m’en vas... j’ai confiance.

PAMÉLA, =à part=.

Il se doute de quelque chose.

JOSEPH, =à part=.

Il y a quelqu’un ici... je cours tout dire au père et à la mère Giraud. =(Haut.)= A revoir, mademoiselle Paméla. =(Il sort.)=

SCÈNE II.

PAMÉLA, JULES.

PAMÉLA.

Monsieur Adolphe, vous voyez à quoi vous m’exposez... Le pauvre garçon est un ouvrier plein de cœur; il a un oncle assez riche pour l’établir; il veut m’épouser, et en un moment j’ai perdu mon avenir... et pour qui? je ne vous connais pas, et à la manière dont vous jouez l’existence d’une jeune fille qui n’a pour elle que sa bonne conduite, je devine que vous vous en croyez le droit... Vous êtes riche, et vous vous moquez des gens pauvres!

JULES.

Non, ma chère Paméla... je sais qui vous êtes, et je vous ai appréciée... Je vous aime, je suis riche, et nous ne nous quitterons jamais. Ma voiture de voyage est chez un ami, à la porte Saint-Denis; nous irons la prendre à pied; je vais m’embarquer pour l’Angleterre. Venez, je vous expliquerai mes intentions, car le moindre retard pourrait m’être fatal.

PAMÉLA.

Quoi?

JULES.

Et vous verrez...

PAMÉLA.

Etes-vous dans votre bon sens, monsieur Adolphe? Après m’avoir suivie depuis un mois, m’avoir vue deux fois au bal, et m’avoir écrit des déclarations comme les jeunes gens de votre sorte en font à toutes les femmes, vous venez me proposer de but en blanc un enlèvement?

JULES.

Ah! mon Dieu! pas un instant de retard! vous vous repentiriez de ceci toute votre vie, et vous vous apercevrez trop tard de la perte que vous aurez faite.

PAMÉLA.

Mais, Monsieur, tout peut se dire en deux mots.

JULES.

Non... quand il s’agit d’un secret d’où dépend la vie de plusieurs hommes.

PAMÉLA.

Mais, Monsieur, s’il s’agit de vous sauver la vie, quoique je n’y comprenne rien, et qui que vous soyez, je ferai bien des choses; mais de quelle utilité puis-je vous être dans votre fuite? pourquoi m’emmener en Angleterre?

JULES.

Mais, enfant!... l’on ne se défie pas de deux amants qui s’enfuient!... et enfin, je vous aime assez pour oublier tout, et encourir la colère de mes parents... une fois mariés à Gretna-Green...

PAMÉLA.

Ah! mon Dieu!... moi, je suis toute bouleversée! un beau jeune homme qui vous presse... vous supplie... et qui parle d’épouser...

JULES.

On monte... Je suis perdu!... vous m’avez livré!...

PAMÉLA.

Monsieur Adolphe, vous me faites peur! que peut-il donc vous arriver?... Attendez... je vais voir.

JULES.

En tout cas, prenez ces vingt mille francs sur vous, ils seront plus en sûreté qu’entre les mains de la justice... Je n’avais qu’une demi-heure... et... tout est dit!

PAMÉLA.

Ne craignez rien... c’est mon père et ma mère!...

JULES.

Vous avez de l’esprit comme un ange... Je me fie à vous... mais songez qu’il faut sortir d’ici, sur-le-champ, tous deux; et je vous jure sur l’honneur qu’il n’en résultera rien que de bon pour vous.

SCÈNE III.

PAMÉLA, GIRAUD =et= MADAME GIRAUD.

PAMÉLA.

C’est décidément un homme en danger... et qui m’aime... deux raisons pour que je m’intéresse à lui!...

MADAME GIRAUD.

Eh bien! Paméla, toi, la consolation de tous nos malheurs, l’appui de notre vieillesse, notre seul espoir!

GIRAUD.

Une fille élevée dans des principes sévères.

MADAME GIRAUD.

Te tairas-tu, Giraud?... tu ne sais ce que tu dis.

GIRAUD.

Oui, madame Giraud.

MADAME GIRAUD.

Enfin, Paméla, tu étais citée dans tout le quartier, et tu pouvais devenir utile à tes parents dans leurs vieux jours!...

GIRAUD.

Digne du prix de vertu!...

PAMÉLA.

Mais je ne sais pas pourquoi vous me grondez?

MADAME GIRAUD.

Joseph vient de nous dire que tu cachais un homme chez toi.

GIRAUD.

Oui... une voix.

MADAME GIRAUD.

Silence, Giraud!... Paméla, n’écoutez pas votre père!

PAMÉLA.

Et vous, ma mère, n’écoutez pas Joseph.

GIRAUD.

Que te disais-je dans l’escalier, madame Giraud? Paméla sait combien nous comptons sur elle... elle veut faire un bon mariage, autant pour nous que pour elle; son cœur saigne de nous voir portiers, nous, l’auteur de ses jours!... elle est trop sensée pour faire une sottise... N’est-ce pas, mon enfant, tu ne démentiras pas ton père?

MADAME GIRAUD.

Tu n’as personne, n’est-ce pas, mon amour? car une jeune ouvrière qui a quelqu’un chez elle, à dix heures du soir... enfin... il y a de quoi perdre...

PAMÉLA.

Mais il me semble que si j’avais quelqu’un vous l’auriez vu passer.

GIRAUD.

Elle a raison.

MADAME GIRAUD.

Elle ne répond pas ad rem... Ouvre-moi la porte de cette chambre...

PAMÉLA.

Ma mère, arrêtez... vous ne pouvez entrer là, vous n’y entrerez pas!... Écoutez-moi: comme je vous aime, ma mère, et vous, mon père, je n’ai rien à me reprocher!... et j’en fais serment devant Dieu!... cette confiance que vous avez eue si longtemps en votre fille, vous ne la lui retirerez pas en un instant!...

MADAME GIRAUD.

Mais pourquoi ne pas nous dire?

PAMÉLA, =à part=.

Impossible!... s’ils voyaient ce jeune homme, bientôt tout le monde saurait...

GIRAUD, =l’interrompant=.

Nous sommes ses père et mère, et il faut voir!...

PAMÉLA.

Pour la première fois, je vous désobéis!... mais vous m’y forcez!... ce logement, je le paye du fruit de mon travail!... Je suis majeure... maîtresse de mes actions.

MADAME GIRAUD.

Ah! Paméla!... vous en qui nous avions mis toutes nos espérances!...

GIRAUD.

Mais tu te perds!... et je resterai portier durant mes vieux jours!

PAMÉLA.

Ne craignez rien!... oui, il y a quelqu’un ici; mais silence!... vous allez retourner à la loge, en bas... vous direz à Joseph qu’il ne sait ce qu’il dit, que vous avez fouillé partout, qu’il n’y a personne chez moi; vous le renverrez... alors, vous verrez ce jeune homme; vous saurez ce que je compte faire... et vous garderez le plus profond secret sur tout ceci.

GIRAUD.

Malheureuse!... pour quoi prends-tu ton père? =(Il aperçoit les billets de banque sur la table.)= Ah! qu’est-ce que c’est que cela? des billets de banque!

MADAME GIRAUD.

Des billets!... =(Elle s’éloigne de Paméla.)= Paméla, d’où avez-vous cela?

PAMÉLA.

Je vous l’écrirai.

GIRAUD.

Nous l’écrire!... elle va donc se faire enlever?

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, JOSEPH BINET, =entrant=.

JOSEPH.

J’étais bien sûr que c’était pas grand’chose de bon... c’est un chef de voleurs, un brigand... La gendarmerie, la police, la justice, tout le tremblement, la maison est cernée!

JULES, =paraissant=.

Je suis perdu!

PAMÉLA.

J’ai fait tout ce que j’ai pu!

GIRAUD.

Ah! ça, qui êtes-vous, Monsieur?

JOSEPH.

Êtes-vous un...

MADAME GIRAUD.

Parlez!

JULES.

Sans cet imbécile, j’étais sauvé!... vous aurez la perte d’un homme à vous reprocher.

PAMÉLA.

Monsieur Adolphe, êtes-vous innocent?

