L’HUISSIER. - L’HUISSIER. - L’HUISSIER.
Je suis l’huissier audiencier de la cour d’assises... Mademoiselle Paméla Giraud! =(Paméla s’avance.)= En vertu du pouvoir discrétionnaire de M. le président... vous êtes citée à comparaître demain à dix heures.
BINET, =à de Verby=.
Oh! oh! j’irai!
Le concierge m’a dit en bas que vous aviez ici M. Joseph Binet.
BINET.
Voilà! voilà!
Voici votre citation.
BINET.
Je vous disais bien que j’irais!...
=(L’huissier s’éloigne; tout le monde est effrayé des menaces de Binet. Dupré veut lui parler, le fléchir, Binet s’échappe et sort.)=
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
=Cour de la Sainte-Chapelle, dans un salon de chez madame du Brocard.=
SCÈNE PREMIÈRE.
MADAME DU BROCARD, MADAME ROUSSEAU, ROUSSEAU, BINET, DUPRÉ, JUSTINE.
=Dupré est assis et parcourt son dossier.=
MADAME ROUSSEAU.
Monsieur Dupré!
DUPRÉ.
Oui, Madame; si j’ai quitté un instant votre fils, c’est que j’ai voulu vous rassurer moi-même.
MADAME DU BROCARD.
Je vous le disais, ma sœur, il était impossible qu’on ne vînt pas bientôt nous apprendre... Ici, chez moi, cour de la Sainte-Chapelle, dans le voisinage du Palais, nous sommes à portée de savoir tout ce qui se passe à la cour d’assises. Mais, asseyez-vous donc, M. Dupré. =(A Justine.)= Justine, de l’eau sucrée,—vite... =(A Dupré.)= Ah! Monsieur, nos remercîments.
ROUSSEAU.
Monsieur, vous avez plaidé!... =(A sa femme.)= Il a été magnifique!
DUPRÉ.
Monsieur...
BINET, =pleurant=.
Oui, vous avez été magnifique! il a été magnifique!
DUPRÉ.
Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, c’est cette enfant, cette Paméla, qui a montré tant de courage.
BINET.
Et moi, donc!
MADAME ROUSSEAU.
Lui! =(A Dupré, montrant Binet.)= La menace qu’il nous a faite, l’aurait-il réalisée?
DUPRÉ.
Non. Binet vous a servis.
BINET.
C’est votre faute!... sans vous... ah!... bien... J’arrive, bien décidé à tout brouiller; mais de voir tout le monde, le président, les jurés, la foule, un silence à faire peur!... je tremble un moment... pourtant je prends une résolution... on m’interroge, je vas pour répondre, et puis v’là que mes yeux rencontrent ceux de mademoiselle Paméla, tout remplis de larmes... Je sens une barre là... De l’autre côté, je vois M. Jules... un beau garçon, une tête superbe, mais bien exposée! un air tranquille, il semblait être là par curiosité. Ça me démonte! «N’ayez pas peur, me dit le président... parlez...» Je n’y étais plus, moi! Cependant la crainte de me compromettre... et puis j’avais juré de dire la vérité; ma foi! voilà Monsieur qui fixe sur moi un œil... un œil qui semblait me dire... Je ne peux pas vous dire... ma langue s’entortille... il me prend une sueur, mon cœur se gonfle, et je me mets à pleurer comme un imbécile. Vous avez été magnifique... alors, c’était fini, voyez-vous... il m’avait retourné complétement... voilà que je patauge... je dis que le 24 au soir, à une heure indue, j’ai surpris M. Jules chez Paméla... Paméla, que je devais épouser, que j’aime encore... de sorte que, si je l’épouse, on dira dans le quartier... voilà... Ça m’est égal! grand avocat! ça m’est égal! =(A Justine.)= Donnez-moi de l’eau sucrée!
ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU =et= MADAME DU BROCARD, =à Binet=.
Mon ami!... brave garçon!
DUPRÉ.
L’énergie de Paméla me donne bon espoir... Un moment j’ai tremblé pendant sa déposition; le procureur général la pressait vivement et refusait de croire à la vérité de son témoignage; elle a pâli! j’ai cru qu’elle allait s’évanouir.
BINET.
Et moi, donc?
DUPRÉ.
Son dévouement a été complet... Vous ignorez tout ce qu’elle a fait pour vous, moi-même elle m’a trompé... elle s’est accusée, elle était innocente. Oh! j’ai tout deviné. Un seul instant elle a faibli; mais un regard rapide jeté sur Jules, un feu subit remplaçant la pâleur qui couvrait son visage, nous a fait deviner qu’elle le sauvait; malgré le danger dont on la menaçait, une fois encore, à la face de tous, elle a renouvelé son aveu, et elle est retombée en pleurant dans les bras de sa mère.
BINET.
Oh! bon cœur, va!
DUPRÉ.
Mais je vous laisse; l’audience doit être reprise pour le résumé du président.
ROUSSEAU.
Partons!
DUPRÉ.
Un moment! pensez à Paméla, cette jeune fille qui vient de compromettre son honneur pour vous! pour lui!
BINET.
Quant à moi, je ne demande rien... Ah! Dieu! mais enfin, on m’a promis quelque chose...
MADAME DU BROCARD =et= MADAME ROUSSEAU.
Ah! rien ne peut nous acquitter.
DUPRÉ.
Très-bien! venez, Messieurs, venez!
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, =excepté= DUPRÉ =et= ROUSSEAU.
MADAME DU BROCARD, =retenant Binet qui va sortir=.
Écoute!
BINET.
Plaît-il?
MADAME DU BROCARD.
Tu vois l’anxiété dans laquelle nous sommes; à la moindre circonstance favorable, ne manque pas de nous en instruire.
MADAME ROUSSEAU.
Oui, tenez-nous au courant de tout.
BINET.
Soyez tranquille... Mais, voyez-vous, je n’aurai pas besoin de sortir pour ça, parce que je tiens à tout voir, à tout entendre; seulement, tenez, je suis placé près de cette fenêtre que vous voyez là-bas... Eh bien! ne la perdez pas de vue, et s’il y a grâce, j’agiterai mon mouchoir.
MADAME ROUSSEAU.
N’oubliez pas, surtout!
BINET.
Il n’y a pas de danger; je ne suis qu’un pauvre garçon, mais je sais ce que c’est qu’une mère, allez!... vous m’intéressez, vrai! Pour vous, pour Paméla, j’ai dit des choses... Mais que voulez-vous, quand on aime les gens!... et puis... on m’a promis quelque chose... Comptez sur moi! =(Il sort en courant.)=
SCÈNE III.
MADAME ROUSSEAU, MADAME DU BROCARD, JUSTINE.
MADAME ROUSSEAU.
Justine, ouvrez cette fenêtre, et guettez attentivement le signal que nous a promis ce garçon... Mon Dieu! s’il allait être condamné!
MADAME DU BROCARD.
Monsieur Dupré nous a dit d’espérer.
MADAME ROUSSEAU.
Mais cette bonne, cette excellente Paméla... que faire pour elle?
MADAME DU BROCARD.
Il faut qu’elle soit heureuse! j’avoue que cette jeune personne est un secours du ciel! il n’y a que le cœur qui puisse inspirer un pareil sacrifice! il lui faut une fortune!... trente mille francs! trente mille francs!... on lui doit la vie de Jules. =(A part.)= Pauvre garçon, vivra-t-il? =(Elle regarde du côté de la fenêtre.)=
MADAME ROUSSEAU.
Eh bien! Justine?
JUSTINE.
Rien, Madame.
MADAME ROUSSEAU.
Rien encore... Oh! vous avez raison, ma sœur, il n’y a que le cœur qui puisse dicter une pareille conduite. Je ne sais ce que mon mari et vous, penseriez... mais la conscience et le bonheur de Jules avant tout... et malgré cette brillante alliance avec les de Verby, si elle aimait mon fils, si mon fils l’aimait!... Il me semble que j’ai vu quelque chose...
MADAME DU BROCARD =et= JUSTINE.
Non! non!
MADAME ROUSSEAU.
Ah! répondez, ma sœur! elle l’a bien mérité, n’est-ce pas? Il vient!
=(Les deux femmes restées immobiles, se serrent la main en tremblant.)=
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, DE VERBY.
JUSTINE, =au fond=.
Monsieur le général de Verby.
MADAME ROUSSEAU =et= MADAME DU BROCARD.
Ah!
DE VERBY.
Tout va bien! ma présence n’était plus nécessaire, et je suis revenu près de vous. On espère beaucoup pour votre fils. Le résumé du président semble pousser à l’indulgence.
MADAME ROUSSEAU, =avec joie=.
O mon Dieu!
DE VERBY.
Jules s’est bien conduit! mon frère, le comte de Verby, est dans les meilleures dispositions à son égard. Ma nièce le trouve un héros, et moi... et moi, je sais reconnaître le courage et l’honneur... Une fois cette affaire assoupie, nous presserons le mariage.
MADAME ROUSSEAU.
Il faut pourtant vous avouer, Monsieur, que nous avons fait des promesses à cette jeune fille.
MADAME DU BROCARD.
Laissez donc, ma sœur!
DE VERBY.
Sans doute; elle mérite... vous la payerez bien quinze ou vingt mille francs... c’est honnête!
MADAME DU BROCARD.
Vous le voyez, ma sœur, M. de Verby est noble, généreux, et dès qu’il pense que cette somme... Moi je trouve que c’est assez.
JUSTINE, =au fond=.
Voici M. Rousseau.
MADAME DU BROCARD.
Mon frère!
MADAME ROUSSEAU.
Mon mari!
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, ROUSSEAU.
DE VERBY, =à Rousseau=.
Bonne nouvelle?
MADAME ROUSSEAU.
Il est acquitté?
ROUSSEAU.
Non... mais le bruit se répand qu’il va l’être; les jurés délibèrent; moi, je n’ai pas pu rester; la résolution m’a manqué... j’ai dit à Antoine d’accourir dès que l’arrêt sera rendu.
MADAME ROUSSEAU.
Par cette fenêtre, nous saurons tout; nous sommes convenus d’un signal avec ce garçon, Joseph Binet.
ROUSSEAU.
Ah! veillez bien, Justine...
MADAME ROUSSEAU.
Mais que fait Jules? qu’il doit souffrir!
ROUSSEAU.
Eh! non... le malheureux montre une fermeté qui me confond; il aurait dû employer ce courage-là à autre chose qu’à conspirer... Nous mettre dans une pareille position!... Je pouvais être un jour président du tribunal de commerce.
DE VERBY.
Vous oubliez que notre alliance est au moins une compensation.
ROUSSEAU, =frappé d’un souvenir=.
Ah! général! quand je suis parti, Jules était entouré de ses amis, de M. Dupré et de cette jeune Paméla. Mademoiselle votre nièce et madame de Verby ont dû remarquer... Je compte sur vous pour effacer l’impression, Monsieur.
=(Pendant que Rousseau parle au général, les femmes ont regardé si le signal se donne.)=
DE VERBY.
Soyez tranquille!... Jules sera blanc comme neige!... Il est bien important d’expliquer l’affaire de la grisette... autrement la comtesse de Verby pourrait s’opposer au mariage... toute apparence d’amourette disparaîtra... on n’y verra qu’un dévouement payé au poids de l’or.
ROUSSEAU.
En effet, je remplirai mon devoir envers cette jeune fille... Je lui donnerai huit ou dix mille francs... Il me semble que c’est bien!... très-bien!...
MADAME ROUSSEAU, =contenue par madame du Brocard, éclate à ces derniers mots=.
Ah! Monsieur!... et son honneur?
ROUSSEAU.
Eh bien!... on la mariera.
SCÈNE VI.
=LES MÊMES=, BINET.
BINET, =accourant=.
Monsieur! Madame!... de l’eau de Cologne! quelque chose... je vous en prie!...
TOUS.
Quoi!... qu’y a-t-il?
BINET.
M. Antoine, votre domestique, amène ici mademoiselle Paméla.
ROUSSEAU.
Mais qu’est-il arrivé?...
BINET.
En voyant rentrer le jury, elle s’est trouvée mal!... le père et la mère Giraud, qui étaient dans la foule à l’autre bout, n’ont pas pu bouger... moi j’ai crié, et le président m’a fait mettre à la porte!...
MADAME ROUSSEAU.
Mais Jules!... mon fils!... qu’a dit le jury?
BINET.
Je n’en sais rien!... moi je n’ai vu que Paméla... votre fils, c’est très-bien, je ne vous dis pas! mais écoutez donc, moi, Paméla...
DE VERBY.
Mais tu as dû voir sur la physionomie des jurés!...
BINET.
Ah! oui!... le monsieur... le chef du jury... avait l’air si triste... si sévère!... que je crois bien!... =(Mouvement de terreur.)=
MADAME ROUSSEAU.
Mon pauvre Jules!
BINET.
Voilà M. Antoine et mademoiselle Paméla.
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, ANTOINE, PAMÉLA.
=On fait asseoir Paméla: tout le monde l’entoure, on lui fait respirer des sels.=
MADAME DU BROCARD.
Ma chère enfant!
MADAME ROUSSEAU.
Ma fille!
ROUSSEAU.
Mademoiselle!
PAMÉLA.
Je n’ai pu résister! tant d’émotions... cette incertitude cruelle! J’avais pris, repris de l’assurance... le calme de M. Jules pendant qu’on délibérait, le sourire fixé sur ses lèvres, m’avaient fait partager ce pressentiment de bonheur qu’il éprouvait!... Cependant quand je regardais M. Dupré, sa figure morne, impassible!... me faisait froid au cœur!... et puis cette sonnette annonçant le retour des jurés, ce murmure d’anxiété qui parcourut la salle... je n’eus plus de force!... une sueur froide inonda mon visage, et je m’évanouis.
BINET.
Moi, je criai, et on me jeta dehors.
DE VERBY, =à Rousseau=.
Si un malheur...
ROUSSEAU.
Monsieur...
DE VERBY, =à Rousseau et aux femmes=.
S’il devenait nécessaire d’interjeter un appel... =(montrant Paméla)= peut-on compter sur... sur elle?
MADAME ROUSSEAU.
Sur elle?... toujours, j’en suis sûre.
MADAME DU BROCARD.
Paméla!
ROUSSEAU.
Dites... vous, qui vous êtes montrée si bonne, si généreuse!... si nous avions besoin encore de votre dévouement, soutiendriez-vous...
PAMÉLA.
Tout, Monsieur!... Je n’ai qu’un but, une pensée unique!... c’est de sauver M. Jules.
BINET, =à part=.
L’aime-t-elle! l’aime-t-elle!
ROUSSEAU.
Ah! tout ce que je possède est à vous.
=(On entend du bruit, des cris. Effroi.)=
TOUS.
Ce bruit!... =(Paméla se lève toute tremblante. Binet court près de Justine à la fenêtre.)= Écoutez ces cris!
BINET.
Une foule de monde se précipite sur l’escalier du Palais!... On court de ce côté.
JUSTINE =et= BINET.
Monsieur Jules!... Monsieur Jules!...
ROUSSEAU et MADAME ROUSSEAU.
Mon fils!
MADAME DU BROCARD =et= PAMÉLA.
Jules! =(Elles courent au devant de Jules.)=
DE VERBY.
Sauvé!!!
SCÈNE VIII.
=LES MÊMES=, JULES, =ramené par sa mère, sa tante et suivi de ses amis=.
JULES. =Il se précipite dans les bras de sa mère; il ne voit pas d’abord Paméla qui est dans un coin du théâtre, près de Binet.=
Ma mère!... ma tante!... mon bon père!... me voici rendu à la liberté!... =(A M. de Verby et aux amis qui l’ont accompagné.)= Général, et vous, mes amis, merci de votre intérêt!
MADAME ROUSSEAU.
Enfin, le voilà, mon enfant!... Je ne suis pas encore remise de mes angoisses et de ma joie.
BINET, =à Paméla=.
Eh bien!... et vous? il ne vous dit rien... il ne vous voit seulement pas!...
PAMÉLA.
Tais-toi, Joseph! tais-toi! =(Elle se recule vers le fond.)=
DE VERBY.
Non-seulement vous êtes sauvé, mais vous êtes élevé aux yeux de tous ceux que cette affaire intéressait!... Vous avez montré une énergie, une discrétion!... dont on vous saura gré.
ROUSSEAU.
Tout le monde s’est bien conduit... Antoine, tu t’es bien montré!... tu mourras à notre service.
MADAME ROUSSEAU, =à Jules=.
Fais-moi remercier ton ami, M. Adolphe Durand.
=(Jules présente son ami.)=
JULES.
Oui... mais mon sauveur, mon ange gardien, c’est la pauvre Paméla!... Comme elle a compris sa situation et la mienne!... quel dévouement!... Ah! je me rappelle!... l’émotion, la crainte!... elle s’était évanouie!... je cours... =(Madame Rousseau, qui, toute au retour de Jules, n’a songé qu’à lui, cherche des yeux Paméla, l’aperçoit, l’amène devant son fils, qui pousse un cri.)= Ah! Paméla!... Paméla!... ma reconnaissance sera éternelle!...
PAMÉLA.
Ah! M. Jules!... que je suis heureuse!
JULES.
Oh!... nous ne quitterons plus!... n’est-ce pas ma mère? elle sera votre fille.
DE VERBY, =à Rousseau, vivement=.
Ma sœur et ma nièce attendent une réponse; il faut intervenir, Monsieur... Ce jeune homme a l’imagination vive, exaltée... il peut manquer sa carrière pour de vains scrupules... par une sotte générosité!...
ROUSSEAU, =embarrassé=.
C’est que...
DE VERBY.
Mais j’ai votre parole.
MADAME DU BROCARD.
Parlez, mon frère!
JULES.
Ah! répondez, ma mère, et joignez-vous à moi.
ROUSSEAU, =prenant la main de Jules=.
Jules!... je n’oublierai pas le service que nous a rendu cette jeune fille... Je comprends ce que doit te dicter la reconnaissance; mais tu le sais, le comte de Verby a notre parole; tu ne saurais légèrement sacrifier ton avenir! Ce n’est pas l’énergie qui te manque... tu l’as prouvé... et un jeune conspirateur doit être assez fort pour se tirer d’une pareille affaire.
DE VERBY, =à Jules, de l’autre côté=.
Sans doute!... un futur diplomate ne saurait échouer ici!...
ROUSSEAU.
D’ailleurs, ma volonté...
JULES.
Mon père!
DUPRÉ, =paraissant=.
Jules! c’est encore à moi de vous défendre.
PAMÉLA =et= BINET.
M. Dupré!
JULES.
Mon ami!...
MADAME DU BROCARD.
Monsieur l’avocat!...
DUPRÉ.
Oh! je ne suis déjà plus mon cher Dupré.
MADAME DU BROCARD.
Oh! toujours!... avant de nous acquitter envers vous, nous avons dû penser à cette jeune fille... et...
DUPRÉ, =l’interrompant froidement=.
Pardon, Madame...
DE VERBY.
Cet homme va tout brouiller!...
DUPRÉ, =à Rousseau=.
J’ai tout entendu... mon expérience est en défaut!... Je n’aurais pas cru l’ingratitude si près du bienfait... Riche comme vous l’êtes... comme le sera votre fils, quelle plus belle tâche avez-vous à remplir que celle de satisfaire votre conscience?... En sauvant Jules, elle s’est déshonorée!... Allons, Monsieur, l’ambition ne saurait l’emporter!... Sera-t-il dit que cette fortune que vous avez acquise si honorablement aura glacé en vous tous les sentiments, et que l’intérêt seul... =(Il voit madame du Brocard faisant des signes à son frère.)= Ah! très-bien, Madame!... c’est vous ici qui donnez le ton! et j’oubliais, pour convaincre Monsieur, que vous seriez près de lui quand je ne serais plus là.
MADAME DU BROCARD.
Nous sommes engagés envers M. le comte et madame la comtesse de Verby!... Mademoiselle, qui toute sa vie peut compter sur moi, n’a pas sauvé mon neveu à la condition de compromettre son avenir.
ROUSSEAU.
Il faut quelque proportion dans une alliance. Mon fils aura un jour quatre-vingt mille livres de rente.
BINET, =à part=.
Ça me va, moi, j’épouserai!... Mais cet homme-là, ça n’est pas un père, c’est un changeur.
DE VERBY, =à Dupré=.
Je pense, Monsieur, qu’on ne saurait avoir trop d’admiration pour votre talent et d’estime pour votre caractère!... votre souvenir sera religieusement gardé dans la famille Rousseau; mais ces débats intérieurs ne sauraient avoir de témoins... Quant à moi, j’ai la parole de M. Rousseau, je la réclame!... =(A Jules.)= Venez, mon jeune ami, venez chez mon frère!... ma nièce vous attend!... demain nous signerons le contrat. =(Paméla tombe sans force sur un fauteuil.)=
BINET.
Eh bien!... eh bien! mademoiselle Paméla!
DUPRÉ =et= JULES, =s’élançant vers elle=.
Ciel!
DE VERBY, =prenant la main de Jules=.
Venez... venez...
DUPRÉ.
Arrêtez! J’aurais voulu n’être pas seul à la protéger!... Eh bien! rien n’est fini!... Paméla doit être arrêtée comme faux témoin! (=saisissant la main de Verby)= et vous êtes tous perdus!... =(Il emmène Paméla.)=
BINET, =se cachant derrière le canapé=.
Ne dites pas que je suis là.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
=La scène se passe chez Dupré, dans son cabinet: bibliothèque, bureaux de chaque côté d’une fenêtre avec deux rideaux.=
SCÈNE PREMIÈRE.
DUPRÉ, PAMÉLA, GIRAUD, MADAME GIRAUD.
=Au lever du rideau, Paméla est assise dans un fauteuil, occupée à lire; la mère Giraud est debout près d’elle; Giraud regarde les tableaux du cabinet; Dupré se promène à grands pas; tout à coup il s’arrête.=
DUPRÉ, =à Giraud=.
Et en venant ce matin, vous avez pris les précautions d’usage.
GIRAUD.
O Monsieur! vous pouvez être tranquille; quand je viens ici, je marche la tête tournée derrière moi!... C’est que la moindre imprudence ferait bien vite un malheur. Ton cœur t’a entraînée, ma fille; mais un faux témoignage, c’est mal, c’est sérieux!
MADAME GIRAUD.
Je crois bien... prends garde, Giraud; si on te suivait et qu’on vienne à découvrir que notre pauvre fille est ici, cachée, grâce à la générosité de M. Dupré...
DUPRÉ.
C’est bien... c’est bien... =(Il continue de marcher à pas précipités.)= Quelle ingratitude!... cette famille Rousseau, ils ignorent ce que j’ai fait... tous croient Paméla arrêtée, et personne ne s’en inquiète!... On a fait partir Jules pour Bruxelles... M. de Verby est à la campagne, et M. Rousseau fait ses affaires de Bourse comme si de rien n’était... L’argent, l’ambition... c’est leur mobile... chez eux les sentiments ne comptent pour rien!... Ils tournent tous autour du veau d’or... et l’argent peut les faire danser devant leur idole... ils sont aveuglés dès qu’ils le voient.
PAMÉLA, =qui l’a observé, se lève et vient à lui=.
M. Dupré, vous êtes agité, vous paraissez souffrir?... c’est encore pour moi, je le crains.
DUPRÉ.
N’êtes-vous donc pas révoltée comme moi de l’indifférence odieuse de cette famille, qui, une fois son fils sauvé, n’a plus vu en vous qu’un instrument...
PAMÉLA.
Et qu’y pourrions-nous faire, Monsieur?
DUPRÉ.
Chère enfant! vous n’avez aucune amertume dans le cœur?
PAMÉLA.
Non, monsieur!... je suis plus heureuse qu’eux tous, moi; j’ai fait, je crois, une bonne action!...
MADAME GIRAUD, =embrassant Paméla=.
Ma pauvre bonne fille!
GIRAUD.
C’est bien ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent!
DUPRÉ, =s’approchant vivement de Paméla=.
Mademoiselle, vous êtes une honnête fille!... personne plus que moi ne peut l’attester!... c’est moi qui suis venu près de vous, vous supplier de dire la vérité, et si noble, et si pure, vous vous êtes compromise; maintenant on vous repousse, on vous méconnaît... mais moi je vous admire... et vous serez heureuse, car je réparerai tout! Paméla... j’ai quarante-huit ans, un peu de réputation, quelque fortune; j’ai passé ma vie à être honnête homme, je n’en démordrai pas; voulez-vous être ma femme?
PAMÉLA, =très-émue=.
Moi, Monsieur?...
GIRAUD.
Sa femme!... not’ fille!... dis donc madame Giraud?...
MADAME GIRAUD.
Ça serait-il possible?
DUPRÉ.
Pourquoi cette surprise?... oh! pas de phrases!... consultez votre cœur!... dites oui ou non!... Voulez-vous être ma femme?
PAMÉLA.
Mais quel homme êtes-vous donc, Monsieur? c’est moi qui vous dois tout... et vous voulez?... Ah! ma reconnaissance...
DUPRÉ.
Ne prononcez pas ce mot-là, il va tout gâter!... Le monde, je le méprise!... je ne lui dois aucun compte de ma conduite, de mes affections... Depuis que j’ai vu votre courage, votre résignation... je vous aime... tâchez de m’aimer!
PAMÉLA.
Oh! oui, oui, Monsieur.
MADAME GIRAUD.
Qui est-ce qui ne vous aimerait pas?
GIRAUD.
Monsieur, je ne suis rien qu’un pauvre portier... et encore je ne le suis plus, portier... vous aimez notre fille, vous venez de lui dire... je vous demande pardon... j’ai des larmes plein les yeux... et ça me coupe la parole... =(Il s’essuie les yeux.)= Eh bien! vous faites bien de l’aimer!... ça prouve que vous avez de l’esprit!... parce que Paméla... il y a des enfants de propriétaires qui ne la valent pas!... seulement c’est humiliant d’avoir des père et mère comme nous...
PAMÉLA.
Mon père!
GIRAUD.
Vous... le premier des hommes!... Eh bien! moi et ma femme, nous irons nous cacher, n’est-ce pas la vieille?... dans une campagne bien loin!... et le dimanche, à l’heure de la messe, vous direz: Ils sont tous les deux qui prient le bon Dieu pour moi... et pour leur fille... =(Paméla embrasse son père et sa mère.)=
DUPRÉ.
Braves gens!... Oh! mais ceux-là n’ont pas de titres!... pas de fortune!... Vous regrettez votre province!... eh bien! vous y retournerez, vous y vivrez heureux, tranquilles... je me charge de tout.
GIRAUD =et= MADAME GIRAUD.
Oh! notre reconnaissance...
DUPRÉ.
Encore... ce mot-là vous portera malheur! je le biffe du dictionnaire!... En attendant, je vous emmène à la campagne avec moi!... allez... allez tout préparer.
GIRAUD.
Monsieur l’avocat?...
DUPRÉ.
Eh bien! quoi?
GIRAUD.
Il y a ce pauvre Joseph Binet qui est en danger aussi!... il ne sait pas que ma fille et nous sommes là; mais, il y a trois jours, il est venu trouver votre domestique, dans un état à faire peur; et comme c’est ici la maison du bon Dieu, il est caché ici dans un grenier!
DUPRÉ.
Faites-le descendre.
GIRAUD.
Il ne voudra pas, Monsieur; il a trop peur d’être arrêté... On lui passe à manger par la chatière!...
DUPRÉ.
Il sera bientôt libre, je l’espère... j’attends une lettre qui doit nous rassurer tous.
GIRAUD.
Faut-il le rassurer?
DUPRÉ.
Non, pas encore... ce soir.
GIRAUD, =à sa femme=.
Je m’en vas avec bien du soin jusqu’à la maison.
=(Madame Giraud l’accompagne en lui faisant des recommandations; elle sort par la gauche; Paméla va pour la suivre.)=
DUPRÉ, =la retenant=.
Ce Binet... vous ne l’aimez pas?
PAMÉLA.
Oh! non, jamais!
DUPRÉ.
Et l’autre?
PAMÉLA, =après un moment d’émotion, qu’elle réprime aussitôt=.
Je n’aimerai que vous?...
=(Elle va sortir. Bruit dans l’antichambre. Jules paraît.)=
SCÈNE II.
PAMÉLA, DUPRÉ, JULES.
JULES, =aux domestiques=.
Laissez-moi, vous dis-je... il faut que je lui parle. =(Apercevant Dupré.)= Ah! Monsieur!... Paméla, qu’est-elle devenue?... est-elle libre, sauvée?...
PAMÉLA, =qui s’est arrêtée à la porte=.
Jules!...
JULES.
Ciel! ici, Mademoiselle?...
DUPRÉ.
Et vous, Monsieur, je vous croyais à Bruxelles?...
JULES.
Oui, ils m’avaient fait partir malgré moi, et je m’étais soumis!... Élevé dans l’obéissance, je tremble devant ma famille!... mais j’emportais mes souvenirs avec moi!... Il y a six mois, Monsieur, avant de la connaître... je risquais ma vie pour obtenir mademoiselle de Verby, afin de contenter leur ambition, si vous le voulez aussi, pour satisfaire ma vanité; j’espérais un jour être gentilhomme; moi, fils d’un négociant enrichi!... Je la rencontrai et je l’aimai!... le reste, vous le savez!... ce qui n’était qu’un sentiment est devenu un devoir, et, quand chaque heure m’éloignait d’elle, j’ai senti que mon obéissance était une lâcheté; quand ils m’ont cru bien loin, je suis revenu!... Elle avait été arrêtée, vous l’aviez dit!... et moi je serais parti!... =(A tous deux.)= Sans vous revoir, vous, mon sauveur, qui serez le sien...
DUPRÉ, =les regardant=.
Bien... très-bien!... c’est d’un honnête homme cela!... enfin, en voilà un.
PAMÉLA, =à part, essuyant ses larmes=.
Merci, mon Dieu!
DUPRÉ.
Qu’espérez-vous? que voulez-vous?
JULES.
Ce que je veux?... m’attacher à son sort... me perdre avec elle, s’il le faut... et si Dieu nous protége, lui dire: Paméla, veux-tu être à moi?
DUPRÉ.
Ah! diable! diable! il n’y a qu’une petite difficulté... c’est que je l’épouse!...
JULES, =très-surpris=.
Vous?
DUPRÉ.
Oui, moi?... =(Paméla baisse les yeux.)= Je n’ai pas de famille qui s’y oppose.
JULES.
Je fléchirai la mienne.
DUPRÉ.
On vous fera partir pour Bruxelles.
JULES.
Je cours trouver ma mère!... j’aurai du courage!... dussé-je perdre les bonnes grâces de mon père... dût ma tante me priver de son héritage, je résisterai!... autrement, je serais sans dignité, sans âme... mais alors, aurais-je l’espoir?...
DUPRÉ.
C’est à moi que vous le demandez?...
JULES.
Paméla, répondez, je vous en supplie...
PAMÉLA, =à Dupré=.
Vous avez ma parole, Monsieur.
SCÈNE III.
=LES MÊMES=, UN DOMESTIQUE.
=Le domestique remet une carte à Dupré.=
DUPRÉ, =regardant la carte et paraissant très-surpris=.
Comment! =(A Jules.)= Où est M. de Verby? le savez-vous?
JULES.
En Normandie, chez son frère, le comte de Verby.
DUPRÉ, =regardant la carte=.
C’est bien... allez trouver votre mère.
JULES.
Vous me promettez donc...
DUPRÉ.
Rien!...
JULES.
Adieu, Paméla!... =(A part en sortant.)= Je reviendrai. =(Il sort.)=
DUPRÉ, =se retournant vers Paméla après le départ de Jules=.
Faut-il qu’il revienne?
PAMÉLA, =très-émue, se jetant dans ses bras=.
Ah! Monsieur!... =(Elle sort.)=
DUPRÉ, =la regardant sortir et essuyant une larme=.
La reconnaissance... croyez-y donc!... =(Ouvrant la petite porte secrète.)= Entrez, Monsieur, entrez.
SCÈNE IV.
DUPRÉ, DE VERBY.
DUPRÉ.
Vous ici, Monsieur, quand tout le monde vous croit à cinquante lieues de Paris!
DE VERBY.
Je suis arrivé ce matin.
DUPRÉ.
Sans doute un intérêt puissant?
DE VERBY.
Non pour moi; mais je n’ai pu rester indifférent!... vous pouvez m’être utile.
DUPRÉ.
Trop heureux, Monsieur, de pouvoir vous servir.
DE VERBY.
M. Dupré, les circonstances dans lesquelles nous nous sommes rencontrés m’ont mis dans la position de vous apprécier. Parmi les hommes que leurs talents et leur caractère m’ont forcé d’estimer, vous vous êtes placé au premier rang!...
DUPRÉ.
Ah! Monsieur, vous allez me forcer de déclarer que vous, ancien officier de l’empire, vous m’avez paru résumer complétement cette époque glorieuse, par votre loyauté, votre courage et votre indépendance. =(A part.)= J’espère que je ne lui dois rien!
DE VERBY.
Je puis donc compter sur vous?
DUPRÉ.
Entièrement.
DE VERBY.
Je vous demanderai quelques renseignements sur la jeune Paméla Giraud.
DUPRÉ.
J’en étais sûr.
DE VERBY.
La famille Rousseau s’est conduite indignement.
DUPRÉ.
Monsieur aurait-il mieux agi?
DE VERBY.
Je compte m’employer pour elle! Depuis son arrestation comme faux témoin, où en est l’affaire?
DUPRÉ.
Oh! c’est pour vous d’un bien mince intérêt.
DE VERBY.
Sans doute... mais...
DUPRÉ, =à part=.
Il veut adroitement me faire jaser, et savoir s’il peut se trouver compromis. =(Haut.)= Monsieur le général de Verby, il y a des hommes qui sont impénétrables dans leurs projets, dans leurs pensées; leurs actions, les événements seuls les révèlent ou les expliquent; ceux-là sont des hommes forts... Je vous prie humblement d’excuser ma franchise, mais je ne vous crois pas de ce nombre.
DE VERBY.
Monsieur, ce langage!... Vous êtes un homme singulier!...
DUPRÉ.
Mieux que cela!... je crois être un homme original!... Écoutez-moi... vous parlez ici à demi-mots, et vous croyez, futur ambassadeur, faire sur moi vos études diplomatiques; vous avez mal choisi votre sujet, et je vais vous dire, moi, ce que vous ne voulez pas m’apprendre. Ambitieux, mais prudent, vous vous êtes fait le chef d’une conspiration... le complot échoué, preuve de courage, sans vous inquiéter de ceux que vous aviez mis en avant, impatient d’arriver, vous avez pris un autre sentier: vous vous êtes rallié, renégat politique, vous avez encensé le nouveau pouvoir, preuve d’indépendance! Vous attendez une récompense... Ambassadeur à Turin!... dans un mois vous recevrez vos lettres de créance; mais Paméla est arrêtée, on vous a vu chez elle, vous pouvez être compromis dans cette affaire de faux témoignage! Alors vous accourez, tremblant d’être démasqué, de perdre cette faveur, prix de tant d’efforts!... vous venez à moi, l’air obséquieux, la parole doucereuse, croyant me rendre votre dupe, preuve de loyauté!... Eh bien, vous avez raison de craindre... Paméla est entre les mains de la justice, elle a tout dit.
DE VERBY.
Que faire alors?
DUPRÉ.
J’ai un moyen!... Écrivez à Jules que vous lui rendez sa parole; que mademoiselle de Verby reprenne la sienne.
DE VERBY.
Y pensez-vous?
DUPRÉ.
Vous trouvez que les Rousseau se sont conduits indignement... vous devez les mépriser!...
DE VERBY.
Vous le savez... des engagements...
DUPRÉ.
Voilà ce que je sais: c’est que votre fortune particulière n’est guère en rapport avec la position que vous ambitionnez... Madame du Brocard, aussi riche qu’orgueilleuse, doit vous venir en aide, si cette alliance...
DE VERBY.
Monsieur... une pareille atteinte à ma dignité!...
DUPRÉ.
Que cela soit faux ou vrai, faites ce que je vous demande!... à ce prix-là, je tâcherai que vous ne soyez pas compromis... mais écrivez... ou tirez-vous de là comme vous pourrez!... Tenez, j’entends des clients!...
DE VERBY.
Je ne veux voir personne!... On me croit parti... la famille même de Jules...
LE DOMESTIQUE, =annonçant=.
Madame du Brocard!
DE VERBY.
O Ciel! =(Il entre vivement dans le cabinet de droite.)=
SCÈNE V.
DUPRÉ, MADAME DU BROCARD.
=Elle entre encapuchonnée dans un voile noir qu’elle enlève avec précaution.=
MADAME DU BROCARD.
Voilà plusieurs fois que je me présente chez vous sans avoir le bonheur de vous y rencontrer... Nous sommes bien seuls?
DUPRÉ, =souriant=.
Tout à fait seuls.
MADAME DU BROCARD.
Eh bien, Monsieur... cette cruelle affaire recommence donc?
DUPRÉ.
Malheureusement!
MADAME DU BROCARD.
Maudit jeune homme!... si je ne l’avais pas fait élever, je le déshériterais!... Je n’existe pas, Monsieur. Moi, dont la conduite, les principes m’ont valu l’estime générale, me voyez-vous mêlée encore dans tout ceci? seulement, cette fois, pour ma démarche auprès de ces Giraud, je puis me trouver inquiétée!...
DUPRÉ.
Je le crois!... c’est vous qui avez séduit, entraîné Paméla!
MADAME DU BROCARD.
Tenez, Monsieur, on a bien tort de se lier avec de certaines gens!... un bonapartiste... un homme de mauvaise conscience!... un sans cœur.
=(Verby, qui écoutait, se cache de nouveau et fait un geste de colère.)=
DUPRÉ.
Vous paraissiez tant l’estimer!
MADAME DU BROCARD.
Sa famille est considérée!... ce brillant mariage!... mon neveu pour qui je rêvais un avenir éclatant...
DUPRÉ.
Vous oubliez son affection pour vous, son désintéressement.
MADAME DU BROCARD.
Son affection!... son désintéressement!... Le général n’a plus le sou, et je lui avais promis cent mille francs, une fois le contrat signé.
DUPRÉ =tousse fortement, en se retournant du côté de Verby=.
Hum! hum!
MADAME DU BROCARD.
Je viens donc en secret et en confiance, malgré ce M. de Verby, qui prétend que vous êtes un homme incapable!... qui m’a dit de vous un mal affreux, je viens vous prier de me tirer de là... Je vous donnerai de l’argent!... ce que vous voudrez.
DUPRÉ.
Avant tout, ce que je veux, c’est que vous promettiez à votre neveu, pour épouser qui bon lui semblera, la dot que vous lui faisiez pour épouser mademoiselle de Verby.
MADAME DU BROCARD.
Permettez... qui bon lui semblera...
DUPRÉ.
Décidez-vous!
MADAME DU BROCARD.
Mais il faut que je sache!...
DUPRÉ.
Alors, mêlez-vous de vos affaires toute seule!
MADAME DU BROCARD.
C’est abuser de ma situation!... Ah! mon Dieu! quelqu’un vient.
DUPRÉ, =regardant au fond=.
C’est quelqu’un de votre famille!...
MADAME DU BROCARD, =regardant avec précaution=.
M. Rousseau! mon beau-frère!... Que vient-il faire? il m’avait juré de tenir bon!
DUPRÉ.
Et vous aussi!... vous jurez beaucoup dans votre famille, et vous ne tenez guère.
MADAME DU BROCARD.
Si je pouvais entendre!
=(Rousseau paraît avec sa femme, madame du Brocard se jette dans le rideau à gauche.)=
DUPRÉ, =la regardant=.
Très-bien!... si ceux-là veulent se cacher, je ne sais plus où ils se mettront!
SCÈNE VI.
DUPRÉ, ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU.
ROUSSEAU.
Monsieur, vous nous voyez désespérés... Madame du Brocard, ma belle-sœur, est venue ce matin faire à ma femme une foule d’histoires.
MADAME ROUSSEAU.
Monsieur, j’en suis tout effrayée!...
DUPRÉ, =lui offrant un siége=.
Permettez... Madame...
ROUSSEAU.
S’il faut l’en croire, voilà encore mon fils compromis.
DUPRÉ.
C’est la vérité!
ROUSSEAU.