JULES.

Oui!

PAMÉLA.

Que faire? =(Indiquant la lucarne.)= Ah! par ici; nous allons déjouer leurs poursuites? =(Elle ouvre la lucarne qui est occupée par des agents.)=

JULES.

Il n’est plus temps!... Secondez-moi seulement... voici ce que vous direz: Je suis l’amant de votre fille, et je vous la demande en mariage... Je suis majeur... Adolphe Durand, fils d’un riche négociant de Marseille.

GIRAUD.

Un amour légitime et riche!... Jeune homme, je vous prends sous ma protection.

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, LE COMMISSAIRE, LE CHEF DE LA POLICE, =LES SOLDATS=.

GIRAUD.

Monsieur, de quel droit entrez-vous dans une maison habitée... dans le domicile d’une enfant paisible?...

JOSEPH.

Oui, de quel droit?

LE COMMISSAIRE.

Jeune homme, ne vous inquiétez pas de notre droit!... vous étiez tout à l’heure très-complaisant, en nous indiquant où pouvait être l’inconnu, et vous voilà bien hostile.

PAMÉLA.

Mais que cherchez-vous? que voulez-vous?

LE COMMISSAIRE.

Vous savez donc que nous cherchons quelqu’un?

GIRAUD.

Monsieur, ma fille n’a pas d’autre personne avec elle que son futur époux, monsieur...

LE COMMISSAIRE.

M. Rousseau.

PAMÉLA.

Monsieur Adolphe Durand.

GIRAUD.

Rousseau, connais pas... Monsieur est M. Adolphe Durand.

MADAME GIRAUD.

Fils d’un négociant respectable de Marseille.

JOSEPH.

Ah! vous me trompiez!... ah!... voilà le secret de votre froideur, Mademoiselle, et monsieur est...

LE COMMISSAIRE, =au chef de la police=.

Ce n’est donc pas lui?

LE CHEF.

Mais si... J’en suis sûr!... =(Aux gendarmes.)= Exécutez mes ordres.

JULES.

Monsieur... je suis victime de quelque méprise... Je ne me nomme pas Jules Rousseau.

LE CHEF.

Ah! vous savez son prénom, que personne de nous n’a dit encore.

JULES.

Mais j’en ai entendu parler... Voici mes papiers, qui sont parfaitement en règle.

LE COMMISSAIRE.

Voyons, Monsieur!

GIRAUD.

Messieurs, je vous assure et vous affirme...

LE CHEF.

Si vous continuez sur ce ton, et que vous vouliez nous faire croire que monsieur est M. Adolphe Durand, fils d’un négociant de...

MADAME GIRAUD.

De Marseille...

LE CHEF.

Vous pourriez être tous arrêtés comme ses complices, écroués à la Conciergerie ce soir, et impliqués dans une affaire d’où l’on ne se sauvera pas facilement... Tenez-vous à votre personne?

GIRAUD.

Beaucoup!

LE CHEF.

Eh bien! taisez-vous.

MADAME GIRAUD.

Tais-toi donc, Giraud.

PAMÉLA.

Mon Dieu! pourquoi ne l’ai-je pas cru sur-le-champ?

LE COMMISSAIRE, =à ses agents=.

Fouillez Monsieur! =(On tend à l’agent le mouchoir de Jules.)=

LE CHEF.

Marqué d’un J et d’un R... Mon cher Monsieur, vous n’êtes pas très-rusé!

JOSEPH.

Qu’est-ce qu’il peut avoir fait?... est-ce que vous en seriez, mamzelle?

PAMÉLA.

Vous serez cause de sa perte... ne me reparlez jamais!

LE CHEF.

Monsieur, voici la carte à payer de votre dîner... vous avez dîné au Palais-Royal, aux Frères-Provençaux... vous y avez écrit un billet au crayon, et ce billet vous l’avez envoyé ici par un de vos amis, M. Adolphe Durand, qui vous a prêté son passe-port... nous sommes sûrs de votre identité; vous êtes M. Jules Rousseau.

JOSEPH.

Le fils du riche M. Rousseau, pour qui nous avons un ameublement.

LE COMMISSAIRE.

Taisez-vous!

LE CHEF.

Suivez-nous!

JULES.

Allons, Monsieur! =(A Giraud et à sa femme.)= Pardonnez-moi l’ennui que je vous cause... et vous, Paméla, ne m’oubliez pas! Si vous ne me revoyez plus, gardez ce que je vous ai remis et soyez heureuse.

GIRAUD.

Seigneur, mon Dieu!

PAMÉLA.

Pauvre Adolphe!

LE COMMISSAIRE, =aux agents=.

Restez... nous allons visiter cette mansarde et vous interroger tous!

JOSEPH BINET, =avec horreur=.

Ah! ah!... elle me préférait un malfaiteur!

=Jules est remis aux mains des agents, et le rideau baisse.=

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

=Le théâtre représente un salon. Antoine est occupé à parcourir les journaux.=

SCÈNE PREMIÈRE.

ANTOINE, JUSTINE.

JUSTINE.

Eh bien! Antoine, avez-vous lu les journaux?

ANTOINE.

N’est-ce pas une pitié, que nous autres domestiques nous ne puissions savoir ce qui se passe relativement à M. Jules que par les journaux?

JUSTINE.

Mais, monsieur, madame et mademoiselle du Brocard, leur sœur, ne savent rien... M. Jules a été pendant trois mois... comment ils appellent cela... être au secret?

ANTOINE.

Il paraît que le coup était fameux, il s’agissait de remettre l’autre...

JUSTINE.

Dire qu’un jeune homme qui n’avait qu’à s’amuser, qui devait un jour avoir les vingt mille livres de rente de sa tante, et la fortune de ses père et mère, qui va bien au double, se soit fourré dans une conspiration!

ANTOINE.

Je l’en estime, car c’était pour ramener l’empereur!... Faites-moi couper le cou si vous voulez... Nous sommes seuls... vous n’êtes pas de la police: Vive l’empereur!

JUSTINE.

Taisez-vous donc, vieille bête!... si l’on vous entendait, on nous arrêterait.

ANTOINE.

Je n’ai pas peur, Dieu merci!... mes réponses au juge d’instruction ont été solides; je n’ai pas compromis M. Jules, comme les traîtres qui l’ont dénoncé.

JUSTINE.

Mademoiselle du Brocard, qui doit avoir de fameuses économies, pourrait le faire sauver, avec tout son argent.

ANTOINE.

Ah! ouin!... depuis l’évasion de Lavalette, c’est impossible! ils sont devenus extrêmement difficiles aux portes des prisons, et ils n’étaient pas déjà si commodes... M. Jules la gobera, voyez-vous; ça sera un martyr. J’irai le voir. =(On sonne. Antoine sort.)=

JUSTINE.

Il l’ira voir! quand on a connu quelqu’un, je ne sais pas comment on a le cœur de... Moi, j’irai à la cour d’assises; ce pauvre enfant, je lui dois bien cela.

SCÈNE II.

DUPRÉ, ANTOINE, JUSTINE.

ANTOINE, =à part, voyant entrer Dupré=.

Ah! l’avocat. =(Haut.)= Justine, allez prévenir madame. =(A part.)= L’avocat ne me paraît pas facile. =(Haut.)= Monsieur, y a-t-il quelque espoir de sauver ce pauvre M. Jules?

DUPRÉ.

Vous aimez donc beaucoup votre jeune maître?

ANTOINE.

C’est si naturel!

DUPRÉ.

Que feriez-vous pour le sauver?

ANTOINE.

Tout, Monsieur!

DUPRÉ.

Rien!

ANTOINE.

Rien!... Je témoignerai tout ce que vous voudrez.

DUPRÉ.

Si l’on vous prenait en contradiction avec ce que vous avez déjà dit, et qu’il en résultât un faux témoignage, savez-vous ce que vous risqueriez?

ANTOINE.

Non, Monsieur.

DUPRÉ.

Les galères?

ANTOINE.

Monsieur, c’est bien dur!

DUPRÉ.

Vous aimeriez mieux le servir sans vous compromettre.

ANTOINE.

Y a-t-il un autre moyen?

DUPRÉ.

Non.

ANTOINE.

Eh bien! je me risquerai.

DUPRÉ, =à part=.

Du dévouement!

ANTOINE.

Monsieur ne peut pas manquer de me faire des rentes.

JUSTINE.

Voici madame.

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, MADAME ROUSSEAU.

MADAME ROUSSEAU, =à Dupré=.

Ah! Monsieur, nous vous attendions avec une impatience! =(A Antoine.)= Antoine! vite, prévenez mon mari. =(A Dupré.)= Monsieur, je n’espère plus qu’en vous.

DUPRÉ.

Croyez, Madame, que j’entreprendrai tout...

MADAME ROUSSEAU.

Oh! merci... et d’ailleurs Jules n’est pas coupable... lui conspirer!... un pauvre enfant, comment peut-on le craindre, quand au moindre reproche il reste tremblant devant moi... moi, sa mère! Ah! Monsieur, dites que vous me le rendrez.

ROUSSEAU, =entrant, à Antoine=.

Oui, le général Verby... Je l’attends dès qu’il viendra. =(A Dupré.)= Eh bien! mon cher monsieur Dupré...

DUPRÉ.

La bataille commence sans doute demain; aujourd’hui les préparatifs, l’acte d’accusation.

ROUSSEAU.

Mon pauvre Jules a-t-il donné prise?...

DUPRÉ.

Il a tout nié... et a parfaitement joué son rôle d’innocent; mais nous ne pourrons opposer aucun témoignage à ceux qui l’accablent.

ROUSSEAU.

Ah! Monsieur, sauvez mon fils, et la moitié de ma fortune est à vous.

DUPRÉ.

Si j’avais toutes les moitiés de fortune qu’on m’a promises... je serais trop riche.

ROUSSEAU.

Douteriez-vous de ma reconnaissance?

DUPRÉ.

J’attendrai les résultats, Monsieur.

MADAME ROUSSEAU.

Prenez pitié d’une pauvre mère!

DUPRÉ.

Madame, je vous le jure, rien n’excite plus ma curiosité, ma sympathie, qu’un sentiment réel, et à Paris le vrai est si rare, que je ne saurais rester insensible à la douleur d’une famille menacée de perdre un fils unique... Comptez sur moi.

ROUSSEAU.

Ah! Monsieur!...

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL DE VERBY, MADAME DU BROCARD.

MADAME DU BROCARD, =amenant de Verby=.

Venez, mon cher général.

DE VERBY, =saluant Dupré=.

Ah! Monsieur... je viens seulement d’apprendre...

ROUSSEAU, =présentant Dupré à de Verby=.

Général, M. Dupré. =(Dupré et de Verby se saluent.)=

DUPRÉ, =à part, pendant que de Verby parle à Rousseau=.

Le général d’antichambre; sans autre capacité que le nom de son frère, gentilhomme de la chambre: il ne me paraît pas être ici pour rien...

DE VERBY, =à Dupré=.

Monsieur est, selon ce que je viens d’entendre, chargé de la défense de M. Jules Rousseau dans la déplorable affaire...

DUPRÉ.

Oui, Monsieur... une déplorable affaire, car les vrais coupables ne sont pas en prison; la justice sévira contre les soldats, et les chefs sont, comme toujours, à l’écart... Vous êtes le général vicomte de Verby?

DE VERBY.

Le général Verby... Je ne prends pas de titre... mes opinions... Sans doute, vous connaissez l’instruction.

DUPRÉ.

Depuis trois jours seulement nous communiquons avec les accusés.

DE VERBY.

Et que pensez-vous de l’affaire?

TOUS.

Oui, parlez.

DUPRÉ.

D’après l’habitude que j’ai du Palais, je crois deviner qu’on espère obtenir des révélations en offrant des commutations de peine aux condamnés.

DE VERBY.

Les accusés sont tous des gens d’honneur.

ROUSSEAU.

Mais...

DUPRÉ.

Le caractère change en face de l’échafaud, surtout quand on a beaucoup à perdre.

DE VERBY, =à part=.

On ne devrait conspirer qu’avec des gens qui n’ont pas un sou.

DUPRÉ.

J’engagerai mon client à tout révéler.

ROUSSEAU.

Sans doute.

MADAME DU BROCARD.

Certainement.

MADAME ROUSSEAU.

Il le faut.

DE VERBY, =inquiet=.

Il n’y a donc aucune chance de salut pour lui?

DUPRÉ.

Aucune! le parquet peut démontrer qu’il était du nombre de ceux qui ont commencé l’exécution du complot.

DE VERBY.

J’aimerais mieux perdre la tête que l’honneur.

DUPRÉ.

C’est selon! si l’honneur ne vaut pas la tête.

DE VERBY.

Vous avez des idées...

ROUSSEAU.

Ce sont les miennes...

DUPRÉ.

Ce sont celles du plus grand nombre. J’ai vu faire beaucoup de choses pour sauver la tête... Il y a des gens qui mettent les autres en avant, qui ne risquent rien, et recueillent tout après le succès. Ont-ils de l’honneur ceux-là? est-on tenu à quelque chose envers eux?

DE VERBY.

A rien; ce sont des misérables.

DUPRÉ, =à part=.

Il a bien dit cela... cet homme a perdu le pauvre Jules... je veillerai sur lui.

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, ANTOINE, =puis= JULES, =amené par des agents=.

ANTOINE.

Madame... Monsieur... une voiture vient de s’arrêter, des hommes en descendent... M. Jules est avec eux; on l’amène.

M. =et= MADAME ROUSSEAU.

Mon fils!

MADAME DU BROCARD.

Mon neveu!

DUPRÉ.

Oui... sans doute, une visite... des recherches dans ses papiers...

ANTOINE.

Le voici!

JULES =paraît au fond, suivi par des agents et un juge d’instruction; il court vers sa mère=.

Ma mère! ma bonne mère! =(Il embrasse sa mère.)= Ah! je vous revois! =(A mademoiselle du Brocard.)= Ma tante!

MADAME ROUSSEAU.

Mon pauvre enfant! viens, viens... près de moi... ils n’oseront pas... =(Aux agents qui s’avancent.)= Laissez!... Ah! laissez-le.

ROUSSEAU, =s’élançant vers eux=.

De grâce!...

DUPRÉ, =au juge d’instruction=.

Monsieur...

JULES.

Ma bonne mère, calmez-vous... Bientôt je serai libre... oui, croyez-le... et nous ne nous quitterons plus.

ANTOINE, =à Rousseau=.

Monsieur, on demande à visiter la chambre de M. Jules.

ROUSSEAU, =au juge d’instruction=.

A l’instant, Monsieur... je vais moi-même... =(A Dupré, montrant Jules.)= Ne le quittez pas!...

=(Il s’éloigne, conduisant le juge d’instruction, qui fait signe aux agents de surveiller Jules.)=

JULES, =prenant la main de de Verby=.

Ah! général... =(A Dupré.)= Et vous, monsieur Dupré, si bon, si généreux, vous êtes venu consoler ma mère... =(Bas.)= Ah! cachez-lui le danger que je cours. =(Haut, regardant sa mère.)= Dites-lui la vérité... dites-lui qu’elle n’a rien à craindre.

DUPRÉ.

Je lui dirai qu’elle peut vous sauver.

MADAME ROUSSEAU.

Moi!

MADAME DU BROCARD.

Comment?

DUPRÉ, =à madame Rousseau=.

En le suppliant de révéler le nom de ceux qui l’ont fait agir.

DE VERBY, =à Dupré=.

Monsieur...

MADAME ROUSSEAU.

Oui, oh! tu le dois... Je l’exige, moi, ta mère.

MADAME DU BROCARD.

Oui... mon neveu dira tout... entraîné par des gens qui maintenant l’abandonnent, il peut à son tour...

DE VERBY, =bas à Dupré=.

Quoi! Monsieur, vous conseilleriez à votre client de trahir...

DUPRÉ, =vivement=.

Qui?...

DE VERBY, =troublé=.

Mais... ne peut-on trouver d’autres moyens?... M. Jules sait ce qu’un homme de cœur se doit à lui-même.