Je n’en sortirai pas!... Pendant trois mois qu’a duré cette malheureuse affaire, j’ai abrégé ma vie de dix années!... Des spéculations magnifiques, des combinaisons sûres, j’ai tout sacrifié, tout laissé passer en d’autres mains. Enfin c’était fait!... Mais, quand je crois tout terminé, il me faut encore tout quitter, employer en démarches, en sollicitations, un temps précieux!...
DUPRÉ.
Je vous plains!... Ah! je vous plains!...
MADAME ROUSSEAU.
Cependant il m’est impossible...
ROUSSEAU.
C’est votre faute!... celle de votre famille!... Madame du Brocard, avec sa particule, qui, dans le commencement, m’appelait toujours mon cher Rousseau... et qui me... parce que j’avais cent mille écus!...
DUPRÉ.
C’est un beau vernis.
ROUSSEAU.
Par ambition, par orgueil, elle s’est jetée au cou de M. de Verby. =(De Verby et madame du Brocard écoutent, la tête hors du rideau, chacun de son côté.)= Joli couple!... charmants caractères, un brave d’antichambre!... =(de Verby retire vivement sa tête)= et une vieille dévote hypocrite. =(Madame du Brocard cache la sienne.)=
MADAME ROUSSEAU.
Monsieur, c’est ma sœur!...
DUPRÉ.
Ah! vous allez trop loin!...
ROUSSEAU.
Vous ne les connaissez pas!... Monsieur, je m’adresse à vous encore une fois?... Une nouvelle instruction doit être commencée!... Que devient cette petite?...
DUPRÉ.
Cette petite est ma femme, Monsieur!...
ROUSSEAU =et= MADAME ROUSSEAU.
Votre femme!...
DE VERBY =et= MADAME DU BROCARD.
Sa femme!...
DUPRÉ.
Oui, je l’épouse dès qu’elle sera libre... à moins qu’elle ne devienne la femme de votre fils?...
ROUSSEAU.
La femme de mon fils!...
MADAME ROUSSEAU.
Que dit-il?
DUPRÉ.
Eh bien, qu’y a-t-il donc?... cela vous étonne!... il faut pourtant vous faire à cette idée-là... car c’est ce que je demande.
ROUSSEAU, =ironiquement=.
Ah!... M. Dupré!... ce n’est pas que je tienne à mademoiselle de Verby... la nièce d’un homme taré!... C’est cette folle de madame du Brocard qui voulait faire ce beau mariage... mais de là à la fille d’un portier...
DUPRÉ.
Il ne l’est plus, Monsieur!...
ROUSSEAU.
Comment!
DUPRÉ.
Il a perdu sa place à cause de votre fils, et il va retourner en province vivre des rentes... =(Rousseau prête l’oreille)= que vous lui ferez.
ROUSSEAU.
Ah! si vous plaisantez!...
DUPRÉ.
C’est très-sérieux!... Votre fils épousera leur fille... et vous leur ferez une pension.
ROUSSEAU.
Monsieur...
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, BINET, =entrant, pâle, défait=.
BINET.
M. Dupré... M. Dupré!... sauvez-moi!
TOUS TROIS
Qu’arrive-t-il? qu’y a-t-il donc?
BINET.
Des militaires!... des militaires à cheval, qui arrivent pour m’arrêter.
DUPRÉ.
Tais-toi! tais-toi! =(Mouvement général d’effroi; Dupré regarde avec anxiété la chambre où est Paméla. A Binet.)= T’arrêter?...
BINET.
J’en ai vu un, entendez-vous?... On monte; cachez-moi!... cachez-moi!... =(Il veut se cacher dans le cabinet; Verby en sort poussant un cri.)= Ah! =(Il va sous le rideau, Madame du Brocard s’en échappe en criant.)= Ciel!...
MADAME ROUSSEAU.
Ma sœur!
M. ROUSSEAU.
M. de Verby. =(La porte s’ouvre.)=
BINET, =tombant sur une chaise, au fond=.
Nous sommes tous pincés!
UN DOMESTIQUE, =entrant, à Dupré=.
De la part de M. le garde des sceaux.
BINET.
Des sceaux?... ça me regarde!...
DUPRÉ, =s’avançant gravement, aux Rousseau et à de Verby, restés sur l’avant-scène=.
Maintenant, je vous laisse en présence tous les quatre... Vous qui vous aimez et vous estimez tant... songez à ce que je vous ai dit: celle qui vous a tout sacrifié a été méconnue!... humiliée pour vous et par vous... c’est à vous de tout réparer... aujourd’hui... à l’instant... ici même... et alors nous vous sauverons tous... si vous en valez la peine.
SCÈNE VIII.
=LES PRÉCÉDENTS=, =moins= DUPRÉ.
=Ils restent un moment embarrassés et ne sachant quelle mine se faire.=
BINET, =s’approchant=.
Nous voilà gentils! =(A de Verby.)= Dites donc... quand nous serons en prison, vous me soignerez, vous!... c’est que j’ai le cœur gonflé et le gousset vide!... =(De Verby lui tourne le dos. A Rousseau.)= Vous savez!... On m’a promis quelque chose!... =(Rousseau s’éloigne sans lui répondre. A Madame du Brocard.)= Dites-donc, on m’a promis quelque chose...
MADAME DU BROCARD.
C’est bon!
MADAME ROUSSEAU.
Mais votre frayeur!... votre présence ici!... on vous y a donc poursuivi?
BINET.
Du tout!... Voilà quatre jours que je suis dans cette maison, caché dans le grenier comme un insecte... j’y suis venu parce que le père et la mère Giraud n’étaient plus chez eux; ils ont été enlevés de leur domicile... Paméla a aussi disparu... elle est sans doute au secret. Oh! d’abord, moi, je n’ai pas envie de m’exposer; j’ai menti à la justice, c’est vrai... si on me condamne, pour qu’on m’acquitte, je ferai des révélations; je dénonce tout le monde!...
DE VERBY, =vivement=.
Il le faut. =(Il se met à table et écrit.)=
MADAME DU BROCARD.
Oh!... Jules!... Jules!... maudit enfant!... qui est cause de tout cela.
MADAME ROUSSEAU, =à son mari=.
Vous le voyez!... cet homme vous tient tous!... Il faut consentir. =(De Verby se lève, madame du Brocard prend sa place et écrit.)=
MADAME ROUSSEAU, =à son mari=.
Mon ami! je vous en supplie!...
ROUSSEAU, =se décidant=.
Parbleu! je puis promettre à ce diable d’avocat tout ce qu’il voudra; Jules est à Bruxelles.
=(La porte s’ouvre, Binet pousse un cri, c’est Dupré qui paraît.)=
SCÈNE IX.
=LES PRÉCÉDENTS=, DUPRÉ, =revenant=.
DUPRÉ.
Eh bien! =(Madame du Brocard lui remet la lettre qu’il a demandée; de Verby lui donne la sienne; Rousseau l’examine.)= Enfin!... =(De Verby lance un regard furieux à Dupré et à la famille, et sort vivement. A Rousseau.)= Et vous, Monsieur?
ROUSSEAU.
Je laisse mon fils maître de faire ce qu’il voudra.
MADAME ROUSSEAU.
O mon ami!
DUPRÉ, =à part=.
Il le croit loin d’ici.
ROUSSEAU.
Mais Jules est à Bruxelles, et il faut qu’il revienne.
DUPRÉ.
Oh! c’est parfaitement juste!... Il est bien clair que je ne peux pas exiger qu’à la minute... ici... tandis que lui... là-bas!... Ça n’aurait pas de sens.
ROUSSEAU.
Certainement!... plus tard!...
DUPRÉ.
Dès qu’il sera de retour.
ROUSSEAU.
Oh! dès qu’il sera de retour. =(A part.)= J’aurai soin de l’y faire rester.
DUPRÉ, =allant vers la porte de gauche=.
Venez... venez, jeune homme... remercier votre famille, qui consent à tout.
MADAME ROUSSEAU.
Jules!
MADAME DU BROCARD.
Mon neveu!
JULES.
Il se pourrait?
DUPRÉ, =courant à l’autre chambre=.
Et vous Paméla!... mon enfant!... ma fille!... embrassez votre mari! =(Jules s’élance vers elle.)=
MADAME DU BROCARD, =à Rousseau=.
Comment se fait-il?
DUPRÉ.
Elle n’a pas été arrêtée!... elle ne le sera pas!... Je n’ai pas de titres, moi... je ne suis pas le frère d’un pair de France!... mais j’ai quelque crédit. On a eu pitié de son dévouement... l’affaire est étouffée... c’est ce que m’écrit M. le garde des sceaux par une estafette, un cavalier que ce nigaud a pris pour un régiment.
BINET.
On ne voit pas bien par une lucarne.
MADAME DU BROCARD.
Monsieur, vous nous avez surpris; je reprends ma parole.
DUPRÉ.
Et moi, je garde votre lettre. Vous voulez un procès?... bien... je plaiderai.
GIRAUD =et= MADAME GIRAUD, =qui se sont approchés=.
M. Dupré!...
DUPRÉ.
Etes-vous contents de moi?... =(Pendant ce temps, Jules et madame Rousseau ont supplié Rousseau de se laisser fléchir; Rousseau hésite, et finit par embrasser au front Paméla, qui s’est approchée en tremblant. Dupré s’avance vers Rousseau, et le voyant embrasser Paméla, il lui tend la main en disant.)= Bien, Monsieur!... =(A Jules, l’interrogeant.)= Elle sera heureuse?...
JULES.
Ah! mon ami!... =(Paméla baise la main de Dupré.)=
BINET, =à Dupré=.
Dites donc, Monsieur, faut-il que je sois bête!... ne le dites pas!... il l’épouse... et je me sens attendri!... Au moins, est-ce qu’il ne me reviendra pas quelque chose?
DUPRÉ.
Si fait! je te donne mes honoraires dans cette affaire.
BINET.
Ah! comptez sur ma reconnaissance.
DUPRÉ.
C’est sur ton reçu que tu veux dire!
FIN DE PAMÉLA GIRAUD.
LA MARATRE
DRAME INTIME EN CINQ ACTES ET HUIT TABLEAUX.
=Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Historique, le 25 mai 1848.=
PERSONNAGES.
LE GÉNÉRAL COMTE DE GRANDCHAMP. EUGÈNE RAMEL. FERDINAND MARCANDAL. VERNON, =docteur=. GODARD. UN JUGE D’INSTRUCTION. FÉLIX. CHAMPAGNE, =contre-maître=. BAUDRILLON, =pharmacien=. NAPOLÉON, =fils du général=. GERTRUDE, =femme du comte de Grandchamp=. PAULINE, =sa fille=. MARGUERITE. GENDARMES, UN GREFFIER, LE CLERGÉ.
=La scène se passe en 1829, dans une fabrique de drap, près de Louviers.=
LA MARATRE
ACTE PREMIER
=Le théâtre représente un salon assez orné; il s’y trouve les portraits de l’empereur et de son fils. On y entre par une porte donnant sur un perron à marquise. La porte des appartements de Pauline est à droite du spectateur; celle des appartements du général et de sa femme est à gauche. De chaque côté de la porte du fond il y a, à gauche, une table, et à droite une armoire façon de Boule.=
=Une jardinière pleine de fleurs se trouve dans le panneau à glace à côté de l’entrée des appartements de Pauline. En face, est une cheminée avec une riche garniture. Sur le devant du théâtre, il y a deux canapés à droite et à gauche.=
=Gertrude entre en scène avec des fleurs qu’elle vient de cueillir pendant sa promenade et qu’elle met dans la jardinière.=
SCÈNE PREMIÈRE.
GERTRUDE, LE GÉNÉRAL.
GERTRUDE.
Je t’assure, mon ami, qu’il serait imprudent d’attendre plus longtemps pour marier ta fille, elle a vingt-deux ans. Pauline a trop tardé à faire un choix; et, en pareil cas, c’est aux parents à établir leurs enfants... d’ailleurs j’y suis intéressée.
LE GÉNÉRAL.
Et comment?
GERTRUDE.
La position d’une belle-mère est toujours suspecte. On dit depuis quelque temps dans tout Louviers que c’est moi qui suscite des obstacles au mariage de Pauline.
LE GÉNÉRAL.
Ces sottes langues de petites villes! je voudrais en couper quelques-unes! T’attaquer, toi, Gertrude, qui depuis douze ans es pour Pauline une véritable mère! qui l’a si bien élevée!
GERTRUDE.
Ainsi va le monde! On ne nous pardonne pas de vivre à une si faible distance de la ville, sans y aller. La société nous punit de savoir nous passer d’elle! Crois-tu que notre bonheur ne fasse pas de jaloux? Mais notre docteur...
LE GÉNÉRAL.
Vernon?...
GERTRUDE.
Oui, Vernon est très-envieux de toi: il enrage de ne pas avoir su inspirer à une femme l’affection que j’ai pour toi. Aussi, prétend-il que je joue la comédie! Depuis douze ans? comme c’est vraisemblable!
LE GÉNÉRAL.
Une femme ne peut pas être fausse pendant douze ans sans qu’on s’en aperçoive. C’est stupide! Ah! Vernon! lui aussi!
GERTRUDE.
Oh! il plaisante! Ainsi donc, comme je te le disais, tu vas voir Godard. Cela m’étonne qu’il ne soit pas arrivé. C’est un si riche parti, que ce serait une folie que de le refuser. Il aime Pauline, et quoiqu’il ait ses défauts, qu’il soit un peu provincial, il peut rendre ta fille heureuse.
LE GÉNÉRAL.
J’ai laissé Pauline entièrement maîtresse de se choisir un mari.
GERTRUDE.
Oh! sois tranquille! une fille si douce! si bien élevée! si sage!
LE GÉNÉRAL.
Douce! elle a mon caractère, elle est violente.
GERTRUDE.
Elle, violente! Mais toi, voyons?... Ne fais-tu pas tout ce que je veux?
LE GÉNÉRAL.
Tu es un ange, tu ne veux jamais rien qui ne me plaise! A propos, Vernon dîne avec nous après son autopsie.
GERTRUDE.
As-tu besoin de me le dire?
LE GÉNÉRAL.
Je ne t’en parle que pour qu’il trouve à boire les vins qu’il affectionne!
FÉLIX, =entrant=.
M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Faites entrer.
GERTRUDE, =elle fait signe à Félix de ranger la jardinière=.
Je passe chez Pauline pendant que vous causerez affaires, je ne suis pas fâchée de surveiller un peu l’arrangement de sa toilette. Ces jeunes personnes ne savent pas toujours ce qui leur sied le mieux.
LE GÉNÉRAL.
Ce n’est pas faute de dépense! car depuis dix-huit mois sa toilette coûte le double de ce qu’elle coûtait auparavant; après tout, pauvre fille, c’est son seul plaisir.
GERTRUDE.
Comment, son seul plaisir? et celui de vivre en famille comme nous vivons! Si je n’avais pas le bonheur d’être ta femme, je voudrais être ta fille!... Je ne te quitterai jamais, moi! =(Elle fait quelques pas.)= Depuis dix-huit mois, tu dis? c’est singulier!... En effet, elle porte depuis ce temps-là des dentelles, des bijoux, de jolies choses.
LE GÉNÉRAL.
Elle est assez riche pour pouvoir satisfaire ses fantaisies.
GERTRUDE.
Et elle est majeure! =(A part.)= La toilette, c’est la fumée! y aurait-il du feu? =(Elle sort.)=
SCÈNE II.
LE GÉNÉRAL, =seul=.
Quelle perle! après vingt-six campagnes, onze blessures et la mort de l’ange qu’elle a remplacé dans mon cœur; non, vraiment le bon Dieu me devait ma Gertrude, ne fût-ce que pour me consoler de la chute et de la mort de l’empereur!
SCÈNE III.
GODARD, LE GÉNÉRAL.
GODARD, =entrant=.
Général!
LE GÉNÉRAL.
Ah! bonjour, Godard! Vous venez sans doute passer la journée avec nous?
GODARD.
Mais peut-être la semaine, général, si vous êtes favorable à la demande que j’ose à peine vous faire.
LE GÉNÉRAL.
Allez votre train! je la connais votre demande... Ma femme est pour vous... Ah! Normand, vous avez attaqué la place par son côté faible.
GODARD.
Général, vous êtes un vieux soldat qui n’aimez pas les phrases, vous allez en toute affaire comme vous alliez au feu...
LE GÉNÉRAL.
Droit, et à fond de train.
GODARD.
Ça me va! car je suis si timide...
LE GÉNÉRAL.
Vous! je vous dois, mon cher, une réparation: je vous prenais pour un homme qui savait trop bien ce qu’il valait.
GODARD.
Pour un avantageux! eh bien! général, je me marie parce que je ne sais pas faire la cour aux femmes.
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Pékin! =(Haut.)= Comment, vous voilà grand comme père et mère, et... mais, monsieur Godard, vous n’aurez pas ma fille.
GODARD.
Oh! soyez tranquille! Vous y entendez malice. J’ai du cœur, et beaucoup; seulement, je veux être sûr de ne pas être refusé.
LE GÉNÉRAL.
Vous avez du courage contre les villes ouvertes.
GODARD.
Ce n’est pas cela du tout, mon général. Vous m’intimidez déjà avec vos plaisanteries.
LE GÉNÉRAL.
Allez toujours!
GODARD.
Moi, je n’entends rien aux simagrées des femmes! je ne sais pas plus quand leur non veut dire oui que quand le oui veut dire non; et, lorsque j’aime, je veux être aimé...
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Avec ces idées-là, il le sera.
GODARD.
Il y a beaucoup d’hommes qui me ressemblent, et que la petite guerre des façons et des manières ennuie au suprême degré.
LE GÉNÉRAL.
Mais c’est ce qu’il y a de plus délicieux, c’est la résistance! On a le plaisir de vaincre.
GODARD.
Non, merci! Quand j’ai faim, je ne coquette pas avec ma soupe! J’aime les choses jugées, et fais peu de cas de la procédure, quoique Normand. Je vois dans le monde des gaillards qui s’insinuent auprès des femmes en leur disant:—«Ah! vous avez là, Madame, une jolie robe.—Vous avez un goût parfait. Il n’y a que vous pour savoir vous mettre ainsi.» Et qui de là partent pour aller, aller... Et ils arrivent; ils sont prodigieux, parole d’honneur! Moi, je ne vois pas comment, de ces paroles oiseuses, on parvient à... Non... Je pataugerais des éternités avant de dire ce que m’inspire la vue d’une jolie femme.
LE GÉNÉRAL.
Ah! ce ne sont pas là les hommes de l’empire.
GODARD.
C’est à cause de cela que je me suis fait hardi! Cette fausse hardiesse, accompagnée de quarante mille livres de rente, est acceptée sans protêt, et j’y gagne de pouvoir aller de l’avant. Voilà pourquoi vous m’avez pris pour un homme avantageux. Quand on n’a pas ça d’hypothèques sur de bons herbages de la vallée d’Auge, qu’on possède un joli château tout meublé, car ma femme n’aura que son trousseau à y apporter, elle trouvera même les cachemires et les dentelles de défunt ma mère. Quand on a tout cela, général, on a le moral qu’on veut avoir. Aussi, suis-je M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Non, Godard.
GODARD.
Godard de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard tout court.
GODARD.
Général, cela se tolère.
LE GÉNÉRAL.
Moi! je ne tolère pas qu’un homme, fût-il mon gendre! renie son père; le vôtre, fort honnête homme d’ailleurs, menait ses bœufs lui-même de Caen à Poissy, et s’appelait sur toute la route Godard, le père Godard.
GODARD.
C’était un homme bien distingué.
LE GÉNÉRAL.
Dans son genre... Mais je vois ce que c’est. Comme ses bœufs vous ont donné quarante mille livres de rente, vous comptez sur d’autres bêtes pour vous faire donner le nom de Rimonville.
GODARD.
Tenez, général! consultez mademoiselle Pauline, elle est de son époque, elle. Nous sommes en 1829, sous le règne de Charles X. Elle aimera mieux, en sortant d’un bal, entendre dire: Les gens de madame de Rimonville, que: Les gens de madame Godard.
LE GÉNÉRAL.
Oh! si ces sottises-là plaisent à ma fille, comme c’est de vous qu’on se moquera, ça m’est parfaitement égal, mon cher Godard.
GODARD.
De Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard! Tenez, vous êtes un honnête homme, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous dites que vous ne ferez pas la cour aux femmes, que ma fille sera la reine de votre maison... Eh bien, ayez son agrément, vous aurez le mien; car, voyez-vous, Pauline n’épousera jamais que l’homme qu’elle aimera, riche ou pauvre... Ah! il y a une exception, mais elle ne vous concerne pas. J’aimerais mieux aller à son enterrement que de la conduire à la mairie, si son prétendu se trouvait fils, petit-fils, frère, neveu, cousin ou allié d’un des quatre ou cinq misérables qui ont trahi... car mon culte à moi, c’est...
GODARD.
L’empereur... on le sait...
LE GÉNÉRAL.
Dieu, d’abord, puis la France ou l’empereur... c’est tout un pour moi... enfin, ma femme et mes enfants! Qui touche à mes dieux! devient mon ennemi; je le tue comme un lièvre, sans remords. Voilà mes idées sur la religion, le pays et la famille. Le catéchisme est court; mais il est bon. Savez-vous pourquoi en 1816, après leur maudit licenciement de l’armée de la Loire, j’ai pris ma pauvre petite orpheline dans mes bras, et je suis venu, moi, colonel de la jeune garde, blessé à Waterloo, ici, près de Louviers, me faire fabricant de draps?
GODARD.
Pour ne pas servir ceux-ci.
LE GÉNÉRAL.
Pour ne pas mourir comme un assassin sur l’échafaud.
GODARD.
Ah! bon Dieu!
LE GÉNÉRAL.
Si j’avais rencontré un de ces traîtres, je lui aurais fait son affaire. Encore aujourd’hui, après bientôt quinze ans, tout mon sang bout dans mes veines si, par hasard, je lis leur nom dans un journal ou si quelqu’un les prononce devant moi. Enfin, si je me trouvais avec l’un d’eux, rien ne m’empêcherait de lui sauter à la gorge, de le déchirer, de l’étouffer...
GODARD.
Vous auriez raison. =(A part.)= Faut dire comme lui.
LE GÉNÉRAL.
Oui, Monsieur, je l’étoufferais!... Et si mon gendre tourmentait ma chère enfant, ce serait de même.
GODARD.
Ah!
LE GÉNÉRAL.
Oh! je ne veux pas qu’il se laisse mener par elle. Un homme doit être le roi dans son ménage, comme moi ici.
GODARD, =à part=.
Pauvre homme! comme il s’abuse!
LE GÉNÉRAL.
Vous dites?
GODARD.
Je dis, général, que votre menace ne m’effraye pas! Quand on ne se donne qu’une femme à aimer, elle est joliment aimée.
LE GÉNÉRAL.
Très-bien, mon cher Godard. Quant à la dot...
GODARD.
Oh!
LE GÉNÉRAL.
Quant à la dot de ma fille, elle se compose...
GODARD.
Elle se compose...
LE GÉNÉRAL.
De la fortune de sa mère et de la succession de son oncle Boncœur... C’est intact, et je renonce à tous mes droits. Cela fait alors 350,000 francs et un an d’intérêts, car Pauline a vingt-deux ans.
GODARD.
367,500 francs.
LE GÉNÉRAL.
Non.
GODARD.
Comment, non?
LE GÉNÉRAL.
Plus!
GODARD.
Plus?...
LE GÉNÉRAL.
400,000 francs. =(Mouvement de Godard.)= Je donne la différence!..... Mais après moi, vous ne trouverez plus rien... Vous comprenez?
GODARD.
Je ne comprends pas.
LE GÉNÉRAL.
J’adore le petit Napoléon.
GODARD.
Le petit duc de Reichstadt?
LE GÉNÉRAL.
Non, mon fils, qu’ils n’ont voulu baptiser que sous le nom de Léon; mais j’ai écrit là =(il se frappe sur le cœur)= Napoléon!..... Donc, j’amasse le plus que je peux pour lui, pour sa mère.
GODARD, =à part=.
Surtout pour sa mère, qui est une fine mouche.
LE GÉNÉRAL.
Dites donc?... si ça ne vous convient pas, il faut le dire.
GODARD, =à part=.
Ça fera des procès. =(Haut.)= Au contraire, je vous y aiderai, général.
LE GÉNÉRAL.
A la bonne heure! voilà pourquoi, mon cher Godard...
GODARD.
De Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard, j’aime mieux Godard. Voilà pourquoi, après avoir commandé les grenadiers de la jeune garde, moi, général, comte de Grandchamp, j’habille leurs pousse-cailloux.
GODARD.
C’est très-naturel! Économisez, général, votre veuve ne doit pas rester sans fortune.
LE GÉNÉRAL.
Un ange, Godard.
GODARD.
De Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard, un ange à qui vous devez l’éducation de votre future; elle l’a faite à son image. Pauline est une perle, un bijou; ça n’a pas quitté la maison, c’est pur, innocent, comme dans le berceau.
GODARD.
Général, laissez-moi faire un aveu! certes mademoiselle Pauline est belle.
LE GÉNÉRAL.
Je le crois bien.
GODARD.
Elle est très-belle; mais il y a beaucoup de belles filles en Normandie, et très-riches, il y en a de plus riches qu’elle... Eh bien! si vous saviez comme les pères et les mamans de ces héritières-là me pourchassent!... Enfin, c’en est indécent. Mais ça m’amuse: je vais dans les châteaux; on me distingue...
LE GÉNÉRAL.
Fat!
GODARD.
Oh! ce n’est pas pour moi, allez! Je ne m’abuse pas! c’est pour mes beaux mouchoirs à bœufs non hypothéqués; c’est pour mes économies, et pour mon parti pris de ne jamais dépenser tout mon revenu. Savez-vous ce qui m’a fait rechercher votre alliance entre tant d’autres?
LE GÉNÉRAL.
Non.
GODARD.
Il y a des riches qui me garantissent l’obtention d’une ordonnance de Sa Majesté, par laquelle je serais nommé comte de Rimonville et pair de France.
LE GÉNÉRAL.
Vous?
GODARD.
Oh! oui, moi!
LE GÉNÉRAL.
Avez-vous gagné des batailles? avez-vous sauvé votre pays? l’avez-vous illustré? Ça fait pitié!
GODARD.
Ça fait pit... =(A part.)= Qu’est-ce que je dis donc? =(Haut.)= Nous ne pensons pas de même à ce sujet! Enfin, savez-vous pourquoi j’ai préféré votre adorable Pauline?
LE GÉNÉRAL.
Sacrebleu! parce que vous l’aimiez...
GODARD.
Oh! naturellement, mais c’est aussi à cause de l’union, du calme, du bonheur qui règnent ici! C’est si séduisant d’entrer dans une famille honnête, de mœurs pures, simples, patriarcales! Je suis observateur.
LE GÉNÉRAL.
C’est-à-dire curieux...
GODARD.
La curiosité, général, est la mère de l’observation. Je connais l’envers et l’endroit de tout le département.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien?
GODARD.
Eh bien! dans toutes les familles dont je vous parlais, j’ai vu de vilains côtés. Le public aperçoit un extérieur décent, d’excellentes, d’irréprochables mères de famille, des jeunes personnes charmantes, de bons pères, des oncles modèles; on leur donnerait le bon Dieu sans confession, on leur confierait des fonds... Pénétrez là-dedans, c’est à épouvanter un juge d’instruction.
LE GÉNÉRAL.
Ah! vous voyez le monde ainsi? Moi, je conserve les illusions avec lesquelles j’ai vécu. Fouiller ainsi dans les consciences, ça regarde les prêtres et les magistrats; je n’aime pas les robes noires, et j’espère mourir sans les avoir jamais vues! Mais, Godard, le sentiment qui nous vaut votre préférence me flatte plus que votre fortune... Touchez-là, vous avez mon estime, et je ne la prodigue pas.
GODARD.
Général, merci. =(A part.)= Empaumé, le beau-père!
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, PAULINE, GERTRUDE.
LE GÉNÉRAL, =apercevant Pauline=.
Ah! te voilà, petite?
GERTRUDE.
N’est-ce pas qu’elle est jolie?
GODARD.
Mad...
GERTRUDE.
Oh! pardon, Monsieur, je ne voyais que mon ouvrage.
GODARD.
Mademoiselle est éblouissante.
GERTRUDE.
Nous avons du monde à dîner, et je ne suis pas belle-mère du tout; j’aime à la parer, car c’est une fille pour moi.
GODARD, =à part=.
On m’attendait!
GERTRUDE.
Je vais vous laisser avec elle... faites votre déclaration. =(Au général.)= Mon ami, allons au perron voir si notre cher docteur arrive.
LE GÉNÉRAL.
Je suis tout à toi, comme toujours. =(A Pauline.)= Adieu, mon bijou. =(A Godard.)= Au revoir. =(Gertrude et le général vont au perron; mais Gertrude surveille Godard et Pauline. Ferdinand va pour sortir de la chambre de Pauline; sur un signe de cette dernière, il y rentre précipitamment.)=
GODARD, =sur le devant de la scène=.
Voyons, que dois-je lui dire de fin? de délicat? Ah! j’y suis! =(A Pauline.)= Nous avons une bien belle journée, aujourd’hui, mademoiselle.
PAULINE.
Bien belle, en effet, Monsieur.
GODARD.
Mademoiselle?
PAULINE.
Monsieur?
GODARD.
Il dépend de vous de la rendre encore plus belle pour moi.
PAULINE.
Comment?
GODARD.
Vous ne comprenez pas? Madame de Granchamp, votre belle-mère, ne vous a-t-elle donc rien dit à mon sujet?
PAULINE.
En m’habillant, tout à l’heure, elle m’a dit de vous un bien infini!
GODARD.
Et pensez-vous de moi quelque peu de ce bien qu’elle a eu la bonté de...
PAULINE.
Oh! tout, Monsieur!
GODARD, =se plaçant dans un fauteuil=. =(A part.)=
Cela va trop bien. =(Haut.)= Aurait-elle commis l’heureuse indiscrétion de vous dire que je vous aime tellement, que je voudrais vous voir la châtelaine de Rimonville?
PAULINE.
Elle m’a fait entendre vaguement que vous veniez ici dans une intention qui m’honore infiniment.
GODARD, =à genoux=.
Je vous aime, Mademoiselle, comme un fou; je vous préfère à mademoiselle de Blondville, à mademoiselle de Clairville, à mademoiselle de Verville, à mademoiselle de Pont-de-Ville... à...
PAULINE.
Oh! assez, Monsieur! je suis confuse de tant de preuves d’un amour encore bien récent pour moi! C’est presque une hécatombe. =(Godard se lève.)= Monsieur votre père se contentait de conduire les victimes! mais vous, vous les immolez.
GODARD, =à part=.
Aïe, aïe! elle me persifle, je crois... Attends, attends!
PAULINE.
Il faudrait au moins attendre; et, je vous l’avouerai...
GODARD.
Vous ne voulez pas vous marier encore... Vous êtes heureuse auprès de vos parents, et vous ne voulez pas quitter votre père.
PAULINE.
C’est cela précisément.
GODARD.
En pareil cas, il y a des mamans qui disent aussi que leur fille est trop jeune; mais comme monsieur votre père vous donne vingt-deux ans, j’ai cru que vous pouviez avoir le désir de vous établir.
PAULINE.
Monsieur!
GODARD.
Vous êtes, je le sais, l’arbitre de votre destinée et de la mienne; mais, fort des vœux de votre père et de votre seconde mère, qui vous supposent le cœur libre, me permettez-vous l’espérance?
PAULINE.
Monsieur, la pensée que vous avez eue de me rechercher, quelque flatteuse qu’elle soit pour moi, ne vous donne pas un droit d’inquisition plus qu’inconvenant.
GODARD, =à part=.
Aurais-je un rival?... =(Haut.)= Personne, Mademoiselle, ne renonce au bonheur sans combattre.
PAULINE.
Encore?... Je vais me retirer, Monsieur.
GODARD.
De grâce, Mademoiselle. =(A part.)= Voilà pour ta raillerie.
PAULINE.
Eh! Monsieur, vous êtes riche, et personnellement si bien traité par la nature; vous êtes si bien élevé, si spirituel, que vous trouverez facilement une jeune personne et plus riche et plus belle que moi.
GODARD.
Mais quand on aime?
PAULINE.
Eh bien! monsieur, c’est cela même.
GODARD, =à part=.
Ah! elle aime quelqu’un... je vais rester pour savoir qui. (Haut.) Mademoiselle, dans l’intérêt de mon amour-propre, me permettez-vous au moins de demeurer ici quelques jours!
PAULINE.
Mon père, Monsieur, vous répondra.
GERTRUDE, =s’avançant, à Godard=.
Eh bien?
GODARD.
Refusé net, durement et sans espoir; elle a le cœur pris.
GERTRUDE, =à Godard=.
Elle? une enfant que j’ai élevée, je le saurais; et d’ailleurs, personne ne vient ici... =(A part.)= Ce garçon vient de me donner des soupçons qui sont entrés comme des coups de poignard dans mon cœur... =(A Godard.)= Demandez-lui donc...
GODARD.
Ah! bien, lui demander quelque chose?... Elle s’est cabrée au premier mot de jalousie.
GERTRUDE.
Eh bien! je la questionnerai, moi!...
LE GÉNÉRAL.
Ah! voilà le docteur!... nous allons savoir la vérité sur la mort de la femme à Champagne.
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, LE DOCTEUR VERNON.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien?
VERNON.
J’en étais sûr, Mesdames. =(Il les salue.)= Règle générale, quand un homme bat sa femme, il se garde de l’empoisonner, il y perdrait trop. On tient à sa victime.
LE GÉNÉRAL, =à Godard=.
Il est charmant!
GODARD.
Il est charmant!
LE GÉNÉRAL, =au docteur, en lui présentant Godard=.
M. Godard.
GODARD.
De Rimonville.
VERNON =le regarde et se mouche. Continuant.=
S’il la tue, c’est par erreur, pour avoir tapé trop fort; et il est au désespoir; tandis que Champagne est assez naïvement enchanté d’être naturellement veuf. En effet, sa femme est morte du choléra. C’est un cas assez rare, mais qui se voit quelquefois, du choléra asiatique, et je suis bien aise de l’avoir observé; car, depuis la campagne d’Égypte, je ne l’avais plus vu... Si l’on m’avait appelé, je l’aurais sauvée.
GERTRUDE.
Ah! quel bonheur!... Un crime dans notre établissement, si paisible depuis douze ans, cela m’aurait glacée d’effroi.
LE GÉNÉRAL.
Voilà l’effet des bavardages. Mais es-tu bien certain, Vernon?
VERNON.
Certain! Belle question à faire à un ancien chirurgien en chef qui a traité douze armées françaises de 1793 à 1815, qui a pratiqué en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Russie, en Pologne, en Égypte; à un médecin cosmopolite!
LE GÉNÉRAL, =il lui frappe le ventre=.
Charlatan, va!... il a tué plus de monde que moi, dans tous ces pays-là!
GODARD.
Ah çà! mais qu’est-ce qu’on disait donc?
GERTRUDE.
Que ce pauvre Champagne, notre contre-maître, avait empoisonné sa femme.
VERNON.
Malheureusement, ils avaient eu la veille une conversation où ils s’étaient trouvés manche à manche... Ah! ils ne prenaient pas exemple sur leurs maîtres.
GODARD.
Un pareil bonheur devrait être contagieux; mais les perfections que madame la comtesse nous fait admirer sont si rares.
GERTRUDE.
A-t-on du mérite à aimer un être excellent et une fille comme celle-là?...
LE GÉNÉRAL.
Allons, Gertrude, tais-toi!... cela ne se dit pas devant le monde.
VERNON, =à part=.
Cela se dit toujours ainsi, quand on a besoin que le monde le croie.
LE GÉNÉRAL, =à Vernon=.
Que grommelles-tu là?
VERNON.
Je dis que j’ai soixante-sept ans, que je suis votre cadet, et que je voudrais être aimé comme cela... =(A part.)= Pour être sûr que c’est de l’amour.
LE GÉNÉRAL, =au docteur=.
Envieux! =(A sa femme.)= Ma chère enfant, je n’ai pas pour te bénir la puissance de Dieu, mais je crois qu’il me la prête pour t’aimer.
VERNON.
Vous oubliez que je suis médecin, mon cher ami; c’est bon pour un refrain de romance, ce que vous dites à madame.
GERTRUDE.
Il y a des refrains de romance, docteur, qui sont très-vrais.
LE GÉNÉRAL.
Docteur, si tu continues à taquiner ma femme, nous nous brouillerons: un doute sur ce chapitre est une insulte.
VERNON.
Je n’ai aucun doute. =(Au général.)= Seulement, vous avez aimé tant de femmes avec la puissance de Dieu, que je suis en extase, comme médecin, de vous voir toujours si bon chrétien, à soixante-dix ans. =(Gertrude se dirige doucement vers le canapé où est assis le docteur.)=
LE GÉNÉRAL.
Chut! les dernières passions, mon ami, sont les plus puissantes.
VERNON.
Vous avez raison. Dans la jeunesse, nous aimons avec toutes nos forces qui vont en diminuant, tandis que dans la vieillesse nous aimons avec notre faiblesse qui va, qui va grandissant.
LE GÉNÉRAL.
Méchant philosophe!
GERTRUDE, =à Vernon=.
Docteur, pourquoi, vous, si bon, essayez-vous de jeter des doutes dans le cœur de Grandchamp?... Vous savez qu’il est d’une jalousie à tuer sur un soupçon. Je respecte tellement ce sentiment que j’ai fini par ne plus voir que vous, M. le maire et M. le curé. Voulez-vous que je renonce encore à votre société, qui nous est si douce, si agréable?... Ah! voilà Napoléon.
VERNON, =à part=.
Une déclaration de guerre!... Elle a renvoyé tout le monde, elle me renverra.
GODARD.
Docteur, vous, qui êtes presque de la maison, dites-moi donc ce que vous pensez de mademoiselle Pauline. =(Le docteur se lève, le regarde, se mouche et gagne le fond. On entend sonner pour le dîner.)=
SCÈNE VI.
=LES MÊMES=, NAPOLÉON, FÉLIX.
NAPOLÉON, =accourant=.
Papa, papa, n’est-ce pas que tu m’as permis de monter Coco?
LE GÉNÉRAL.
Certainement.
NAPOLÉON, =à Félix=.
Ah! vois-tu?
GERTRUDE, =elle essuie le front de son fils=.
A-t-il chaud!
LE GÉNÉRAL.
Mais à condition que quelqu’un t’accompagnera.
FÉLIX.
Eh bien! j’avais raison, monsieur Napoléon. Mon général, le petit coquin voulait aller sur le poney, tout seul par la campagne.
NAPOLÉON.
Il a peur pour moi! Est-ce que j’ai peur de quelque chose, moi?
=(Félix sort. On sonne pour le dîner.)=
LE GÉNÉRAL.
Viens que je t’embrasse pour ce mot-là... Voilà un petit milicien qui tient de la jeune garde.
LE DOCTEUR, =en regardant Gertrude=.
Il tient de son père!
GERTRUDE, =vivement=.
Au moral, c’est tout son portrait; car, au physique, il me ressemble.
FÉLIX.
Madame est servie...
GERTRUDE.
Eh bien! où donc est Ferdinand!... il est toujours si exact... Tiens, Napoléon, va voir dans l’allée de la fabrique s’il vient, et cours lui dire qu’on a sonné.
LE GÉNÉRAL.
Mais nous n’avons pas besoin d’attendre Ferdinand. Godard, donnez le bras à Pauline. =(Vernon va offrir le bras à Gertrude.)= Eh! eh! permets, Vernon?... Tu sais bien que personne que moi ne prend le bras de ma femme.
VERNON, =à lui-même=.
Décidément, il est incurable.
NAPOLÉON.
Ferdinand, je l’ai vu là-bas dans la grande avenue.
VERNON.
Donne-moi la main, tyran?
NAPOLÉON.
Tiens, tyran!... c’est moi qui vas te tirer, et joliment.
=(Il fait tourner Vernon.)=
SCÈNE VII.