DUPRÉ, =vivement, à part=.

C’est lui... j’en étais sûr!

JULES, =à sa mère et à sa tante=.

Jamais, dussé-je périr... je ne compromettrai personne...

=(Mouvement de joie de de Verby.)=

MADAME ROUSSEAU.

Ah! mon Dieu! =(Regardant les agents.)= Et pas moyen de le faire fuir!

MADAME DU BROCARD.

Impossible!

ANTOINE, =entrant=.

Monsieur Jules... c’est vous qu’on demande.

JULES.

J’y vais!

MADAME ROUSSEAU.

Ah! je ne te quitte pas.

=(Elle remonte et fait aux agents un geste de supplication.)=

MADAME DU BROCARD, =à Dupré, qui regarde attentivement de Verby=.

Monsieur Dupré, j’ai pensé qu’il serait...

DUPRÉ, =l’interrompant=.

Plus tard... Mademoiselle, plus tard.

=(Il la conduit vers Jules, qui sort avec sa mère, suivi des agents.)=

SCÈNE VI.

DUPRÉ, DE VERBY.

DE VERBY, =à part=.

Ces gens sont tombés sur un avocat riche, sans ambition... et d’une bizarrerie...

DUPRÉ, =redescendant et regardant de Verby, à part=.

Maintenant, il me faut ton secret! =(Haut.)= Vous vous intéressez beaucoup à mon client, Monsieur.

DE VERBY.

Beaucoup!

DUPRÉ.

Je suis encore à comprendre quel intérêt a pu le conduire, riche, jeune, aimant le plaisir, à se jeter dans une conspiration...

DE VERBY.

La gloire!

DUPRÉ, =souriant=.

Ne dites pas ces choses-là à un avocat qui depuis vingt ans pratique le Palais; qui a trop étudié les hommes et les affaires pour ne pas savoir que les plus beaux motifs ne servent qu’à déguiser les plus petites choses, et qui n’a pas encore rencontré de cœurs exempts de calculs.

DE VERBY.

Et plaidez-vous gratis?

DUPRÉ.

Souvent; mais je ne plaide que selon mes convictions...

DE VERBY.

Monsieur est riche?

DUPRÉ.

J’avais de la fortune; sans cela, et dans le monde comme il est, j’eusse été droit à l’hôpital.

DE VERBY.

C’est donc par conviction que vous avez accepté la cause du jeune Rousseau?

DUPRÉ.

Je le crois la dupe de gens situés dans une région supérieure, et j’aime les dupes quand elles le sont noblement et non victimes de secrets calculs... car nous sommes dans un siècle où la dupe est aussi avide que celui qui l’exploite...

DE VERBY.

Monsieur appartient, je le vois, à la secte des misanthropes.

DUPRÉ.

Je n’estime pas assez les hommes pour les haïr, car je n’ai rencontré personne que je pusse aimer... Je me contente d’étudier mes semblables; je les vois tous jouant des comédies avec plus ou moins de perfection. Je n’ai d’illusion sur rien, il est vrai, mais je ris comme un spectateur du parterre quand il s’amuse... seulement je ne siffle pas, je n’ai pas assez de passion pour cela.

DE VERBY, =à part=.

Comment influencer un pareil homme? =(Haut.)= Mais, Monsieur, vous avez cependant besoin des autres.

DUPRÉ.

Jamais!

DE VERBY.

Mais vous souffrez quelquefois.

DUPRÉ.

J’aime alors à être seul... D’ailleurs, à Paris, tout s’achète, même les soins; croyez-moi, je vis parce que c’est un devoir... J’ai essayé de tout... charité, amitié, dévouement... les obligés m’ont dégoûté du bienfait, et certains philanthropes de la bienfaisance; de toutes les duperies, celle du sentiment est la plus odieuse.

DE VERBY.

Et la patrie, Monsieur?

DUPRÉ.

Oh! c’est bien peu de chose, Monsieur, depuis qu’on a inventé l’humanité.

DE VERBY, =découragé=.

Ainsi, Monsieur, vous voyez dans Jules Rousseau un jeune enthousiaste?

DUPRÉ.

Non, Monsieur, un problème à résoudre, et grâce à vous, j’y parviendrai. =(Mouvement de de Verby.)= Tenez, parlons franchement... je ne vous crois pas étranger à tout ceci.

DE VERBY.

Monsieur...

DUPRÉ.

Vous pouvez sauver ce jeune homme.

DE VERBY.

Moi! comment?

DUPRÉ.

Par votre témoignage corroboré de celui d’Antoine, qui m’a promis...

DE VERBY.

J’ai des raisons pour ne pas paraître.....

DUPRÉ.

Ainsi... vous êtes de la conspiration.

DE VERBY.

Monsieur...

DUPRÉ.

Vous avez entraîné ce pauvre enfant.

DE VERBY.

Monsieur, ce langage...

DUPRÉ.

N’essayez pas de me tromper! Mais par quels moyens l’avez-vous séduit? Il est riche, il n’a besoin de rien.

DE VERBY.

Écoutez, Monsieur... si vous dites un mot...

DUPRÉ.

Oh! ma vie ne sera jamais une considération pour moi!

DE VERBY.

Monsieur, vous savez très-bien que Jules s’en tirera, et vous lui feriez perdre, s’il ne se conduisait pas bien, la main de ma nièce, l’héritière du titre de mon frère, le gentilhomme de la chambre.

DUPRÉ.

Il est dit que ce jeune homme est encore un calculateur! Pensez, Monsieur, à ce que je vous propose. Vous avez des amis puissants, et c’est pour vous un devoir!...

DE VERBY.

Un devoir! Monsieur, je ne vous comprends pas.

DUPRÉ.

Vous avez su le perdre, et vous ne sauriez le sauver? =(A part.)= Je le tiens.

DE VERBY.

Je réfléchirai, Monsieur, à cette affaire.

DUPRÉ.

Ne croyez pas pouvoir m’échapper.

DE VERBY.

Un général, qui n’a pas craint le danger, ne craint pas un avocat!...

DUPRÉ.

Comme vous voudrez! =(De Verby sort, il se heurte avec Joseph.)=

SCÈNE VII.

DUPRÉ, BINET.

BINET.

Monsieur, je n’ai su qu’hier que vous étiez le défenseur de M. Jules Rousseau; je suis allé chez vous, je vous ai attendu, mais vous êtes rentré trop tard; ce matin vous étiez sorti, et comme je travaille pour la maison, je suis entré ici par une bonne inspiration, pensant que vous y viendriez, et je vous guettais...

DUPRÉ.

Que me voulez-vous?

BINET.

Je suis Joseph Binet.

DUPRÉ.

Eh bien! après?

BINET.

Monsieur, soit dit sans vous offenser, j’ai quatorze cents francs à moi... oh! bien à moi! gagnés sou à sou; je suis ouvrier tapissier, et mon oncle Dumouchel, ancien marchand de vin, a des sonnettes.

DUPRÉ.

Parlez donc clairement! que signifient ces préparations mystérieuses?

BINET.

Quatorze cents francs, c’est un denier, et on dit qu’il faut bien payer les avocats, et que c’est parce qu’on les paye bien qu’il y en a tant... J’aurais mieux fait d’être avocat, elle serait ma femme!

DUPRÉ.

Êtes-vous fou?

BINET.

Du tout. Mes quatorze cents francs, je les ai là; tenez, Monsieur, ce n’est pas une frime... ils sont à vous!

DUPRÉ.

Et comment?

BINET.

Si vous sauvez monsieur Jules... de la mort, s’entend... et si vous obtenez de le faire déporter. Je ne veux pas sa perte; mais il faut qu’il voyage... Il est riche, il s’amusera... Ainsi, sauvez sa tête... faites-le condamner à une simple déportation, quinze ans, par exemple, et mes quatorze cents francs sont à vous; je vous les donnerai de bon cœur, et je vous ferai par-dessus le marché un fauteuil de cabinet... Voilà!

DUPRÉ.

Dans quel but me parlez-vous ainsi?

BINET.