FERDINAND. =Il sort avec précaution de chez Pauline.=
Le petit m’a sauvé, mais je ne sais pas par quel hasard il m’a vu dans l’avenue! Encore une imprudence de ce genre, et nous sommes perdus!... Il faut sortir de cette situation à tout prix... Voici Pauline demandée en mariage... elle a refusé Godard. Le général, et Gertrude surtout, vont vouloir connaître les motifs de ce refus! Voyons, gagnons le perron, pour avoir l’air de venir de la grande allée, comme l’a dit Léon. Pourvu que personne ne me voie de la salle à manger... =(Il rencontre Ramel.)= Eugène Ramel!
SCÈNE VIII.
FERDINAND, RAMEL.
RAMEL.
Toi ici, Marcandal!
FERDINAND.
Chut! ne prononce plus jamais ici ce nom-là! Si le général m’entendait appeler Marcandal, s’il apprenait que c’est mon nom, il me tuerait à l’instant comme un chien enragé.
RAMEL.
Et pourquoi?
FERDINAND.
Parce que je suis le fils du général Marcandal.
RAMEL.
Un général à qui les Bourbons ont, en partie, dû leur second voyage.
FERDINAND.
Aux yeux du général Grandchamp, avoir quitté Napoléon pour servir les Bourbons, c’est avoir trahi la France. Hélas! mon père lui a donné raison, car il est mort de chagrin. Ainsi, songe bien à ne m’appeler que Ferdinand Charny, du nom de ma mère.
RAMEL.
Et que fais-tu donc ici?
FERDINAND.
J’y suis le directeur, le caissier, le maître Jacques de la fabrique.
RAMEL.
Comment! par nécessité?
FERDINAND.
Par nécessité! Mon père a tout dissipé, même la fortune de ma pauvre mère, qui vit de sa pension de veuve d’un lieutenant général en Bretagne.
RAMEL.
Comment! ton père, commandant de la garde royale, dans une position si brillante, est mort sans te rien laisser, pas même une protection?
FERDINAND.
A-t-on jamais trahi, changé de parti, sans des raisons...
RAMEL.
Voyons, voyons, ne parlons plus de cela.
FERDINAND.
Mon père était joueur... voilà pourquoi il eut tant d’indulgence pour mes folies... Mais toi, qui t’amènes ici?
RAMEL.
Depuis quinze jours je suis procureur du roi à Louviers.
FERDINAND.
On m’avait dit... j’ai lu même un autre nom.
RAMEL.
De la Grandière.
FERDINAND.
C’est cela.
RAMEL.
Pour pouvoir épouser mademoiselle de Boudeville, j’ai obtenu la permission de prendre, comme toi, le nom de ma mère. La famille Boudeville me protége, et, dans un an, je serai, sans doute, avocat général à Rouen... un marchepied pour aller à Paris.
FERDINAND.
Et pourquoi viens-tu dans notre paisible fabrique?
RAMEL.
Pour une instruction criminelle, une affaire d’empoisonnement. C’est un beau début. =(Entre Félix.)=
FÉLIX.
Ah! Monsieur, madame est d’une inquiétude...
FERDINAND.
Dis que je suis en affaire. =(Félix sort.)= Mon cher Eugène, dans le cas où le général, qui est très-curieux, comme tous les vieux troupiers désœuvrés, te demanderait comment nous nous sommes rencontrés, n’oublie pas de dire que nous sommes venus par la grande avenue..... C’est capital pour moi..... Revenons à ton affaire. C’est pour la femme à Champagne, notre contre-maître, que tu es venu ici; mais il est innocent comme l’enfant qui naît!
RAMEL.
Tu crois cela, toi? La justice est payée pour être incrédule. Je vois que tu es resté ce que je t’ai laissé, le plus noble, le plus enthousiaste garçon du monde, un poëte enfin! un poëte qui met la poésie dans sa vie au lieu de l’écrire, croyant au bien, au beau! Ah çà! et l’ange de tes rêves, et ta Gertrude, qu’est-elle devenue?
FERDINAND.
Chut! ce n’est pas seulement le ministre de la justice, c’est un peu le ciel qui t’a envoyé à Louviers; car j’avais besoin d’un ami dans la crise affreuse où tu me trouves. Écoute, Eugène, viens ici. C’est à mon ami de collége, c’est au confident de ma jeunesse que je vais m’adresser: tu ne seras jamais un procureur du roi pour moi, n’est-ce pas? Tu vas voir par la nature de mes aveux qu’ils exigent le secret du confesseur.
RAMEL.
Y aurait-il quelque chose de criminel?
FERDINAND.
Allons donc! tout au plus des délits que les juges voudraient avoir commis.
RAMEL.
C’est que je ne t’écouterais pas; ou, si je t’écoutais...
FERDINAND.
Eh bien?
RAMEL.
Je demanderais mon changement.
FERDINAND.
Allons, tu es toujours mon bon, mon meilleur ami... Eh bien! depuis trois ans j’aime tellement mademoiselle Pauline de Grandchamp, et elle...
RAMEL.
N’achève pas, je comprends. Vous recommencez Roméo et Juliette... en pleine Normandie.
FERDINAND.
Avec cette différence que la haine héréditaire qui séparait ces deux amants n’est qu’une bagatelle en comparaison de l’horreur de M. de Grandchamp pour le fils du traître Marcandal!
RAMEL.
Mais voyons! mademoiselle Pauline de Grandchamp sera libre dans trois ans; elle est riche de son chef (je sais cela par les Boudeville); vous vous en irez en Suisse pendant le temps nécessaire à calmer la colère du général; et vous lui ferez, s’il le faut, les sommations respectueuses.
FERDINAND.
Te consulterais-je, s’il ne s’agissait que de ce vulgaire et facile dénoûment?
RAMEL.
Ah! j’y suis! mon ami. Tu as épousé ta Gertrude... ton ange... qui s’est comme tous les anges métamorphosée en... femme légitime.
FERDINAND.
Cent fois pis! Gertrude, mon cher, c’est... madame de Grandchamp.
RAMEL.
Ah çà! comment t’es-tu fourré dans un pareil guêpier?
FERDINAND.
Comme on se fourre dans tous les guêpiers, en croyant y trouver du miel.
RAMEL.
Oh! oh! ceci devient très-grave! alors ne me cache plus rien.
FERDINAND.
Mademoiselle Gertrude de Meilliac, élevée à Saint-Denis, m’a sans doute aimé d’abord par ambition; très-aise de me savoir riche, elle a tout fait pour m’attacher de manière à devenir ma femme.
RAMEL.
C’est le jeu de toutes les orphelines intrigantes.
FERDINAND.
Mais comment Gertrude a fini par m’aimer?... c’est ce qui ne se peut exprimer que par les effets mêmes de cette passion, que dis-je passion? c’est chez elle ce premier, ce seul et unique amour qui domine toute la vie et qui la dévore. Quand elle m’a vu ruiné vers la fin de 1816, elle qui me savait, comme toi, poëte, aimant le luxe et les arts, la vie molle et heureuse, enfant gâté, pour tout dire, a conçu, sans me le communiquer d’ailleurs, un de ces plans infâmes et sublimes, comme tout ce que d’ardentes passions contrariées inspirent aux femmes, qui, dans l’intérêt de leur amour, font tout ce que font les despotes dans l’intérêt de leur pouvoir; pour elles, la loi suprême, c’est leur amour...
RAMEL.
Les faits, mon cher?... Tu plaides, et je suis procureur du roi.
FERDINAND.
Pendant que j’établissais ma mère en Bretagne, Gertrude a rencontré le général Grandchamp, qui cherchait une institutrice pour sa fille. Elle n’a vu dans ce vieux soldat blessé grièvement, alors âgé de cinquante-huit ans, qu’un coffre-fort. Elle s’est imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pouvoir reprendre et son amour et son esclave. Elle s’est dit que ce mariage serait comme un mauvais rêve, promptement suivi d’un beau réveil. Et voilà douze ans que dure le rêve! Mais tu sais comme raisonnent les femmes.
RAMEL.
Elles ont une jurisprudence à elles.
FERDINAND.
Gertrude est d’une jalousie féroce. Elle veut être payée par la fidélité de l’amant de l’infidélité qu’elle fait au mari, et comme elle souffrait, disait-elle, le martyre, elle a voulu...
RAMEL.
T’avoir sous son toit pour te garder elle-même.
FERDINAND.
Elle a réussi, mon cher, à m’y faire venir. J’habite, depuis trois ans, une petite maison près de la fabrique. Si je ne suis pas parti la première semaine, c’est que le second jour de mon arrivée, j’ai senti que je ne pourrais jamais vivre sans Pauline.
RAMEL.
Grâce à cet amour, ta position ici me semble, à moi magistrat, un peu moins laide que je ne le croyais.
FERDINAND.
Ma position? mais elle est intolérable, à cause des trois caractères au milieu desquels je me trouve pris: Pauline est hardie, comme le sont les jeunes personnes très-innocentes dont l’amour est tout idéal et qui ne voient de mal à rien, dès qu’il s’agit d’un homme de qui elles font leur mari. La pénétration de Gertrude est extrême: nous y échappons par la terreur que cause à Pauline le péril où nous plongerait la découverte de mon nom, ce qui lui donne la force de dissimuler! Mais Pauline vient à l’instant de refuser Godard.
RAMEL.
Godard, je le connais... C’est, sous un air bête, l’homme le plus fin, le plus curieux de tout le département. Et il est ici?
FERDINAND.
Il y dîne.
RAMEL.
Méfie-toi de lui.
FERDINAND.
Bien! Si ces deux femmes, qui ne s’aiment déjà guère, venaient à découvrir qu’elles sont rivales, l’une peut tuer l’autre, je ne sais laquelle: l’une, forte de son innocence, de sa passion légitime; l’autre, furieuse de voir se perdre le fruit de tant de dissimulation, de sacrifices, de crimes même... =(Napoléon entre.)=
RAMEL.
Tu m’effrayes! moi, procureur du roi. Non, parole d’honneur, les femmes coûtent souvent plus qu’elles ne valent.
NAPOLÉON.
Bon ami! papa et maman s’impatientent après toi; ils disent qu’il faut laisser les affaires, et Vernon a parlé d’estomac.
FERDINAND.
Petit drôle, tu es venu m’écouter!
NAPOLÉON.
Maman m’a dit à l’oreille: Va donc voir ce qu’il fait, ton bon ami.
FERDINAND.
Va, petit démon! va, je te suis! =(A Ramel.)= Tu vois, elle fait de cet enfant un espion innocent. =(Napoléon sort.)=
RAMEL.
C’est l’enfant du général?
FERDINAND.
Oui.
RAMEL.
Il a douze ans?
FERDINAND.
Oui.
RAMEL.
Voyons! tu dois avoir quelque chose de plus à me dire?
FERDINAND.
Allons, je t’en ai dit assez.
RAMEL.
Eh bien! va dîner... Ne parle pas de mon arrivée, ni de ma qualité. Laissons-les dîner tranquillement. Va, mon ami, va.
SCÈNE IX.
RAMEL, =seul=.
Pauvre garçon! Si tous les jeunes gens avaient étudié les causes que j’ai observées en sept ans de magistrature, ils seraient convaincus de la nécessité d’accepter le mariage comme le seul roman possible de la vie... Mais si la passion était sage, ce serait la vertu.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
RAMEL, MARGUERITE; =puis= FÉLIX.
=Ramel est abîmé dans ses réflexions et plongé dans le canapé de manière à ne pas être vu d’abord. Marguerite apporte des flambeaux et des cartes. Dans l’entr’acte la nuit est venue.=
MARGUERITE.
Quatre jeux de cartes, c’est assez, quand même M. le curé, le maire et l’adjoint viendraient. =(Félix vient allumer les bougies des candélabres.)= Je parierais bien que ma pauvre Pauline ne se mariera pas encore cette fois-ci. Chère enfant!... si défunte sa mère la voyait ne pas être ici la reine de la maison, elle en pleurerait dans son cercueil! Moi, si je reste, c’est bien pour la consoler, la servir.
FÉLIX, =à part=.
Qu’est-ce qu’elle chante, la vieille?... =(Haut.)= A qui donc en voulez-vous, Marguerite? je gage que c’est à madame.
MARGUERITE.
Non, c’est à monsieur que j’en veux.
FÉLIX.
A mon général? allez votre train alors, c’est un saint, cet homme-là.
MARGUERITE.
Un saint de pierre, car il est aveugle.
FÉLIX.
Dites donc aveuglé.
MARGUERITE.
Ah! vous avez bien trouvé cela, vous.
FÉLIX.
Le général n’a qu’un défaut... il est jaloux.
MARGUERITE.
Et emporté donc!
FÉLIX.
Et emporté, c’est la même chose. Dès qu’il a un soupçon, il bûche. Et ça lui a fait tuer deux hommes, là, roide sur le coup... Nom d’un petit bonhomme! avec un troupier de ce caractère-là, faut... quoi... l’étouffer de cajoleries... et madame l’étouffe... ce n’est pas plus fin que cela! Et alors avec ses manières elle lui a mis, comme aux chevaux ombrageux, des œillères; il ne peut voir ni à droite ni à gauche, et elle lui dit: «Mon ami, regarde devant toi!» Voilà.
MARGUERITE.
Ah! vous pensez comme moi qu’une femme de trente-deux ans n’aime un homme de soixante-dix ans qu’avec une idée... Elle a un plan.
RAMEL, =à part=.
Oh! les domestiques! des espions qu’on paye.
FÉLIX.
Quel plan? elle ne sort pas d’ici, elle ne voit personne.
MARGUERITE.
Elle tondrait sur un œuf! elle m’a retiré les clefs, à moi qui avais la confiance de défunt madame; savez-vous pourquoi?
FÉLIX.
Tiens! parbleu, elle fait sa pelote.
MARGUERITE.
Oui! depuis douze ans, avec les revenus de mademoiselle et les bénéfices de la fabrique. Voilà pourquoi elle retarde l’établissement de ma chère enfant tant qu’elle peut, car faut donner le bien en la mariant.
FÉLIX.
C’est la loi.
MARGUERITE.
Moi, je lui pardonnerais tout, si elle rendait mademoiselle heureuse; mais je surprends ma pauvre Pauline à pleurer, je lui demande ce qu’elle a:—«Rien, qu’a dit, rien, ma bonne Marguerite!» =(Félix sort.)= Voyons, ai-je tout fait? Oui, voilà la table de jeu... les bougies, les cartes... ah! le canapé. =(Elle aperçoit Ramel.)= Dieu de Dieu! un étranger!
RAMEL.
Ne vous effrayez pas, Marguerite.
MARGUERITE.
Monsieur a tout entendu.
RAMEL.
Soyez tranquille, je suis discret par état, je suis le procureur du roi.
MARGUERITE.
Oh!
SCÈNE II.
=LES PRÉCÉDENTS=, PAULINE, GODARD, VERNON, NAPOLÉON, FERDINAND, M. ET MADAME de GRANDCHAMP.
=(Gertrude se précipite sur Marguerite et lui arrache le coussin des mains.)=
GERTRUDE.
Marguerite, vous savez bien que c’est me causer de la peine que de ne pas me laisser faire tout ce qui regarde monsieur; d’ailleurs, il n’y a que moi qui sache les lui bien arranger, ses coussins.
MARGUERITE, =à Pauline=.
Quelles giries!
GODARD.
Tiens, tiens, M. le procureur du roi!
LE GÉNÉRAL.
Le procureur du roi chez moi?
GERTRUDE.
Lui!
LE GÉNÉRAL, =à Ramel=.
Monsieur, par quelle raison?
RAMEL.
J’avais prié mon ami... M. Ferdinand Mar...
=(Ferdinand fait un geste, Gertrude et Pauline laissent échapper un mouvement.)=
GERTRUDE, =à part=.
C’est son ami Eugène Ramel.
RAMEL.
Ferdinand de Charny, à qui j’ai dit le sujet de mon arrivée, de le cacher pour vous laisser dîner tranquillement.
LE GÉNÉRAL.
Ferdinand est votre ami?
RAMEL.
Mon ami d’enfance, et nous nous sommes rencontrés dans votre avenue. Après onze ans, on a tant de choses à dire quand on se revoit, que je suis la cause de son retard.
LE GÉNÉRAL.
Mais, Monsieur, à quoi dois-je votre présence ici?
RAMEL.
A Jean Nicot, dit Champagne, votre contre-maître, inculpé d’un crime.
GERTRUDE.
Mais, Monsieur, notre ami, le docteur Vernon, a reconnu que la femme à Champagne était morte naturellement.
VERNON.
Oui, oui, du choléra, Monsieur le procureur du roi.
RAMEL.
La justice, Monsieur, ne croit qu’à ses expertises et à ses convictions... Vous avez eu tort de procéder avant nous.
FÉLIX.
Madame, faut-il servir le café?
GERTRUDE.
Attendez! =(A part.)= Comme il est changé! Cet homme, devenu procureur du roi, n’est pas reconnaissable... Il me glace.
LE GÉNÉRAL.
Mais, Monsieur, comment le prétendu crime de Champagne, un vieux soldat que je cautionnerais, peut-il vous amener ici?
RAMEL.
Dès que le juge d’instruction sera venu, vous le saurez.
LE GÉNÉRAL.
Prenez la peine de vous asseoir.
FERDINAND, =à Ramel en montrant Pauline=.
Tiens! la voilà.
RAMEL.
On peut se faire tuer pour une si adorable fille!
GERTRUDE, =à Ramel=.
Nous ne nous connaissons pas? vous ne m’avez jamais vue! Ayez pitié de moi, de lui.
RAMEL.
Comptez sur moi.
LE GÉNÉRAL, =qui a vu Ramel et Gertrude causant=.
Ma femme est-elle donc nécessaire à cette instruction?
RAMEL.
Précisément, général. C’est pour que madame ne fût pas avertie de ce que nous avons à lui demander, que je suis venu moi-même.
LE GÉNÉRAL.
Ma femme mêlée à ceci?... C’est abuser!...
VERNON.
Du calme, mon ami.
FÉLIX.
Monsieur le juge d’instruction!
LE GÉNÉRAL.
Faites entrer.
SCÈNE III.
=LES MÊMES=, LE JUGE D’INSTRUCTION, CHAMPAGNE, BAUDRILLON.
LE JUGE =salue=.
Monsieur le procureur du roi, voici M. Baudrillon le pharmacien.
RAMEL.
M. Baudrillon n’a pas vu l’inculpé?
LE JUGE.
Non, il arrive, et le gendarme qui l’est allé chercher ne l’a pas quitté.
RAMEL.
Nous allons savoir la vérité! faites approcher M. Baudrillon et l’inculpé.
LE JUGE.
Approchez, monsieur Baudrillon, =(à Champagne)= et vous aussi.
RAMEL.
Monsieur Baudrillon, reconnaissez-vous cet homme pour celui qui vous aurait acheté de l’arsenic, il y a deux jours?
BAUDRILLON.
C’est bien lui!
CHAMPAGNE.
N’est-ce pas, monsieur Baudrillon, que je vous ai dit que c’était pour les souris qui mangeaient tout, jusque dans la maison, et que je venais chercher cela pour madame?
LE JUGE.
Vous l’entendez, Madame? Voici quel est son système: il prétend que vous l’avez envoyé chercher cette substance vous-même, et qu’il vous a remis le paquet tel que M. Baudrillon le lui a donné.
GERTRUDE.
C’est vrai, Monsieur.
RAMEL.
Avez-vous, Madame, fait déjà usage de cet arsenic.
GERTRUDE.
Non, Monsieur.
LE JUGE.
Vous pouvez alors nous représenter le paquet livré par M. Baudrillon; le paquet doit porter son cachet, et s’il le reconnaît pour être sain et entier, les charges si graves qui pèsent sur votre contre-maître disparaîtraient en partie. Nous n’aurions plus qu’à attendre le rapport du médecin qui fait l’autopsie.
GERTRUDE.
Le paquet, Monsieur, n’a pas quitté le secrétaire de ma chambre à coucher. =(Elle sort.)=
CHAMPAGNE.
Ah! mon général, je suis sauvé!
LE GÉNÉRAL.
Pauvre Champagne!
RAMEL.
Général, nous serons très-heureux d’avoir à constater l’innocence de votre contre-maître: au contraire de vous, nous sommes enchantés d’être battus.
GERTRUDE, =revenant=.
Voilà, Messieurs. =(Le juge examine avec Baudrillon et Ramel.)=
BAUDRILLON =met ses lunettes=.
C’est intact, Messieurs, parfaitement intact; voilà mon cachet deux fois, sain et entier.
LE JUGE.
Serrez bien cela, Madame, car depuis quelque temps les cours d’assises n’ont à juger que des empoisonnements.
GERTRUDE.
Vous voyez, Monsieur, il était dans mon secrétaire, et c’est moi seule, ou le général, qui en avons la clef. =(Elle rentre dans la chambre.)=
RAMEL.
Général, nous n’attendrons pas le rapport des experts. La principale charge, qui, vous en conviendrez, était très-grave, car toute la ville en parlait, vient de disparaître, et comme nous croyons à la science et à l’intégrité du docteur Vernon =(Gertrude revient)=, Champagne, vous êtes libre. =(Mouvement de joie chez tout le monde.)= Mais vous voyez, mon ami, à quels fâcheux soupçons on est exposé, quand on fait mauvais ménage.
CHAMPAGNE.
Mon magistrat, demandez à mon général si je ne suis pas un agneau; mais ma femme, Dieu veuille lui pardonner, était la plus mauvaise qui ait été fabriquée... un ange n’aurait pas pu y tenir. Si je l’ai quelquefois remise à la raison, le mauvais quart d’heure que vous venez de me faire passer en est une rude punition, mille noms de noms!... Être pris pour un empoisonneur, et se savoir innocent, se voir entre les mains de la justice... =(Il pleure.)=
LE GÉNÉRAL.
Eh bien! te voilà justifié.
NAPOLÉON.
Papa, en quoi c’est-il fait, la justice?
LE GÉNÉRAL.
Messieurs, la justice ne devrait pas commettre de ces sortes d’erreurs.
GERTRUDE.
Elle a toujours quelque chose de fatal, la justice!... Et on causera toujours en mal pour ce pauvre homme de votre arrivée ici.
RAMEL.
Madame, la justice criminelle n’a rien de fatal pour les innocents. Vous voyez que Champagne a été promptement mis en liberté... =(En regardant Gertrude.)= Ceux qui vivent sans reproches, qui n’ont que des passions nobles, avouables, n’ont jamais rien à redouter de la justice.
GERTRUDE.
Monsieur, vous ne connaissez pas les gens de ce pays-ci... Dans dix ans, on dira que Champagne a empoisonné sa femme, que la justice est venue... et que sans notre protection...
LE GÉNÉRAL.
Allons, allons, Gertrude... ces messieurs ont fait leur devoir. =(Félix prépare sur un guéridon, au fond à gauche, ce qu’il faut pour le café.)= Messieurs, puis-je vous offrir une tasse de café?
LE JUGE.
Merci, général; l’urgence de cette affaire nous a fait partir à l’improviste, et ma femme m’attend pour dîner à Louviers.
=(Il va au perron causer avec le médecin.)=
LE GÉNÉRAL, =à Ramel=.
Et vous, Monsieur, l’ami de Ferdinand?
RAMEL.
Ah! vous avez en lui, général, le plus noble cœur, le plus probe garçon et le plus charmant caractère que j’aie jamais rencontrés.
PAULINE.
Il est bien aimable, ce procureur du roi!
GODARD.
Et pourquoi? Serait-ce parce qu’il fait l’éloge de M. Ferdinand?... Tiens, tiens, tiens!
GERTRUDE, =à Ramel=.
Toutes les fois, Monsieur, que vous aurez quelques instants à vous, venez voir M. de Charny. =(Au général.)= N’est-ce pas, mon ami, nous en profiterons?
LE JUGE, =il revient du perron=.
M. de la Grandière, notre médecin, a reconnu, comme le docteur Vernon, que le décès a été causé par une attaque de choléra asiatique. Nous vous prions, madame la comtesse, et vous, monsieur le comte, de nous excuser d’avoir troublé pour un moment votre charmant et paisible intérieur. =(Le général reconduit le juge.)=
RAMEL, =à Gertrude sur le devant de la scène=.
Prenez garde! Dieu ne protége pas des tentatives aussi téméraires que la vôtre. J’ai tout deviné. Renoncez à Ferdinand, laissez-lui la vie libre, et contentez-vous d’être heureuse femme et heureuse mère. Le sentier que vous suivez conduit au crime.
GERTRUDE.
Renoncer à lui, mais autant mourir!
RAMEL, =à part=.
Allons! je le vois, il faut enlever d’ici Ferdinand.
=(Il fait un signe à Ferdinand, le prend par le bras et sort avec lui.)=
LE GÉNÉRAL.
Enfin, nous en voilà débarrassés! =(A Gertrude.)= Fais servir le café.
GERTRUDE.
Pauline, sonne pour le café. =(Pauline sonne.)=
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, =moins= FERDINAND, RAMEL, LE JUGE =et= BAUDRILLON.
GODARD.
Je vais savoir, dans l’instant, si Pauline aime M. Ferdinand. Ce gamin, qui demande en quoi est faite la justice, me paraît très-farceur, il me servira. =(Félix paraît.)=
GERTRUDE.
Le café. =(Félix apporte le guéridon où les tasses sont déposées.)=
GODARD, =qui a pris Napoléon à part=.
Veux-tu faire une bonne farce?
NAPOLÉON.
Je crois bien. Vous en savez?
GODARD.
Viens, je vais te dire comment il faut t’y prendre.
=(Godard va jusqu’au perron avec Napoléon.)=
LE GÉNÉRAL.
Pauline, mon café. =(Pauline le lui apporte.)= Il n’est pas assez sucré. =(Pauline lui donne du sucre.)= Merci, petite.
GERTRUDE.
Monsieur de Rimonville?
LE GÉNÉRAL.
Godard?...
GERTRUDE.
Monsieur de Rimonville?
LE GÉNÉRAL.
Godard, ma femme vous demande si vous voulez du café?
GODARD.
Volontiers, madame la comtesse.
=(Il vient à une place d’où il peut observer Pauline.)=
LE GÉNÉRAL.
Oh! que c’est agréable de prendre son café bien assis!
NAPOLÉON.
Maman, maman! mon bon ami Ferdinand vient de tomber; s’est cassé la jambe, car on le porte.
VERNON.
Ah! bah!
LE GÉNÉRAL.
Quel malheur!
PAULINE.
Ah! mon Dieu! =(Elle tombe sur un fauteuil.)=
GERTRUDE.
Que dis-tu donc là?
NAPOLÉON.
C’est pour rire! Je voulais voir si vous aimiez mon bon ami.
GERTRUDE.
C’est bien mal, ce que tu fais là; tu n’es pas capable d’inventer de pareilles noirceurs?
NAPOLÉON, =tout bas=.
C’est Godard.
GODARD.
Il est aimé, elle a été prise à ma souricière, qui est infaillible.
GERTRUDE, =à Godard, à qui elle tend un petit verre=.
Savez-vous, Monsieur, que vous seriez un détestable précepteur? C’est bien mal à vous d’apprendre de semblables méchancetés à un enfant.
GODARD.
Vous trouverez que j’ai très-bien fait, quand vous saurez que par ce petit stratagème de société j’ai pu découvrir mon rival.
=(Il montre Ferdinand, qui entre.)=
GERTRUDE, =elle laisse tomber le sucrier=.
Lui!
GODARD, =à part=.
Elle aussi!
GERTRUDE, =haut=.
Vous m’avez fait peur.
LE GÉNÉRAL, =qui s’est levé=.
Qu’as-tu donc, ma chère enfant?
GERTRUDE.
Rien; une espièglerie de monsieur, qui m’a dit que le procureur du roi revenait. Félix, emportez ce sucrier, et donnez-en un autre.
VERNON.
C’est la journée aux événements.
GERTRUDE.
Monsieur Ferdinand, vous allez avoir du sucre. =(A part.)= Il ne la regarde pas. =(Haut.)= Eh bien! Pauline, tu ne prends pas un morceau de sucre dans le café de ton père?
NAPOLÉON.
Ah! bien, oui, elle est trop émue; elle a fait: Ah!
PAULINE.
Veux-tu te taire, petit menteur! tu ne cesses de me taquiner.
=(Elle s’assied sur son père et prend un canard.)=
GERTRUDE.
Ce serait vrai? et moi qui l’ai si bien habillée! =(A Godard.)= Si vous aviez raison, votre mariage se ferait dans quinze jours. =(Haut.)= Monsieur Ferdinand, votre café.
GODARD.
J’en ai donc pris deux dans ma souricière! Et le général si calme, si tranquille, et cette maison si paisible!... Ça va devenir drôle... je reste, je veux faire le whist! Oh! je n’épouse plus. =(Montrant Ferdinand.)= En voilà-t-il un homme heureux! aimé de deux femmes charmantes, délicieuses! quel factotum! Mais qu’a-t-il donc de plus que moi, qui ai quarante mille livres de rente?
GERTRUDE.
Pauline, ma fille, présente les cartes à ces messieurs pour le whist. Il est bientôt neuf heures... s’ils veulent faire leur partie, il ne faut pas perdre de temps. =(Pauline arrange les cartes.)= Allons, Napoléon, dites bonsoir à ces messieurs, et donnez bonne opinion de vous, en ne gaminant pas comme vous faites tous les soirs.
NAPOLÉON.
Bonsoir, papa. Comment donc est faite la justice?
LE GÉNÉRAL.
Comme un aveugle! Bonne nuit, mon mignon!
NAPOLÉON.
Bonsoir, monsieur Vernon! De quoi est donc faite la justice?
VERNON.
De tous nos crimes. Quand tu as commis une sottise, on te donne le fouet; voilà la justice.
NAPOLÉON.
Je n’ai jamais eu le fouet.
VERNON.
On ne t’a jamais fait justice, alors!
NAPOLÉON.
Bonsoir, mon bon ami! bonsoir, Pauline! adieu, monsieur Godard.....
GODARD.
De Rimonville.
NAPOLÉON.
Ai-je été gentil? =(Gertrude l’embrasse.)=
LE GÉNÉRAL.
J’ai le roi.
VERNON.
Moi, la dame.
FERDINAND, =à Godard=.
Monsieur, nous sommes ensemble.
GERTRUDE, =voyant Marguerite=.
Dis bien tes prières, ne fais pas enrager Marguerite... va, cher amour.
NAPOLÉON.
Tiens, cher amour!... en quoi c’est y fait l’amour? =(Il s’en va.)=
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, =moins= NAPOLÉON.
LE GÉNÉRAL.
Quand il se met dans ses questions, cet enfant-là, il est à mourir de rire.
GERTRUDE.
Il est souvent fort embarrassant de lui répondre. =(A Pauline.)= Viens là, nous deux, nous allons finir notre ouvrage.
VERNON.
C’est à vous à donner, général.
LE GÉNÉRAL.
A moi?... Tu devrais te marier, Vernon, nous irions chez toi comme tu viens ici, tu aurais tous les bonheurs de la famille. Voyez-vous, Godard, il n’y a pas dans le département un homme plus heureux que moi.
VERNON.
Quand on est en retard de soixante-sept ans sur le bonheur, on ne peut plus se rattraper. Je mourrai garçon.
=(Les deux femmes se mettent à travailler à la même tapisserie.)=
GERTRUDE, =avec Pauline sur le devant de la scène=.
Eh bien! mon enfant, Godard m’a dit que tu l’avais reçu plus que froidement; c’est cependant un bien bon parti.
PAULINE.
Mon père, Madame, me laisse la liberté de choisir moi-même un mari.
GERTRUDE.
Sais-tu ce que dira Godard? Il dira que tu l’as refusé parce que tu as déjà choisi quelqu’un.
PAULINE.
Si c’était vrai, mon père et vous, vous le sauriez. Quelle raison aurais-je de manquer de confiance en vous?
GERTRUDE.
Qui sait? je ne t’en blâmerais pas. Vois-tu, ma chère Pauline, en fait d’amour, il y en a dont le secret est héroïquement gardé par les femmes, gardé au milieu des plus cruels supplices.
PAULINE, =à part, ramassant ses ciseaux qu’elle a laissé tomber=.
Ferdinand m’avait bien dit de me méfier d’elle... Est-elle insinuante!
GERTRUDE.
Tu pourrais avoir dans le cœur un de ces amours-là! Si un pareil malheur t’arrivait, compte sur moi... Je t’aime, vois-tu! je fléchirai ton père; il a quelque confiance en moi, je puis même beaucoup sur son esprit, sur son caractère... ainsi, chère enfant, ouvre-moi ton cœur?
PAULINE.
Vous y lisez, Madame, je ne vous cache rien.
LE GÉNÉRAL.
Vernon, qu’est-ce que tu fais donc?
=(Légers murmures. Pauline jette un regard vers la table de jeu.)=
GERTRUDE, =à part=.
L’interrogation directe n’a pas réussi. =(Haut.)= Combien tu me rends heureuse! car ce plaisant de petite ville, Godard, prétend que tu t’es presque évanouie quand il a fait dire exprès par Napoléon que Ferdinand s’était cassé la jambe... Ferdinand est un aimable jeune homme, dans notre intimité depuis bientôt quatre ans; quoi de plus naturel que cet attachement pour ce garçon, qui non-seulement a de la naissance, mais encore des talents?
PAULINE.
C’est le commis de mon père.
GERTRUDE.
Ah! grâce à Dieu, tu ne l’aimes pas; tu m’effrayais, car, ma chère, il est marié.
PAULINE.
Tiens, il est marié! pourquoi cache-t-il cela? =(A part.)= Marié! ce serait infâme; je lui demanderai ce soir, je lui ferai le signal dont nous sommes convenus.
GERTRUDE, =à part=.
Pas une fibre n’a tressailli dans sa figure! Godard s’est trompé, ou cette enfant serait aussi forte que moi... =(Haut.)= Qu’as-tu, mon ange?
PAULINE.
Oh! rien.
GERTRUDE, =lui mettant la main dans le dos=.
Tu as chaud! là, vois-tu? =(A part.)= Elle l’aime, c’est sûr..... Mais lui, l’aime-t-il? Oh! je suis dans l’enfer.
PAULINE.
Je me serai trop appliquée à l’ouvrage! Et vous, qu’avez-vous?
GERTRUDE.
Rien! Tu me demandais pourquoi Ferdinand cache son mariage?
PAULINE.
Ah! oui!
GERTRUDE, =à part=.
Voyons si elle sait le secret de son nom. =(Haut.)= Parce que sa femme est très-indiscrète et qu’elle l’aurait compromis..... Je ne puis t’en dire davantage.
PAULINE.
Compromis! Et pourquoi compromis?
GERTRUDE, =se levant=.
Si elle l’aime, elle a un caractère de fer! Mais où se seraient-ils vus? Je ne la quitte pas le jour, Champagne le voit à toute heure à la fabrique... Non, c’est absurde... Si elle l’aime, elle l’aime à elle seule, comme font toutes les jeunes filles qui commencent à aimer un homme sans qu’il s’en aperçoive; mais s’ils sont d’intelligence, je l’ai frappée trop droit au cœur pour qu’elle ne lui parle pas, ne fût-ce que des yeux. Oh! je ne les perdrai pas de vue.
GODARD.
Nous avons gagné, monsieur Ferdinand, à merveille!
=(Ferdinand quitte le jeu et se dirige vers Gertrude.)=
PAULINE, =à part=.
Je ne croyais pas qu’on pût souffrir autant sans mourir.
FERDINAND, =à Gertrude=.
Madame, c’est à vous à me remplacer.
GERTRUDE.
Pauline, prends ma place. =(A part.)= Je ne puis pas lui dire qu’il aime Pauline, ce serait lui en donner l’idée. Que faire? =(A Ferdinand.)= Elle m’a tout avoué.
FERDINAND.
Quoi?
GERTRUDE.
Mais, tout!
FERDINAND.
Je ne comprends pas... Mademoiselle de Grandchamp?...
GERTRUDE.
Oui.
FERDINAND.
Eh bien! qu’a-t-elle fait?
GERTRUDE.
Vous ne m’avez pas trahie? Vous n’êtes pas d’intelligence pour me tuer?
FERDINAND.
Vous tuer? Elle!... Moi!
GERTRUDE.
Serais-je la victime d’une plaisanterie de Godard?...
FERDINAND.
Gertrude... vous êtes folle.
GODARD, =à Pauline=.
Ah! Mademoiselle, vous faites des fautes.
PAULINE.
Vous avez beaucoup perdu, Monsieur, à ne pas avoir ma belle-mère.
GERTRUDE.
Ferdinand, je ne sais où est l’erreur, où est la vérité; mais ce que je sais, c’est que je préfère la mort à la perte de nos espérances.
FERDINAND.
Prenez garde! Depuis quelques jours le docteur nous observe d’un œil bien malicieux.
GERTRUDE, =à part=.
Elle ne l’a pas regardé! =(Haut.)= Oh! elle épousera Godard, son père l’y forcera.
FERDINAND.
C’est un excellent parti que ce Godard.
LE GÉNÉRAL.
Il n’y a pas moyen d’y tenir! Ma fille fait fautes sur fautes; et toi, Vernon, tu ne sais ce que tu joues, tu coupes mes rois.
VERNON.
Mon cher général, c’est pour rétablir l’équilibre.
LE GÉNÉRAL.
Ganache! tiens, il est dix heures, nous ferons mieux d’aller dormir que de jouer comme cela. Ferdinand, faites-moi le plaisir de conduire Godard à son appartement. Quant à toi, Vernon, tu devrais coucher sous ton lit pour avoir coupé mes rois.
GODARD.
Mais il ne s’agit que de cinq francs, général.
LE GÉNÉRAL.
Et l’honneur? =(A Vernon.)= Tiens, quoique tu aies mal joué, voilà ta canne et ton chapeau. =(Pauline prend une fleur à la jardinière et joue avec.)=
GERTRUDE.
Un signal! oh! dussé-je me faire tuer par mon mari, je veillerai sur elle cette nuit.
FERDINAND, =qui a pris à Félix un bougeoir=.
M. de Rimonville, je suis à vos ordres.
GODARD.
Je vous souhaite une bonne nuit, Madame! Mes humbles hommages, Mademoiselle! Bonsoir, général!
LE GÉNÉRAL.
Bonsoir, Godard.
GODARD.
De Rimonville... Docteur, je...
VERNON, =le regarde et se mouche=.
Adieu, mon ami.
LE GÉNÉRAL, =reconduisant le docteur=.
Allons, à demain, Vernon! mais viens de bonne heure.
SCÈNE VI.
GERTRUDE, PAULINE, LE GÉNÉRAL.
GERTRUDE.
Mon ami, Pauline refuse Godard.
LE GÉNÉRAL.
Et quelles sont tes raisons, ma fille?
PAULINE.
Mais il ne me plaît pas assez pour que je fasse de lui un mari.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien! nous en chercherons un autre; mais il faut en finir, car tu as vingt-deux ans, et l’on pourrait croire des choses désagréables pour toi, pour ma femme et pour moi.
PAULINE.
Il ne m’est donc pas permis de rester fille?
GERTRUDE.
Elle a fait un choix, mais elle ne veut peut-être le dire qu’à vous; je vous laisse, confessez-la! =(A Pauline.)= Bonne nuit, mon enfant! cause avec ton père. =(A part.)= Je vais les écouter.
=(Elle va fermer la porte et rentre dans sa chambre.)=
SCÈNE VII.
LE GÉNÉRAL, PAULINE.
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Confesser ma fille! Je suis tout à fait impropre à cette manœuvre! C’est elle qui me confessera. =(Haut.)= Pauline, viens là. =(Il la prend sur ses genoux.)= Bien, ma petite chatte, crois-tu qu’un vieux troupier comme moi ne sache pas ce que signifie la résolution de rester fille... Cela veut dire, dans toutes les langues, qu’une jeune personne veut se marier, mais... à quelqu’un qu’elle aime.
PAULINE.
Papa, je te dirais bien quelque chose, mais je n’ai pas confiance en toi.
LE GÉNÉRAL.
Et pourquoi cela, Mademoiselle?
PAULINE.
Tu dis tout à ta femme.
LE GÉNÉRAL.
Et tu as un secret de nature à ne pas être dit à un ange, à une femme qui t’a élevée, à ta seconde mère!
PAULINE.
Oh! si tu te fâches, je vais aller me coucher... Je croyais, moi, que le cœur d’un père devait être un asile sûr pour une fille.
LE GÉNÉRAL.
Oh! câline! Allons, pour toi je vais me faire doux.
PAULINE.
Oh! que tu es bon! Eh bien! si j’aimais le fils d’un de ceux que tu maudis?