Dans quel but? j’épouserai Paméla... j’aurai ma petite Paméla.

DUPRÉ.

Paméla!

BINET.

Paméla Giraud.

DUPRÉ.

Quel rapport y a-t-il entre Paméla Giraud et Jules Rousseau?

BINET.

Ah! çà, moi qui croyais que les avocats étaient payés pour avoir de l’instruction et savaient tout... mais vous ne savez donc rien, Monsieur? Je ne m’étonne pas qu’il y en a qui disent que les avocats sont des ignorants. Mais je retire mes quatorze cents francs. Paméla s’accuse, c’est-à-dire m’accuse d’avoir livré sa tête au bourreau, et vous comprenez, s’il est sauvé surtout, s’il est déporté, je me marie, j’épouse Paméla, et comme le déporté ne se trouve pas en France, je n’ai rien à craindre dans mon ménage. Obtenez quinze ans; ce n’est rien, quinze ans pour voyager, et j’ai le temps de voir mes enfants grandis, et ma femme arrivée à un âge... Vous comprenez?...

DUPRÉ.

Il est naïf, au moins, celui-là... Ceux qui calculent ainsi à haute voix et par passion ne sont pas les plus mauvais cœurs.

BINET.

Ah! çà, qu’est-ce qu’il se dit? Un avocat qui se parle à lui-même, c’est comme un pâtissier qui mange sa marchandise... Monsieur?...

DUPRÉ.

Paméla l’aime donc, M. Jules?

BINET.

Dame! vous comprenez... tant qu’il sera dans cette position, c’est bien intéressant.

DUPRÉ.

Ils se voyaient donc beaucoup?

BINET.

Trop!... Oh! si j’avais su, moi, je l’aurais bien fait sauver.

DUPRÉ.

Elle est belle?

BINET.

Qui?... Paméla?... c’te farce!... Ma Paméla!... comme l’Apollon du Belvédère.

DUPRÉ.

Gardez vos quatorze cents francs, mon ami, et si vous avez bon cœur, vous et votre Paméla, vous pourrez m’aider à le sauver; car il y va de le laisser ou de l’enlever à l’échafaud.

BINET.

Monsieur, n’allez pas dire un mot à Paméla; elle est au désespoir.

DUPRÉ.

Pourtant il faut faire en sorte que je la voie ce matin.

BINET.

Je lui ferai dire par son père et sa mère.

DUPRÉ.

Ah! Il y a un père et une mère? =(A part.)= Cela coûtera beaucoup d’argent. =(Haut.)= Qui sont-ils?

BINET.

D’honorables portiers.

DUPRÉ.

Bon!

BINET.

Le père Giraud est un tailleur ruiné.

DUPRÉ.

Bien... Allez les prévenir de ma visite... et sur toute chose, le plus profond secret, ou vous sacrifiez monsieur Jules.

BINET.

Je suis muet.

DUPRÉ.

Nous ne nous sommes jamais vus.

BINET.

Jamais.

DUPRÉ.

Allez.

BINET.

Je vais... =(Il se trompe de porte.)=

DUPRÉ.

Par là.

BINET.

Par là, grand avocat... Mais permettez-moi de vous donner un conseil: un petit bout de déportation ne lui ferait pas de mal, ça lui apprendrait à laisser le gouvernement tranquille.

SCÈNE VIII.

ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU, MADAME DU BROCARD, =soutenue par Justine=, DUPRÉ.

MADAME ROUSSEAU.

Pauvre enfant! quel courage!

DUPRÉ.

J’espère vous le conserver, Madame... mais cela ne se fera pas sans de grands sacrifices.

ROUSSEAU.

Monsieur, la moitié de notre fortune est à vous.

MADAME DU BROCARD.

Et la moitié de la mienne.

DUPRÉ.

Toujours des moitiés de fortune... Je vais essayer de faire mon devoir... après vous ferez le vôtre; nous nous verrons à l’œuvre. Remettez-vous, Madame, j’ai de l’espoir.

MADAME ROUSSEAU.

Ah! Monsieur, que dites-vous?

DUPRÉ.

Tout à l’heure votre fils était perdu... maintenant, je le crois, il peut être sauvé.

MADAME ROUSSEAU.

Que faut-il faire?

MADAME DU BROCARD

Que demandez-vous?

ROUSSEAU.

Comptez sur nous, nous vous obéirons.

DUPRÉ.

Je le verrai bien. Voici mon plan, et il triomphera devant les jurés... Votre fils avait une intrigue de jeune homme avec une grisette, une certaine Paméla Giraud, une fleuriste, fille d’un portier.

MADAME DU BROCARD.

Des gens de rien!

DUPRÉ.

Aux genoux desquels vous allez être, car votre fils ne quittait pas cette jeune fille, et c’est là votre seul moyen de salut. Le soir même où le ministère public prétend qu’il conspirait, peut-être il l’aura vue. Si le fait est vrai, si elle déclare qu’il est resté près d’elle, si le père et la mère pressés de questions, si le rival de Jules auprès de Paméla confirme leur témoignage... alors nous pourrons espérer... entre une condamnation et un alibi, les jurés choisiront l’alibi.

MADAME ROUSSEAU, =à part=.

Ah! Monsieur, vous me rendez la vie.

ROUSSEAU.

Monsieur, notre reconnaissance est éternelle.

DUPRÉ, =les regardant=.

Quelle somme dois-je offrir à la fille, au père et à la mère?

MADAME DU BROCARD.

Ils sont pauvres?

DUPRÉ.

Mais enfin, il s’agit de leur honneur.

MADAME DU BROCARD.

Une fleuriste.

DUPRÉ, =ironiquement=.

Ce ne sera pas cher.

M. ROUSSEAU.

Que pensez-vous?

DUPRÉ.

Je pense que vous marchandez déjà la tête de votre fils.

MADAME DU BROCARD.

Mais, Monsieur Dupré, allez jusqu’à...

MADAME ROUSSEAU.

Jusqu’à...

DUPRÉ.

Jusqu’à...

M. ROUSSEAU.

Mais je ne comprends pas votre hésitation... Monsieur, tout ce que vous jugerez convenable.

DUPRÉ.

Ainsi, j’ai plein pouvoir... Mais quelle réparation lui offrirez-vous si elle livre son honneur pour vous rendre votre fils, qui, peut-être, lui a dit qu’il l’aimait?

MADAME ROUSSEAU.

Il l’épousera. Moi je sors du peuple, je ne suis pas marquise.

MADAME DU BROCARD.

Que dites-vous là? Et mademoiselle de Verby?

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur, il faut le sauver.

DUPRÉ, =à part=.

Voilà une autre comédie qui commence; et ce sera pour moi la dernière que je veuille voir... engageons-les. =(Haut.)= Peut-être ferez-vous bien de venir voir secrètement la jeune fille.

MADAME ROUSSEAU.

Oh! oui, Monsieur, je veux aller la voir... la supplier... =(Elle sonne.)= Justine! Antoine! =(Antoine paraît.)= Vite!... faites atteler..... hâtez-vous...

ANTOINE.

Oui, Madame.

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur, vous m’accompagnerez!... Ah! Jules, mon pauvre fils!

MADAME DU BROCARD.

On le ramène.

SCÈNE IX.

LES MÊMES, JULES, ramené par les agents, puis DE VERBY.

JULES.

Ma mère... adi... Non! à bientôt... bientôt... =(Rousseau et madame du Brocard embrassent Jules.)=

DE VERBY, =qui s’est approché de Dupré=.

Je ferai, Monsieur, ce que vous m’avez demandé... Un de mes amis, M. Adolphe Durand, qui favorisait la fuite de notre cher Jules, témoignera que son ami n’était occupé que d’une passion pour une grisette dont il préparait l’enlèvement.

DUPRÉ.

C’est assez; le succès dépend maintenant de nos démarches.

LE JUGE D’INSTRUCTION, =à Jules=.

Partons, Monsieur.

JULES.

Je vous suis... Courage, ma mère!

=(Il fait un dernier adieu à Rousseau et à Dupré; de Verby lui fait à part un signe de discrétion.)=

MADAME ROUSSEAU, =à Jules, qu’on emmène=.

Jules!... Jules!... espère; nous te sauverons.

=Les agents emmènent Jules, qui, arrivé au fond, adresse un dernier adieu à sa mère.=

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

La mansarde de Paméla.

SCÈNE PREMIÈRE.

PAMÉLA, GIRAUD, MADAME GIRAUD.

=Paméla est debout près de sa mère qui tricote; le père Giraud travaille sur une table à gauche.=

MADAME GIRAUD.

Enfin, vois, ma pauvre fille; ça n’est pas pour te le reprocher, mais c’est toi qui es la cause de ce qui nous arrive.

GIRAUD.

Ah! mon Dieu, oui!... Nous étions venus à Paris parce que, à la campagne, tailleur, c’est pas un métier; et pour toi, notre Paméla, si gentille, si mignonne, nous avions de l’ambition, nous nous disions: Eh bien, ici, ma femme et moi, nous prendrons du service; je travaillerai; nous donnerons un bon état à not’ enfant; et, comme elle sera sage, laborieuse, jolie, nous la marierons bien.

PAMÉLA.

Mon père!...

MADAME GIRAUD.

Il y avait déjà la moitié de fait.

GIRAUD.

Dame! oui!... nous avions une bonne loge; tu faisais des fleurs ni plus ni moins qu’un jardinier... Le mari, eh bien, Joseph Binet, ton voisin, le serait devenu.

MADAME GIRAUD.

Au lieu de tout cela, l’esclandre qui est arrivée dans la maison a fait que le propriétaire nous a renvoyés; que dans tout le quartier on tient des propos à n’en plus finir, à cause que le jeune homme a été pris chez toi.

PAMÉLA.

Eh! mon Dieu, pourvu que je ne sois pas coupable?

GIRAUD.

Oh! ça, nous le savons bien! Est-ce que tu crois qu’autrement nous serions près de toi?... est-ce que je t’embrasserais?... Va, Paméla, les père et mère c’est tout!... et quand le monde entier serait contre elle, si une fille peut regarder ses parents sans rougir, ça suffit.

SCÈNE II.

LES MÊMES, BINET.

MADAME GIRAUD.

Tiens!... voilà Joseph Binet.

PAMÉLA.

Monsieur Binet, que venez-vous chercher? Sans vous, sans votre indiscrétion, M. Jules n’aurait pas été trouvé ici... Laissez-moi...

BINET.

Je viens vous parler de lui.

PAMÉLA.

Ah! vraiment?... Eh bien, Joseph?...

BINET.

Oh! je vois bien qu’à cette heure vous ne me renverrez pas!... J’ai vu l’avocat de M. Jules; je lui ai offert ce que je possède pour le sauver!...

PAMÉLA.

Vrai?

BINET.

Oui... Seriez-vous contente s’il n’était que déporté?

PAMÉLA.

Ah! vous êtes un bon garçon, Joseph... et je vois que vous m’aimez! Nous serons amis!

BINET, =à part=.

Je l’espère bien! =(On frappe à la porte du fond.)=

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, M. DE VERBY, MADAME DU BROCARD.

MADAME GIRAUD, =allant ouvrir=.

Du monde!

GIRAUD.

Un monsieur et une dame.

BINET.

Qu’est-ce que c’est que ça?

=(Paméla se lève, et fait un pas vers M. de Verby, qui la salue.)=

MADAME DU BROCARD.

Mademoiselle Paméla Giraud?

PAMÉLA.

C’est moi, Madame.

DE VERBY.

Pardon, Mademoiselle, si nous nous présentons chez vous sans vous avoir prévenue!...

PAMÉLA.

Il n’y a pas de mal. Puis-je savoir le motif?...

MADAME DU BROCARD.

C’est vous, bonnes gens, qui êtes le père et la mère?

MADAME GIRAUD.

Oui, Madame.

BINET, =à part=.

Bonnes gens tout court!... c’est quelqu’un de huppé.

PAMÉLA.

Si Monsieur et Madame veulent s’asseoir?...

=(Madame Giraud offre des siéges.)=

BINET, =à Giraud=.

Dites donc, le monsieur est décoré; c’est des gens comme il faut.

GIRAUD, =regardant=.

C’est, ma foi, vrai!

MADAME DU BROCARD.

Je suis la tante de M. Jules Rousseau.

PAMÉLA.

Vous, Madame? Monsieur est peut-être son père?...

MADAME DU BROCARD.

Monsieur est un ami de la famille. Nous venons, Mademoiselle, vous demander un service. =(Regardant Binet et embarrassée de sa présence. A Paméla, lui montrant Binet.)= Votre frère?

GIRAUD.

Non, Madame; un voisin.

MADAME DU BROCARD, =à Paméla=.

Renvoyez ce garçon.

BINET, =à part=.

Renvoyez ce garçon!... Ah! ben... je ne sais pas ce que c’est mais...

=(Paméla fait un signe à Binet.)=

GIRAUD, =à Binet=.

Allons, va... il paraît que c’est quelque chose de secret.

BINET.

Ah! bien!... ah bien! =(Il sort.)=

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, =excepté= BINET.

MADAME DU BROCARD.

Vous connaissez mon neveu. Je ne vous en fais point un reproche... vos parents seuls...

MADAME GIRAUD.

Mais, Dieu merci, elle n’en a pas à se faire.

GIRAUD.

C’est monsieur votre neveu qui est cause qu’on jase sur son compte... mais elle est innocente!

DE VERBY, =l’interrompant=.

Je le crois... Cependant, s’il nous la fallait coupable?

PAMÉLA.

Que voulez-vous dire, Monsieur?

GIRAUD =et= MADAME GIRAUD.

Par exemple!

MADAME DU BROCARD, =saisissant l’idée de de Verby=.

Oui, si pour sauver la vie d’un pauvre jeune homme...

DE VERBY.

Il fallait déclarer que M. Jules Rousseau a été la plus grande partie de la nuit du 24 août ici, chez vous?

PAMÉLA.

Ah! Monsieur!

DE VERBY, =à Giraud et à sa femme=.

S’il fallait déposer contre votre fille, en affirmant que c’est la vérité?

MADAME GIRAUD.

Je ne dirais jamais ça.

GIRAUD.

Outrager mon enfant!... Monsieur, j’ai eu tous les chagrins possibles... j’ai été tailleur, je me suis vu réduit à rien... à être portier!... mais je suis resté père... Ma fille, notre trésor, c’est la gloire de nos vieux jours, et vous voulez que nous la déshonorions!

MADAME DU BROCARD.

Écoutez-moi, Monsieur.

GIRAUD.

Non, Madame... Ma fille, c’est l’espoir de mes cheveux blancs.

PAMÉLA.

Mon père, calmez-vous, je vous en prie.

MADAME GIRAUD.

Voyons, Giraud! laisse donc parler monsieur et madame.

MADAME DU BROCARD.

C’est une famille éplorée qui vient vous demander de la sauver.

PAMÉLA, =à part=.

Pauvre Jules!

DE VERBY, =bas, à Paméla=.

Son sort est entre vos mains.

MADAME GIRAUD.

Nous ne sommes pas de mauvaises gens! on sait bien ce que c’est que des parents, une mère, qui sont dans le désespoir... mais ce que vous demandez est impossible. =(Paméla porte un mouchoir à ses yeux.)=

GIRAUD.

Allons! voilà qu’elle pleure!

MADAME GIRAUD.

Elle n’a fait que ça depuis quelques jours.

GIRAUD.

Je connais ma fille; elle serait capable d’aller dire tout ça malgré nous.

MADAME GIRAUD.

Eh! oui... car voyez-vous, elle l’aime, vot’ neveu! et pour lui sauver la vie... eh bien! j’en ferais autant à sa place.

MADAME DU BROCARD.

Oh! laissez-vous attendrir!

DE VERBY.

Cédez à nos prières...

MADAME DU BROCARD, =à Paméla=.

S’il est vrai que vous aimiez Jules...

MADAME GIRAUD, =amenant Giraud près de Paméla=.

Après ça, écoute... Elle l’aime, ce garçon... bien sûr, il doit l’aimer aussi... Si elle faisait un sacrifice comme ça, ça mériterait bien qu’il l’épouse!