LE GÉNÉRAL, =il se lève brusquement et repousse sa fille=.
Je te maudirais!
PAULINE.
En voilà de la douceur, là! =(Gertrude paraît.)=
LE GÉNÉRAL.
Mon enfant, il est des sentiments qu’il ne faut jamais éveiller en moi; tu le sais, c’est ma vie. Veux-tu la mort de ton père?
PAULINE.
Oh!
LE GÉNÉRAL.
Chère enfant! j’ai fait mon temps... Tiens, mon sort est à envier près de toi, près de Gertrude. Eh bien! quelque douce et charmante que soit mon existence, je la quitterais sans regret si, la quittant, je te rendais heureuse; car nous devons le bonheur à ceux à qui nous avons donné la vie.
PAULINE =voit la porte entre-bâillée=.
Ah! elle écoute. =(Haut.)= Mon père, il n’en est rien, rassurez-vous! Mais enfin, voyons... Si cela était et que ce fût un sentiment si violent que j’en dusse mourir?
LE GÉNÉRAL.
Il faudrait ne m’en rien dire, ce serait plus sage, et attendre ma mort. Et encore! s’il n’y a rien de plus sacré, de plus aimé, après Dieu et la patrie, pour les pères, que leurs enfants, les enfants, à leur tour, doivent tenir pour saintes les volontés de leurs pères, et ne jamais leur désobéir, même après leur mort. Si tu n’étais pas fidèle à cette haine, je sortirais, je crois, de mon cercueil pour te maudire.
PAULINE, =elle embrasse son père=.
Oh! méchant! méchant! Eh bien! je saurai maintenant si tu es discret... Jure-moi sur ton honneur de ne pas dire un mot de ceci.
LE GÉNÉRAL.
Je te le promets! Mais quelle raison as-tu donc de te défier de Gertrude?
PAULINE.
Tu ne me croirais pas.
LE GÉNÉRAL.
Ton intention est-elle de tourmenter ton père?
PAULINE.
Non... A quoi tiens-tu le plus, à ta haine contre les traîtres ou à ton honneur?
LE GÉNÉRAL.
A l’un comme à l’autre, c’est le même principe.
PAULINE.
Eh bien! si tu manques à l’honneur en manquant à ton serment, tu pourras manquer à ta haine. Voilà tout ce que je voulais savoir!
LE GÉNÉRAL.
Si les femmes sont angéliques, elles ont aussi quelque chose d’infernal. Dites-moi qui souffle de pareilles idées à une fille innocente comme la mienne?... Voilà comme elles nous mènent par le...
PAULINE.
Bonne nuit, mon père.
LE GÉNÉRAL.
Hum! méchante enfant!
PAULINE.
Sois discret, ou je t’amène un gendre à te faire frémir.
=(Elle rentre chez elle.)=
SCÈNE VIII.
LE GÉNÉRAL, =seul=.
Il y a certainement un mot à cette énigme! Il faut le trouver! oui, le trouver à nous deux, Gertrude.
SCÈNE IX.
=La scène change. La chambre de Pauline. C’est une petite chambre simple, le lit au fond, une table ronde à gauche. Il existe une sortie dérobée à gauche, et l’entrée est à droite.=
PAULINE.
Enfin, me voilà seule, je puis ne plus me contraindre! Marié!!! mon Ferdinand marié!!! Ce serait le plus lâche, le plus infâme, le plus vil des hommes! je le tuerais!—Le tuer!... non, mais je ne survivrais pas une heure à cette certitude... Ma belle-mère m’est odieuse! ah! si elle devient mon ennemie, elle aura la guerre, et je la lui ferai bonne. Ce sera terrible: je dirai tout ce que je sais à mon père. =(Elle regarde à sa montre.)= Onze heures et demie, il ne peut venir qu’à minuit, quand tout dort. Pauvre Ferdinand! risquer sa vie ainsi pour une heure de causerie avec sa future! est-ce aimer? On ne fait pas de telles entreprises pour toutes les femmes! aussi de quoi ne serais-je pas capable pour lui! Si mon père nous surprenait, ce serait moi qui recevrais le premier coup. Oh! douter de l’homme qu’on aime, c’est je crois un plus cruel supplice que de le perdre: la mort, on l’y suit; mais le doute!..... c’est la séparation... Ah! je l’entends.
SCÈNE X.
FERDINAND, PAULINE; =elle pousse les verrous=.
PAULINE.
Es-tu marié?
FERDINAND.
Quelle plaisanterie!... Ne te l’aurais-je pas dit?
PAULINE.
Ah! =(Elle tombe dans un fauteuil, puis à genoux.)= Sainte Vierge, quel vœu vous faire? =(Elle embrasse la main de Ferdinand.)= Et toi, sois mille fois béni.
FERDINAND.
Mais qui t’a dit une pareille folie?
PAULINE.
Ma belle-mère.
FERDINAND.
Elle sait tout! ou si elle ne le sait pas, elle va nous espionner et tout découvrir; car les soupçons, chez les femmes comme elle, c’est la certitude!... Écoute-moi, Pauline, les instants sont précieux. C’est madame de Grandchamp qui m’a fait venir dans cette maison.
PAULINE.
Et pourquoi?
FERDINAND.
Parce qu’elle m’aime.
PAULINE.
Quelle horreur!... Eh bien! et mon père?
FERDINAND.
Elle m’aimait avant de se marier.
PAULINE.
Elle t’aime; mais toi, l’aimes-tu?
FERDINAND.
Serais-je resté dans cette maison?
PAULINE.
Elle t’aime... encore?
FERDINAND.
Malheureusement toujours!... Elle a été, je dois te l’avouer, ma première inclination; mais je la hais aujourd’hui de toutes les puissances de mon âme, et je cherche pourquoi. Est-ce parce que je t’aime, et que tout véritable et pur amour est de sa nature exclusif? est-ce que la comparaison d’un ange de pureté tel que toi et d’un démon comme elle me pousse autant à la haine du mal qu’à l’amour de toi, mon bien, mon bonheur, mon joli trésor? je ne sais. Mais je la hais, et je t’aime à ne pas regretter de mourir, si ton père me tuait; car une de nos causeries, une heure passée là, près de toi, me semble, même après qu’elle s’est écoulée, toute ma vie.
PAULINE.
Oh! parle, parle toujours!..... tu m’as rassurée. Après t’avoir entendu, je te pardonne le mal que tu m’as fait en m’apprenant que je ne suis pas ton premier, ton seul amour, comme tu es le mien... C’est une illusion perdue, que veux-tu? Ne te fâche pas? Les jeunes filles sont folles, elles n’ont d’ambition que dans leur amour, et elles voudraient avoir le passé comme elles ont l’avenir de celui qu’elles aiment! Tu la hais! voilà pour moi plus d’amour dans une parole que toutes les preuves que tu m’en as données en deux ans. Si tu savais avec quelle cruauté cette marâtre m’a mise à la question! Je me vengerai!
FERDINAND.
Prends garde! elle est bien dangereuse! Elle gouverne ton père! elle est femme à livrer un combat mortel!
PAULINE.
Mortel! c’est ce que je veux.
FERDINAND.
De la prudence, ma chère Pauline! Nous voulons être l’un à l’autre, n’est-ce pas?... eh bien! mon amie, le procureur du roi est d’avis que, pour triompher des difficultés qui nous séparent, il faut avoir la force de nous quitter pendant quelque temps.
PAULINE.
Oh! donne-moi deux jours, et j’aurai tout obtenu de mon père.
FERDINAND.
Tu ne connais pas madame de Grandchamp. Elle a trop fait pour ne pas te perdre, et elle osera tout. Aussi ne partirai-je pas sans te donner des armes terribles contre elle.
PAULINE.
Donne, donne!
FERDINAND.
Pas encore. Promets-moi de n’en faire usage que si ta vie est menacée, car c’est un crime contre la délicatesse que je commettrai! Mais il s’agit de toi.
PAULINE.
Qu’est-ce donc?
FERDINAND.
Les lettres qu’elle m’a écrites avant son mariage et quelques-unes après... Je te les remettrai demain. Pauline, ne les lis pas! jure-le moi par notre amour, par notre bonheur! Il suffira, si la nécessité le voulait absolument, qu’elle sache que tu les as en ta possession, et tu la verras trembler, ramper à tes pieds; car alors toutes ses machinations tomberont. Mais que ce soit ta dernière ressource, et surtout cache-les bien!
PAULINE.
Quel duel!
FERDINAND.
Terrible! Maintenant, Pauline, garde avec courage, comme tu l’as fait, le secret de notre amour; attends pour l’avouer qu’il ne puisse se nier.
PAULINE.
Ah! pourquoi ton père a-t-il trahi l’empereur! Mon Dieu, si les pères savaient combien leurs enfants sont punis de leurs fautes, il n’y aurait que de braves gens!
FERDINAND.
Peut-être est-ce notre dernière joie que ce triste entretien?
PAULINE, =à part=.
Je le rejoindrai... =(Haut.)= Tiens, je ne pleure plus, je suis courageuse! Dis? ton ami sera dans le secret de ton asile?
FERDINAND.
Eugène sera notre intermédiaire.
PAULINE.
Et ces lettres?
FERDINAND.
Demain! demain!... Mais où les cacheras-tu?
PAULINE.
Je les garderai sur moi.
FERDINAND.
Eh bien! adieu.
PAULINE.
Non, pas encore.
FERDINAND.
Un instant peut nous perdre...
PAULINE.
Ou nous unir pour la vie... Tiens, laisse-moi te reconduire, je ne suis tranquille que lorsque je te vois dans le jardin. Viens, viens.
FERDINAND.
Un dernier coup d’œil à cette chambre de jeune fille où tu penseras à moi... où tout parle de toi.
SCÈNE XI.
=La scène change et représente la première décoration.=
PAULINE, =sur le perron=; GERTRUDE, =à la porte du salon=.
GERTRUDE.
Elle le reconduit jusque dans le jardin... Il me trompait! elle aussi!... =(Elle prend Pauline par la main et l’amène sur le devant de la scène.)= Direz-vous, Mademoiselle, que vous ne l’aimez pas?
PAULINE.
Madame, moi je ne trompe personne.
GERTRUDE.
Vous trompez votre père.
PAULINE.
Et vous, Madame?
GERTRUDE.
D’accord! tous deux contre moi... Oh! je vais...
PAULINE.
Vous ne ferez rien, Madame, ni contre moi, ni contre lui.
GERTRUDE.
Ne me forcez pas à déployer mon pouvoir! Vous devez obéir à votre père, et... il m’obéit.
PAULINE.
Nous verrons!
GERTRUDE.
Son sang-froid me fait bondir le cœur! Mon sang pétille dans mes veines. Je vois du noir devant mes yeux! Sais-tu que je préfère la mort à la vie sans lui?
PAULINE.
Et moi aussi, Madame. Mais moi je suis libre, je n’ai pas juré comme vous d’être fidèle à un mari... Et votre mari... c’est mon père!
GERTRUDE, =aux genoux de Pauline=.
Que t’ai-je fait? je t’ai aimée, je t’ai élevée, j’ai été bonne mère.
PAULINE.
Soyez épouse fidèle, et je me tairai.
GERTRUDE.
Eh! parle! parle tant que tu voudras... Ah! la lutte commence.
SCÈNE XII.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL.
LE GÉNÉRAL.
Ah çà, que se passe-t-il donc ici?
GERTRUDE.
Trouve-toi mal! allons donc! =(Elle la renverse.)= Il y a, mon ami, que j’ai entendu des gémissements. Notre chère enfant appelait au secours, elle était asphyxiée par les fleurs de sa chambre.
PAULINE.
Oui, papa, Marguerite avait oublié d’ôter la jardinière, et je me mourais.
GERTRUDE.
Viens, ma fille, viens prendre l’air. =(Elles veulent aller à la porte.)=
LE GÉNÉRAL.
Restez un moment... Eh bien! où donc avez-vous mis les fleurs?
PAULINE, =à Gertrude=.
Je ne sais pas où madame les a portées.
GERTRUDE.
Là, dans le jardin.
=(Le général sort brusquement, après avoir déposé son bougeoir sur la table de jeu au fond à gauche.)=
SCÈNE XIII.
PAULINE, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Rentrez dans votre chambre, enfermez-vous-y! je prends tout sur moi. =(Pauline rentre.)= Je l’attends! =(Elle rentre.)=
LE GÉNÉRAL, =revenant du jardin=.
Je n’ai trouvé de jardinière nulle part... Décidément il se passe quelque chose d’extraordinaire ici. Gertrude?... personne! Ah! madame de Grandchamp, vous allez me dire... Il serait plaisant que ma femme et ma fille se jouassent de moi.
=(Il reprend son bougeoir et entre chez Gertrude.—Le rideau baisse pendant quelques instants pour indiquer l’entr’acte, puis le jour revient.)=
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
GERTRUDE. FERDINAND.
Je vous ai vu.....
(LA MARATRE.)]
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
GERTRUDE, =seule d’abord=; =puis= CHAMPAGNE.
GERTRUDE, =remonte elle-même une jardinière par le perron et la dépose dans la première pièce=.
Ai-je eu de la peine à endormir ses soupçons! Encore une ou deux scènes de ce genre, et je ne serai plus maîtresse de son esprit. Mais j’ai conquis un moment de liberté... Pourvu que Pauline ne vienne pas me troubler!... Oh! elle doit dormir... elle s’est couchée si tard!... Serait-il possible de l’enfermer?... =(Elle va voir la porte de la chambre de Pauline.)= Non!...
CHAMPAGNE, =entrant=.
M. Ferdinand va venir, Madame.
GERTRUDE.
Merci, Champagne. Il s’est couché bien tard, hier?
CHAMPAGNE.
M. Ferdinand fait, comme vous le savez, sa ronde toutes les nuits, et il est rentré vers une heure et demie du matin. Je couche au-dessus de lui, je l’entends.
GERTRUDE.
Se couche-t-il quelquefois plus tard?
CHAMPAGNE.
Quelquefois, c’est selon le temps qu’il met à faire sa ronde.
GERTRUDE.
Bien, merci. =(Champagne sort.)= Pour prix d’un sacrifice qui dure depuis douze ans, et dont les douleurs ne peuvent être comprises que par des femmes, car les hommes devinent-ils jamais de pareilles tortures? qu’avais-je demandé? bien peu! le savoir là, près de moi, sans autre plaisir qu’un regard furtif de temps en temps. Je ne voulais que cette certitude d’être attendue... certitude qui nous suffit, à nous autres pour qui l’amour pur, céleste, est un rêve irréalisable. Les hommes ne se croient aimés que quand ils nous ont fait tomber dans la fange! et voilà comme il me récompense! il a des rendez-vous la nuit avec cette sotte de fille! Eh bien! il va prononcer mon arrêt de mort en face; et, s’il en a le courage, j’aurai celui de les désunir à jamais, à l’instant; j’en ai trouvé le moyen... Ah! le voici! je me sens défaillir! Mon Dieu! pourquoi nous faites-vous donc tant aimer un homme qui ne nous aime plus!
SCÈNE II.
FERDINAND, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Hier, vous me trompiez. Vous êtes venu cette nuit, ici, par ce salon, avec une fausse clef, voir Pauline, au risque de vous faire tuer par M. de Grandchamp! Oh! épargnez-vous un mensonge. Je vous ai vu, j’ai surpris Pauline au retour de votre promenade nocturne. Vous avez fait un choix dont je ne puis pas vous féliciter. Si vous aviez pu nous entendre hier, à cette place! voir l’audace de cette fille, le front avec lequel elle m’a tout nié, vous trembleriez pour votre avenir, cet avenir qui m’appartient, et pour lequel j’ai vendu corps et âme.
FERDINAND, =à part=.
L’avalanche des reproches! =(Haut.)= Tâchons, Gertrude, de nous conduire sagement l’un et l’autre. Évitons surtout les vulgarités... Jamais je n’oublierai ce que vous avez été pour moi; je vous aime encore d’une amitié sincère, dévouée, absolue; mais je n’ai plus d’amour.
GERTRUDE.
Depuis dix-huit mois?
FERDINAND.
Depuis trois ans.
GERTRUDE.
Mais alors avouez donc que j’ai le droit de haïr et de combattre votre amour pour Pauline; car cet amour vous a rendu lâche et criminel envers moi.
FERDINAND.
Madame!
GERTRUDE.
Oui, vous m’avez trompée..... En restant ici entre nous deux, vous m’avez fait revêtir un caractère qui n’est pas le mien. Je suis violente, vous le savez. La violence est franche, et je marche dans une voie de tromperies infâmes. Vous ne savez donc pas ce que c’est que d’avoir à trouver de nouveaux mensonges chaque jour, à l’improviste, de mentir avec un poignard dans le cœur?... Oh! le mensonge! mais c’est pour nous la punition du bonheur. C’est une honte, si l’on réussit; c’est la mort, si l’on échoue. Et vous! vous, les hommes vous envient de vous faire aimer par les femmes. Vous serez applaudi, là où je serai méprisée. Et vous ne voulez pas que je me défende! Et vous n’avez que d’amères paroles pour une femme qui vous a tout caché: remords, larmes! J’ai gardé pour moi seule la colère du ciel; je descendais seule dans les abîmes de mon âme, creusée par les douleurs; et, tandis que le repentir me mordait le cœur, je n’avais pour vous que des regards pleins de tendresse, une physionomie gaie! Tenez, Ferdinand, ne dédaignez pas une esclave si bien apprivoisée.
FERDINAND, =à part=.
Il faut en finir. =(Haut.)= Écoutez, Gertrude, quand nous nous sommes rencontrés, la jeunesse seule nous a réunis. J’ai cédé, si vous le voulez, à un mouvement d’égoïsme qui se trouve au fond du cœur de tous les hommes, à leur insu, caché sous les fleurs des premiers désirs. On a tant de turbulence dans les sentiments à vingt-deux ans! L’enivrement auquel nous sommes en proie ne nous permet pas de réfléchir ni à la vie comme elle est, ni à ses conditions sérieuses...
GERTRUDE, =à part=.
Comme il raisonne tranquillement! Ah! il est infâme!
FERDINAND.
Et alors je vous ai aimée avec candeur, avec un entier abandon; mais depuis!... depuis, la vie a changé d’aspect pour nous deux. Si donc je suis resté sous ce toit où je n’aurais jamais dû venir, c’est que j’ai choisi dans Pauline la seule femme avec laquelle il me soit possible de finir mes jours. Allons, Gertrude, ne vous brisez pas contre cet arrêt du ciel. Ne tourmentez pas deux êtres qui vous demandent leur bonheur, qui vous aimeront bien.
GERTRUDE.
Ah! vous êtes le martyr? et moi... moi je suis le bourreau! Mais ne serais-je pas votre femme aujourd’hui, si je n’avais pas, il y a douze ans, préféré votre bonheur à mon amour?
FERDINAND.
Eh bien! faites aujourd’hui la même chose, en me laissant ma liberté.
GERTRUDE.
La liberté d’en aimer une autre. Il ne s’agissait pas de ça, il y a douze ans... Mais je vais en mourir.
FERDINAND.
On meurt d’amour dans les poésies, mais dans la vie ordinaire on se console.
GERTRUDE.
Ne mourez-vous pas, vous autres, pour votre honneur outragé, pour un mot, pour un geste? Eh bien! il y a des femmes qui meurent pour leur amour, quand cet amour est un trésor où elles ont tout placé, quand c’est toute leur vie, et je suis de ces femmes-là, moi! Depuis que vous êtes sous ce toit, Ferdinand, j’ai craint une catastrophe à toute heure! eh bien! j’avais toujours sur moi le moyen de quitter la vie à l’instant, s’il nous arrivait malheur. Tenez, (elle montre un flacon) voilà comment j’ai vécu!
FERDINAND.
Ah! voici les larmes!
GERTRUDE.
Je m’étais promis de les maîtriser, elles m’étouffent! Mais aussi, vous me parlez avec cette froide politesse qui est votre dernière insulte, à vous autres, pour un amour que vous rebutez! Vous ne me témoignez pas la moindre sympathie! vous voudriez me voir morte, et vous seriez débarrassé..... Mais, Ferdinand, tu ne me connais pas! J’avouerai tout dans une lettre au général, que je ne veux plus tromper. Cela me lasse, moi, le mensonge. Je prendrai mon enfant, je viendrai chez toi, nous partirons ensemble. Plus de Pauline.
FERDINAND.
Si vous faites cela, je me tuerai.
GERTRUDE.
Et moi aussi! Nous serons réunis par la mort, et tu ne seras pas à elle.
FERDINAND, =à part=.
Quel caractère infernal!
GERTRUDE.
Et d’ailleurs, la barrière qui vous sépare de Pauline peut ne jamais s’abaisser; que feriez-vous?
FERDINAND.
Pauline saura rester libre.
GERTRUDE.
Mais si son père la mariait?
FERDINAND.
J’en mourrais!
GERTRUDE.
On meurt d’amour dans les poésies, dans la vie ordinaire on se console; et..... on fait son devoir, en gardant celle dont on a pris la vie.
LE GÉNÉRAL, =au dehors=.
Gertrude! Gertrude!
GERTRUDE.
J’entends monsieur. =(Le général paraît.)= Ainsi, M. Ferdinand, expédiez vos affaires pour revenir promptement, je vous attends.
SCÈNE III.
LE GÉNÉRAL, GERTRUDE, =puis= PAULINE.
LE GÉNÉRAL.
Une conférence de si grand matin avec Ferdinand! De quoi s’agit-il donc? de la fabrique!
GERTRUDE.
De quoi il s’agit? je vais vous le dire; car... vous êtes bien comme votre fils: quand vous vous mettez dans vos questions, il faut vous répondre absolument. Je me suis imaginé que Ferdinand est pour quelque chose dans le refus de Pauline d’épouser Godard.
LE GÉNÉRAL.
Tiens! tu pourrais avoir raison.
GERTRUDE.
J’ai fait venir M. Ferdinand pour éclaircir mes soupçons, et vous avez interrompu notre entretien, au moment où j’allais peut-être savoir quelque chose. =(Pauline entr’ouvre sa porte.)=
LE GÉNÉRAL.
Mais si ma fille aime M. Ferdinand...
PAULINE.
Écoutons.
LE GÉNÉRAL.
Je ne vois pas pourquoi hier, quand je la questionnais d’un ton paternel, avec douceur, elle m’aurait caché, libre comme je la laisse, un sentiment si naturel.
GERTRUDE.
C’est que vous vous y êtes mal pris, ou vous l’avez questionnée dans un moment où elle hésitait... Le cœur des jeunes filles, mais c’est plein de contradictions.
LE GÉNÉRAL.
Au fait, pourquoi pas? ce jeune homme travaille comme un lion, il est honnête, il est probablement d’une bonne famille.
PAULINE.
Oh! j’y suis! =(Elle rentre.)=
LE GÉNÉRAL.
Il nous donnera des renseignements. Il est là-dessus d’une discrétion; mais tu dois la connaître sa famille, car c’est toi qui nous a trouvé ce trésor.
GERTRUDE.
Je te l’ai proposé, sur la recommandation de la vieille madame Morin.
LE GÉNÉRAL.
Elle est morte!
GERTRUDE, =à part=.
C’est bien pour cela que je la cite... =(Haut.)= Elle m’a dit qu’il a sa mère, madame de Charny, pour laquelle il est d’une piété filiale admirable; elle est en Bretagne, et d’une vieille famille de ce pays-là... les Charny.
LE GÉNÉRAL.
Les Charny... Enfin, s’il aime Pauline et si Pauline l’aime, moi, malgré la fortune de Godard, je le lui préférerais pour gendre... Ferdinand connaît la fabrication; il m’achèterait mon établissement avec la dot de Pauline, ça irait tout seul. Il n’a qu’à nous dire d’où il vient, ce qu’il est, ce qu’était son père... Mais nous verrons sa mère.
GERTRUDE.
Madame Charny?
LE GÉNÉRAL.
Oui, madame Charny... N’est-elle pas près de Saint-Malo?... ce n’est pas au bout du monde...
GERTRUDE.
Mettez-y de la finesse, un peu de votre ruse de vieux soldat, de la douceur, et vous saurez si cette enfant...
LE GÉNÉRAL.
Et pourquoi me fâcherais-je?... Voilà, sans doute, Pauline...
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, MARGUERITE, =puis= PAULINE.
LE GÉNÉRAL.
Ah! c’est vous, Marguerite... Vous avez failli causer cette nuit la mort de ma fille par une inadvertance... vous avez oublié...
MARGUERITE.
Moi, général, la mort de mon enfant!
LE GÉNÉRAL.
Vous avez oublié d’ôter la jardinière où il se trouvait des plantes d’odeurs fortes, elle en a été presque asphyxiée...
MARGUERITE.
Par exemple!... J’ai ôté la jardinière avant l’arrivée de M. Godard, et madame a dû voir qu’elle n’y était déjà plus quand nous avons habillé mademoiselle...
GERTRUDE.
Vous vous trompez, elle y était...
MARGUERITE, =à part=.
En voilà une sévère... =(Haut.)= Madame a voulu mettre des fleurs naturelles dans les cheveux de mademoiselle, et a dit: Tiens, la jardinière n’y est plus...
GERTRUDE.
Vous inventez... Voyons, où l’avez-vous portée?
MARGUERITE.
Au bas du perron...
GERTRUDE, =au général=.
L’y avez-vous trouvée cette nuit?
LE GÉNÉRAL.
Non!
GERTRUDE.
Je l’ai ôtée de la chambre moi-même cette nuit, et l’ai mise là. =(Elle montre la jardinière sur le perron.)=
MARGUERITE, =au général=.
Monsieur, je vous jure sur mon salut éternel...
GERTRUDE.
Ne jurez pas!... =(Appelant.)= Pauline!
LE GÉNÉRAL.
Pauline!... =(Elle paraît.)=
GERTRUDE.
La jardinière était-elle chez toi cette nuit?
PAULINE.
Oui... Marguerite, ma pauvre vieille, tu l’auras oubliée...
MARGUERITE.
Dites donc, Mademoiselle, qu’on l’y aura reportée exprès pour vous rendre malade!
GERTRUDE.
Qu’est-ce que c’est que ce on?...
LE GÉNÉRAL.
Vieille folle, si vous manquez de mémoire, il ne faut, du moins, accuser personne.
PAULINE, =à Marguerite.=
Tais-toi! =(Haut.)= Marguerite, elle y était! tu l’as oubliée...
MARGUERITE.
C’est vrai, Monsieur, je confonds avant-hier...
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Elle est chez moi depuis vingt ans... son insistance me semble singulière..... =(Il prend Marguerite à part.)= Voyons... et l’histoire des fleurs dans la coiffure?...
MARGUERITE, =à qui Pauline fait des signes=.
Monsieur, c’est moi qui aurai dit cela... Je suis si vieille que la mémoire me manque...
LE GÉNÉRAL.
Mais alors, pourquoi supposer qu’une mauvaise pensée puisse venir à quelqu’un dans la maison?...
PAULINE.
Laissez-la, mon père! Elle a tant d’affection pour moi, cette bonne Marguerite, qu’elle en est quelquefois folle...
MARGUERITE, =à part=.
Je suis sûre d’avoir ôté la jardinière...
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Pourquoi ma femme et ma fille me tromperaient-elles?... Un vieux troupier comme moi ne se laisse pas malmener dans les feux de file, il y a décidément du louche...
GERTRUDE.
Marguerite, nous prendrons le thé ici, quand M. Godard sera descendu... Dites à Félix d’apporter ici tous les journaux.
MARGUERITE.
Bien, Madame.
SCÈNE V.
GERTRUDE, LE GÉNÉRAL, PAULINE.
LE GÉNÉRAL; =il embrasse sa fille.=
Tu ne m’as seulement pas dit bonjour, fille dénaturée!
PAULINE, =elle l’embrasse=.
Mais aussi, tu commences par quereller à propos de rien... Je vous déclare, Monsieur mon père, que je vais entreprendre votre éducation... Il est bien temps, à ton âge, de te calmer le sang..... Un jeune homme n’est pas si vif que toi! Tu as fait peur à Marguerite, et quand les femmes ont peur, elles font des petits mensonges, et l’on ne sait rien...
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Tirez-vous de là! =(Haut.)= Votre conduite, Mademoiselle ma fille, n’est pas de nature à calmer le sang... Je veux te marier, je te propose un homme jeune...
PAULINE.
Beau, surtout, et bien élevé!
LE GÉNÉRAL.
Allons, silence, quand votre père vous parle, Mademoiselle. Un homme qui possède une magnifique fortune, au moins sextuple de la vôtre, et tu le refuses... Tu le peux, je te laisse libre; mais si tu ne veux pas de Godard, dis-moi qui tu choisis, d’autant plus que je le sais...
PAULINE.
Ah! mon père..... vous êtes plus clairvoyant que moi..... Qui est-ce?
LE GÉNÉRAL.
Un homme de trente à trente-cinq ans, qui me plaît à moi plus que Godard, quoiqu’il soit sans fortune..... Il fait déjà partie de la famille.
PAULINE.
Je ne vous vois pas de parents ici.
LE GÉNÉRAL.
Qu’as-tu donc contre ce pauvre Ferdinand, pour ne pas vouloir...
PAULINE.
Ah! ah! qui vous a fait ce conte-là? je parie que c’est madame de Grandchamp.
LE GÉNÉRAL.
Un conte! ce n’est donc pas vrai; tu n’as jamais pensé à ce brave garçon?
PAULINE.
Jamais!
GERTRUDE, =au général=.
Elle ment! observez-la.
PAULINE.
Madame a sans doute des raisons pour me supposer un attachement pour le commis de mon père. Oh! je te vois, elle te fera dire: Si votre cœur, ma fille, n’a point de préférence, épousez Godard! =(A Gertrude.)= Ce trait, Madame, est infâme! me faire abjurer mon amour devant mon père! Oh! je me vengerai!
GERTRUDE.
A votre aise; mais vous épouserez Godard.
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Seraient-elles mal ensemble!... Je vais interroger Ferdinand. =(Haut.)= Que dites-vous donc entre vous?
GERTRUDE.
Ta fille, mon ami, m’en veut de ce que j’ai pu la croire éprise d’un subalterne; elle en est profondément humiliée.
LE GÉNÉRAL.
C’est décidé, tu ne l’aimes pas?
PAULINE.
Mon père, je... je ne vous demande pas à me marier! je suis heureuse! la seule chose que Dieu nous ait donnée en propre, à nous autres femmes, c’est notre cœur... Je ne comprends pas pourquoi madame de Grandchamp, qui n’est pas ma mère, se mêle de mes sentiments.
GERTRUDE.
Mon enfant, je ne veux que votre bonheur. Je suis votre belle-mère, je le sais, mais si vous aviez aimé Ferdinand, j’aurais...
LE GÉNÉRAL, =baisant la main de Gertrude=.
Que tu es bonne!
PAULINE, =à part=.
J’étouffe!... Ah! je voudrais lui faire bien du mal!
GERTRUDE.
Oui, je me serais jetée aux pieds de votre père pour obtenir son consentement, s’il l’avait refusé.
LE GÉNÉRAL.
Voici Ferdinand. =(A part.)= Je vais le questionner à ma manière, je saurai peut-être quelque chose.
SCÈNE VI.
=LES MÊMES=, FERDINAND.
LE GÉNÉRAL, =à Ferdinand=.
Venez ici, mon ami, là.—Voilà trois ans et demi que vous êtes avec nous, et je vous dois de pouvoir dormir tranquillement, malgré les soucis d’un commerce considérable. Vous êtes maintenant presqu’autant que moi le maître de ma fabrique; vous vous êtes contenté d’appointements assez ronds, il est vrai, mais qui ne sont peut-être pas en harmonie avec les services que vous m’avez rendus. J’ai deviné d’où vous vient ce désintéressement.
FERDINAND.
De mon caractère! général.
LE GÉNÉRAL.
Soit!... mais le cœur y est pour beaucoup, hein?... Allons, Ferdinand, vous connaissez ma façon de penser sur les rangs de la société, sur les distinctions; nous sommes tous fils de nos œuvres: j’ai été soldat. Ayez donc confiance en moi! On m’a tout dit..... vous aimez une petite personne, ici... si vous lui plaisez, elle est à vous. Ma femme a plaidé votre cause, et je dois vous dire qu’elle est gagnée dans mon cœur.
FERDINAND.
Vrai? général, madame de Grandchamp a plaidé ma cause!..... Ah! Madame! =(Il tombe à ses genoux.)= Ah! je reconnais là votre grandeur d’âme! Vous êtes sublime, vous êtes un ange! =(Courant se jeter aux genoux de Pauline.)= Pauline, ma Pauline.
GERTRUDE, =au général=.
J’ai deviné, il aime Pauline.
PAULINE.
Monsieur, vous ai-je jamais, par un seul regard, par une seule parole, donné le droit de dire ainsi mon nom? Je suis on ne peut plus étonnée de vous avoir inspiré des sentiments qui peuvent flatter d’autres personnes, mais que je ne partage pas... J’ai de plus hautes ambitions.
LE GÉNÉRAL.
Pauline, mon enfant, tu es plus que sévère... Voyons, n’est-ce pas quelque malentendu... Ferdinand, venez ici, plus près...
FERDINAND.
Comment, Mademoiselle, quand madame votre belle-mère, quand monsieur votre père sont d’accord?...
PAULINE, =à Ferdinand=.
Perdus.
LE GÉNÉRAL.
Ah! je vais faire le tyran.—Dites-moi, Ferdinand, vous avez sans doute une famille honorable?...
PAULINE, =à Ferdinand=.
Là!
LE GÉNÉRAL.
Votre père, bien certainement, exerçait une profession au moins égale à celle du mien, qui était sergent du guet.
GERTRUDE, =à part=.
Les voilà séparés à jamais.
FERDINAND.
Ah! =(A Gertrude.)= Je vous comprends. =(Au général.)= Général, je ne dis pas que dans un rêve, oh! bien lointain, Mademoiselle, dans un doux rêve, auquel on aime à s’abandonner quand on est pauvre et sans famille... (les rêves sont toute la fortune des malheureux!) je ne dis pas que je n’aie pas regardé comme un bonheur à rendre fou de vous appartenir; mais l’accueil que fait mademoiselle à des espérances bien naturelles, et qu’il a été cruel à vous de ne pas laisser secrètes, est tel, que dans ce moment même, puisqu’elles sont sorties de mon cœur, elles n’y rentreront jamais! Je suis bien éveillé, général. Le pauvre a sa fierté qu’il ne faut pas plus blesser que l’on ne doit heurter... tenez?... votre attachement à Napoléon. =(A Gertrude.)= Vous jouez un rôle terrible!
GERTRUDE.
Elle épousera Godard.
LE GÉNÉRAL.
Pauvre jeune homme? =(A Pauline.)= Il est très-bien! Je l’aime... =(Il prend Ferdinand à part.)= A votre place, moi, à votre âge, j’aurais... Non, non, diable!... c’est ma fille!
FERDINAND.
Général, je m’adresse à votre honneur... Jurez-moi de garder le plus profond secret sur ce que je vais vous confier, et que ce secret s’étende jusqu’à madame de Grandchamp.
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Ah! çà, lui aussi, comme ma fille hier, il se défie de ma femme... Eh! sacrebleu! je vais savoir... =(Haut.)= Touchez-là, vous avez la parole d’un homme qui n’a jamais failli à celle qu’il a donnée.
FERDINAND.
Après m’avoir fait révéler ce que j’enterrais au fond de mon cœur, après avoir été foudroyé, c’est le mot, par le dédain de mademoiselle Pauline, il m’est impossible de demeurer ici... Je vais mettre mes comptes en règle, car, ce soir même, j’aurai quitté le pays, et demain la France, si je trouve au Havre un navire en partance pour l’Amérique.
LE GÉNÉRAL, =à part.=
On peut le laisser partir, il reviendra. =(A Ferdinand.)= Puis-je le dire à ma fille?
FERDINAND.
Oui, mais à elle seulement.
LE GÉNÉRAL.
Pauline!... eh bien! ma fille, tu as si cruellement humilié ce pauvre garçon, que la fabrique va se trouver sans chef; Ferdinand part pour l’Amérique ce soir.
PAULINE.
Il a raison, mon père... Il fait de lui-même ce que vous lui auriez sans doute conseillé de faire.
GERTRUDE, =à Ferdinand=.
Elle épousera Godard.
FERDINAND, =à Gertrude=.
Si ce n’est moi, ce sera Dieu qui vous punira de tant d’atrocité!
LE GÉNÉRAL, =à Pauline=.
C’est bien loin, l’Amérique?... un climat meurtrier.
PAULINE.
On y fait fortune.
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Elle ne l’aime pas. =(A Ferdinand.)= Ferdinand, vous ne partirez pas sans que je vous aie remis de quoi commencer votre fortune.
FERDINAND.
Je vous remercie, général; mais ce qui m’est dû me suffira! D’ailleurs, vous ne vous apercevrez pas de mon départ à la fabrique, car j’ai formé dans Champagne un contre-maître assez habile aujourd’hui pour devenir mon successeur; et si vous voulez m’accompagner à la fabrique, vous allez voir...
LE GÉNÉRAL.
Volontiers. =(A part.)= Tout s’embrouille si bien ici, que je vais aller chercher Vernon. Les conseils et les deux yeux de mon vieux docteur ne seront pas de trop pour m’aider à deviner ce qui trouble le ménage, car il y a quelque chose. Ferdinand, je suis à vous. Nous revenons, Mesdames. =(A part.)= Il y a quelque chose.
=(Le général et Ferdinand sortent.)=
SCÈNE VII.
GERTRUDE, PAULINE.
PAULINE, =elle ferme la porte au verrou=.
Madame, estimez-vous qu’un amour pur, qu’un amour qui, pour nous, résume et agrandit toutes les félicités humaines, qui fait comprendre les félicités divines, nous soit plus cher, plus précieux que la vie?...
GERTRUDE.
Vous avez lu la Nouvelle Héloïse, ma chère. Ce que vous dites là est pompeux, mais c’est vrai.
PAULINE.
Eh bien! Madame, vous venez de me faire commettre un suicide.
GERTRUDE.
Que vous auriez été heureuse de me voir accomplir; et, si vous aviez pu m’y forcer, vous vous sentiriez dans l’âme la joie qui remplit la mienne à déborder.
PAULINE.
Selon mon père, la guerre entre gens civilisés a ses lois; mais la guerre que vous me faites, Madame, est celle des sauvages.
GERTRUDE.
Faites comme moi, si vous pouvez... Mais vous ne pourrez rien! Vous épouserez Godard. C’est un fort bon parti; vous serez, je vous l’assure, très-heureuse avec lui, car il a des qualités.
Pauline.
Et vous croyez que je vous laisserai tranquillement devenir la femme de Ferdinand?
GERTRUDE.
Après le peu de paroles que nous avons échangées cette nuit, pourquoi prendrions-nous des formules hypocrites? J’aimais Ferdinand, ma chère Pauline, quand vous aviez huit ans.
PAULINE.
Mais vous en avez plus de trente!... Et moi, je suis jeune! D’ailleurs, il vous hait, il vous abhorre! il me l’a dit, et il ne veut pas d’une femme capable d’une trahison aussi noire que l’est la vôtre envers mon père.
GERTRUDE.
Aux yeux de Ferdinand, mon amour sera mon absolution.
PAULINE.
Il partage mes sentiments pour vous: il vous méprise, Madame.
GERTRUDE.
Vous croyez? eh bien, ma chère, c’est une raison de plus! Si je ne le voulais pas par amour, Pauline, tu me le ferais vouloir pour mari, par vengeance. En venant ici, ne savait-il pas qui j’étais?
PAULINE.
Vous l’aurez pris à quelque piége, comme celui que vous venez de nous tendre et où nous sommes tombés.
GERTRUDE.
Tenez, ma chère, un seul mot va tout finir entre nous. Ne vous êtes-vous pas dit cent fois, mille fois, dans ces moments où l’on se sent tout âme, que vous feriez les plus grands sacrifices à Ferdinand?
PAULINE.
Oui, Madame.
GERTRUDE.
Comme quitter votre père, la France; donner votre vie, votre honneur, votre salut!
PAULINE.
Oh! l’on cherche si l’on a quelque chose de plus à offrir que soi, la terre et le ciel.
GERTRUDE.
Eh bien! ce que vous avez souhaité, je l’ai fait, moi! C’est assez vous dire que rien ne peut m’arrêter, pas même la mort.
PAULINE.
C’est donc vous qui m’aurez autorisée à me défendre! =(A part.)= O Ferdinand! notre amour =(Gertrude va s’asseoir sur le canapé pendant l’aparté de Pauline)=, elle le dit, est plus que la vie! =(A Gertrude.)= Madame, tout le mal que vous m’avez fait, vous le réparerez; les difficultés, les seules qui s’opposent à mon mariage avec Ferdinand, vous les vaincrez... Oui, vous qui avez tout pouvoir sur mon père, vous lui ferez abjurer sa haine pour le fils du général Marcandal.
GERTRUDE.
Ah! très-bien.
PAULINE.
Oui, Madame.
GERTRUDE.
Et quels moyens formidables avez-vous pour me contraindre?
PAULINE.
Nous nous faisons, vous le savez, une guerre de sauvages?...
GERTRUDE.
Dites de femmes, c’est plus terrible! Les sauvages ne font souffrir que le corps; tandis que nous, c’est au cœur, à l’amour-propre, à l’orgueil, à l’âme que nous adressons nos flèches, nous les enfonçons en plein bonheur.
PAULINE.
Oh! c’est bien tout cela, c’est toute la femme que j’attaque! Aussi, chère et très-honorée belle-mère, aurez-vous fait disparaître demain, pas plus tard, les obstacles qui me séparent de Ferdinand; ou bien, mon père saura par moi toute votre conduite, avant et après votre mariage.
GERTRUDE.
Ah! c’est là votre moyen? Pauvre fille! il ne vous croira jamais.
PAULINE.
Oh! je connais quel est votre empire sur mon pauvre père, mais j’ai des preuves.
GERTRUDE.
Des preuves! des preuves!...
PAULINE.
Je suis allée chez Ferdinand... (je suis très-curieuse), et j’ai trouvé vos lettres, Madame; j’en ai pris contre lesquelles l’aveuglement de mon père ne tiendra pas, car elles lui prouveront...
GERTRUDE.
Quoi?
PAULINE.
Tout! tout!
GERTRUDE.
Mais! malheureuse enfant! c’est un vol et un assassinat!... à son âge...
PAULINE.
Ne venez-vous pas d’assassiner mon bonheur?... de me faire nier, à mon père et à Ferdinand, mon amour, ma gloire, ma vie?
GERTRUDE, =à part.=
Oh! Oh! c’est une ruse, elle ne sait rien! =(Haut.)= C’est une ruse, je n’ai jamais écrit... C’est faux... c’est impossible... Où sont ces lettres?
PAULINE.
Je les ai!
GERTRUDE.
Dans ta chambre?
PAULINE.
Là où elles sont, vous ne pourriez jamais les prendre.
GERTRUDE, =à part=.
La folie, avec ses rêves insensés, danse autour de ma cervelle!... Le meurtre m’agite les doigts... C’est dans ces moments-là qu’on tue!... Ah! comme je la tuerais... Oh! mon Dieu, mon Dieu! ne m’abandonnez pas, laissez-moi ma raison!... Voyons!
PAULINE, =à part=.
Oh! merci, Ferdinand! Je vois combien tu m’aimes: j’ai pu lui rendre tout le mal qu’elle nous a fait tout à l’heure... Et... elle nous sauvera!...
GERTRUDE, =à part=.
Elle doit les avoir sur elle, comment en être, sûre? Ah! =(Elle se rapproche.)= Pauline!... Si tu avais eu ces lettres depuis longtemps, tu aurais su que j’aimais Ferdinand; tu ne les as donc prises que depuis peu?
PAULINE.
Ce matin.
GERTRUDE.
Tu ne les as pas toutes lues?
PAULINE.
Oh! assez pour savoir qu’elles vous perdent.
GERTRUDE.
Pauline, la vie commence pour toi. =(On frappe.)= Ferdinand est le premier homme, jeune, bien élevé, supérieur, car il est supérieur, qui se soit offert à tes regards; mais il y en a bien d’autres dans le monde... Ferdinand était en quelque sorte sous notre toit, tu le voyais tous les jours; c’est donc sur lui que se sont portés les premiers mouvements de ton cœur. Je conçois cela, c’est tout naturel? A ta place, j’eusse sans doute éprouvé les mêmes sentiments. Mais, ma petite, tu ne connais, toi, ni la société, ni la vie. Et si, comme beaucoup de femmes, tu te trompais... car on se trompe, va! Toi, tu peux choisir encore; mais, pour moi, tout est dit, je n’ai plus de choix à faire. Ferdinand est tout pour moi, car j’ai passé trente ans, et je lui ai sacrifié ce qu’on ne devrait jamais faire, l’honneur d’un vieillard. Tu as le champ libre, tu peux aimer quelqu’un encore, mieux que tu n’aimes aujourd’hui... cela nous arrive. Eh bien! renonce à lui, et tu ne sais quelle esclave dévouée tu auras en moi! tu auras plus qu’une mère, plus qu’une amie, tu auras une âme damnée ... Oh! tiens!... =(Elle se met à genoux et lève les mains sur le corsage de Pauline.)= Me voici à tes pieds, et tu es ma rivale!... suis-je assez humiliée? et si tu savais ce que cela coûte à une femme... Grâce! grâce pour moi. =(On frappe très-fort, elle profite de l’effroi de Pauline pour tâter les lettres.)= Rends-moi la vie... =(A part.)= Elle les a.
PAULINE.
Eh! laissez-moi, Madame! Ah! faut-il que j’appelle?
=(Elle repousse Gertrude et va ouvrir.)=
GERTRUDE, =à part=.
Je ne me trompais pas, elles sont sur elle; mais il ne faut pas les lui laisser une heure.
SCÈNE VIII.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL, VERNON.
LE GÉNÉRAL.
Enfermées toutes deux! Pourquoi ce cri, Pauline!
VERNON.
Votre figure est bien altérée, mon enfant! Voyons votre pouls?
LE GÉNÉRAL.
Toi aussi, tu es bien émue!
GERTRUDE.
C’est une plaisanterie, nous étions à rire. N’est-ce pas, Pauline... tu riais, ma petite?
PAULINE.
Oui, papa. Ma chère maman et moi, nous étions en train de rire.
VERNON, =bas, à Pauline=.
Un bien gros mensonge!
LE GÉNÉRAL.
Vous n’entendiez pas frapper?...
PAULINE.
Nous avons bien entendu, papa; mais nous ne savions pas que c’était toi.
LE GÉNÉRAL, =à Vernon=.
Comme elles s’entendent contre moi! =(Haut.)= Mais de quoi s’agissait-il donc?
GERTRUDE.
Eh! mon Dieu, mon ami, vous voulez tout savoir: les tenants, les aboutissants, à l’instant!... Laissez-moi aller sonner pour le thé.
LE GÉNÉRAL.
Mais enfin!
GERTRUDE.
C’est d’une tyrannie! Eh bien! nous nous sommes enfermées pour ne pas être surprises, est-ce clair?
VERNON.
Dame! c’est très-clair.
GERTRUDE, =bas=.
Je voulais tirer de votre fille ses secrets, car elle en a, c’est évident! et vous êtes venu, vous dont je m’occupe, car ce n’est pas mon enfant; vous arrivez, comme si vous chargiez sur des ennemis, nous interrompre au moment où j’allais savoir quelque chose.
LE GÉNÉRAL.
Madame la comtesse de Grandchamp, depuis l’arrivée de Godard...
GERTRUDE.
Allons, voilà Godard, maintenant.
LE GÉNÉRAL.
Ne ridiculisez pas ce que je vous dis! Depuis hier, rien ne se passe ici comme à l’ordinaire! Et, sacrebleu! je veux savoir...
GERTRUDE.
Oh! des jurons, c’est la première fois que j’en entends, Monsieur... Félix, le thé... Vous lassez-vous donc de douze ans de bonheur?
LE GÉNÉRAL.
Je ne suis pas et ne serai jamais un tyran. Tout à l’heure, j’arrivais mal à propos quand vous causiez avec Ferdinand! J’arrive encore mal à propos quand vous causez avec ma fille... Enfin, cette nuit...
VERNON.
Allons, général, vous querellerez Madame tant que vous voudrez, excepté devant du monde. =(On entend Godard.)= J’entends Godard. =(Bas au général.)= Est-ce là ce que vous m’aviez promis? Avec les femmes, et j’en ai bien confessé, comme médecin, avec elles, il faut les laisser se trahir, les observer..... Autrement, la violence amène les larmes, et une fois le système hydraulique en jeu, elles noyeraient des hommes de la force de trois Hercules.
SCÈNE IX.
=LES MÊMES=, GODARD.
GODARD.
Mesdames, je suis déjà venu pour vous présenter mes hommages et mes respects, mais j’ai trouvé la porte close... Général, je vous souhaite le bonjour. =(Le général lit les journaux et le salue de la main.)= Ah! voilà mon adversaire d’hier. Vous venez prendre votre revanche, docteur?
VERNON.
Non, je viens prendre le thé.
GODARD.
Ah! vous avez ici cette habitude anglaise, russe et chinoise?
PAULINE.
Préférez-vous le café?
GERTRUDE.
Marguerite, du café.
GODARD.
Non, non, permettez-moi de prendre du thé; je ne ferai pas comme tous les jours... D’ailleurs vous déjeunez, je le vois, à midi; le café au lait me couperait l’appétit pour le déjeuner. Et puis les Anglais, les Russes et les Chinois n’ont pas tout à fait tort.
VERNON.
Le thé, Monsieur, est une excellente chose.
GODARD.
Quand il est bon.
PAULINE.
Celui-ci, Monsieur, est du thé de caravane.
GERTRUDE.
Docteur, tenez, voilà les journaux. =(A Pauline.)= Va causer avec M. de Rimonville, mon enfant; moi, je ferai le thé.
GODARD.
Mademoiselle de Grandchamp ne veut peut-être pas plus de ma conversation que de ma personne?...
PAULINE.
Vous vous trompez, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.
Godard.....
PAULINE.
Si vous me faites la faveur de ne plus vouloir de moi pour femme, vous possédez alors à mes yeux les qualités brillantes qui doivent séduire mesdemoiselles Boudeville, Clinville, Derville, et cætera.
GODARD.
Assez, Mademoiselle. Ah! comme vous vous moquez d’un amoureux éconduit qui cependant a quarante mille livres de rente! Plus je reste ici, plus j’ai de regrets. Quel heureux homme que M. Ferdinand de Charny!
PAULINE.
Heureux! et de quoi? pauvre garçon! d’être le commis de mon père.
GERTRUDE.
M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard...
GERTRUDE.
M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard, ma femme vous parle.
GERTRUDE.
Aimez-vous le thé peu ou beaucoup sucré?
GODARD.
Médiocrement.
GERTRUDE.
Pas beaucoup de crème?
GODARD.
Au contraire, beaucoup, madame la comtesse. =(A Pauline.)= Ah! M. Ferdinand n’est pas celui qui..... que vous avez distingué..... Eh bien! moi, je puis vous assurer qu’il est fort du goût de votre belle-mère.
PAULINE, =à part=.
Quelle peste que ces curieux de province!
GODARD, =à part=.
Il faut que je m’amuse un peu avant de prendre congé! Je veux faire mes frais.
GERTRUDE.
M. de Rimonville, si vous désirez quelque chose de substantiel, voilà des sandwich.
GODARD.
Merci, Madame!
GERTRUDE, =à Godard=.
Tout n’est pas perdu pour vous.
GODARD.
Oh! Madame! j’ai fait bien des réflexions sur le refus de mademoiselle de Grandchamp.
GERTRUDE.
Ah! =(Au docteur.)= Docteur, le vôtre comme à l’ordinaire?...
LE DOCTEUR.
S’il vous plaît, Madame?
GODARD, =à Pauline=.
Pauvre garçon! avez-vous dit, Mademoiselle? Mais M. Ferdinand n’est pas si pauvre que vous le croyez! il est plus riche que moi.
PAULINE.
D’où savez-vous cela?
GODARD.
J’en suis certain, et je vais tout vous expliquer. Ce M. Ferdinand, que vous croyez connaître, est un garçon excessivement dissimulé...
PAULINE, =à part=.
Grand Dieu! saurait-il son nom?
GERTRUDE, =à part=.
Quelques gouttes d’opium versées dans son thé l’endormiront, et je serai sauvée.
GODARD.
Vous ne vous doutez pas de ce qui m’a mis sur la voie...
PAULINE.
Oh! Monsieur! de grâce...
GODARD.
C’est le procureur du roi. Je me suis souvenu que chez les Boudeville, on disait que votre commis...
PAULINE, =à part=.
Il me met au supplice.
GERTRUDE, =présentant une tasse à Pauline=.
Tiens, Pauline.
VERNON, =à part=.
Ai-je la berlue? j’ai cru lui voir mettre quelque chose dans la tasse de Pauline.
PAULINE.
Et que disait-on?
GODARD.
Ah! ah! comme vous m’écoutez!..... Je serais bien flatté de savoir que vous auriez cet air-là pendant que quelqu’un vous parlerait de moi, comme je vous parle de M. Ferdinand.
PAULINE.
Quel singulier goût a le thé! Trouvez-vous le vôtre bon?
GODARD.
Vous vous en prenez à votre thé pour cacher l’intérêt que vous prêtez à ce que je vous dis. C’est connu! Eh bien! je viens exciter votre surprise à un haut degré... Apprenez que M. Ferdinand est...
PAULINE.
Est...
GODARD.
Millionnaire!
PAULINE.
Vous vous moquez de moi, M. Godard.
GODARD.
Sur ma parole d’honneur, Mademoiselle, il possède un trésor... =(A part.)= Elle est folle de lui.
PAULINE, =à part=.
Quelle peur ce sot m’a faite!
=(Elle se lève avec sa tasse que Vernon saisit.)=
VERNON.
Donnez, mon enfant.
LE GÉNÉRAL, =à sa femme=.
Qu’as-tu, chère amie, tu me sembles?...
VERNON. =Il a changé sa tasse contre celle de Pauline et rend la sienne à Gertrude.=
=(A part.)=
C’est du laudanum, la dose est légère heureusement; allons, il va se passer ici quelque chose d’extraordinaire... =(A Godard.)= M. Godard?... vous êtes un rusé compère. =(Godard prend son mouchoir et fait le geste de se moucher. Vernon rit.)= Ah!
GODARD.
Docteur! sans rancune.
VERNON.
Voyons! vous sentez-vous capable d’emmener le général à la fabrique, et de l’y retenir une heure?...
GODARD.
Il me faudrait le petit.
VERNON.
Il est à l’école jusqu’au dîner.
GODARD.
Et pourquoi voulez-vous?
VERNON.
Je vous en prie, vous êtes un galant homme, il le faut... Aimez-vous Pauline?
GODARD.
Oh! je l’aimais hier, mais ce matin... =(A part.)= Je devinerai bien ce qu’il me cache. =(A Vernon.)= Ce sera fait! Je vais aller au perron, je rentrerai dire au général que Ferdinand le demande; et soyez tranquille... Ah! voilà Ferdinand, bon! =(Il va au perron.)=
PAULINE.
C’est singulier, comme je me sens engourdie.
=(Elle s’étend pour dormir; Ferdinand paraît et cause avec Godard.)=
SCÈNE X.
=LES MÊMES=, FERDINAND.
FERDINAND.
Général, il serait nécessaire que vous vinssiez au magasin et à la fabrique pour faire la vérification des comptes que je vous rends.
LE GÉNÉRAL.
C’est juste!
PAULINE, =assoupie=.
Ferdinand!
GODARD.
Ah! général, je profiterai de cette occasion pour visiter avec vous votre établissement que je n’ai jamais vu.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien, venez, Godard.
GODARD.
De Rimonville.
GERTRUDE, =à part=.
Ils s’en vont, le hasard me protége.
VERNON, =à part=.
Le hasard!... c’est moi...
SCÈNE XI.
GERTRUDE, VERNON, PAULINE, MARGUERITE =est au fond=.
GERTRUDE.
Docteur, voulez-vous une autre tasse de thé?
VERNON.
Merci, je suis tellement enfoncé dans les élections que je n’ai pas fini la première.
GERTRUDE, =en montrant Pauline=.
Oh! la pauvre enfant, la voilà qui dort.
VERNON.
Comment? elle dort!
GERTRUDE.
Cela n’est pas étonnant. Figurez-vous, docteur, qu’elle ne s’est pas endormie avant trois heures du matin. Nous avons eu cette nuit une alerte.
VERNON.
Je vais vous aider.
GERTRUDE.
Non, c’est inutile. Marguerite, aidez-moi? Entrons-la dans sa chambre, elle y sera mieux.
SCÈNE XII.
VERNON, FÉLIX.
VERNON.
Félix!
FÉLIX.
Monsieur, qu’y a-t-il pour votre service?
VERNON.
Se trouve-t-il ici quelque armoire où je puisse serrer quelque chose?
FÉLIX, =montrant l’armoire=.
Là, Monsieur.
VERNON.
Bon! Félix... ne dis pas un mot de ceci à qui que ce soit au monde. =(A part.)= Il s’en souviendra. =(Haut.)= C’est un tour que je veux jouer au général, et ce tour-là manquerait si tu parlais.
FÉLIX.
Je serai muet comme un poisson. =(Le docteur prend la clef du meuble.)=
VERNON.
Maintenant, laisse-moi seul avec ta maîtresse qui va revenir, et veille à ce que personne ne vienne pendant un moment.
FÉLIX, =sortant=.
Marguerite avait raison: il y a quelque chose, c’est sûr.
MARGUERITE, =revient=.
Ce n’est rien, Mademoiselle dort. =(Elle sort.)=
SCÈNE XIII.
VERNON.
Ce qui peut brouiller deux femmes vivant en paix jusqu’à présent!... oh! tous les médecins, tant soit peu philosophes, le savent. Pauvre général, qui, toute sa vie, n’a pas eu d’autre idée que d’éviter le sort commun! Mais je ne vois personne que Ferdinand et moi?... Moi, ce n’est pas probable; mais Ferdinand... je n’ai rien encore aperçu... Je l’entends! A l’abordage!...
SCÈNE XIV.
VERNON, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Ah! je les ai... je vais les brûler dans ma chambre... =(Elle rencontre Vernon.)= Ah!
VERNON.
Madame, j’ai renvoyé tout le monde.
GERTRUDE.
Et pourquoi?
VERNON.
Pour que nous soyons seuls à nous expliquer.
GERTRUDE.
Nous expliquer!... de quel droit, vous, vous le parasite de la maison, prétendez-vous avoir une explication avec la comtesse de Grandchamp?
VERNON.
Parasite, moi! Madame, j’ai dix mille livres de rente outre ma pension; j’ai le grade de général, et ma fortune sera léguée aux enfants de mon vieil ami! Moi, parasite! Oh! mais je ne suis pas seulement ici comme ami, j’y suis comme médecin: vous avez versé des gouttes de Rousseau dans le thé de Pauline.
GERTRUDE.
Moi?
VERNON.
Je vous ai vue, et j’ai la tasse.
GERTRUDE.
Vous avez la tasse?... je l’ai lavée.
VERNON.
Oui, la mienne que je vous ai donnée! Ah! je ne lisais pas le journal, je vous observais.
GERTRUDE.
Oh! Monsieur, quel métier!
VERNON.
Avouez que ce métier vous est en ce moment bien salutaire, car vous allez peut-être avoir besoin de moi, si, par l’effet de ce breuvage Pauline se trouvait gravement indisposée.
GERTRUDE.
Gravement indisposée... mon Dieu! docteur, je n’ai mis que quelques gouttes.
VERNON.
Ah! vous avez donc mis de l’opium dans son thé.
GERTRUDE.
Docteur... vous êtes un infâme!
VERNON.
Pour avoir obtenu de vous cet aveu?... Dans le même cas, toutes les femmes me l’ont dit, j’y suis accoutumé. Mais ce n’est pas tout, et vous avez bien d’autres confidences à me faire.
GERTRUDE, =à part=.
Un espion! il ne me reste plus qu’à m’en faire un complice. =(Haut.)= Docteur, vous pouvez m’être trop utile pour que nous restions brouillés; dans un moment, je vais vous répondre avec franchise.
=(Elle entre dans sa chambre, et s’y renferme.)=
VERNON.
Le verrou mis! Je suis pris, joué! Je ne pouvais pas, après tout, employer la violence... Que fait-elle?... elle va cacher son flacon d’opium... On a toujours tort de rendre à un homme les services que mon vieil ami, ce pauvre général, a exigé de moi... Elle va m’entortiller... Ah! la voici.
GERTRUDE, =à part=.
Brûlées!... Plus de traces... je suis sauvée!... =(Haut.)= Docteur!
VERNON.
Madame?
GERTRUDE.
Ma belle-fille Pauline, que vous croyez être une fille candide, un ange, s’était emparée lâchement, par un crime, d’un secret dont la découverte compromettait l’honneur, la vie de quatre personnes.
VERNON.
Quatre. =(A part.)= Elle, le général... ah! son fils, peut-être... et l’inconnu.
GERTRUDE.
Ce secret, sur lequel elle est forcée de se taire, quand même il s’agirait de sa vie à elle...
VERNON.
Je n’y suis plus.
GERTRUDE.
Eh bien! les preuves de ce secret sont anéanties! Et vous, docteur, vous, qui nous aimez, vous seriez aussi lâche, aussi infâme qu’elle... plus même, car vous êtes un homme, vous n’avez pas pour excuse les passions insensées de la femme! vous seriez un monstre, si vous faisiez un pas de plus dans la voie où vous êtes...
VERNON.
L’intimidation! Ah! Madame, depuis qu’il y a des sociétés, ce que vous semez n’a fait lever que des crimes.
GERTRUDE.
Eh! il y a quatre existences en péril, songez-y. =(A part.)= Il revient..... =(Haut.)= Aussi, forte de ce danger, vous déclaré-je que vous m’aiderez à maintenir la paix ici, que tout à l’heure vous irez chercher ce qui peut faire cesser le sommeil de Pauline. Et ce sommeil, vous l’expliquerez vous-même, au besoin, au général. Puis, vous me rendrez la tasse, n’est-ce pas, car vous me la rendrez? Et à chaque pas que nous ferons ensemble, eh bien! je vous expliquerai tout.
VERNON.
Madame!...
GERTRUDE.
Allez donc! le général peut revenir.
VERNON, =à part=.
Je te tiens toujours! j’ai une arme contre toi, et... =(Il sort.)=
SCÈNE XV.
GERTRUDE, =seule, appuyée sur le meuble où est enfermée la tasse=.
Où peut-il avoir caché cette tasse?
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
=La scène se passe dans la chambre de Pauline.=
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULINE, GERTRUDE.
=Pauline endormie dans un grand fauteuil à gauche.=
GERTRUDE, =entrant avec précaution=.
Elle dort, et le docteur qui m’avait dit qu’elle s’éveillerait aussitôt..... Ce sommeil m’effraye!..... Voilà donc celle qu’il aime!..... Je ne la trouve pas jolie du tout!..... Oh! si, cependant elle est belle!... Mais comment les hommes ne voient-ils pas que la beauté n’est qu’une promesse, et que l’amour est le..... =(On frappe.)= Allons, voilà du monde.
VERNON, =du dehors=.
Peut-on entrer, Pauline?
GERTRUDE.
C’est le docteur!
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, VERNON.
GERTRUDE.
Vous m’aviez dit qu’elle était éveillée.
VERNON.
Rassurez-vous... =(Appelant.)= Pauline?
PAULINE, =s’éveillant=.
M. Vernon!... où suis-je? ah! chez moi... que m’est-il arrivé?
VERNON.
Mon enfant, vous vous êtes endormie en prenant votre thé. Madame de Grandchamp a eu peur, comme moi, que ce ne fût le commencement d’une indisposition; mais il n’en est rien, c’est tout bonnement, à ce qu’il paraît, le résultat d’une nuit passée sans sommeil.
GERTRUDE.
Eh bien! Pauline, comment te sens-tu?
PAULINE.
J’ai dormi!..... Et madame était ici pendant que je dormais..... =(Elle se lève.)= Ah! =(Elle met la main sur sa poitrine.)= Ah! c’est infâme! =(A Vernon.)= Docteur, auriez-vous été complice de...
GERTRUDE.
De quoi? Qu’allez-vous lui dire?
VERNON.
Moi! mon enfant, complice d’une mauvaise action? et contre vous, que j’aime comme si vous étiez ma fille. Allons donc!..... Voyons, dites-moi...
PAULINE.
Rien, docteur, rien!
GERTRUDE.
Laissez-moi lui dire deux mots.
VERNON, =à part=.
Quel est donc l’intérêt qui peut empêcher une jeune fille de parler, quand elle est victime d’un pareil guet-apens?
GERTRUDE.
Eh! bien, Pauline, vous n’avez pas eu longtemps en votre possession les preuves de l’accusation ridicule que vous vouliez porter à votre père contre moi!
PAULINE.
Je comprends tout, vous m’avez endormie pour me dépouiller.
GERTRUDE.
Nous sommes aussi curieuses l’une que l’autre, voilà tout. J’ai fait ici ce que vous avez fait chez Ferdinand.
PAULINE.
Vous triomphez, Madame, mais bientôt ce sera moi.
GERTRUDE.
Ah! la guerre continue.
PAULINE.
La guerre, Madame?... dites le duel! L’une de nous est de trop.
GERTRUDE.
Vous êtes tragique.
VERNON, =à part=.
Pas d’éclats, pas la moindre mésintelligence apparente!... Ah! quelle idée!... Si j’allais chercher Ferdinand? =(Il veut sortir.)=
GERTRUDE.
Docteur!
VERNON.
Madame?
GERTRUDE.
Nous avons à causer ensemble. =(Bas.)= Je ne vous quitte pas que vous ne m’ayez rendu...
VERNON.
J’ai mis une condition...
PAULINE.
Docteur!
VERNON.
Mon enfant?
PAULINE.
Savez-vous que mon sommeil n’a pas été naturel?
VERNON.
Oui, vous avez été endormie par votre belle-mère, j’en ai la preuve... Mais, vous, savez-vous pourquoi?
PAULINE.
Oh! docteur! c’est...
GERTRUDE.
Docteur!
PAULINE.
Plus tard, je vous dirai tout.
VERNON.
Maintenant, de l’une ou de l’autre, j’apprendrai quelque chose... Ah! pauvre général!
GERTRUDE.
Eh bien! docteur?
SCÈNE III.
PAULINE, =seule=; =elle sonne=.
Oui, fuir avec lui, voilà le seul parti qui me reste. Si nous continuons ce duel, ma belle-mère et moi, mon pauvre père est déshonoré; ne vaut-il pas mieux lui désobéir, et, d’ailleurs, je vais lui écrire... Je serai généreuse, puisque je triompherai d’elle... Je laisserai mon père croire en elle, et j’expliquerai ma fuite par la haine qu’il porte au nom de Marcandal et par mon amour pour Ferdinand.
SCÈNE IV.
PAULINE, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Mademoiselle se trouve-t-elle bien?
PAULINE.
Oui, de corps; mais d’esprit... Oh! je suis au désespoir. Ma pauvre Marguerite, une fille est bien malheureuse quand elle a perdu sa mère...
MARGUERITE.
Et que son père s’est remarié avec une femme comme madame de Grandchamp. Mais, Mademoiselle, ne suis-je donc pas pour vous une humble mère, une mère dévouée? car mon affection de nourrice s’est accrue de toute la haine que vous porte cette marâtre.
PAULINE.
Toi, Marguerite!... tu le crois! mais tu t’abuses. Tu ne m’aimes pas tant que ça!
MARGUERITE.
Oh! Mademoiselle! mettez-moi à l’épreuve.
PAULINE.
Voyons?... quitterais-tu pour moi la France?
MARGUERITE.
Pour aller avec vous, j’irais aux Grandes-Indes.
PAULINE.
Et sur-le-champ?
MARGUERITE.
Sur-le-champ!... Ah! mon bagage n’est pas lourd.
PAULINE.
Eh bien, Marguerite, nous partirons cette nuit, secrètement.
MARGUERITE.
Nous partirons, et pourquoi?
PAULINE.
Pourquoi? Tu ne sais pas que madame de Grandchamp m’a endormie.
MARGUERITE.
Je le sais, Mademoiselle, et M. Vernon aussi; car Félix m’a dit qu’il a mis sous clef la tasse où vous avez bu votre thé... mais pourquoi?
PAULINE.
Pas un mot là-dessus, si tu m’aimes! Et, si tu m’es dévouée comme tu le prétends, va chez toi, rassemble tout ce que tu possèdes, sans que personne puisse soupçonner que tu fais des préparatifs de voyage. Nous partirons après minuit. Tu prendras ici, et tu porteras chez toi, mes bijoux, enfin tout ce dont je puis avoir besoin pour un long voyage... Mets-y beaucoup d’adresse; car si ma belle-mère avait le moindre indice, je serais perdue.
MARGUERITE.
Perdue!... Mais, Mademoiselle, que se passe-t-il? songez donc: quitter la maison?
PAULINE.
Veux-tu me voir mourir?
MARGUERITE.
Mourir... Oh! Mademoiselle! j’obéis.
PAULINE.
Marguerite, tu prieras M. Ferdinand de m’apporter mes revenus de l’année; qu’il vienne à l’instant.
MARGUERITE.
Il était sous vos fenêtres quand je suis venue.
PAULINE, =à part=.
Sous mes fenêtres... Il croyait ne plus me revoir... Pauvre Ferdinand!
SCÈNE V.
PAULINE, =seule=.
Quitter le toit paternel, je connais mon père, il me cherchera partout pendant longtemps... Quels trésors a donc l’amour pour payer de pareilles dettes, car je livre tout à Ferdinand, mon pays, mon père, la maison! Mais enfin, cette infâme l’aura perdu sans retour! D’ailleurs, je reviendrai! Le docteur et M. Ramel obtiendront mon pardon. Je crois entendre le pas de Ferdinand... Oh! c’est bien lui!
SCÈNE VI.
PAULINE, FERDINAND.
PAULINE.
Ah! mon ami, mon Ferdinand!
FERDINAND.
Moi qui croyais ne plus te voir! Marguerite sait donc tout?
PAULINE.
Elle ne sait rien encore; mais cette nuit, elle apprendra notre fuite, car nous serons libres: tu emmèneras ta femme.
FERDINAND.
Oh! Pauline, ne me trompe pas!
PAULINE.
Je comptais bien te rejoindre là où tu serais exilé; mais cette odieuse femme vient de précipiter ma résolution... Je n’ai plus de mérite, Ferdinand... Il s’agit de ma vie!
FERDINAND.
De ta vie!... Mais qu’a-t-elle fait?
PAULINE.
Elle a failli me tuer, elle m’a endormie afin de me prendre ses lettres que je portais sur moi! Par ce qu’elle a osé, pour te conserver, je juge de ce qu’elle ferait encore. Donc, si nous voulons être l’un à l’autre, il n’y a plus pour nous d’autre moyen que la fuite. Ainsi, plus d’adieux! Cette nuit, nous serons réfugiés... Où?... Cela te regarde.
FERDINAND.
Ah! c’est à devenir fou de joie!
PAULINE.
Oh! Ferdinand! prends bien toutes les précautions; cours à Louviers, chez ton ami, le procureur du roi, car ne faut-il pas une voiture, des passe-ports?... Oh! que mon père, excité par cette marâtre, ne puisse pas nous rejoindre! il nous tuerait; car je viens de lui dire dans cette lettre le fatal secret qui m’oblige à le quitter ainsi.
FERDINAND.
Sois tranquille. Depuis hier, Eugène a tout préparé pour mon départ. Voici la somme que ton père me devait. =(Il montre un portefeuille.)= Fais-moi ta quittance =(il met de l’or sur un guéridon)=, car je n’ai plus que le compte de la caisse à présenter pour être libre... Nous serons à Rouen à trois heures; et au Havre pour l’heure à laquelle part un navire américain qui retourne aux Etats-Unis. Eugène a dépêché quelqu’un de discret pour arrêter mon passage à bord. Les capitaines de ce pays-là trouvent tout naturel qu’un homme emmène sa femme, ainsi nous ne rencontrerons aucun obstacle.
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Excepté moi!
PAULINE.
Oh! perdus!
GERTRUDE.
Ah! vous partiez sans me le dire, Ferdinand!... Oh!... j’ai tout entendu.
FERDINAND, =à Pauline=.
Mademoiselle, ayez la bonté de me donner votre quittance: elle est indispensable pour le compte que je vais rendre à monsieur votre père sur l’état de la caisse avant mon départ. =(A Gertrude.)= Madame, vous pouvez, peut-être, empêcher Mademoiselle de partir! mais moi, moi qui ne veux plus rester ici, je partirai.
GERTRUDE.
Vous devez y rester, et vous y resterez, Monsieur.
FERDINAND.
Malgré moi?
GERTRUDE.
Ce que Mademoiselle veut faire, je le ferai moi, et hardiment. Je vais faire venir monsieur de Grandchamp, et vous allez voir que vous serez obligé de partir, mais avec mon enfant et moi. =(Félix paraît.)= Priez monsieur de Grandchamp de venir ici.
FERDINAND, =à Pauline=.
Je la devine. Retiens-la, je vais rejoindre Félix et l’empêcher de parler au général. Eugène te tracera ta conduite. Une fois loin d’ici, Gertrude ne pourra rien contre nous. =(A Gertrude.)= Adieu Madame. Vous avez attenté tout à l’heure à la vie de Pauline, vous avez ainsi rompu les derniers liens qui m’attachaient à vous.
GERTRUDE.
Vous ne savez que m’accuser!... Mais vous ignorez donc ce que Mademoiselle voulait dire à son père de vous et de moi?
FERDINAND.
Je l’aime et l’aimerai toute ma vie; je saurai la défendre contre vous, et je compte assez sur elle pour m’expatrier afin de l’obtenir. Adieu.
PAULINE.
Oh! cher Ferdinand!
SCÈNE VIII.
GERTRUDE, PAULINE.
GERTRUDE.
Maintenant que nous sommes seules, voulez-vous savoir pourquoi j’ai fait appeler votre père? c’est pour lui dire le nom et quelle est la famille de Ferdinand.
PAULINE.
Madame, qu’allez-vous faire? Mon père, en apprenant que le fils du général Marcandal a séduit sa fille, ira tout aussi promptement que Ferdinand au Havre... il l’atteindra, et alors...
GERTRUDE.
J’aime mieux Ferdinand mort que de le voir à une autre que moi, surtout lorsque je me sens au cœur pour cette autre autant de haine que j’ai d’amour pour lui. Tel est le dernier mot de notre duel.
PAULINE.
Oh! Madame, je suis à vos genoux, comme vous étiez naguère aux miens. Tuons-nous si vous voulez, mais ne l’assassinons pas, lui!... Oh! sa vie, sa vie au prix de la mienne.
GERTRUDE.
Eh bien! renoncez-vous?
PAULINE.
Oui, Madame.
GERTRUDE, =elle laisse tomber son mouchoir dans le mouvement passionné de sa phrase=.
Tu me trompes! tu me dis cela, à moi, parce qu’il t’aime, qu’il vient de m’insulter en me l’avouant, et que tu crois qu’il ne m’aimera plus jamais... Oh! non, Pauline, il me faut des gages de ta sincérité.
PAULINE, =à part=.
Son mouchoir!... et la clef de son secrétaire... C’est là qu’est renfermé le poison... Oh!... =(Haut.)= Des gages de sincérité, dites-vous?... Je vous en donnerai... Qu’exigez-vous?
GERTRUDE.
Voyons, je ne crois qu’à une seule preuve: il faut épouser cet autre.
PAULINE.
Je l’épouserai.
GERTRUDE.
Et dans l’instant même échanger vos paroles.
PAULINE.
Allez le lui annoncer vous-même, Madame; venez ici avec mon père, et...
GERTRUDE.
Et...
PAULINE.
Je donnerai ma parole; c’est donner ma vie.
GERTRUDE, =à part=.
Comme elle dit tout cela résolument, sans pleurer!... Elle a une arrière-pensée! =(A Pauline.)= Ainsi tu te résignes?
PAULINE.
Oui?
GERTRUDE, =à part=.
Voyons!... =(A Pauline.)= Si tu es vraie...
PAULINE.
Vous êtes la fausseté même et vous voyez toujours le mensonge chez les autres... Ah! laissez-moi, Madame, vous me faites horreur.
GERTRUDE.
Ah! elle est franche! Je vais prévenir Ferdinand de votre résolution... =(Signe d’adhésion de Pauline.)= Mais il ne me croira pas. Si vous lui écriviez deux mots?
PAULINE.
Pour lui dire de rester... =(Elle écrit.)= Tenez, Madame.
GERTRUDE.
«J’épouse M. de Rimonville..... Ainsi restez..... Pauline!.....» =(A part.)= Je n’y comprends plus rien..... Je crains un piége. Oh! je vais le laisser partir, il apprendra le mariage quand il sera loin d’ici! =(Elle sort.)=
SCÈNE IX.
PAULINE, =seule=.
Oh! oui, Ferdinand est bien perdu pour moi... Je l’ai toujours pensé: le monde est un paradis ou un cachot; et moi, jeune fille, je ne rêvais que le paradis. J’ai la clef du secrétaire, je puis la lui remettre après avoir pris ce qu’il faut pour en finir avec cette terrible situation... Eh bien!... allons...
SCÈNE X.
PAULINE, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Mademoiselle, mes malles sont faites. Je vais commencer ici.
PAULINE.
Oui!..... =(A part.)= Il faut la laisser faire. =(Haut.)= Tiens, Marguerite, prends cet or, et cache-le chez toi.
MARGUERITE.
Vous avez donc des raisons bien fortes de partir?
PAULINE.
Ah! ma pauvre Marguerite, qui sait si je le pourrai!... Va, continue... =(Elle sort.)=
SCÈNE XI.
MARGUERITE, =seule=.
Et moi qui croyais, au contraire, que la mégère ne voulait pas que mademoiselle se mariât! Est-ce que mademoiselle m’aurait caché un amour contrarié? Mais son père est si bon pour elle! il la laisse libre..... Si je parlais à monsieur..... Oh! non, je ne veux pas nuire à mon enfant.
SCÈNE XII.
MARGUERITE, PAULINE.
PAULINE.
Personne ne m’a vue! Tiens! Marguerite, emporte d’abord l’argent? laisse-moi penser ensuite à ma résolution.
MARGUERITE.
A votre place, moi, Mademoiselle, je dirais tout à Monsieur.
PAULINE.
A mon père? Malheureuse, ne me trahis pas! respectons les illusions dans lesquelles il vit.
MARGUERITE.
Ah! illusions! c’est bien le mot.
PAULINE.
Va, laisse-moi. =(Marguerite sort.)=
SCÈNE XIII.
PAULINE, =puis= VERNON.
PAULINE, =tenant le paquet qu’on a vu au premier acte=.
Voilà donc la mort!... Le docteur nous disait hier, à propos de la femme à Champagne, qu’il fallait à cette terrible substance quelques heures, presque une nuit, pour faire ses ravages, et que, dans les premiers moments, on peut les combattre; si le docteur reste à la maison, il les combattra. =(On frappe.)= Qui est-ce?
VERNON, =du dehors=.
C’est moi!
PAULINE.
Entrez docteur! =(A part.)= La curiosité me l’amène, la curiosité le fera partir.
VERNON.
Eh bien! mon enfant, entre vous et votre belle-mère, il y a donc des secrets de vie et de mort?...
PAULINE.
Oui, de mort surtout.
VERNON.
Ah! diable, cela me regarde alors. Mais voyons?... vous aurez eu quelque violente querelle avec votre belle-mère.
PAULINE.
Oh! ne me parlez plus de cette créature, elle trompe mon père.
VERNON.
Je le sais bien.
PAULINE.
Elle ne l’a jamais aimé.
VERNON.
J’en étais sûr.
PAULINE.
Elle a juré ma perte.
VERNON.
Comment, elle en veut à votre cœur?
PAULINE.
A ma vie, peut-être.
VERNON.
Oh! quel soupçon! Pauline, mon enfant, je vous aime, moi. Eh bien, ne peut-on vous sauver?
PAULINE.
Pour me sauver, il faudrait que mon père eût d’autres idées. Tenez, j’aime M. Ferdinand.
VERNON.
Je le sais encore; mais qui vous empêche de l’épouser?