PAMÉLA, =vivement=.

Jamais. =(A part.)= Ils ne le voudraient pas, eux!

DE VERBY, =à mademoiselle du Brocard=.

Ils se consultent!

MADAME DU BROCARD, =bas, à de Verby=.

Il faut absolument faire un sacrifice! Prenez-les par l’intérêt... C’est le seul moyen!

DE VERBY.

En venant vous demander un sacrifice aussi grand, nous savions combien il devait mériter notre reconnaissance. La famille de Jules, qui aurait pu blâmer vos relations avec lui, veut remplir, au contraire, les obligations qu’elle va contracter envers vous.

MADAME GIRAUD.

Hein? quand je te disais!

PAMÉLA, =très-heureuse=.

Jules! il se pourrait?

DE VERBY.

Je suis autorisé à vous faire une promesse.

PAMÉLA, =émue=.

Oh! mon Dieu!

DE VERBY.

Parlez! Combien voulez-vous pour le sacrifice que vous faites?

PAMÉLA, =interdite=.

Comment! combien!... je veux... pour sauver Jules? Vous voulez donc alors que je sois une misérable!

MADAME DU BROCARD.

Ah! mademoiselle!

DE VERBY.

Vous vous trompez.

PAMÉLA.

C’est vous qui avez fait erreur! Vous êtes venus ici, chez de pauvres gens, et vous ne saviez pas ce que vous leur demandiez... Vous, madame, qui deviez le savoir, quels que soient le rang, l’éducation, l’honneur d’une femme est son trésor! ce que dans vos familles vous conservez avec tant de soin, tant de respect, vous avez cru qu’ici, dans une mansarde, on le vendrait! et vous vous êtes dit: Offrons de l’or! il nous faut l’honneur d’une grisette!

GIRAUD.

C’est très-bien... je reconnais mon sang.

MADAME DU BROCARD.

Ma chère enfant, ne vous offensez pas! l’argent est l’argent, après tout!

DE VERBY, =s’adressant à Giraud=.

Sans doute! Et six bonnes mille livres de rente pour... un...

PAMÉLA.

Pour un mensonge! vous l’aurez à moins... Mais, Dieu merci, je sais me respecter! Adieu, Monsieur.

=(Elle fait une profonde révérence à madame du Brocard, puis elle entre dans sa chambre.)=

DE VERBY.

Que faire?

MADAME DU BROCARD.

C’est incompréhensible!

GIRAUD.

Je sais bien que six mille livres de rente, c’est un denier... mais notre fille a l’âme fière, voyez-vous; elle tient de moi...

MADAME GIRAUD.

Et elle ne cédera pas.

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, BINET, DUPRÉ, MADAME ROUSSEAU.

BINET.

Par ici, Monsieur, Madame, par ici. =(Dupré et madame Rousseau entrent.)= Voilà le père et la mère Giraud!

DUPRÉ, =à de Verby=.

Je regrette, Monsieur, que vous nous ayez devancés ici!

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur vous a sans doute dit, Madame, le sacrifice que nous attendons de mademoiselle votre fille... Il n’y a qu’un ange qui puisse le faire.

BINET.

Quel sacrifice?

MADAME GIRAUD.

Ça ne te regarde pas.

DE VERBY.

Nous venons de voir mademoiselle Paméla...

MADAME DU BROCARD.

Elle a refusé!

MADAME ROUSSEAU.

Ciel!

DUPRÉ.

Refusé, quoi?

MADAME DU BROCARD.

Six mille livres de rente.

DUPRÉ.

Je l’aurais parié... offrir de l’argent!

MADAME DU BROCARD.

Mais c’était le moyen...

DUPRÉ.

De tout gâter. =(A madame Giraud.)= Madame, dites à votre fille que l’avocat de M. Jules Rousseau est ici! suppliez-la de venir.

MADAME GIRAUD.

Oh! vous n’obtiendrez rien...

GIRAUD.

Ni d’elle, ni de nous.

BINET.

Mais qu’est-ce qu’ils veulent?

GIRAUD.

Tais-toi.

MADAME DU BROCARD, =à madame Giraud=.

Madame, offrez-lui...

DUPRÉ.

Ah! Madame, je vous en prie... =(A madame Giraud.)= C’est au nom de madame... de la mère de Jules, que je vous le demande... Laissez-moi voir votre fille.

MADAME GIRAUD.

Ça n’y fera rien, allez, Monsieur! songez donc... lui offrir brusquement de l’argent, quand le jeune homme dans le temps lui avait parlé de l’épouser!

MADAME ROUSSEAU, =avec entraînement=.

Eh bien?

MADAME GIRAUD, =vivement=.

Eh bien! madame?

DUPRÉ, =serrant la main de madame Giraud=.

Allez, allez! Amenez-moi votre fille. =(Giraud sort vivement.)=

DE VERBY =et= MADAME DU BROCARD.

Vous l’avez décidé?

DUPRÉ.

Ce n’est pas moi; c’est madame.

DE VERBY, =interrogeant madame du Brocard=.

Quelle promesse?

DUPRÉ, =voyant Binet qui écoute=.

Silence, général; restez, je vous prie, un instant auprès de ces dames. La voici. Laissez-nous, laissez-nous!

=Paméla entre ramenée par sa mère, elle fait en passant une révérence à madame Rousseau, qui la regarde avec émotion. Tout le monde entre à gauche, à l’exception de Binet, qui est resté pendant que Dupré reconduit tout le monde.=

BINET, =à part=.

Que veulent-ils donc? ils parlent tous de sacrifice! et le père Giraud qui ne veut rien me dire! Un instant, un instant... J’ai promis à l’avocat mes quatorze cents francs; mais avant je veux voir comment il se comportera à mon égard.

DUPRÉ, =revenant à Binet=.

Joseph Binet, laissez-nous.

BINET.

Mais puisque vous allez lui parler de moi!

DUPRÉ.

Allez-vous-en.

BINET, =à part=.

Décidément on me cache quelque chose. =(A Dupré.)= Je l’ai préparée; elle s’est faite à l’idée de la déportation. Roulez là-dessus!

DUPRÉ.

C’est bien... Sortez!

BINET, =à part=.

Sortir! oh! non!

=(Il fait mine de sortir, et, rentrant avec précaution, il se cache dans le cabinet de droite.)=

DUPRÉ, =à Paméla=.

Vous avez consenti à me voir, et je vous en remercie. Je sais ce qui vient de se passer, et je ne vous tiendrai pas le langage que vous avez entendu tout à l’heure.

PAMÉLA.

Rien qu’en vous voyant, j’en suis sûre, Monsieur.

DUPRÉ.

Vous aimez ce brave jeune homme, ce Joseph.

PAMÉLA.

Monsieur, je sais que les avocats sont comme les confesseurs!

DUPRÉ.

Mon enfant, ils doivent être tout aussi discrets... dites-moi bien tout.

PAMÉLA.

Eh bien, Monsieur, je l’aimais; c’est-à-dire je croyais l’aimer, et je serais bien volontiers devenue sa femme... Je pensais qu’avec son activité, Joseph s’établirait, et que nous mènerions une vie de travail. Quand la prospérité serait venue, eh bien, nous aurions pris avec nous mon père et ma mère; c’est bien simple! c’était une vie toute unie!

DUPRÉ, =à part=.

L’aspect de cette jeune fille prévient en sa faveur! voyons si elle sera vraie! =(Haut.)= A quoi pensez-vous?

PAMÉLA.

A ce passé qui me semble heureux en le comparant au présent. En quinze jours de temps la tête m’a tourné, quand j’ai vu M. Jules; je l’ai aimé, comme nous aimons, nous autres jeunes filles, comme j’ai vu de mes amies aimer des jeunes gens... oh! mais les aimer à tout souffrir pour eux! Je me disais: Est-ce que je serai jamais ainsi? Eh bien, je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour M. Jules. Tout à l’heure, ils m’ont offert de l’argent, eux! de qui je devais attendre tant de noblesse, tant de grandeur, et je me suis révoltée!... De l’argent! j’en ai, Monsieur! j’ai vingt mille francs! ils sont ici, à vous! c’est-à-dire à lui! je les ai gardés pour essayer de le sauver, car je l’ai livré en doutant de lui, si confiant, si sûr de moi..... moi si défiante!