PAULINE.
Vous serez discret? Eh bien, c’est le fils du général Marcandal!...
VERNON.
Ah! bon Dieu! si je serai discret! Mais votre père se battrait à mort avec lui, rien que pour l’avoir eu pendant trois ans sous son toit.
PAULINE.
Là, vous voyez bien qu’il n’y a pas d’espoir.
=(Elle tombe accablée dans un fauteuil à gauche.)=
VERNON.
Pauvre fille! allons, une crise! =(Il sonne et appelle.)= Marguerite, Marguerite!
SCÈNE XIV.
=LES MÊMES=, GERTRUDE, MARGUERITE, LE GÉNÉRAL.
MARGUERITE, =accourant=.
Que voulez-vous, Monsieur?
VERNON.
Préparez une théière d’eau bouillante, où vous ferez infuser quelques feuilles d’oranger.
GERTRUDE.
Qu’as-tu, Pauline?
LE GÉNÉRAL.
Ma fille, chère enfant!
GERTRUDE.
Ce n’est rien!... Oh! nous connaissons cela... c’est de voir sa vie décidée...
VERNON, =au général=.
Sa vie décidée... Et qu’y a-t-il?
LE GÉNÉRAL.
Elle épouse Godard! =(A part.)= Il paraît qu’elle renonce à quelque amourette dont elle ne veut pas me parler, à ce que dit ma femme, car le quidam serait inacceptable, et elle n’a découvert l’indignité de ce drôle qu’hier...
VERNON.
Et vous croyez cela?... Ne précipitez rien, général. Nous en causerons ce soir... =(A part.)= Oh! je vais parler à madame de Grandchamp...
PAULINE, =à Gertrude=.
Le docteur sait tout...
GERTRUDE.
Ah!
PAULINE; =elle remet le mouchoir et la clef dans la poche de Gertrude, pendant que Gertrude regarde Vernon qui cause avec le général=.
Éloignez-le, car il est capable de dire tout ce qu’il sait à mon père, et il faut au moins sauver Ferdinand...
GERTRUDE, =à part=.
Elle a raison! =(Haut.)= Docteur, on vient de me dire que François, un de nos meilleurs ouvriers, est tombé malade hier; on ne l’a pas vu ce matin, vous devriez bien l’aller visiter...
LE GÉNÉRAL.
François! Oh! vas-y, Vernon...
VERNON.
Ne demeure-t-il pas au Pré-l’Évêque?... =(A part.)= A plus de trois lieues d’ici...
LE GÉNÉRAL.
Tu ne crains rien pour Pauline?
VERNON.
C’est une simple attaque de nerfs.
GERTRUDE.
Oh! je puis, n’est-ce pas docteur, je puis vous remplacer sans danger?...
VERNON.
Oui, Madame. =(Au général.)= Je gage que François est malade comme moi!... On me trouve trop clairvoyant, et l’on me donne une mission...
LE GÉNÉRAL, =s’emportant=.
Qui?... Qu’est-ce que tu veux dire?...
VERNON.
Allez-vous vous emporter encore?... Du calme, mon vieil ami, ou vous vous prépareriez des remords éternels...
LE GÉNÉRAL.
Des remords...
VERNON.
Amuse le tapis, je reviens.
LE GÉNÉRAL.
Mais...
GERTRUDE, =à Pauline=.
Eh bien! comment te sens-tu, mon petit ange?
LE GÉNÉRAL.
Mais, regarde-les?...
VERNON.
Eh! les femmes s’assassinent en se caressant.
SCÈNE XV.
=LES MÊMES=, =moins= VERNON, =puis= MARGUERITE.
GERTRUDE, =au général qui est resté comme abasourdi par le dernier mot de Vernon=.
Eh bien! qu’avez-vous?
LE GÉNÉRAL, =passant devant Gertrude pour aller à Pauline=.
Rien!... rien! Voyons, ma Pauline, épouses-tu Godard de ton plein gré?
PAULINE.
De mon plein gré.
GERTRUDE, =à part=.
Ah!
LE GÉNÉRAL.
Il va venir.
PAULINE.
Je l’attends!
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Il y a bien du dépit dans ce mot-là.
=(Marguerite paraît avec une tasse.)=
GERTRUDE.
C’est trop tôt, Marguerite, l’infusion ne sera pas assez forte!... =(Elle goûte=.) Je vais aller arranger cela moi-même.
MARGUERITE.
J’ai cependant l’habitude de soigner mademoiselle.
GERTRUDE.
Que signifie ce ton que vous prenez?
MARGUERITE.
Mais... Madame...
LE GÉNÉRAL.
Marguerite, encore un mot et nous nous brouillerons, ma vieille.
PAULINE.
Allons, Marguerite, laisse faire madame de Grandchamp.
=(Gertrude sort avec Marguerite.)=
LE GÉNÉRAL.
Voyons, nous n’avons donc pas confiance dans notre pauvre père qui nous aime? Eh bien! dis-moi pourquoi tu refusais si nettement Godard hier, et pourquoi tu l’acceptes aujourd’hui?
PAULINE.
Une idée de jeune fille!
LE GÉNÉRAL.
Tu n’aimes personne?
PAULINE.
C’est bien parce que je n’aime personne que j’épouse votre M. Godard!
=(Gertrude rentre avec Marguerite.)=
LE GÉNÉRAL.
Ah!
GERTRUDE.
Tiens, ma chère petite, prends garde, c’est un peu chaud.
PAULINE.
Merci, ma mère!
LE GÉNÉRAL.
Sa mère!... En vérité, c’est à en perdre l’esprit!
PAULINE.
Marguerite, le sucrier?
=(Elle profite du moment où Marguerite sort et où Gertrude cause avec le général, pour mettre le poison dans la tasse, et laisse tomber à terre le papier qui le contenait.)=
GERTRUDE, =au général=.
Qu’avez-vous?
LE GÉNÉRAL.
Ma chère amie, je ne conçois rien aux femmes: je suis comme Godard. =(Rentre Marguerite.)=
GERTRUDE.
Vous êtes comme tous les hommes.
PAULINE.
Ah!
GERTRUDE.
Qu’as-tu, mon enfant?
PAULINE.
Rien!... rien!...
GERTRUDE.
Je vais te préparer une seconde tasse...
PAULINE.
Oh! non, Madame... celle-ci suffit. Il faut attendre le docteur.
=(Elle a posé la tasse sur un guéridon.)=
SCÈNE XVI.
=LES MÊMES=, GODARD, FÉLIX.
FÉLIX.
M. Godard demande s’il peut être reçu?
=(Du regard on interroge Pauline pour savoir s’il peut entrer.)=
PAULINE.
Certainement!
GERTRUDE.
Que vas-tu lui dire?
PAULINE.
Vous allez voir.
GODARD, =entrant=.
Ah! mon Dieu, mademoiselle est indisposée, j’ignorais, et je vais... =(On lui fait signe de s’asseoir.)= Mademoiselle, permettez-moi de vous remercier avant tout de la faveur que vous me faites en me recevant dans le sanctuaire de l’innocence. Madame de Grandchamp et monsieur votre père viennent de m’apprendre une nouvelle qui m’aurait comblé de bonheur hier, mais qui, je l’avoue, m’étonne aujourd’hui.
LE GÉNÉRAL.
Qu’est-ce à dire, monsieur Godard?
PAULINE.
Ne vous fâchez pas, mon père, monsieur a raison. Vous ne savez pas tout ce que je lui ai dit hier.
GODARD.
Vous êtes trop spirituelle, Mademoiselle, pour ne pas trouver tout simple la curiosité d’un honnête jeune homme qui a quarante mille livres de rente et des économies, de savoir les raisons qui le font accepter à vingt-quatre heures d’échéance d’un refus... car, hier, c’était à cette heure-ci... =(il tire sa montre)= cinq heures et demie, que vous...
LE GÉNÉRAL.
Comment! vous n’êtes donc pas amoureux comme vous le disiez? Vous allez quereller une adorable fille au moment où elle vous...
GODARD.
Je ne querellerais pas, s’il ne s’agissait pas de se marier. Un mariage, général, est une affaire en même temps que l’effet d’un sentiment.
LE GÉNÉRAL.
Pardonnez-moi, Godard, je suis un peu vif, vous le savez?
PAULINE, =à Godard=.
Monsieur... =(A part.)= Oh! quelles souffrances... =(Haut.)= Monsieur, pourquoi les pauvres jeunes filles...
GODARD.
Pauvre!... non, non, Mademoiselle, vous avez quatre cent mille francs...
PAULINE.
Pourquoi de faibles jeunes filles...
GODARD.
Faibles?
PAULINE.
Allons, d’innocentes jeunes personnes ne s’inquiéteraient-elles pas un peu du caractère de celui qui se présente pour devenir leur seigneur et maître. Si vous m’aimez, vous punirez vous?... me punirez-vous?... d’avoir fait une épreuve.
GODARD.
Ah! vu comme cela...
LE GÉNÉRAL.
Oh! les femmes! les femmes!...
GODARD.
Oh! vous pouvez bien dire aussi: Les filles! les filles!
LE GÉNÉRAL.
Oui. Allons, décidément la mienne a plus d’esprit que son père.
SCÈNE XVII.
=LES MÊMES=, GERTRUDE, NAPOLÉON.
GERTRUDE.
Eh bien! monsieur Godard?
GODARD.
Ah! Madame! ah! général! je suis au comble du bonheur, et mon rêve est accompli! Entrer dans une famille comme la vôtre. Moi... ah! Madame! ah! général! ah! Mademoiselle! =(A part.)= Je veux pénétrer ce mystère, car elle m’aime très-peu.
NAPOLÉON, =entrant=.
Papa, j’ai la croix de mérite... Bonjour, maman... Où est donc Pauline?... Tiens, tu es donc malade? Pauvre petite sœur!... Dis donc, je sais d’où vient la justice?
GERTRUDE.
Qui t’a dit cela!... Oh! comme le voilà fait!
NAPOLÉON.
Le maître! Il a dit que la justice venait du bon Dieu!
GODARD.
Il n’est pas Normand, ton maître.
PAULINE, =bas à Marguerite=.
Oh! Marguerite!... ma chère Marguerite! renvoie-les.
MARGUERITE.
Messieurs, mademoiselle a besoin de repos.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien! Pauline, nous te laissons, tu viendras dîner.
PAULINE.
Si je puis... Mon père, embrassez-moi!...
LE GÉNÉRAL, =l’embrassant=.
Oh! cher ange! =(A Napoléon.)= Viens, petit.
=(Ils sortent tous, moins Pauline, Marguerite et Napoléon.)=
NAPOLÉON, =à Pauline=.
Eh bien? et moi, tu ne m’embrasses pas... quéqu’tas donc?
PAULINE.
Oh! je meurs!
NAPOLÉON.
Est-ce qu’on meurt?... Pauline, en quoi c’est-il fait la mort?
PAULINE.
La mort... C’est fait... comme ça. =(Elle tombe soutenue par Marguerite.)=
MARGUERITE.
Ah! mon Dieu! du secours!
NAPOLÉON.
Oh! Pauline, tu me fais peur... =(En s’enfuyant.)= Maman! maman!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
=La chambre de Pauline.=
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULINE, FERDINAND, VERNON.
=Pauline est étendue dans son lit. Ferdinand tient sa main dans une pose de douleur et d’abandon complet. C’est le moment du crépuscule, il y a encore une lampe.=
VERNON, =assis près du guéridon=.
J’ai vu des milliers de morts sur le champ de bataille, aux ambulances; et pourquoi la mort d’une jeune fille sous le toit paternel me fait-elle plus d’impression que tant de souffrances héroïques?... La mort est peut-être un cas prévu sur le champ de bataille... on y compte même; tandis qu’ici il ne s’agit pas seulement d’une existence, c’est toute une famille que l’on voit en larmes, et des espérances qui meurent... Voilà cette enfant, que je chérissais, assassinée, empoisonnée... et par qui?... Marguerite a bien deviné l’énigme de cette lutte entre ces deux rivales... Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller tout dire à la justice..... Pourtant, mon Dieu, j’ai tout tenté pour arracher cette vie à la mort?..... =(Ferdinand relève la tête et écoute le docteur.)= J’ai même apporté ce poison qui pourrait neutraliser l’autre; mais il aurait fallu le concours des princes de la science! On n’ose pas tout seul un pareil coup de dé.
FERDINAND =se lève et va au docteur=.
Docteur, quand les magistrats seront venus, expliquez-leur cette tentative, ils la permettront; et, tenez, Dieu, Dieu m’écoutera..... il fera quelque miracle, il me la rendra!...
VERNON.
Avant que l’action du poison n’ait exercé tous ses ravages, j’aurais osé... maintenant, je passerais pour être l’empoisonneur. Non, ceci =(il pose un petit flacon sur la table)= est inutile, et mon dévouement serait un crime.
FERDINAND; =il a mis un miroir devant les lèvres de Pauline=.
Mais tout est possible, elle respire encore.
VERNON.
Elle ne verra pas le jour qui se lève.
PAULINE.
Ferdinand!
FERDINAND.
Elle vient de me nommer.
VERNON.
Oh! la nature à vingt-deux ans est bien forte contre la destruction! D’ailleurs, elle conservera son intelligence jusqu’à son dernier soupir. Elle pourrait se lever, parler, quoique les souffrances causées par ce poison terrible soient inouïes.
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL, =d’abord en dehors=.
LE GÉNÉRAL.
Vernon!
VERNON, =à Ferdinand=.
Le général. =(Ferdinand tombe accablé sur un fauteuil à gauche, au fond, masqué par les rideaux du lit. A la porte.)= Que voulez-vous?
LE GÉNÉRAL.
Voir Pauline!
VERNON.
Si vous m’écoutez, vous attendrez, elle est bien plus mal.
LE GÉNÉRAL =force la porte=.
Eh! j’entre, alors.
VERNON.
Non, général, écoutez-moi.
LE GÉNÉRAL.
Non, non. Immobile, froide! Ah! Vernon!
VERNON.
Voyons, général... =(A part.)= Il faut l’éloigner d’ici... =(Haut.)= Eh bien! je n’ai plus qu’un bien faible espoir de la sauver.
LE GÉNÉRAL.
Tu dis... Tu m’aurais donc trompé?...
VERNON.
Mon ami, il faut savoir regarder ce lit en face, comme nous regardions les batteries chargées à mitraille!... Eh bien! dans le doute où je suis, vous devez aller... =(A part.)= Ah! quelle idée! =(Haut.)= chercher vous-même les secours de la religion.
LE GÉNÉRAL.
Vernon, je veux la voir, l’embrasser.
VERNON.
Prenez garde!
LE GÉNÉRAL, =après avoir embrassé Pauline=.
Oh! glacée!
VERNON.
C’est un effet de la maladie, général... Courez au presbytère; car si je ne réussissais pas, votre fille, que vous avez élevée chrétiennement, ne doit pas être abandonnée par l’Église.
LE GÉNÉRAL.
Ah! ah! oui. J’y vais... =(Il va au lit.)=
VERNON, =lui montrant la porte=.
Par là!
LE GÉNÉRAL.
Mon ami, je n’ai plus la tête à moi, je suis sans idées..... Vernon, un miracle!... Tu as sauvé tant de monde, et tu ne pourrais pas sauver une enfant!
VERNON.
Viens, viens... =(A part.)= Je l’accompagne, car s’il rencontrait les magistrats, ce seraient bien d’autres malheurs. =(Ils sortent.)=
SCÈNE III.
PAULINE, FERDINAND.
PAULINE.
Ferdinand!
FERDINAND.
Ah! mon Dieu! serait-ce son dernier soupir? Oh! oui, Pauline, tu es ma vie même: si Vernon ne te sauve pas, je te suivrai, nous serons réunis.
PAULINE.
Alors, j’expire sans un seul regret.
FERDINAND; =il prend le flacon=.
Ce qui t’aurait sauvé, si le docteur était venu plus tôt, me délivrera de la vie.
PAULINE.
Non, sois heureux.
FERDINAND.
Jamais sans toi!
PAULINE.
Tu me ranimes.
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, VERNON.
FERDINAND.
Elle parle, ses yeux se sont rouverts.
VERNON.
Pauvre enfant!... elle s’endort, quel sera le réveil?
=(Ferdinand reprend sa place et la main de Pauline.)=
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, RAMEL, LE JUGE D’INSTRUCTION, LE GREFFIER, UN MÉDECIN, UN BRIGADIER, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Monsieur Vernon, les magistrats sont là... Monsieur Ferdinand, retirez-vous! =(Ferdinand sort à gauche.)=
RAMEL.
Veillez, brigadier, à ce que toutes les issues de cette maison soient observées, et tenez-vous à nos ordres!... Docteur, pouvons-nous rester ici quelques instants sans danger pour la malade?
VERNON.
Elle dort, monsieur; et c’est du dernier sommeil.
MARGUERITE.
Voici la tasse où se trouvent les restes de l’infusion, et qui contient de l’arsenic; je m’en suis aperçue au moment où j’allais la prendre.
LE MÉDECIN, =examinant la tasse et goûtant le reste=.
Il est évident qu’il y a une substance vénéneuse.
LE JUGE.
Vous en ferez l’analyse! =(Il aperçoit Marguerite ramassant un petit papier à terre.)= Quel est ce papier?
MARGUERITE.
Oh! ce n’est rien.
RAMEL.
Rien n’est insignifiant en des cas pareils pour des magistrats!... Ah! ah! Messieurs, plus tard nous aurons à examiner ceci. Pourrions-nous éloigner M. de Grandchamp?
VERNON.
Il est au presbytère; mais il n’y restera pas longtemps.
LE JUGE, =au médecin=.
Voyez, Monsieur?... =(Les deux médecins causent au chevet du lit.)=
RAMEL, =au juge=.
Si le général revient, nous agirons avec lui selon les circonstances.
=(Marguerite pleure, agenouillée au pied du lit. Les deux médecins, le juge et Ramel se groupent sur le devant du théâtre.)=
RAMEL, =au médecin=.
Ainsi, Monsieur, votre avis est que la maladie de mademoiselle de Grandchamp, que nous avons vue avant-hier pleine de santé, de bonheur même, est l’effet d’un crime?
LE MÉDECIN.
Les symptômes d’empoisonnement sont de la dernière évidence.
RAMEL.
Et le reste de poison que contient cette tasse est-il assez visible, assez considérable pour fournir une preuve légale?...
LE MÉDECIN.
Oui, Monsieur.
LE JUGE, =à Vernon=.
La femme que voici prétend, Monsieur, qu’hier, à quatre heures, vous avez ordonné à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger, pour calmer une irritation survenue après une explication entre la belle-fille et sa belle-mère; elle ajoute que madame de Grandchamp, qui vous aurait aussitôt envoyé à quatre lieues d’ici, sous un vain prétexte, a insisté pour tout préparer et tout donner à sa belle-fille; est-ce vrai?
VERNON.
Oui, Monsieur!
MARGUERITE.
Mon insistance à vouloir soigner mademoiselle a été l’occasion d’un reproche de la part de mon pauvre maître.
RAMEL, =à Vernon=.
Où madame de Grandchamp vous a-t-elle envoyé?
VERNON.
Tout est fatal, Messieurs, dans cette affaire mystérieuse. Madame de Grandchamp a si bien voulu m’éloigner, que l’ouvrier chez qui l’on m’envoyait à trois lieues d’ici, était au cabaret. J’ai grondé Champagne d’avoir trompé madame de Grandchamp, et Champagne m’a dit qu’effectivement l’ouvrier n’était pas venu, mais qu’il ne savait rien de cette prétendue maladie.
FÉLIX.
Messieurs, le clergé se présente.
RAMEL.
Nous pouvons emporter les deux pièces à conviction dans le salon, et nous y transporter pour dresser le procès-verbal.
VERNON.
Par ici, Messieurs! par ici! =(Ils sortent. La scène change.)=
SCÈNE VI.
=Le salon.=
RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER, VERNON.
RAMEL.
Ainsi, voilà qui demeure établi. Comme le prétendent Félix et Marguerite, hier madame de Grandchamp a d’abord administré à sa belle-fille une dose d’opium; et vous, monsieur Vernon, vous étant aperçu de cette manœuvre criminelle, vous auriez pris et serré la tasse.
VERNON.
C’est vrai, Messieurs, mais...
RAMEL.
Comment, monsieur Vernon, vous qui avez été témoin de cette coupable entreprise, n’avez-vous pas arrêté madame de Grandchamp dans la voie funeste où elle s’engageait?
VERNON.
Croyez, Monsieur, que tout ce que la prudence exige, que tout ce qu’une vieille expérience peut suggérer a été tenté de ma part.
LE JUGE.
Votre conduite, Monsieur, est singulière, et vous aurez à l’expliquer. Vous avez fait votre devoir hier en conservant cette preuve; mais pourquoi vous êtes-vous arrêté dans cette voie?...
RAMEL.
Permettez, monsieur Cordier: monsieur est un vieillard sincère et loyal! =(Il prend Vernon à part.)= Vous avez dû pénétrer la cause de ce crime?
VERNON.
C’est la rivalité de deux femmes, poussées aux dernières extrémités par des passions impitoyables... et je dois me taire.
RAMEL.
Je sais tout.
VERNON.
Vous? Monsieur!
RAMEL.
Et, comme vous, sans doute, j’ai tout fait pour prévenir cette catastrophe; car Ferdinand devait partir cette nuit. J’ai connu mademoiselle Gertrude de Meilhac autrefois chez mon ami.
VERNON.
Oh! Monsieur, soyez clément! ayez pitié d’un vieux soldat, criblé de blessures et plein d’illusions... Il va perdre sa fille et sa femme... qu’il ne perde pas son honneur.
RAMEL.
Nous nous comprenons! Tant que Gertrude ne fera pas d’aveux qui nous forcent à ouvrir les yeux, je tâcherai de démontrer au juge d’instruction, et il est bien fin, bien intègre, il a dix ans de pratique; eh bien, je lui ferai croire que la cupidité seule a guidé la main de madame Grandchamp! Aidez-moi. =(Le juge s’approche, Ramel fait un signe à Vernon et prend un air sévère.)= Pourquoi madame de Grandchamp aurait-elle endormi sa belle-fille? Allons, vous devez le savoir, vous, l’ami de la maison.
VERNON.
Pauline devait me confier ses secrets, sa belle-mère a deviné que j’allais savoir des choses qu’elle avait intérêt à tenir cachées; et voilà, Monsieur, pourquoi, sans doute, elle m’a fait partir pour aller soigner un ouvrier bien portant, et non pour éloigner les secours à donner à Pauline, car Louviers n’est pas si loin...
LE JUGE.
Quelle préméditation!... =(A Ramel.)= Elle ne pourra pas s’en tirer si nous trouvons les preuves du crime dans le secrétaire... Elle ne nous attend pas, elle sera foudroyée!...
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, GERTRUDE, MARGUERITE.
GERTRUDE.
Des chants d’église!... Quoi! la justice encore ici?... Que se passe-t-il donc?... =(Elle va sur la porte de la chambre de Pauline et recule épouvantée devant Marguerite.)= Ah!
MARGUERITE.
On prie sur le corps de votre victime!
GERTRUDE.
Pauline! Pauline! morte!...
LE JUGE.
Et vous l’avez empoisonnée, Madame!...
GERTRUDE.
Moi! moi! moi! Ah çà! suis-je éveillée?... =(A Ramel.)= Ah! quel bonheur pour moi! car vous savez tout, vous! Me croyez-vous capable d’un crime?... Comment, je suis donc accusée?... Moi, j’aurais attenté à ses jours... mais je suis femme d’un vieillard plein d’honneur, et j’ai un enfant... un enfant devant qui je ne voudrais pas rougir... Ah! la justice sera pour moi..... Marguerite, que l’on ne sorte pas! Oh! Messieurs!... Ah çà! que s’est-il donc passé, depuis hier au soir que j’ai laissé Pauline un peu souffrante?...
LE JUGE.
Madame, recueillez-vous! Vous êtes en présence de la justice de votre pays.
GERTRUDE.
Ah! je me sens toute froide...
LE JUGE.
La justice, en France du moins, est la plus parfaite des justices criminelles: elle ne tend jamais de piéges, elle marche, elle agit, elle parle à visage découvert, car elle est forte de sa mission, qui est de chercher la vérité. Dans ce moment, vous n’êtes qu’inculpée, et vous devez ne voir en moi qu’un protecteur. Mais dites la vérité, quelle qu’elle soit. Le reste ne nous regarde plus...
GERTRUDE.
Eh! Monsieur, menez-moi là, et devant Pauline je vous crierai ce que je vous crie: Je suis innocente de sa mort!...
LE JUGE.
Madame!...
GERTRUDE.
Voyons, pas de ces longues phrases où vous enveloppez les gens. Je souffre des douleurs inouïes! Je pleure Pauline comme si c’était ma fille, et... je lui pardonne tout! Que voulez-vous? Allez, je répondrai.
RAMEL.
Que lui pardonnez-vous?...
GERTRUDE.
Mais je...
RAMEL, =bas=.
De la prudence!
GERTRUDE.
Ah! vous avez raison. Partout des précipices!
LE JUGE, =au greffier=.
Vous écrirez plus tard les nom et prénoms, prenez les notes pour le procès-verbal de cet interrogatoire. =(A Gertrude.)= Avez-vous hier administré, vers midi, de l’opium dans du thé à mademoiselle de Grandchamp?
GERTRUDE.
Ah! docteur... Vous!
RAMEL.
N’accusez pas le docteur, il s’est déjà trop compromis pour vous! répondez au juge!
GERTRUDE.
Eh bien, c’est vrai!
LE JUGE, =il présente la tasse=.
Reconnaissez-vous ceci?
GERTRUDE.
Oui, Monsieur. Après?
LE JUGE.
Madame a reconnu la tasse, et avoue y avoir mis de l’opium. Cela suffit, quant à présent, sur cette phase de l’instruction.
GERTRUDE.
Mais vous m’accusez donc?... et de quoi?
LE JUGE.
Madame, si vous ne vous disculpez pas du dernier fait, vous pourrez être prévenue du crime d’empoisonnement. Nous allons chercher les preuves de votre innocence ou de votre culpabilité.
GERTRUDE.
Où?
LE JUGE.
Chez vous! Hier vous avez fait boire à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger dans cette seconde tasse qui contient de l’arsenic.
GERTRUDE.
Oh! est-ce possible!
LE JUGE.
Vous nous avez déclaré avant-hier que la clef de votre secrétaire, où vous serriez le paquet de cette substance, ne vous quittait jamais.
GERTRUDE.
Elle est dans la poche de ma robe... Oh! merci, Monsieur!... ce supplice va finir.
LE JUGE.
Vous n’avez donc fait encore aucun usage de...
GERTRUDE.
Non; vous allez trouver le paquet cacheté.
RAMEL.
Ah! Madame, je le souhaite.
LE JUGE.
J’en doute; c’est une de ces audacieuses criminelles...
GERTRUDE.
La chambre est en désordre, permettez...
LE JUGE.
Oh! non, non, nous entrerons tous trois.
RAMEL.
Il s’agit de votre innocence.
GERTRUDE.
Oh! entrons, Messieurs!
SCÈNE VIII.
VERNON, =seul=.
Mon pauvre général! agenouillé près du lit de sa fille; il pleure, il prie!... Hélas! Dieu seul peut la lui rendre.
SCÈNE IX.
VERNON, GERTRUDE, RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER.
GERTRUDE.
Je doute de moi, je rêve... je suis...
RAMEL.
Vous êtes perdue, Madame.
GERTRUDE.
Oui, Monsieur!... mais par qui?
LE JUGE, =au greffier=.
Écrivez que madame de Grandchamp nous ayant ouvert elle-même le secrétaire de sa chambre à coucher, et nous ayant elle-même présenté le paquet cacheté par le sieur Baudrillon, ce paquet, intact avant-hier, s’est trouvé décacheté... et qu’il y a été pris une dose plus que suffisante pour donner la mort.
GERTRUDE.
La mort!... moi?
LE JUGE.
Madame, ce n’est pas sans raisons que j’ai saisi dans votre secrétaire ce papier déchiré. Nous avons saisi chez mademoiselle de Grandchamp ce fragment qui s’y adapte parfaitement, et qui prouve qu’arrivée à votre secrétaire, vous avez, dans le trouble où le crime jette tous les criminels, pris ce papier pour envelopper la dose que vous deviez mêler à l’infusion.
GERTRUDE.
Vous avez dit que vous étiez mon protecteur! eh bien! cela, voyez-vous...
LE JUGE.
Attendez, Madame! devant de telles présomptions, je suis obligé de convertir le mandat d’amener, décerné contre vous, en un mandat de dépôt. =(Il signe.)= Maintenant, Madame, vous êtes en état d’arrestation.
GERTRUDE.
Eh bien! tout ce que vous voudrez!... Mais votre mission, avez-vous dit, est de chercher la vérité... cherchons-la... oh! cherchons-la.
LE JUGE.
Oui, Madame.
GERTRUDE, =à Ramel en pleurant=.
Oh! Monsieur! Monsieur!...
RAMEL.
Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense qui puisse nous faire revenir sur cette terrible mesure?
GERTRUDE.
Messieurs, je suis innocente du crime d’empoisonnement, et tout est contre moi! Je vous en supplie, au lieu de me torturer, aidez-moi?... Tenez, on doit m’avoir pris ma clef, voyez-vous? On doit être venu dans ma chambre... Ah! je comprends... =(A Ramel.)= Pauline aimait comme j’aime: elle s’est empoisonnée.
RAMEL.
Pour votre honneur, ne dites pas cela sans des preuves convaincantes, autrement...
LE JUGE.
Madame, est-il vrai qu’hier, sachant que le docteur Vernon devait dîner chez vous, vous l’ayez envoyé...
GERTRUDE.
Oh! vous, vos questions sont autant de coups de poignard pour mon cœur! Et vous allez, vous allez toujours.
LE JUGE.
L’avez-vous envoyé soigner un ouvrier au Pré-l’Évêque?
GERTRUDE.
Oui, Monsieur.
LE JUGE.
Cet ouvrier, Madame, était au cabaret et très-bien portant.
GERTRUDE.
Champagne avait dit qu’il était malade.
LE JUGE.
Champagne, que nous avons interrogé, dément cette assertion, et n’a point parlé de maladie. Vous vouliez écarter les secours.
GERTRUDE, =à part=.
Oh! Pauline! c’est elle qui m’a fait renvoyer Vernon! Oh! Pauline! tu m’entraînes avec toi dans la tombe, et j’y descendrais criminelle! Oh non! non! non! =(A Ramel.)= Monsieur, je n’ai plus qu’une ressource. =(A Vernon)= Pauline existe-t-elle encore?
VERNON, =désignant le général=.
Voici ma réponse!
SCÈNE X.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL.
LE GÉNÉRAL, =à Vernon=.
Elle se meurt, mon ami! Si je la perds, je n’y survivrai pas.
VERNON.
Mon ami!
LE GÉNÉRAL.
Il me semble qu’il y a bien du monde ici... Que fait-on? Sauvez-la! Où donc est Gertrude? =(On le fait asseoir au fond à gauche.)=
GERTRUDE, =se traînant aux pieds du général=.
Mon ami!..... pauvre père!..... Ah! je voudrais que l’on me tuât à l’instant, sans procès..... =(Elle se lève.)= Non, Pauline m’a enveloppée dans son suaire, et je sens ses doigts glacés autour de mon cou..... Oh! j’étais résignée! j’allais, oui, j’allais ensevelir avec moi le secret de ce drame domestique, épouvantable, et que toutes les femmes devraient connaître! mais je suis lasse de cette lutte avec un cadavre qui m’étreint, qui me communique la mort! Eh bien! mon innocence sortira victorieuse de ces aveux aux dépens de l’honneur; mais je ne serai pas du moins une lâche et vile empoisonneuse. Ah! je vais tout dire.
LE GÉNÉRAL, =se levant et s’avançant=.
Ah! vous allez donc dire à la justice ce que vous me taisez si obstinément depuis deux jours... Oh! lâche et ingrate créature... mensonge caressant... Vous m’avez tué ma fille, qu’allez-vous me tuer encore!
GERTRUDE.
Faut-il se taire!... Faut-il parler?
RAMEL.
Général, de grâce, retirez-vous? la loi le veut.
LE GÉNÉRAL.
La loi!... vous êtes la justice des hommes; moi, je suis la justice de Dieu, je suis plus que vous tous! je suis l’accusateur, le tribunal, l’arrêt et l’exécuteur... Allons, parlez, Madame.
GERTRUDE, =aux genoux du général=.
Pardon, Monsieur... Oui, je suis...
RAMEL, =à part=.
Oh! la malheureuse!
GERTRUDE, =à part=.
Oh! non! non!..... pour son honneur, qu’il ignore toujours la vérité! =(Haut.)= Coupable pour tout le monde, à vous, je vous dirai jusqu’à mon dernier soupir que je suis innocente, et que quelque jour la vérité sortira de deux tombes, vérité cruelle, et qui vous prouvera que vous aussi, vous n’êtes pas exempt de reproches, que vous aussi, peut-être à cause de vos haines aveugles, vous êtes coupable.
LE GÉNÉRAL.
Moi! moi!... Oh! ma tête se perd..... vous osez m’accuser..... =(Apercevant Pauline.)= Ah!... ah!... mon Dieu!
SCÈNE XI.
=LES PRÉCÉDENTS=, PAULINE, =appuyée sur= FERDINAND.
PAULINE.
On m’a tout dit! Cette femme est innocente du crime dont elle est accusée. La religion m’a fait comprendre qu’on ne peut pas trouver le pardon là-haut, en ne le laissant pas ici-bas. J’ai pris à Madame la clef de son secrétaire, je suis allée chercher moi-même le poison, j’ai déchiré moi-même cette feuille de papier pour l’envelopper, car j’ai voulu mourir.
GERTRUDE.
Oh! Pauline! prends ma vie, prends tout ce que j’aime..... Oh! docteur, sauvez-la!
LE JUGE.
Mademoiselle, est-ce la vérité?
PAULINE.
La vérité?... les mourants la disent...
LE JUGE.
Nous ne saurons décidément rien de cette affaire-là.
PAULINE, =à Gertrude=.
Savez-vous pourquoi je viens vous retirer de l’abîme où vous êtes? c’est que Ferdinand vient de me dire un mot qui m’a fait sortir de mon cercueil. Il a tellement horreur d’être avec vous dans la vie, qu’il me suit, moi, dans la tombe, où nous reposerons ensemble, mariés par la mort.
GERTRUDE.
Ferdinand!... Ah! mon Dieu! à quel prix suis-je sauvée?
LE GÉNÉRAL.
Mais malheureuse, enfant, pourquoi meurs-tu? ne suis-je pas, ai-je cessé un seul instant d’être un bon père? On dit que c’est moi qui suis coupable...
FERDINAND.
Oui, général. Et c’est moi seul qui peux vous donner le mot de l’énigme, et qui vous expliquerai comment vous êtes coupable.
LE GÉNÉRAL.
Vous, Ferdinand, vous à qui j’offrais ma fille, et qui l’aimez.....
FERDINAND.
Je m’appelle Ferdinand, comte de Marcandal, fils du général Marcandal... Comprenez-vous?
LE GÉNÉRAL.
Ah! fils de traître, tu ne pouvais apporter sous mon toit que mort et trahison!... Défends-toi!
FERDINAND.
Vous battrez-vous, général, contre un mort? =(Il tombe.)=
GERTRUDE, =s’élance vers Ferdinand en jetant un cri=.
Oh! =(Elle recule devant le général, qui s’avance vers sa fille, puis elle tire un flacon qu’elle jette aussitôt.)= Oh! non, je me condamne à vivre pour ce pauvre vieillard! =(Le général s’agenouille près de sa fille morte.)= Docteur, que fait-il?... perdrait-il la raison?...
LE GÉNÉRAL, =bégayant comme un homme qui ne peut trouver les mots=.
Je..... je..... je.....
LE DOCTEUR.
Général, que faites-vous?
LE GÉNÉRAL.
Je... je cherche à dire des prières pour ma fille!...
=(Le rideau tombe.)=
FIN DE LA MARATRE.
LE FAISEUR
COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE
=Entièrement conforme au manuscrit de l’auteur.=
PERSONNAGES.
AUGUSTE MERCADET, =spéculateur=. ADOLPHE MINARD, =teneur de livres=. MICHONNIN DE LA BRIVE, =jeune homme élégant=. DE MÉRICOURT, =autre jeune homme=. BRÉDIF, =propriétaire=. BERCHUT, =courtier marron=. VERDELIN, =ami de Mercadet=. GOULARD, =homme d’affaires, créancier de Mercadet=. PIERQUIN, =usurier, créancier de Mercadet=. VIOLETTE, =courtier d’affaires, créancier de Mercadet=. JUSTIN, =valet de chambre=. MADAME MERCADET. JULIE MERCADET. THÉRÈSE, =femme de chambre=. VIRGINIE, =cuisinière=.
=L’action se passe en 1839.—La scène représente, pendant toute la pièce, le salon principal de l’appartement de Mercadet.=
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
MERCADET.
Messieurs, je n’ai rien.
(LE FAISEUR.)]
LE FAISEUR
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE.
BRÉDIF =d’abord seul, puis= MERCADET.
BRÉDIF.
Un appartement de onze pièces, superbes, au cœur de Paris, rue de Grammont!... et pour deux mille cinq cents francs! J’y perds trois mille francs tous les ans... et cela, depuis la révolution de Juillet. Ah! le plus grand inconvénient des révolutions, c’est cette subite diminution des loyers qui... Non, je n’aurais pas dû faire de bail en 1830!... Heureusement, monsieur Mercadet est en arrière de six termes, les meubles sont saisis, et en les faisant vendre...
MERCADET, =qui a entendu les derniers mots=.
Faire vendre mes meubles! Et vous vous êtes réveillé dès le jour pour causer un si violent chagrin à l’un de vos semblables?...
BRÉDIF.
Vous n’êtes, Dieu merci! pas mon semblable, monsieur Mercadet!... Vous êtes criblé de dettes, et moi je ne dois rien; je suis dans ma maison, et vous êtes mon locataire.
MERCADET.
Ah! oui, l’égalité ne sera jamais qu’un mot! nous serons toujours divisés en deux castes: les débiteurs et les créanciers, si ingénieusement nommés les Anglais; allons, soyez Français, cher monsieur Brédif, touchez-là?
BRÉDIF.
J’aimerais mieux toucher mes loyers, mon cher monsieur Mercadet.
MERCADET.
Vous êtes le seul de mes créanciers qui possède un gage... réel! Depuis dix-huit mois vous avez saisi, décrit pièce à pièce, avec le plus grand soin, ce mobilier qui certes vaudra bien quinze mille francs, et je ne vous devrai deux années de loyer que... dans quatre mois.
BRÉDIF.
Et les intérêts de mes fonds?... je les perds.
MERCADET.
Demandez les intérêts judiciairement! Je me laisserai condamner.
BRÉDIF.
Mon cher monsieur Mercadet, je ne fais pas de spéculation, moi! je vis de mes revenus; et si tous mes locataires vous ressemblaient... Ah! tenez, il faut en finir...
MERCADET.
Comment, mon cher monsieur Brédif, moi qui suis depuis onze ans dans votre maison, vous m’en chasseriez? Vous qui connaissez tous mes malheurs, vous, le témoin de mes efforts! Enfin, vous savez que je suis la victime d’un abus de confiance. Godeau...
BRÉDIF.
Allez-vous encore me recommencer l’histoire de la fuite de votre associé; mais je la sais, et tous vos créanciers la savent aussi. Puis, après tout, monsieur Godeau...
MERCADET.
Godeau?... J’ai cru, lorsqu’on lança le type si célèbre de Robert Macaire, que les auteurs l’avaient connu!...
BRÉDIF.
Ne calomniez pas votre associé! Godeau était un homme d’une rare énergie, et un bon vivant!... Il vivait avec une petite femme... délicieuse...
MERCADET.
De laquelle il avait un enfant, et qu’ils ont abandonné...
BRÉDIF.
Mais Duval, votre ancien caissier, touché par les prières de cette charmante femme, ne s’est-il pas chargé de ce jeune homme?
MERCADET.
Et Godeau s’est chargé de notre caisse...
BRÉDIF.