DUPRÉ.

Il vous a donné vingt mille francs?

PAMÉLA.

Ah! Monsieur! il me les a confiés! ils sont là... Je les remettrais à la famille s’il mourait; mais il ne mourra pas! dites? vous devez le savoir?

DUPRÉ.

Mon enfant, songez que toute votre vie, peut-être votre bonheur, dépendent de la vérité de vos réponses... répondez-moi comme si vous étiez devant Dieu.

PAMÉLA.

Oui, Monsieur.

DUPRÉ.

Vous n’avez jamais aimé personne?

PAMÉLA.

Personne!

DUPRÉ.

Vous craignez!... voyons, je vous intimide... je n’ai pas votre confiance.

PAMÉLA.

Oh! si Monsieur, je vous jure!... depuis que nous sommes à Paris, je n’ai pas quitté ma mère, et je ne songeais qu’à mon travail et à mon devoir... Ici, tout à l’heure, j’étais tremblante, interdite!... mais près de vous, Monsieur, je ne sais ce que vous m’inspirez, j’ose tout vous dire... Eh bien, oui, j’aime Jules; je n’ai aimé que lui, et je le suivrais au bout du monde! Vous m’avez dit de parler comme devant Dieu.

DUPRÉ.

Eh bien, c’est à votre cœur que je m’adresse!... accordez-moi ce que vous avez refusé à d’autres... dites la vérité! à la face de la justice il n’y a que vous qui puissiez le sauver!... Vous l’aimez, Paméla; je comprends qu’il vous en coûte d’avouer...

PAMÉLA.

Mon amour pour lui?... Et si j’y consentais, il serait sauvé?

DUPRÉ.

Oh! j’en réponds!

PAMÉLA.

Eh bien?

DUPRÉ.

Mon enfant!

PAMÉLA.

Eh bien... il est sauvé.

DUPRÉ, =avec intention=.

Mais... vous serez compromise...

PAMÉLA.

Mais... puisque c’est pour lui!

DUPRÉ, =à part=.

Je ne mourrai donc pas sans avoir vu de mes yeux une belle et noble franchise, sans calculs et sans arrière-pensée! =(Haut.)= Paméla, vous êtes une bonne et généreuse fille.

PAMÉLA.

Je le sais bien... ça console de bien des petites misères, allez, Monsieur.

DUPRÉ.

Mon enfant, ce n’est pas tout!... vous êtes franche comme l’acier, vous êtes vive, et pour réussir... il faut de l’assurance... une volonté...

PAMÉLA.

Oh! Monsieur! vous verrez!

DUPRÉ.

N’allez pas vous troubler... osez tout avouer... Courage! Figurez-vous la cour d’assises, le président, l’avocat général, l’accusé, moi, au barreau; le jury est là... N’allez pas vous épouvanter... Il y aura beaucoup de monde.

PAMÉLA.

Ne craignez rien.

DUPRÉ.

Un huissier vous a introduite; vous avez décliné vos noms et prénoms!... Enfin le président vous demande depuis quand vous connaissez l’accusé Rousseau... que répondez-vous?

PAMÉLA.

La vérité!... Je l’ai rencontré un mois environ avant son arrestation, à l’Ile d’Amour, à Belleville.

DUPRÉ.

En quelle compagnie était-il?

PAMÉLA.

Je n’ai fait attention qu’à lui.

DUPRÉ.

Vous n’avez pas entendu parler politique?

PAMÉLA, =étonnée=.

O Monsieur! les juges doivent penser que la politique est bien indifférente à l’Ile d’Amour.

DUPRÉ.

Bien, mon enfant; mais il vous faudra dire tout ce que vous savez sur Jules Rousseau!

PAMÉLA.

Eh mais, je dirai encore la vérité, tout ce que j’ai déclaré au juge d’instruction; je ne savais rien de la conspiration, et j’ai été dans le plus grand étonnement quand on est venu l’arrêter chez moi; à preuve que j’ai craint que M. Jules ne fût un voleur, et que je lui en fais mes excuses.

DUPRÉ.

Il faut avouer que depuis le temps de votre liaison avec ce jeune homme, il est constamment venu vous voir... il faudra déclarer...

PAMÉLA.

La vérité, toujours!... il ne me quittait pas! il venait me voir par amour, je le recevais par amitié, et je lui résistais par devoir.

DUPRÉ.

Et plus tard?

PAMÉLA, =se troublant=.

Plus tard!

DUPRÉ.

Vous tremblez? prenez garde!... tout à l’heure vous m’avez promis d’être vraie!

PAMÉLA, =à part=.

Vraie! ô mon Dieu!

DUPRÉ.

Moi aussi, je m’intéresse à ce jeune homme; mais je reculerais devant une imposture. Coupable, je le défendrais par devoir... innocent, sa cause sera la mienne. Oui, sans doute, Paméla, ce que j’exige de vous est un grand sacrifice, mais il le faut. Les visites que vous faisait Jules avaient lieu le soir et à l’insu de vos parents!

PAMÉLA.

Oh! mais jamais! jamais!

DUPRÉ.

Comment! Mais alors plus d’espoir.

PAMÉLA, =à part=.

Plus d’espoir! Lui ou moi perdu. =(Haut.)= Monsieur, rassurez-vous; j’ai peur parce que le danger n’est pas là!... mais quand je serai devant ses juges!... quand je le verrai, lui, Jules... et que son salut dépendra de moi...

DUPRÉ.

Oh! bien... bien... mais ce qu’il faut surtout qu’on sache, c’est que le 24 au soir il est venu ici... Oh! alors je triomphe, je le sauve; autrement je ne réponds de rien... il est perdu.

PAMÉLA, =à part, très-émue, puis haut, avec exaltation=.

Lui, Jules! oh! non, ce sera moi! Pardonnez-moi, mon Dieu! Eh bien! oui, oui!... il est venu le 24... c’est le jour de ma fête... Je me nomme Louise Paméla... et il n’a pas manqué de m’apporter un bouquet en cachette de mon père et de ma mère; il est venu le soir, tard, et près de moi... Ah! ah! ne craignez rien, Monsieur... vous voyez, je dirai tout... =(A part.)= Tout ce qui n’est pas vrai!...

DUPRÉ.

Il sera sauvé! =(Rousseau paraît au fond.)= Ah! Monsieur! =(Courant à la porte de gauche.)= Venez, venez remercier votre libératrice.

SCÈNE VI.

ROUSSEAU, DE VERBY, MADAME DU BROCARD, GIRAUD, MADAME GIRAUD, =puis= BINET.

TOUS.

Elle consent?

ROUSSEAU.

Vous sauvez mon fils! je ne l’oublierai jamais.

MADAME DU BROCARD.

Nous sommes tout à vous, mon enfant, et à toujours.

ROUSSEAU.

Ma fortune sera la vôtre.

DUPRÉ.

Je ne vous dis rien, moi, mon enfant!... Nous nous reverrons!...

BINET, =sortant vivement du cabinet=.

Un moment!... un moment! J’ai tout entendu... et vous croyez que je souffrirai ça? J’étais ici, caché... Paméla que j’ai aimée au point d’en faire ma femme, vous voudriez lui laisser dire... =(A Dupré.)= C’est comme ça que vous gagnez mes quatorze cents francs, vous? Moi aussi j’irai au tribunal, et je dirai que tout ça est un mensonge.

TOUS.

Grand Dieu!

DUPRÉ.

Malheureux!

DE VERBY.

Si tu dis un mot...

BINET.

Oh! je n’ai pas peur.

DE VERBY, =à Rousseau et à madame du Brocard=.

Il n’ira pas!... s’il le faut, je le ferai suivre, et j’aposterai des gens qui l’empêcheront d’entrer.

BINET.

Ah bah! =(Entre un huissier qui s’avance vers Dupré.)=

DUPRÉ.

Que voulez-vous?

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