Il vous a emprunté cent cinquante mille francs... violemment, j’en conviens, mais il vous a laissé toutes les autres valeurs de la liquidation... et vous avez continué les affaires! Depuis huit ans, vous en avez fait d’énormes! Vous avez gagné...
MERCADET.
J’ai gagné des batailles à la Pyrrhus! Cela nous arrive souvent, à nous autres spéculateurs...
BRÉDIF.
Mais monsieur Godeau ne vous a-t-il pas promis de vous mettre pour la moitié dans les affaires qu’il allait entreprendre aux Indes?... il reviendra!...
MERCADET.
Eh bien! alors, attendez! Du moment où vous aurez les intérêts de vos loyers, ne sera-ce pas un placement?...
BRÉDIF.
Vos raisons sont excellentes; mais si tous les propriétaires voulaient écouter leurs locataires, les locataires les payeraient tous en raisons de ce genre, et le gouvernement...
MERCADET.
Qu’est-ce que le gouvernement fait en ceci?
BRÉDIF.
Le gouvernement veut ses impôts et ne se paye pas avec des raisons. Je suis donc, à mon grand regret, forcé d’agir avec rigueur.
MERCADET.
Vous? je vous croyais si bon! Ne savez-vous pas que je vais marier ma fille?... Laissez-moi conclure ce mariage! vous y assisterez... allons! madame Brédif dansera!... Peut-être vous payerai-je demain!
BRÉDIF.
Demain, c’est le cadet; aujourd’hui, c’est l’aîné. Je suis au désespoir d’effaroucher votre gendre; mais vous avez dû recevoir un petit commandement avant-hier, et si vous ne payez pas aujourd’hui, les affiches seront apposées demain...
MERCADET.
Ah! vous voulez me vendre la protection que vous m’accordez par cette saisie, qui paralyse les poursuites de mes autres créanciers! Eh bien! que puis-je vous offrir pour gagner trois mois?...
BRÉDIF.
Peut-être une conscience stricte murmurerait-elle de cette involontaire complicité, car je contribue à laisser éblouir...
MERCADET.
Qui?
BRÉDIF.
Votre futur gendre...
MERCADET, =à part=.
Vieux filou!
BRÉDIF.
Mais je suis bon homme; renoncez à votre droit de sous-location, et je vous donne trois mois de tranquillité.
MERCADET.
Ah! un homme dans le malheur ressemble à un morceau de pain jeté dans un vivier: chaque poisson y donne un coup de dent. Et quels brochets que les créanciers!... Ils ne s’arrêtent que quand le débiteur, de même que le morceau de pain, a disparu! Ne sais-je pas que nous sommes en 1839? Mon bail a sept ans à courir, les loyers ont doublé...
BRÉDIF.
Heureusement pour nous autres!...
MERCADET.
Eh bien! dans trois mois vous me renverrez, et ma femme aura perdu la ressource de cette sous-location sur laquelle elle compte en cas de...
BRÉDIF.
De faillite!...
MERCADET.
Oh! quel mot!... les gens d’honneur ne le supportent pas!... Monsieur Brédif?... Savez-vous ce qui corrompt les débiteurs les plus honnêtes!... Je vais vous le dire: c’est l’adresse cauteleuse de certains créanciers, qui, pour recouvrer quelques sous, côtoient la loi jusque sur la lisière du vol.
BRÉDIF.
Monsieur, je suis venu pour être payé, non pour m’entendre dire des choses qu’un honnête homme ne supporte point.
MERCADET.
Oh! devoir!... Les hommes rendent la dette quelque chose de pire que le crime... Le crime vous donne un asile, la dette vous met à la porte, dans la rue. J’ai tort, monsieur, je suis à votre discrétion, je renoncerai à mon droit.
BRÉDIF, =à part=.
S’il l’avait fait de bonne grâce, je le ménagerais. Mais me dire que je lui vends... =(Haut.)= Monsieur, je ne veux pas d’un consentement ainsi donné... je ne suis pas un homme à tourmenter les gens.
MERCADET.
Vous voulez que je vous remercie!... =(A part.)= Ne le fâchons pas. =(Haut.)= Peut-être ai-je été trop vif, cher monsieur Brédif, mais je suis cruellement poursuivi!... Non, pas un de mes créanciers ne veut comprendre que je lutte précisément pour pouvoir le payer.
BRÉDIF.
C’est-à-dire pour pouvoir faire des affaires...
MERCADET.
Mais oui, monsieur! Où donc en serais-je, si je ne conservais pas le droit d’aller à la Bourse? =(Justin se montre à la porte.)=
BRÉDIF.
Terminons sur-le-champ cette petite affaire!...
MERCADET.
De grâce, rien devant mes domestiques. J’ai déjà bien du mal à avoir la paix chez moi... Descendons chez vous.
BRÉDIF, =à part=.
J’aurai donc mon appartement dans trois mois!...
SCÈNE II.
JUSTIN =seul, puis= VIRGINIE =et= THÉRÈSE.
JUSTIN.
Il a beau nager, il se noiera, ce pauvre monsieur Mercadet! Quoiqu’il y ait bien des profits chez les maîtres embarrassés, comme il me doit une année de gages, il est temps de se faire mettre à la porte, car le propriétaire me semble bien capable de nous chasser tous. Aujourd’hui la déconsidération du maître tombe sur les domestiques. Je suis forcé de payer tout ce que j’achète!... c’est gênant...
THÉRÈSE.
Est-ce que ça ira longtemps comme ça, ici, monsieur Justin?
VIRGINIE.
Ah! j’ai déjà servi dans plusieurs maisons bourgeoises, mais je n’en ai pas encore vu de pareilles à celle-ci! Je vais laisser les fourneaux, et me présenter à un théâtre pour y jouer la comédie.
JUSTIN.
Nous ne faisons pas autre chose ici!...
VIRGINIE.
Tantôt il faut prendre un air étonné, comme si l’on tombait de la lune, quand un créancier se présente ici.—«Comment, monsieur, vous ne savez pas?...—Non.—M. Mercadet est parti pour Lyon.—Il est allé?...—Oui, pour une affaire superbe; il a découvert des mines de charbon de terre.—Ah! tant mieux. Quand revient-il?—Mais nous l’ignorons!» Tantôt je compose mon air comme si j’avais perdu ce que j’ai de plus cher au monde...
JUSTIN, =à part=.
Son argent.
VIRGINIE.
—«Monsieur et sa fille sont dans un bien grand chagrin. Madame Mercadet, pauvre dame, il paraît que nous allons la perdre, ils l’ont conduite aux eaux...—Ah!»
THÉRÈSE.
Moi, je n’ai qu’une manière.—«Vous demandez M. Mercadet?—Oui, mademoiselle.—Il n’y est pas.—Il n’y est pas?—Non; mais si monsieur vient pour mademoiselle... Elle est seule!» Et ils se sauvent! Pauvre mademoiselle Julie, si elle était belle, on en ferait... quelque chose.
JUSTIN.
C’est qu’il y a des créanciers qui vous parlent comme si nous étions les maîtres.
VIRGINIE.
Mais que gagne-t-on à se faire créancier? Je les vois tous ne jamais se lasser d’aller, venir, guetter monsieur et rester des heures entières à l’écouter.
JUSTIN.
Un fameux métier! Ils sont tous riches.
THÉRÈSE.
Mais ils ont cependant donné leur argent à monsieur, qui ne le leur rend pas?
VIRGINIE.
C’est voler, ça!
JUSTIN.
Emprunter n’est pas voler. Virginie, le mot n’est pas parlementaire. Écoutez! Je prends de l’argent dans votre sac, à votre insu, vous êtes volée. Mais si je vous dis:—«Virginie, j’ai besoin de cent sous, prêtez-les moi.» Vous me les donnez, je ne vous les rends pas, je suis gêné, je vous les rendrai plus tard; vous devenez ma créancière! Comprenez-vous, la Picarde?
VIRGINIE.
Non. Si je n’ai mon argent ni d’une manière ni d’une autre, que m’importe! Ah! mes gages me sont dus, je vais demander mon compte et faire régler mon livre de dépense. Mais c’est que les fournisseurs ne veulent plus rien donner sans argent. Et donc je ne prête pas le mien.
THÉRÈSE.
J’ai déjà dit deux ou trois insolences à madame, elle n’a pas eu l’air de les entendre!...
JUSTIN.
Demandons nos gages.
VIRGINIE.
Mais est-ce là des bourgeois? Les bourgeois, c’est des gens qui dépensent beaucoup pour leur cuisine...
JUSTIN.
Qui s’attachent à leurs domestiques...
VIRGINIE.
Et qui leur laissent un viager! Voilà ce que doivent être les bourgeois, relativement aux domestiques...
THÉRÈSE.
Bien dit, la Picarde! Eh bien! moi, je ne m’en irai pas d’ici. Je veux savoir comment ça finira, car ça m’amuse! Je lis les lettres de mademoiselle, je tourmente son amoureux, ce petit Minard qu’elle va sans doute épouser; elle en aura dit quelque chose à son père. On a commandé des robes, des bonnets, des chapeaux, enfin des toilettes pour madame et pour sa fille; puis, hier, les marchands n’ont rien voulu livrer.
VIRGINIE.
Mais s’il y a un mariage, nous aurons tous des gratifications; il faut rester jusqu’au lendemain des noces.
JUSTIN.
Croyez-vous que ce soit à ce petit teneur de livres, qui ne gagne pas plus de dix-huit cents francs, que M. Mercadet mariera sa fille? =(Justin lit les journaux.)=
THÉRÈSE.
J’en suis sûre! Ils s’adorent. Madame, qui sort tous les soirs sans sa fille, ne se doute pas de cette intrigue. Le petit Minard vient dès que mademoiselle est seule, et comme ils ne m’ont pas mise dans la confidence, j’entre, je les dérange, je les écoute. Oh! ils sont bien sages. Mademoiselle, comme toutes les demoiselles un peu laides, veut être sûre d’être aimée pour elle-même. Elle travaille à sa peinture sur porcelaine, pendant que le petit a l’air de lui lire des romans, mais c’est le même depuis trois mois... Mademoiselle en est quitte pour dire à sa mère, le soir: «Maman, M. Minard est venu pour vous voir, je l’ai reçu.»
VIRGINIE.
Vous les entendez?
THÉRÈSE.
Dame! mademoiselle, qui se donne le genre de craindre une surprise, laisse les portes ouvertes...
VIRGINIE.
J’aimerais à savoir ce que se disent les bourgeois en se faisant la cour.
THÉRÈSE.
Des bêtises! Ils ne se parlent que de l’idéal!...
JUSTIN.
Un calembour...
THÉRÈSE.
Tenez!... J’ai là une de ses lettres que j’ai copiée pour savoir si ça pourrait me servir...
VIRGINIE.
Lisez-moi donc ça...
THÉRÈSE.
«Mon ange...»
VIRGINIE.
Oh! mon ange!
THÉRÈSE.
Ah! quand on vous prend la taille en disant mon ange! c’est très-gentil!... «Mon ange, oui, je vous aime; mais aimez-vous un pauvre être déshérité comme je le suis? Vous m’aimeriez, si vous pouviez savoir ce qu’il y a d’amour dans l’âme d’un jeune homme jusqu’à présent dédaigné, quand l’amour est toute sa fortune. J’ai lu hier, sur votre front, de lumineuses espérances; j’ai cru à quelque heureux avenir; vous avez converti mes doutes en certitude, ma faiblesse en puissance; enfin vos regards m’ont guéri de la maladie du doute...»
VIRGINIE.
Ça brouillasse dans ma tête!... On ne voit pas clair dans ces phrases-là!... Est-ce que l’amour baragouine?... il va droit au fait, l’amour! Tenez, parlez-moi d’une lettre que j’ai reçue d’un joli jeune homme, quelque étudiant du quartier latin... Ça n’a pas de mystères, c’est net, et l’on ne peut s’en fâcher. Je la sais par cœur: «Femme charmante! (ça vaut bien un ange!) femme charmante! accordez-moi un rendez-vous, je vous en conjure. En pareil cas, on annonce qu’on a mille choses à dire; moi, je n’en ai qu’une, que je vous dirai mille fois, si vous voulez ne pas m’arrêter à la première.» Et c’était signé Hippolyte.
JUSTIN.
Eh bien! a-t-il parlé? l’avez-vous arrêté?
VIRGINIE.
Je ne l’ai jamais revu; il m’avait rencontrée à la Chaumière, il aura su qui j’étais, et l’imbécile a rougi de mon tabellier.
JUSTIN.
Eh bien! écoutez ce que le père Grumeau vient de me dire!... Hier, pendant que nous faisions nos commissions, il est venu deux beaux jeunes gens en cabriolet; leur groom a dit au père Grumeau que l’un de ces messieurs allait épouser Mademoiselle Mercadet. Or, monsieur avait donné cent francs au père Grumeau!...
VIRGINIE =et= THÉRÈSE, =étonnées=.
Cent francs!...
JUSTIN.
Oui, cent francs, pas promis, donnés, en argent! Et il lui a fait le bec si bien, que le père Grumeau a eu l’air de se laisser tirer les vers du nez en expliquant au groom que monsieur était si riche, qu’il ne connaissait pas lui-même sa fortune.
VIRGINIE.
Ce serait ces deux jeunes gens à gants jaunes, à beaux gilets de soie à fleurs; leur cabriolet reluisait comme du satin, leur cheval avait des roses là =(elle montre son oreille)=; il était tenu par un enfant de huit ans, blond, frisé, des bottes à revers, un air de souris qui ronge des dentelles, un amour qui avait du linge éblouissant et qui jurait comme un sapeur. Et ce beau jeune homme qui a tout cela, de gros diamants à sa cravate, épouserait mademoiselle Mercadet!... Allons donc!
THÉRÈSE.
Mademoiselle?... qui a une figure d’héritière sans héritage!... allons donc!
VIRGINIE.
Ah! elle chante bien! quelquefois je l’écoute, et elle me fait plaisir. Ah! je voudrais bien savoir chanter comme elle: La fortune, m’importune!
JUSTIN.
Vous ne connaissez pas monsieur Mercadet!... Moi qui suis chez lui depuis six ans, et qui le vois, depuis sa dégringolade, aux prises avec ses créanciers, je le crois capable de tout, même de devenir riche... Tantôt, je me disais: Le voilà perdu! Les affiches jaunes fleurissaient à la porte; il avait des rames de papier timbré que j’en vendais sans qu’il s’en aperçut! Brrr! il rebondissait, il triomphait! Et quelles inventions!... Vous ne lisez pas les journaux, vous autres! c’était du nouveau tous les jours: du bois en pavés; des pavés filés en soie; des duchés, des moulins, enfin jusqu’au blanchissage mis en actions... C’était du propre!... Par exemple, je ne sais pas par où sa caisse est trouée! il a beau l’emplir, ça se vide comme un verre! Un jour, monsieur se couche abattu; le lendemain, il se réveille millionnaire, quand il a dormi, car il travaille à effrayer; il chiffre, il calcule, il écrit des prospectus qui sont comme des piéges à loups, il s’y prend toujours des actionnaires; mais il a beau lancer des affaires, il a toujours des créanciers, et il les promène, et il les retourne. Ah! quelquefois je les ai vus arrivant: ils vont tout emporter, le faire mettre en prison; il leur parle... Eh bien! ils finissent par rire ensemble, et ils sortent les meilleurs amis du monde. Les créanciers ont débuté par des cris de paon, par des mots plus que durs, et ils terminent par des:—«Mon cher Mercadet!» et des poignées de main. Voyez-vous, quand un homme peut maintenir paisibles des gens comme ce Pierquin...
THÉRÈSE.
Un tigre qui se nourrit de billets de mille francs...
JUSTIN.
Un pauvre père Violette!...
VIRGINIE.
Ah! pauvre cher homme, j’ai toujours envie de lui donner un bouillon...
JUSTIN.
Un Goulard!
THÉRÈSE.
Goulard! un escompteur qui voudrait me... m’escompter!
JUSTIN.
Il est riche, il est garçon! Laissez-vous...
VIRGINIE.
J’entends madame.
JUSTIN.
Soyons gentils, nous apprendrons quelque chose du mariage...
SCÈNE III.
LES MÊMES, MADAME MERCADET.
MADAME MERCADET.
Avez-vous vu monsieur?
THÉRÈSE.
Madame s’est levée seule, sans me sonner.
MADAME MERCADET.
En ne trouvant pas monsieur Mercadet chez lui, l’inquiétude m’a saisie, et... Justin, savez-vous où est monsieur?
JUSTIN.
J’ai trouvé monsieur en discussion avec monsieur Brédif, et ils sont...
MADAME MERCADET.
Bien... Assez, Justin.
JUSTIN.
Monsieur n’est pas sorti de la maison.
MADAME MERCADET.
Merci.
THÉRÈSE.
Madame est sans doute chagrine de ce qu’on ait refusé de livrer les commandes.
VIRGINIE.
Madame sait que les fournisseurs ne veulent plus...
MADAME MERCADET.
Je comprends.
JUSTIN.
C’est les créanciers qui sont la cause de tout le mal. Ah! si je savais quelque bon tour à leur jouer!
MADAME MERCADET.
Le meilleur, ce serait de les payer!...
JUSTIN.
Ils seraient bien étonnés!
THÉRÈSE.
Et malheureux, donc!... Ils ne sauraient plus que faire de leur temps.
MADAME MERCADET.
Il est inutile de vous cacher l’inquiétude excessive que me causent les affaires de mon mari. Nous aurons sans doute besoin de votre discrétion; car nous pouvons compter sur vous, n’est-ce pas?
TOUS.
Ah! madame!...
MADAME MERCADET.
Monsieur ne veut que gagner du temps, il a tant de ressources dans l’esprit!... Suivez bien ses instructions.
THÉRÈSE.
Ah! oui, madame! Virginie et moi nous passerions dans le feu pour vous!...
VIRGINIE.
Je disais tout à l’heure que nous avions de bons maîtres; et que, dans leur prospérité, ils se souviendraient de la manière dont nous nous conduisons dans leur malheur.
JUSTIN.
Moi, je disais que tant que j’aurais de quoi vivre je servirais monsieur; je l’aime, et je suis sûr que le jour où il aura une affaire vraiment bonne, il nous en fera profiter. =(Mercadet se montre.)=
MADAME MERCADET.
Il doit vous donner une place dans sa première entreprise solide... il ne s’agit plus que d’un dernier effort. Hélas! nous ne devons pas laisser voir notre gêne momentanée, il se présente un riche parti pour mademoiselle Julie.
THÉRÈSE.
Mademoiselle mérite bien d’être heureuse; pauvre fille! elle est si bonne, si instruite, si bien élevée...
VIRGINIE.
Et quels talents! un vrai rossignol!
JUSTIN.
C’est un assassinat que d’ôter à une jeune personne tous ses moyens en lui refusant ses robes, ses chapeaux. Thérèse, vous vous y serez mal prise! Si madame veut me dire le nom du prétendu, j’irai chez tous ces gens-là, je leur ferai sous-entendre que je puis envoyer chez eux ce monsieur... monsieur...
MADAME MERCADET.
De la Brive.
JUSTIN.
Monsieur de la Brive, pour la corbeille, et ils livreront...
THÉRÈSE.
Madame ne m’avait rien dit de ce mariage-là; sans cela, j’aurais tout obtenu, car l’idée de Justin est très-bonne...
VIRGINIE.
Oh! c’est sûr, ils seront dedans.
MADAME MERCADET.
Mais ils ne perdront pas un centime!
SCÈNE IV.
LES MÊMES, MERCADET.
MERCADET, =bas à sa femme=.
Voilà comme vous parlez à vos domestiques? ils vous manqueront de respect demain. =(A Justin.)= Justin, allez à l’instant chez monsieur Verdelin, vous le prierez de venir me parler pour une affaire qui ne souffre aucun retard. Soyez assez mystérieux; car il faut qu’il vienne.—Vous, Thérèse, retournez chez tous les fournisseurs de madame Mercadet, dites-leur sèchement d’apporter tout ce qui a été commandé par vos maîtresses, ils seront payés... oui, comptant. Allez! =(Justin et Thérèse sortent.)=
SCÈNE V.
MADAME MERCADET, VIRGINIE, MERCADET.
MERCADET, =à Virginie=.
Eh bien! madame vous a-t-elle donné ses ordres?
VIRGINIE.
Non, monsieur.
MERCADET.
Il faut vous distinguer aujourd’hui! Nous avons à dîner quatre personnes: Verdelin et sa femme, monsieur de Méricourt et monsieur de la Brive. Ainsi nous serons sept. Ces dîners-là sont le triomphe des grandes cuisinières! Ayez pour relevé de potage un beau poisson, puis quatre entrées, mais finement faites.
VIRGINIE.
Monsieur!...
MERCADET.
Au second service...
VIRGINIE.
Monsieur, les fournisseurs...
MERCADET.
Comment! vous me parlez des fournisseurs le jour où se fait l’entrevue de ma fille et de son prétendu!
VIRGINIE.
Mais ils ne veulent plus rien fournir.
MERCADET.
Vous irez chez leurs concurrents à qui vous donnerez ma pratique et ils vous donneront des étrennes.
VIRGINIE.
Et ceux que je quitte, comment les payerai-je?
MERCADET.
Ne vous inquiétez pas de cela! ça les regarde!
VIRGINIE.
Et s’ils me demandent leur payement, à moi? Oh! d’abord, je ne réponds de rien...
MERCADET, =à part=.
Cette fille a de l’argent! =(Haut.)= Virginie, aujourd’hui le crédit est toute la richesse des gouvernements; mes fournisseurs méconnaîtraient les lois de leur pays, ils seraient inconstitutionnels et radicaux, s’ils ne me laissaient pas tranquille! Ne me rompez donc pas la tête pour des gens en insurrection contre le principe vital de tous les États... bien ordonnés! Mais montrez-vous ce que vous êtes: un vrai cordon bleu! Si madame Mercadet, en comptant avec vous le lendemain du mariage de ma fille, se trouve vous devoir... je réponds de tout, moi!
VIRGINIE.
Monsieur...
MERCADET.
Allez! je vous ferai gagner de bons intérêts, à dix francs pour cent francs, tous les six mois! C’est un peu mieux que la caisse d’épargne...
VIRGINIE.
Elle donne à peine cent sous par an.
MERCADET, =à madame Mercadet=.
Quand je vous le disais! =(A Virginie.)= Comment! vous mettez votre argent entre des mains étrangères? Vous avez bien assez d’esprit pour le faire valoir vous-même; et ici, votre petit magot ne vous quitterait pas.
VIRGINIE, =à part=.
Dix francs tous les six mois! =(Haut.)= Quant au second service, madame me le dira. Je vais faire le déjeuner. =(Elle sort.)=
SCÈNE VI.
MERCADET, MADAME MERCADET.
MERCADET, =il regarde Virginie qui s’en va=.
Cette fille a mille écus à la caisse d’épargne... qu’elle nous a volés; aussi maintenant, pouvons-nous être tranquilles de ce côté-là...
MADAME MERCADET.
Oh! monsieur, jusqu’où descendez-vous!
MERCADET.
Je vous admire!... vous qui avez votre petite existence bien arrangée, qui allez presque tous les soirs au spectacle ou dans le monde avec notre ami Méricourt, vous me...
MADAME MERCADET.
Vous l’avez prié de m’accompagner...
MERCADET.
On ne peut pas être à sa femme et aux affaires. Enfin, vous faites la belle et l’élégante...
MADAME MERCADET.
Vous me l’avez ordonné.
MERCADET.
Certes, il le faut bien! une femme est une enseigne pour un spéculateur... Quand à l’Opéra vous vous montrez avec une nouvelle parure, le public se dit: «Les Asphaltes vont bien, ou la Providence des Familles est en hausse, car madame Mercadet est d’une élégance!... Voilà des gens heureux!» Dieu veuille que ma combinaison sur les remplacements soit agréée par le ministre de la guerre, vous aurez voiture!...
MADAME MERCADET.
Croyez-vous, monsieur, que je sois indifférente à vos tourments, à votre lutte et à votre honneur?...
MERCADET.
Eh bien! ne jugez donc pas les moyens dont je me sers. Là, tout à l’heure, vous vouliez prendre vos domestiques par la douceur: il fallait commander... comme Napoléon, brièvement.
MADAME MERCADET.
Ordonner quand on ne paye pas!...
MERCADET.
Précisément! on paye d’audace.
MADAME MERCADET.
On peut obtenir par l’affection des services qu’on refuse à...
MERCADET.
Par l’affection! Ah! vous connaissez bien notre époque! Aujourd’hui, madame, tous les sentiments s’en vont, et l’argent les pousse. Il n’y a plus que des intérêts parce qu’il n’y a plus de famille, mais des individus! Voyez! l’avenir de chacun est dans une caisse publique! une fille, pour sa dot, ne s’adresse plus à une famille mais à une tontine. La succession du roi d’Angleterre était chez une assurance. La femme compte, non sur son mari, mais sur la caisse d’épargne! On paye sa dette à la patrie au moyen d’une agence qui fait la traite des blancs! Enfin, tous nos devoirs sont en coupons! Les domestiques, dont on change comme de chartes, ne s’attachent plus à leurs maîtres: ayez leur argent, ils vous sont dévoués!...
MADAME MERCADET.
Oh! monsieur, vous si probe, si honorable, vous dites quelquefois des choses qui me...
MERCADET.
Et qui arrive à dire arrive à faire, n’est-ce pas? Eh bien! je ferai tout ce qui pourra me sauver, car =(il tire une pièce de cinq francs)= voici l’honneur moderne!... Ayez vendu du plâtre pour du sucre, si vous avez su faire fortune sans exciter de plainte, vous devenez député, pair de France ou ministre! Savez-vous pourquoi les drames dont les héros sont des scélérats ont tant de spectateurs? C’est que tous les spectateurs s’en vont flattés en se disant:—Je vaux encore mieux que ces coquins-là... Mais moi, j’ai mon excuse. Je porte le poids du crime de Godeau! Enfin, qu’y a-t-il de déshonorant à devoir? Est-il un seul État en Europe qui n’ait ses dettes? Quel est l’homme qui ne meurt pas insolvable envers son père? Il lui doit la vie, et ne peut pas la lui rendre. La terre fait constamment faillite au soleil! La vie, madame, est un emprunt perpétuel! Et n’emprunte pas qui veut! Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers? J’ai leur argent, ils attendent le mien; je ne leur demande rien, et ils m’importunent! Un homme qui ne doit rien, mais personne ne songe à lui, tandis que mes créanciers s’intéressent à moi!
MADAME MERCADET.
Un peu trop!... devoir et payer, tout va bien: mais devoir et ne pouvoir rendre, mais emprunter quand on se sait hors d’état de s’acquitter!... Je n’ose vous dire ce que j’en pense.
MERCADET.
Vous pensez qu’il y a là comme un commencement de...
MADAME MERCADET.
J’en ai peur...
MERCADET.
Vous ne m’estimez donc plus, moi, votre...
MADAME MERCADET.
Je vous estime toujours, mais je suis au désespoir de vous voir vous consumant en efforts sans succès; j’admire la fertilité de vos conceptions, mais je gémis d’avoir à entendre les plaisanteries avec lesquelles vous essayez de vous étourdir.
MERCADET.
Un homme mélancolique se serait déjà noyé! Un quintal de chagrin ne paye pas deux sous de dettes... Voyons! pouvez-vous me dire où commence, où finit la probité dans le monde commercial? Tenez!... nous n’avons pas de capital, dois-je le dire?
MADAME MERCADET.
Non, certes.
MERCADET.
N’est-ce pas une tromperie? personne ne nous donnerait un sou, le sachant! Eh bien! ne blâmez donc pas les moyens que j’emploie pour garder ma place au grand tapis vert de la spéculation, en faisant croire à ma puissance financière. Tout crédit implique un mensonge! Vous devez m’aider à cacher notre misère sous les brillants dehors du luxe. Les décorations veulent des machines, et les machines ne sont pas propres! Soyez tranquille, plus d’un qui pourrait murmurer a fait pis que moi.
Louis XIV, dans sa détresse, a montré Marly à Samuel Bernard pour en obtenir quelques millions, et aujourd’hui les lois modernes nous ont conduits à dire tous comme lui: L’État, c’est moi!
MADAME MERCADET.
Pourvu que, dans votre détresse, l’honneur soit toujours sauf, vous savez bien, monsieur, que vous n’avez pas à vous justifier auprès de moi.
MERCADET.
Vous vous apitoyez sur mes créanciers, mais sachez donc enfin que nous n’avons dû leur argent qu’à...
MADAME MERCADET.
A leur confiance, monsieur!...
MERCADET.
A leur avidité! Le spéculateur et l’actionnaire se valent! tous les deux, ils veulent être riches en un instant. J’ai rendu service à tous mes créanciers; tous croient encore tirer quelque chose de moi! Je serais perdu sans la connaissance intime de leurs intérêts et de leurs passions: aussi jouai-je à chacun sa comédie.
MADAME MERCADET.
Le dénoûment m’effraye! Il en est qui sont las de faire votre partie. Goulard, par exemple: que pouvez-vous contre une férocité pareille? il va vous forcer à déposer votre bilan...
MERCADET.
Jamais, de mon vivant! car les mines d’or ne sont plus au Mexique, mais place de la Bourse! Et j’y veux rester jusqu’à ce que j’aie trouvé mon filon!...
SCÈNE VII.
LES MÊMES, GOULARD.
GOULARD.
Je suis ravi de vous rencontrer, mon cher monsieur.
MADAME MERCADET, =à part=.
Goulard! comment va-t-il faire?... =(A Mercadet.)= Auguste! =(Mercadet fait signe à sa femme de se tranquilliser.)=
GOULARD.
C’est chose rare, il faut s’y prendre dès le matin et profiter du moment où la porte est ouverte et les gardiens absents.
MERCADET.
Les gardiens! sommes-nous des bêtes curieuses? Vous êtes impayable!...
GOULARD.
Non, je suis impayé, monsieur Mercadet.
MERCADET.
Monsieur Goulard!...
GOULARD.
Je ne saurais me contenter de paroles.
MERCADET.
Il vous faut des actions, je le sais: j’en ai beaucoup à vous donner en payement, si vous voulez. Je suis actionnaire de...
GOULARD.
Ne plaisantons pas, je viens avec l’intention d’en finir...
MADAME MERCADET.
En finir... Monsieur, je vous offre...
MERCADET.
Ma chère, laissez parler monsieur Goulard. =(Goulard salue madame Mercadet.)= Vous êtes chez vous, écoutez-le.
GOULARD.
Pardon! madame, je suis enchanté de vous voir, car votre signature pourrait...
MERCADET.
Ma femme a tort de se mêler de notre conversation, les femmes n’entendent rien aux affaires! =(A sa femme.)= Monsieur est mon créancier, ma chère; il vient me demander le montant de sa créance en capital, intérêts et frais, car vous ne m’avez pas ménagé, Goulard... Ah! vous avez rudement poursuivi un homme avec qui vous faisiez des affaires considérables!
GOULARD.
Des affaires où tout n’a pas été bénéfice...
MERCADET.
Où serait le mérite? si elles ne donnaient que des bénéfices, tout le monde ferait des affaires!
GOULARD.
Je ne viens pas chercher les preuves de votre esprit, je sais que vous en avez plus que moi, car vous avez mon argent...
MERCADET.
Eh bien! il faut que l’argent soit quelque part! =(A madame Mercadet.)= Tu vois en monsieur un homme qui m’a poursuivi comme un lièvre! Allons! convenez-en, mon cher Goulard, vous vous êtes mal conduit. Un autre que moi se vengerait en ce moment, car je puis vous faire perdre une bien grosse somme...
GOULARD.
Si vous ne me payez pas, je le crois bien; mais vous me payerez, ou, demain, les pièces seront remises au garde du commerce...
MERCADET.
Oh! il ne s’agit pas de ce que je vous dois, vous n’avez là-dessus aucune inquiétude, ni moi non plus: mais il s’agit de capitaux bien plus considérables! Rien ne m’a étonné comme de vous savoir, vous, homme d’un coup d’œil si sûr, vous à qui je demanderais un conseil, de vous savoir encore engagé dans cette affaire-là!... vous!... Enfin nous avons tous nos moments d’erreur...
GOULARD.
Mais quoi?...
MERCADET, =à sa femme=.
Tu ne le croirais jamais! =(A Goulard.)= Elle a fini par se connaître en spéculations, elle a un tact pour les juger!... =(A sa femme.)= Et bien! ma chère, Goulard y est pour une somme très-considérable.
MADAME MERCADET.
Monsieur!...
GOULARD, =à part=.
Ce Mercadet, il a le génie de la spéculation: mais veut-il encore m’amuser? =(A Mercadet.)= Que voulez-vous dire? De quoi s’agit-il?
MERCADET.
Vous le savez bien!... On sait toujours où le bât nous blesse, quand on porte des actions.
GOULARD.
Seraient-ce les mines de la Basse-Indre? une affaire superbe...
MERCADET.
Superbe!... oui, pour ceux qui ont fait vendre hier...
GOULARD.
On a vendu!...
MERCADET.
En secret, dans la coulisse! vous verrez la baisse aujourd’hui et demain. Oh! demain, quand on saura ce que l’on a trouvé...
GOULARD.
Merci! Mercadet, nous causerons plus tard de nos petites affaires. Madame, mes hommages...
MERCADET.
Attendez donc, mon cher Goulard! =(Il retient Goulard par le bras.)= J’ai une nouvelle à vous donner qui vous rassurera sur...
GOULARD.
Sur quoi?
MERCADET.
Sur votre créance! Je marie ma fille...
GOULARD. =Il dégage sa main de celle de Mercadet.=
Plus tard.
MERCADET. =Il reprend Goulard.=
Non, tout de suite, il s’agit d’un millionnaire.
GOULARD.
Je vous fais mes compliments... Oh! la mine! Puisse-t-elle être heureuse! Vous pouvez compter sur moi.
MADAME MERCADET.
Pour la noce?
GOULARD. =Il dégage de nouveau son bras du bras de Mercadet.=
En toute occasion.
MERCADET.
Écoutez! encore un mot.
GOULARD.
Non, adieu! Je vous souhaite bon succès dans cette affaire.
MERCADET. =Il fait revenir Goulard par un signe.=
Si vous voulez me rendre quelques titres, je vous dirai à qui vous pourrez vendre vos actions.
GOULARD.
Mon cher Mercadet! Mais nous allons nous entendre.
MERCADET, =à sa femme=.
Le voyez-vous prêt à voler le prochain? Est-ce un honnête homme?
GOULARD.
Eh bien?
MERCADET.
Avez-vous mes valeurs sur vous?
GOULARD.
Non.
MERCADET.
Que veniez-vous donc faire?
GOULARD.
Je venais savoir comment vous vous portiez.
MERCADET.
Comme vous voyez.
GOULARD.
Enchanté. Adieu! =(Mercadet suit Goulard en essayant de le retenir.)=
MADAME MERCADET, =seule un instant=.
Cela tient du prodige.
SCÈNE VIII.
MERCADET, MADAME MERCADET.
MERCADET. =Il revient en riant.=
Impossible de le retenir! Il m’a tourné le dos comme un ivrogne à une fontaine.
MADAME MERCADET, =riant aussi=.
Mais est-ce vrai, ce que vous lui avez dit? car je ne sais plus démêler le sens de ce que vous leur dites...
MERCADET.
Il est dans l’intérêt de mon ami Verdelin d’organiser une panique sur les actions de la Basse-Indre, entreprise jusqu’à présent douteuse, et devenue excellente tout à coup. =(A part.)= S’il réussit à tuer l’affaire, je me ferai ma part... =(Haut.)= Ceci nous ramène à notre grande affaire: le mariage de Julie! Oui, j’ai besoin d’un second moi-même pour ce que je sème.
MADAME MERCADET.
Ah! monsieur, si vous m’aviez prise pour votre caissier, nous aurions aujourd’hui trente mille francs de rentes!...
MERCADET.
Le jour où j’aurais eu trente mille livres de rentes, j’eusse été ruiné. Voyons! si, comme vous le vouliez, nous nous étions enfouis dans une province, avec le peu qui nous serait resté lors de l’emprunt forcé que nous a fait ce monstre de Godeau, où en serions-nous? Auriez-vous connu Méricourt qui vous plaît tant et de qui vous avez fait votre chevalier? Ce lion (car c’est un lion) va nous débarrasser de Julie! Ah! la pauvre enfant n’est pas notre plus belle affaire...
MADAME MERCADET.
Il y a des hommes sensés qui pensent que la beauté passe...
MERCADET.
Il y en a de plus sensés qui pensent que la laideur reste.
MADAME MERCADET.
Julie est aimante...
MERCADET.
Mais je ne suis pas monsieur de la Brive!... Et je sais mon rôle de père, allez! Je suis même assez inquiet de la passion subite de ce jeune homme: je voudrais savoir de lui ce qui l’a charmé dans ma fille.
MADAME MERCADET.
Julie a une voix délicieuse, elle est musicienne.
MERCADET.
Peut-être est-il un de nos dilettanti les moins savants, car il va, je crois, aux Bouffes sans entendre un mot d’italien.
MADAME MERCADET.
Julie est instruite.
MERCADET.
Vous voulez dire qu’elle lit des romans; et, ce qui prouve qu’elle est une fille d’esprit, c’est qu’elle n’en écrit pas. J’espère que Julie, malgré ses lectures, comprendra le mariage comme il doit être compris: en affaire! Nous l’avons à peu près laissée maîtresse de ses volontés depuis deux ans: elle se faisait si grande!
MADAME MERCADET.
Pauvre enfant! elle est si bien dans le secret de notre position, qu’elle a su se donner un talent, celui de la peinture sur porcelaine, afin de ne plus nous être à charge...
MERCADET.
Vous n’avez pas rempli vos obligations envers elle =(mouvement de madame Mercadet)=: il fallait la faire jolie.
MADAME MERCADET.
Elle est mieux, elle est vertueuse...
MERCADET.
Spirituelle et vertueuse! son mari aura bien...
MADAME MERCADET.
Monsieur!...
MERCADET.
Bien de l’agrément! Allez la chercher, car il faut lui expliquer le sens du dîner d’aujourd’hui et l’inviter à prendre monsieur de la Brive au sérieux.
MADAME MERCADET.
Les difficultés avec nos fournisseurs m’ont empêchée de lui en parler hier. Je vais vous amener Julie: elle est éveillée, car elle se lève au jour pour peindre. =(Elle sort.)=
SCÈNE IX.
MERCADET.
Dans cette époque, marier une fille jeune et belle, la bien marier, entendons-nous, est un problème assez difficile à résoudre; mais marier une fille d’une beauté douteuse et qui n’apporte que ses vertus en dot, je le demande aux mères les plus intrigantes, n’est-ce pas une œuvre diabolique? Méricourt doit avoir de l’affection pour nous; ma femme fait encore de lui ce qu’elle veut, et c’est ce qui me rassure... Oui, peut-être se croit-il obligé de marier Julie avantageusement. Quant à monsieur de la Brive, rien qu’à le voir fouettant son cheval aux Champs-Élysées, au style du tigre, l’ensemble de l’équipage, son attitude à l’Opéra, le père le plus exigeant serait satisfait. J’ai dîné chez lui: charmant appartement, belle argenterie, un dessert en vermeil, à ses armes; ce n’était pas emprunté. Qui peut donc engager un coryphée de la jeunesse dorée à se marier?... Car il a eu des succès de femmes... Oh! peut-être est-il las des succès... Puis il a entendu, m’a dit Méricourt, Julie chez Duval, où elle a chanté à ravir... Après tout, ma fille fait un bon mariage. Et lui?... Oh! lui...
SCÈNE X.
MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE.
MADAME MERCADET.
Julie, votre père et moi, nous avons à vous parler sur un sujet toujours agréable à une fille: il se présente pour vous un parti. Tu vas peut-être te marier, mon enfant...
JULIE.
Peut-être!... Mais cela doit être sûr.
MERCADET.
Les filles à marier ne doutent jamais de rien!
JULIE.
Monsieur Minard vous a donc parlé, mon père?
MERCADET.
Monsieur Minard?... Hein?... Qu’est-ce qu’un monsieur Minard? Vous attendiez-vous, madame, à trouver un monsieur Minard établi dans le cœur de votre fille Julie? Julie, serait-ce par hasard ce petit employé que Duval, mon ancien caissier, m’a plusieurs fois recommandé pour des places? Un pauvre garçon dont la mère seule est connue... =(A part.)= Le fils naturel de Godeau..... =(A Julie.)= Répondez.
JULIE.
Oui, papa.
MERCADET.
Vous l’aimez?
JULIE.
Oui, papa.
MERCADET.
Il s’agit bien d’aimer, il faut être aimée.
MADAME MERCADET.
Vous aime-t-il?
JULIE.
Oui, maman.
MERCADET.
«Oui, papa, oui, maman,» pourquoi pas nanan, dada? Quand les filles sont ultra-majeures, elles parlent comme si elles sortaient de nourrice!... Faites à votre mère la politesse de l’appeler madame, afin qu’elle ait les bénéfices de sa fraîcheur et de sa beauté.
JULIE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Oh! appelez-moi mon père, je ne m’en fâcherai pas! Quelles preuves avez-vous donc d’être aimée?...
JULIE.
Mais... on se sent aimée!
MERCADET.
Quelles preuves en avez-vous?
JULIE.
Mais la meilleure preuve, c’est qu’il veut m’épouser.
MERCADET.
C’est vrai! Ces filles ont, comme les petits enfants, des réponses à vous casser les bras.
MADAME MERCADET.
Où l’avez-vous donc vu?
JULIE.
Ici.
MADAME MERCADET.
Quand?
JULIE.
Le soir, quand vous êtes sortie.
MADAME MERCADET.
Il est moins âgé que vous...
JULIE.
Oh! de quelques mois!...
MADAME MERCADET.
Et je vous croyais trop raisonnable pour penser à un jeune étourdi de vingt-deux ans, qui ne peut apprécier vos qualités.
JULIE.
Mais il a pensé à moi le premier: car, si je l’avais aimé la première, il n’en aurait jamais rien su. Nous nous sommes vus, un soir, chez madame Duval.
MADAME MERCADET.
Il n’y a que madame Duval pour recevoir chez elle des gens sans position!...
MERCADET.
Elle fait salon, elle veut des danseurs à tout prix! Les gens qui dansent n’ont jamais d’avenir. Aujourd’hui les jeunes hommes qui ont de l’ambition se donnent tous un air grave et ne dansent point.
JULIE.
Adolphe...
MERCADET.
Et il se nomme Adolphe!... Ce monde, que des imbéciles nous disent en progrès et qui prennent des déplacements pour des perfectionnements, tourne donc sur lui-même? Enfants, vous croyez moins que jamais à l’expérience de vos pères... Apprenez, mademoiselle, qu’un employé à douze cents francs ne sait pas aimer, il n’en a pas le temps, il se doit au travail. Il n’y a que les propriétaires, les gens à tilbury, enfin les oisifs, qui peuvent et sachent aimer.
MADAME MERCADET.
Mais, malheureuse enfant!...
MERCADET, =à sa femme=.
Laissez-moi lui parler. =(A Julie.)= Julie, je te marie à ton monsieur Minard... =(Mouvement de Julie.)= Attends! Tu n’as pas le premier sou, tu le sais: que devenez-vous le lendemain de votre mariage? Y avez-vous songé!...
JULIE.
Oui, mon père.
MADAME MERCADET.
Elle est folle!
MERCADET, =à sa femme=.
Elle aime, la pauvre fille!... laissez-la dire. =(A Julie.)= Parle, Julie, je ne suis plus ton père, mais ton confident, je t’écoute.
JULIE.
Nous nous aimerons.
MERCADET.
Mais l’amour vous enverra-t-il des coupons de rentes au bout de ses flèches?
JULIE.
Oh! mon père, nous nous logerons dans un petit appartement, an fond d’un faubourg, à un quatrième étage, s’il le faut! Au besoin, je serais sa servante... Ah! je m’occuperai des soins du ménage avec un plaisir infini, en songeant qu’en toute chose il s’agira de lui... Je travaillerai pour lui pendant qu’il travaillera pour moi! Je lui sauverai bien des ennuis, il ne s’apercevra jamais de notre gêne. Notre ménage sera propre, élégant même. Mon Dieu! l’élégance tient à si peu de chose, elle vient de l’âme, et le bonheur en est à la fois la cause est l’effet. Je puis gagner assez avec ma peinture sur porcelaine pour ne rien lui coûter et même contribuer aux charges de la vie. D’ailleurs, l’amour nous aidera à passer les jours difficiles! Adolphe a de l’ambition comme tous les gens qui ont une âme élevée, et il est de ceux qui arrivent...
MERCADET.
On arrive garçon, mais marié, l’on se tue à solder un livre de dépense, à courir après mille francs, comme les chiens après une voiture. Et il a de l’ambition?...
JULIE.
Mon père, Adolphe a tant de volonté unie à tant de moyens, que je suis sûre de le voir un jour... ministre peut-être.
MERCADET.
Aujourd’hui, qui est-ce qui ne se voit pas plus ou moins ministre? En sortant du collége, on se croit un grand poëte, un grand orateur, un grand ministre, comme sous l’Empire, on se voyait maréchal de France en partant sous-lieutenant. Sais-tu ce qu’il serait, ton Adolphe?... part de plusieurs enfants qui dérangeront tes plans de travail et d’économie, qui logeront Son Excellence rue de Clichy, et qui te plongeront dans une affreuse misère! Tu m’as fait là le roman et non l’histoire de la vie.
MADAME MERCADET.
Pauvre enfant! à son âge, il est si facile de prendre ses espérances pour des réalités!...
MERCADET.
Elle croit que l’amour est le seul élément de bonheur dans le mariage: elle se trompe comme tous ceux qui mettent leurs propres fautes sur le compte du hasard, l’éditeur responsable de nos folies, et alors on s’en prend de son malheur à la société, qu’on bouleverse. Bah! c’est une amourette qui n’a rien de sérieux.
JULIE.
C’est, mon père, de part et d’autre, un amour auquel nous sacrifierons tout...
MADAME MERCADET.
Comment! Julie, tu ne sacrifierais pas cet amour naissant pour sauver ton père? pour lui rendre plus que la vie qu’il t’a donnée, l’honneur que les familles doivent garder intact!
MERCADET.
Mais à quoi servent donc les romans dont tu t’abreuves, malheureuse enfant, si tu n’y puises pas le désir d’imiter les dévouements qu’on y prêche (car les romans sont devenus des sermons sociaux)! Votre Adolphe connaît-il ta position de fortune? lui as-tu peint votre belle vie au quatrième étage, avec un parc sur la fenêtre et des cerises à manger le soir comme faisait Jean-Jacques avec une fille d’auberge?
JULIE.
Mon père, je suis incapable d’avoir commis la moindre indiscrétion qui pût vous compromettre.
MERCADET.
Il nous croit riches?
JULIE.
Il ne m’a jamais parlé d’argent.
MERCADET, =à part à sa femme=.
Bien, j’y suis. =(A Julie.)= Julie, vous allez lui écrire, à l’instant, de venir me parler.
JULIE.
Ah! mon père!... =(Elle l’embrasse.)=
MERCADET.
Aujourd’hui même, un jeune homme élégant, ayant une grande existence, un beau nom, vient dîner ici. Ce jeune homme a des intentions et vous recherche. Voilà mon prétendu. Vous ne serez pas madame Minard, vous serez madame de la Brive; au lieu d’aller au quatrième étage, dans un faubourg, vous habiterez une belle maison dans la Chaussée-d’Antin. Vous avez des talents, de l’instruction, vous pourrez jouer un rôle brillant à Paris. Si vous n’êtes pas la femme d’un ministre, vous serez peut-être la femme d’un pair de France. Je suis fâché, ma fille, de n’avoir pas mieux à vous offrir...
JULIE.
Ne raillez pas mon amour, mon père, et permettez-moi d’accepter le bonheur et la pauvreté plutôt que le malheur de la richesse.
MADAME MERCADET.
Julie, votre père et moi nous sommes comptables de votre avenir envers vous-même, et nous ne voulons point un jour être accusés justement par vous, car l’expérience des parents doit être la leçon des enfants. Nous faisons, en ce moment, une rude épreuve des choses de la vie. Va, ma fille, marie-toi richement.
MERCADET.
Dans ce cas-là, l’union fait la force! la maxime des écus de la République.
MADAME MERCADET.
S’il n’y a pas de bonheur possible dans la misère, il n’y a pas de malheur que la fortune n’adoucisse.
JULIE.
Et c’est vous, ma mère, qui me dites ces tristes paroles! Mon père, je vais vous parler votre langage amer et positif. Ne vous ai-je pas entendu parler de gens riches, oisifs et par conséquent sans force contre le malheur, ruinés par leurs vices ou leur laisser-aller, plongeant leur famille dans une misère irréparable? N’aurait-il pas mieux valu marier alors la pauvre fille à un homme sans fortune, mais capable d’en gagner une? Monsieur de la Brive peut, je le sais, être riche, spirituel et plein de talent, mais vous étiez tout cela, vous avez perdu votre fortune et vous avez pris en ma mère une fille riche et belle, tandis que moi...
MERCADET.
Ma fille, vous pourrez juger monsieur de la Brive comme je jugerai monsieur Minard. Mais vous n’aurez pas le choix. Monsieur Minard renoncera lui-même à vous.
JULIE.
Oh! jamais, mon père, il vous gagnera le cœur...
MADAME MERCADET.
Mon ami, si elle était aimée...
MERCADET.
Elle est trompée.
JULIE.
Je demanderais à l’être toujours ainsi.
MADAME MERCADET.
On sonne! et nous n’avons personne pour aller ouvrir la porte!
MERCADET.
Eh bien! laissez sonner.
MADAME MERCADET.
Je m’imagine toujours que Godeau peut revenir.
MERCADET.
Godeau!... Mais sachez donc qu’avec ses principes de faire fortune quibuscumque viis... (allons! je leur parle latin), Godeau ne peut être que pendu à la grande vergue d’une frégate. Après huit ans sans nouvelles, vous espérez encore Godeau! Vous me faites l’effet de ces soldats qui attendent toujours Napoléon.
MADAME MERCADET.
On sonne toujours.
MERCADET.
C’est une sonnerie de créancier!... Va voir, Julie! Et, quoi qu’on te dise, réponds que la mère et moi nous sommes sortis. Ce créancier aura peut-être de la pudeur, il croira sans doute une jeune personne...
SCÈNE XI.
MADAME MERCADET, MERCADET.
MADAME MERCADET.
Cet amour, vrai chez elle, du moins, m’a émue...
MERCADET.
Vous êtes toutes romanesques!
MADAME MERCADET.
Un premier amour donne bien de la force!...
MERCADET.
La force de s’endetter! Et c’est bien assez que le beau-père...
SCÈNE XII.
PIERQUIN, JULIE, MERCADET, MADAME MERCADET.
JULIE, =entrant la première=.
Mon père, monsieur Pierquin.
MERCADET.
Allons! la jeune garde est en déroute!...
JULIE.
Mais il prétend qu’il s’agit d’une bonne affaire pour vous.
MERCADET.
C’est-à-dire pour lui. Qu’elle se laisse aller à écouter son Adolphe, ça se conçoit; mais un créancier!... Je sais comment le prendre, celui-là! Laissez-nous. =(Les femmes sortent.)=
SCÈNE XIII.
PIERQUIN, MERCADET.
PIERQUIN.
Je ne viens pas vous demander d’argent, mon cher monsieur, je sais que vous faites un superbe mariage. Votre fille épouse un millionnaire, le bruit s’en est répandu...
MERCADET.
Oh! millionnaire! Il a quelque chose...
PIERQUIN.
Ce magnifique prospectus va calmer vos créanciers. Tenez!... moi-même, j’ai repris mes pièces que j’avais remises aux gardes du commerce.
MERCADET.
Vous alliez me faire arrêter?
PIERQUIN.
Ah! vous aviez deux ans! Je ne garde jamais de dossiers si longtemps; mais pour vous je m’étais départi de mes principes. Si ce mariage est une invention, je vous en fais mon compliment... Le retour de Godeau s’usait diablement!... Un gendre vous fera gagner du temps. Ah! mon cher, vous nous avez promenés avec des relais d’espérances à désespérer des vaudevillistes! Ma foi! je vous aime, vous êtes ingénieux! A fille sans dot riche mari, c’est hardi.
MERCADET, =à part=.
Où veut-il en venir?
PIERQUIN.
Goulard a gobé l’hameçon: mais qu’avez-vous mis dessus? car il est fin.
MERCADET.
Mon gendre est monsieur de la Brive, un jeune homme...
PIERQUIN.
Il y a un vrai jeune homme?
MERCADET.
Je vous le ferai voir...
PIERQUIN.
Alors, combien payez-vous le jeune homme?
MERCADET.
Ah! assez d’insolence! Autrement, mon cher, je vous demanderais de régler nos comptes; et, mon cher monsieur Pierquin, vous y perdriez beaucoup au prix où vous me vendez l’argent!...
PIERQUIN.
Monsieur!
MERCADET.
Monsieur, je vais être assez riche pour ne plus souffrir la plaisanterie de personne, pas même d’un créancier. Quelle affaire venez-vous me proposer?
PIERQUIN.
Si vous voulez régler, j’aimerais autant cela...
MERCADET.
Je ne le crois pas: je vous rapporte autant qu’une ferme en Beauce.
PIERQUIN.
Je venais vous proposer une échéance de valeurs, contre laquelle je vous accorderais un sursis de trois mois.
MERCADET.
C’est là la bonne affaire?
PIERQUIN.
Oui.
MERCADET, =à part=.
Que flaire ce renard des poules aux œufs d’or? =(Haut.)= Expliquez-vous nettement.
PIERQUIN.
Vous savez, moi, je suis lucide, limpide, l’on y voit clair.
MERCADET.
Pas de phrases! Je ne vous ai jamais reproché de faire l’usure: car je considère un fort intérêt comme une prime donnée au capital d’une affaire. L’usurier, c’est un capitaliste qui se fait sa part d’avance...
PIERQUIN.
Voici près de cinquante mille francs de lettres de change d’un joli jeune homme nommé Michonnin, garçon coulant...
MERCADET.
Et coulé...
PIERQUIN.
Oui, elles sont en règle: protêt, jugement par défaut, jugement définitif, procès-verbal de carence, dénonciation de contrainte, etc... il y a cinq mille francs de frais.
MERCADET.
Et cela vaut?
PIERQUIN.
Ce que vaut l’avenir d’un jeune homme maintenant forcé d’avoir beaucoup d’industrie pour vivre...
MERCADET.
Rien...
PIERQUIN.
A moins qu’il n’épouse une riche anglaise amoureuse de...
MERCADET.
De lui!
PIERQUIN.
Non, d’un titre! Et je pensais à lui en acheter un... Mais cela m’aurait jeté dans les intrigues de la chancellerie.
MERCADET.
Mais que voulez-vous de moi?
PIERQUIN.
Des choses de même valeur.
MERCADET.
Quoi?
PIERQUIN.
Des actions de... Enfin de vos entreprises qui ne donnent plus de dividende.
MERCADET.
Et vous m’accordez un sursis de cinq mois?...
PIERQUIN.
Non, trois mois.
MERCADET, =à part=.
Trois mois! pour un spéculateur, c’est l’éternité! Mais quelle est son idée? Oh! ne rien donner, recevoir quelque chose. =(Haut.)= Pierquin, je ne comprends pas, malgré mon intelligence: mais c’est fait...
PIERQUIN.
J’avais compté là-dessus! Voici une lettre par laquelle je vous accorde le sursis. Voici les dossiers Michonnin. Ah! je dois tout vous dire: ce jeune homme a mis tous les gardes du commerce sur les dents.
MERCADET.
Voulez-vous les actions roses d’un journal qui pourrait avoir du succès s’il paraissait? les actions bleues d’une mine qui a sauté? les actions jaunes d’un pavé avec lequel on ne pouvait pas faire de barricades?
PIERQUIN.
Donnez-m’en de toutes les couleurs!
MERCADET.
En voici, mon cher maître, pour quarante mille francs.
PIERQUIN.
Merci, mon cher ami! Nous autres, nous sommes ronds en affaires...
MERCADET, =à part=.
Sa ritournelle quand il a pincé quelqu’un. Je suis volé! =(Haut.)= Vous allez placer mes actions?
PIERQUIN.
Mais oui.
MERCADET.
A toute leur valeur?
PIERQUIN.
Si c’est possible...
MERCADET.
Ah! j’y suis. Cela remplacera vos cabinets d’histoire naturelle, vos frégates en ivoire, les pelisses de zibeline, enfin les marchandises fantastiques...
PIERQUIN.
C’est si vieux!...
MERCADET.
Et puis le tribunal commence à trouver cela léger... Vous êtes un digne homme, vous allez ranimer nos valeurs...
PIERQUIN.
Croyez, mon cher ami, que je le voudrais.
MERCADET.
Et moi donc?... Adieu!
PIERQUIN.
Vous savez ce que je vous souhaite, en ma qualité de créancier, dans l’affaire du mariage de votre fille. =(Il sort.)=
SCÈNE XIV.
MERCADET, =seul=.
Michonnin! quarante-deux mille francs et cinq mille francs d’intérêts et de frais, quarante-sept mille... Pas d’acompte! Bah! un homme qui ne vaut rien aujourd’hui peut devenir excellent demain! D’ailleurs, je le ferai nommer baron en intéressant un certain personnage dans une affaire! Mais, tiens! tiens! ma femme connaît une Anglaise qui se met des coquillages et des algues sur la tête; la fille d’un brasseur, et... Diantre!... pas de domicile... Ne l’accusons pas, l’infortuné! Sais-je si j’aurai un domicile dans trois mois? Pauvre garçon! peut-être a-t-il eu, comme moi, un ami! Tout le monde a son Godeau, un faux Christophe Colomb! Après tout, Godeau... =(Il regarde s’il est seul.)= Godeau, je crois qu’il m’a déjà rapporté plus d’argent qu’il ne m’en a pris!
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
MERCADET, THÉRÈSE, JUSTIN, VIRGINIE.
MERCADET. =Il sonne Justin.=
Qu’a dit Verdelin, mon ami Verdelin?
JUSTIN.
Il va venir; il a précisément, a-t-il dit, de l’argent à donner à monsieur Brédif.
MERCADET.
Fais en sorte qu’il me parle avant d’entrer chez Brédif. Ah!... j’ai donné cent francs au père Grumeau, il ne peut pas encore avoir menti pour cent francs en vingt-quatre heures.
JUSTIN.
D’autant plus, monsieur, que je lui ai fait croire qu’il avait dit la vérité.
MERCADET.
Tu finiras par devenir mon secrétaire...
JUSTIN.
Ah! s’il ne fallait pas savoir écrire!...
MERCADET.
Les secrétaires de ministres écrivent très-peu.
JUSTIN.
Que font-ils donc?
MERCADET.
Le ménage! Et ils parlent lorsque leur patron doit se taire... Allons! arrange-toi pour que le père Grumeau dise à Verdelin que Brédif est sorti. =(Justin sort.)=
MERCADET, =à part=.
Ce garçon-là est un demi-Frontin, car aujourd’hui ceux qui sont des Frontins tout entiers deviennent des maîtres!... Nos parvenus d’aujourd’hui sont des Sganarelles sans places qui se sont mis en maison chez la France! =(A Thérèse.)= Eh bien! Thérèse?...
THÉRÈSE.
Ah! monsieur, dès que j’ai promis le payement, tous les fournisseurs ont eu des figures aimables...
MERCADET.
Le sourire du marchand qui vend bien. =(A Virginie.)= Et nous aurons un beau dîner, Virginie?
VIRGINIE.
Monsieur le mangera?...
MERCADET.
Et les fournisseurs?...
VIRGINIE.
Bah! ils patienteront!...
MERCADET, =à part=.
Elle les a payés. =(Haut.)= Je ne t’oublierai pas. Nous compterons demain.
VIRGINIE.
Si mademoiselle se marie, elle pensera sans doute à moi.
MERCADET.
Comment donc! Mais certainement.
THÉRÈSE.
Monsieur, et moi?...
MERCADET.
Tu auras pour mari l’un des futurs employés de mon Assurance contre les chances du recrutement. Mais...
THÉRÈSE.
Oh! monsieur, soyez tranquille. Je sais ce qu’on peut dire à un prétendu pour le rendre amoureux fou: car je sais comment le rendre froid comme une corde à puits... Je me suis vengée de ma dernière maîtresse en faisant rompre son mariage...
MERCADET.
Ah! la langue d’une femme de chambre!... c’est un feuilleton domestique...
THÉRÈSE.
Oh! monsieur... nous n’avons pas tant de... de... talent. =(Elle sort.)=
SCÈNE II.
MERCADET, =un moment seul=, =puis= JUSTIN.
MERCADET.
Avoir ses gens pour soi, c’est comme si un ministre avait la presse à lui! Heureusement que les miens ont leurs gages à perdre. Tout repose maintenant sur la douteuse amitié de Verdelin, un homme dont la fortune est mon ouvrage! Mais se plaindre de l’ingratitude des hommes, autant vouloir être le Luther du cœur. Dès qu’un homme a quarante ans, il doit savoir que le monde est peuplé d’ingrats!... Par exemple, je ne sais pas où sont les bienfaiteurs... Verdelin et moi, nous nous estimons très-bien. Lui me doit de la reconnaissance, moi, je lui dois de l’argent, et nous ne nous payons ni l’un ni l’autre!... Allons! pour marier Julie, il s’agit de trouver mille écus dans une poche qui voudra être vide! Crocheter le cœur pour crocheter la caisse, quelle entreprise!... Il n’y a que les femmes aimées qui font ces tours de force-là!...
JUSTIN, =entrant=.
Monsieur Verdelin va venir.
SCÈNE III.
LES MÊMES, VIOLETTE.
MERCADET.
Le voici... mon ami... Ah! c’est le père Violette... =(A Justin.)= Après onze ans de service, tu ne sais pas encore fermer les portes? Allons, va guetter Verdelin, et cause spirituellement avec lui jusqu’à ce que j’aie congédié ce pauvre diable.
JUSTIN.
L’une de ses victimes! =(Justin sort.)=
VIOLETTE.
Je suis déjà venu onze fois depuis huit jours, mon cher monsieur Mercadet, et le besoin m’a obligé de vous attendre hier dans la rue pendant trois heures en me promenant d’ici à la Bourse. J’ai vu qu’on m’avait dit vrai, en assurant que vous étiez à la campagne.
MERCADET.
Nous sommes aussi malheureux l’un que l’autre, mon pauvre père Violette: nous avons tous deux une famille...
VIOLETTE.
Nous avons engagé tout ce qui peut se mettre au Mont-de-piété...
MERCADET.
C’est comme ici...
VIOLETTE.
Le mal de l’un ne guérit pas le mal de l’autre... Mais vous avez encore de quoi vivre, et nous sommes sans pain! Je ne vous ai jamais reproché ma ruine, car je crois que vous aviez l’intention de nous enrichir... Et puis c’est ma faute! En voulant doubler notre petite fortune, je l’ai compromise; ma femme et mes filles ne veulent pas comprendre, elles qui me poussaient à spéculer, elles qui me reprochaient ma timidité, que lorsqu’on risque de gagner beaucoup, c’est qu’on est exposé à perdre autant... Mais, enfin, parole ne paye pas farine, et je viens vous supplier de me donner le plus petit à-compte sur les intérêts: vous sauverez la vie à toute une famille.
MERCADET, =à part=.
Pauvre homme! il me navre!... Quand je l’ai vu je déjeune sans appétit! =(Haut.)= Soyez bien raisonnable, car je vais partager avec vous... =(Bas.)= Nous avons à peine cent francs dans la maison... et encore c’est l’argent de ma fille.
VIOLETTE.
Est-ce possible! Vous, monsieur Mercadet, un homme que j’ai vu si riche!...
MERCADET.
Entre malheureux, on se doit la vérité.
VIOLETTE.
Ah! si l’on ne devait que cela, comme on se payerait promptement!
MERCADET.
N’en abusez pas!... car je suis sur le point de marier ma fille...
VIOLETTE.
J’ai deux filles, moi, monsieur, et ça travaille sans espoir de se marier, car les femmes qui restent honnêtes gagnent si peu!... Dans la circonstance où vous êtes je ne vous importunerais pas, mais... ma femme et mes filles attendent mon retour dans des angoisses... A mon âge, je ne peux plus rien faire... Si vous... pouviez m’obtenir une place!
MERCADET.
Vous êtes inscrit, père Violette, pour être le caissier de ma compagnie d’assurances contre les chances du...
VIOLETTE.
Ah! ma femme et mes filles vont vous bénir!... =(Mercadet va prendre de l’argent.)= Les autres qui le tracassent n’ont rien; mais en se plaignant comme ça l’on touche à peu près ses intérêts...
MERCADET.
Tenez, voilà soixante francs...
VIOLETTE.
En or! il y a bien longtemps que je n’en ai vu... oh! chez moi!...
MERCADET.
Mais...
VIOLETTE.
Soyez tranquille, je n’en dirai rien...
MERCADET.
Ce n’est pas cela! Vous me promettez, père Violette, de ne pas revenir avant... un mois...
VIOLETTE.
Un mois! Pourrons-nous vivre un mois avec cela?
MERCADET.
Vous n’avez donc pas autre chose?
VIOLETTE.
Je ne possède pour toute fortune que ce que vous me devez...
MERCADET, =à part=.
Pauvre homme! En le voyant, je me trouve riche. =(Haut.)= Mais je croyais que vous faisiez quelques petites affaires de prêt dans le quartier de l’Estrapade?
VIOLETTE.
Depuis que les prisonniers pour dettes ont quitté Sainte-Pélagie, les prêts ont bien baissé dans le quartier.
MERCADET.
Pourriez-vous avoir un cautionnement pour une place de caissier?...
VIOLETTE.
J’ai quelques amis, et peut-être...
MERCADET.
Prendraient-ils des actions?
VIOLETTE.
Oh! monsieur, vous autres faiseurs, vous avez cassé le grand ressort de l’association! On ne veut plus entendre parler d’actions...
MERCADET.
Eh bien! adieu, père Violette! Nous compterons plus tard... Vous serez le premier payé...
VIOLETTE.
Bonne réussite, monsieur! Ma femme et mes filles diront des prières pour le mariage de mademoiselle Mercadet.
MERCADET.
Adieu! =(A part.)= Si tous les créanciers étaient comme celui-là! mais je n’y tiendrais pas, il m’emporte toujours de l’argent.
SCÈNE IV.
MERCADET, VERDELIN.
VERDELIN.
Bonjour, mon ami, que me veux-tu?
MERCADET.
Ta question ne me donne pas le temps de te dorer la pilule! Tu m’as deviné!
VERDELIN.
Oh! mon vieux Mercadet, je n’en ai pas et je suis franc: j’en aurais, que je ne pourrais pas t’en donner! Écoute... Je t’ai prêté déjà tout ce dont mes moyens me permettaient de disposer; je ne te l’ai jamais redemandé. Je suis ton ami et ton créancier: eh bien! si je n’avais pas pour toi le cœur plein de reconnaissance, si j’étais un homme ordinaire, il y a longtemps que le créancier aurait tué l’ami!... Diantre!... tout a ses limites dans ce monde.
MERCADET.
L’amitié, oui, mais non le malheur!...
VERDELIN.
Si j’étais assez riche pour te sauver tout à fait, pour éteindre entièrement ta dette, je le ferais de grand cœur, car j’aime ton courage: mais tu dois succomber!... Tes dernières entreprises, quoique spirituellement conçues, très-spécieuses même (tant de gens s’y sont pris!) ont croulé: tu t’es déconsidéré, tu es devenu dangereux! Tu n’as pas su profiter de la vogue momentanée de tes opérations!... Quand tu seras tombé, tu trouveras du pain chez moi!... Le devoir d’un ami est de nous dire ces choses-là!...
MERCADET.
Que serait l’amitié sans le plaisir de se trouver sage et de voir son ami fou, de se trouver à l’aise et de voir son ami gêné, de se complimenter en lui disant des choses désagréables!... Ainsi, je suis au ban de l’opinion publique?
VERDELIN.
Je ne dis pas tout à fait cela. Non, tu passes encore pour un honnête homme, mais la nécessité te force à recourir à des moyens...
MERCADET.
Qui ne sont pas justifiés par le succès, comme chez les gens heureux. Ah! le succès!... de combien d’infamies se compose un succès, tu vas le savoir... Moi, ce matin, j’ai déterminé la baisse que tu veux opérer, afin de tuer l’affaire des mines de la Basse-Indre, dont tu veux t’emparer pendant que le compte rendu des ingénieurs va rester dans l’ombre, grâce au silence que tu soldes si cher...
VERDELIN.
Chut! Mercadet, est-ce vrai? Je te reconnais bien là... =(Il le prend par la taille.)=
MERCADET.
Allons! ceci est pour te faire comprendre que je n’ai pas besoin de caresses, ni de morale, mais d’argent! Hélas! je ne t’en demande pas pour moi, mon bon ami! mais je marie ma fille, et nous sommes arrivés ici secrètement à la misère... Tu te trouves dans une maison où règne l’indigence sous les apparences du luxe (les promesses, le crédit, tout est usé!): et, si je ne solde pas en argent quelques frais indispensables, ce mariage manquera! Enfin, il me faut ici quinze jours d’opulence, comme à toi vingt-quatre heures de mensonges à la Bourse. Verdelin, cette demande ne se renouvellera pas: je n’ai pas deux filles. Faut-il tout dire? Ma femme et Julie n’ont pas de toilettes! =(A part.)= Il hésite...
VERDELIN, =à part=.
Il m’a joué tant de comédies, que je ne sais pas si sa fille se marie... Elle ne peut pas se marier!
MERCADET.
Il faut donner aujourd’hui même un dîner à mon futur gendre qu’un ami commun nous présente, et je n’ai plus mon argenterie: elle est... Tu sais... Non-seulement j’ai besoin d’un millier d’écus, mais encore j’espère que tu me prêteras ton service de table, et tu viendras dîner avec ta femme.
VERDELIN.
Mille écus!... Mercadet!... Mais personne n’a mille écus... à prêter... A peine les a-t-on pour soi! Si on les prêtait toujours, on ne les aurait jamais...
MERCADET, =à part=.
Oh! il y viendra. =(Haut.)= Tu me croiras si tu veux, mais, une fois ma fille mariée, eh bien! tout me devient indifférent. Ma femme aura chez Julie un asile; moi, j’irai chercher fortune ailleurs, car tu as raison, et je me suis dit: Utile aux autres, je me suis funeste à moi-même! Dans les affaires où je perds, les autres gagnent! Magnifique aux semailles de l’annonce et du prospectus, comprenant et satisfaisant les nécessités de l’organisation primitive, je n’entends rien à la récolte...
VERDELIN.
Veux-tu savoir le mot de cette énigme?
MERCADET.
Dis...
VERDELIN.
C’est que, si tu te trouves supérieur à toute espèce de position par l’esprit, tu es toujours au-dessous par le jugement. L’esprit nous vaut l’admiration, le jugement nous donne la fortune.
MERCADET, =à part=.
Oui, je n’ai pas assez de jugement pour tuer une affaire à mon profit! =(Haut.)= Voyons, Verdelin!... j’aime ma femme et ma fille... Ces sentiments-là sont ma seule consolation au milieu de mes récents désastres. Ces femmes ont été si douces, si patientes! je les voudrais voir à l’abri des malheurs!... Oh! là sont mes vraies souffrances!... Tu dois concevoir qu’on puisse pleurer... =(Il s’essuie les yeux.)= Tu as une charmante petite fille, et tu ne voudrais pas un jour la savoir malheureuse, vieillissant dans les larmes et le travail... Voilà pourtant l’avenir de ma Julie, un ange de dévouement! Oh! cher ami! j’ai, dans ces derniers temps, bu des calices bien amers: j’ai trébuché sur le pavé de bois, j’ai créé des monopoles, et l’on m’en a dépouillé! Eh bien! ce ne serait rien auprès de la douleur de me voir refusé par toi dans cette circonstance suprême! Enfin, ne te disons pas ce qui arriverait... car je ne veux rien devoir à ta pitié!...
VERDELIN.
Mille écus! Mais à quoi veux-tu les employer!
MERCADET, =à part=.
Je les aurai! =(Haut.)= Eh! mon cher, un gendre est un oiseau qu’un rien effarouche... une dentelle de moins sur une robe, c’est toute une révélation! Les toilettes sont commandées, les marchands vont les apporter... Oui, j’ai eu l’imprudence de dire que je payerais tout, comptant sur toi!... Et le dîner!... Il faut des vins exquis!... l’amoureux ne peut perdre la tête que comme ça. Fais attention à ceci: nous paraissons riches; nous devons nous tenir sous les armes devant monsieur de la Brive! Verdelin, un millier d’écus ne te tuera pas, toi qui as soixante mille francs de rente! et ce sera la vie d’une pauvre enfant que tu aimes, car tu aimes Julie!... Elle est folle de ta petite, elles jouent ensemble comme des bienheureuses. Laisseras-tu l’amie de ta fille sécher sur pied? C’est contagieux, ça porte malheur!...
VERDELIN.
Mon cher, je n’ai pas mille écus; je puis te prêter mon argenterie, mais je n’ai pas...
MERCADET.
Un bon sur la Banque, c’est bientôt signé...
VERDELIN.
Je... Non...
MERCADET.
Oh! ma pauvre enfant!... tout est dit!... =(Il tombe abattu sur un fauteuil.)= O mon Dieu! pardonnez-moi de terminer le rêve pénible de mon existence, et laissez-moi me réveiller dans votre sein!
VERDELIN.
Mais si tu as trouvé un gendre, mon ami?...
MERCADET, =se levant brusquement=.
Si j’ai trouvé un gendre?... tu mets cela en doute?... Ah! refuse-moi durement les moyens de faire le bonheur de ma fille, mais ne m’insulte pas! Tu verras monsieur de la Brive!... Je suis donc tombé bien bas, pour que... Oh! Verdelin... je ne voudrais pas pour mille écus avoir eu cette idée sur toi... tu ne peux être absous qu’en me les donnant...
VERDELIN.
Je vais aller voir si je puis...
MERCADET.
Non, ceci est une manière de refuser...
VERDELIN.
Et si le mariage manque... tiens, je n’y pensais pas, non, mon ami, je te les donnerai quand le mariage se fera, certainement...
MERCADET.
Mais il ne se fera pas sans les mille écus! Comment, toi, à qui je les ai vu dépenser pour une chose de vanité, pour une amourette, tu ne les mettrais pas à une bonne action!...
VERDELIN.
En ce moment, il y a peu de bonnes actions...
MERCADET.
Ah! ah! ah!... il est joli!... tu ris... il y a réaction!...
VERDELIN.
Ah! ah! ah!... =(Il laisse tomber son chapeau.)=
MERCADET =ramasse le chapeau et le brosse avec sa manche=.
Eh bien! mon vieux, deux amis qui ont tant roulé dans la vie! qui l’ont commencée ensemble!... En avons-nous dit et fait!... hein! Tu ne te souviens donc pas de notre bon temps, où c’était à la vie à la mort entre nous?
VERDELIN.
Te rappelles-tu notre partie à Rambouillet, où je me suis battu pour toi avec cet officier de la garde?...
MERCADET.
Je t’avais cédé Clarisse! Ah! étions-nous gais, étions-nous jeunes! et aujourd’hui nous avons des filles, des filles à marier!... Si Clarisse vivait, elle te reprocherait ton hésitation!...
VERDELIN.
Si elle avait vécu, je ne me serais jamais marié!...
MERCADET.
Tu sais aimer, toi!... Ainsi je puis compter sur toi pour dîner, et tu me donneras ta parole d’honneur de m’envoyer...
VERDELIN.
Le service...
MERCADET.
Et les mille écus...
VERDELIN.
Tu y reviens encore! Je t’ai dit que je ne le pouvais pas...
MERCADET, =à part=.
Cet homme ne mourra certes pas d’un anévrisme... =(Haut.)= Mais je serai donc assassiné par mon meilleur ami!... Oh! c’est toujours ainsi!... Tu seras donc insensible au souvenir de Clarisse et au désespoir d’un père?... =(Il crie.)= Je suis au désespoir, je vais me brûler la cervelle!...
SCÈNE V.
LES MÊMES, JULIE, MADAME MERCADET.
MADAME MERCADET.
Qu’as-tu, mon ami?...
JULIE.
Mon père, ta voix m’a effrayée.
MADAME MERCADET.
Mais c’est Verdelin, tu ne saurais être en danger...
JULIE.
Bonjour, monsieur. De quoi s’agit-il donc entre vous et mon père?...
MERCADET.
Eh bien! tu vois, elles accourent comme deux anges gardiens à un seul éclat de voix. =(A part.)= Elles m’ont entendu! =(A sa femme et à sa fille qu’il prend par les mains.)= Vous m’attendrissez!... =(A Verdelin.)= Verdelin, allons! veux-tu tuer toute une famille? Cette preuve de tendresse me donne la force de tomber à tes genoux. =(Il fait le geste de se mettre à genoux.)=
JULIE.
Oh! monsieur! =(Elle arrête son père.)= C’est moi qui vous implorerai pour lui, s’il s’agit (et je le vois bien) d’argent. Eh bien! je puis vous offrir une garantie dans mon travail. Obligez encore une fois mon père, il doit être dans de cruelles angoisses pour supplier ainsi...
MERCADET.
Chère enfant! =(A part.)= Quels accents!... Je n’étais pas nature comme ça!
MADAME MERCADET.
Monsieur Verdelin, rendez-lui ce service, nous saurons le reconnaître, j’engagerai le bien qui me reste.
VERDELIN, =à Julie=.
Vous ne savez pas ce qu’il me demande?
JULIE.
Non.
VERDELIN.
Mille écus pour pouvoir vous marier.
JULIE.
Ah! monsieur, oubliez ce que je vous ai dit. Je ne veux pas d’un mariage acheté par l’humiliation de mon père...
MERCADET, =à part=.
Elle est magnifique...
VERDELIN.
Je vais vous chercher l’argent. =(Il sort.)=
SCÈNE VI.
LES MÊMES, =moins= VERDELIN.
MERCADET.
Il est parti...
JULIE.
Ah! mon père, pourquoi n’ai-je pas su?
MERCADET. =Il embrasse sa fille.=
Tu nous as sauvés! Ah! quand serai-je riche et puissant pour le faire repentir d’un pareil bienfait?...
MADAME MERCADET.
Mais il va vous donner la somme que vous lui demandez...
MERCADET.
Il me l’a vendue trop cher!... Qui est-ce qui sait obliger? Oh! quand je le pouvais, moi, je le faisais avec une grâce! =(Il fait le geste d’étaler de l’argent.)= Il y a des ingratitudes qui sont des vengeances. Ah! mon petit Verdelin, tu rechignes à me prêter mille écus, je n’aurai plus de scrupule à t’en souffler cent mille!...
MADAME MERCADET.
Ne soyez pas injuste, Verdelin a cédé.
MERCADET.
Au cri de Julie, non à mes supplications. Ah! ma chère! il a eu pour plus de mille écus de bassesses!...
SCÈNE VII.
LES MÊMES, VERDELIN.
VERDELIN.
J’avais de l’argent dans ma voiture pour Brédif, qui n’est pas chez lui; le voici en trois sacs... =(Justin apporte deux sacs.)=
MERCADET.
Ah!...
MADAME MERCADET.
Monsieur, comptez sur la reconnaissance d’une mère...
VERDELIN.
Mais c’est à vous et à votre fille seulement que je prête cet argent, et vous aurez la complaisance de signer toutes deux le billet que va me faire Mercadet...
JULIE.
Signer mon malheur!...
MADAME MERCADET.
Tais-toi, ma fille.
MERCADET. =Il écrit.=
Mon bon Verdelin, je te reconnais enfin! Faut-il comprendre les intérêts?
VERDELIN.
Non, non, sans intérêts... Je veux vous obliger et non faire une affaire...
MERCADET.
Ma fille, voilà ton second père!...
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, JUSTIN, =puis= THÉRÈSE.
JUSTIN.
Monsieur Minard. =(Il sort.)=
THÉRÈSE.
Madame, les marchands apportent tout...
MADAME MERCADET. =Elle tend le billet à Verdelin.=
J’y vais.
MERCADET, =à Verdelin=.
Tu vois, il était temps!
VERDELIN.
Eh bien! je vous laisse... =(Madame Mercadet sort avec Thérèse, Verdelin est reconduit par Mercadet, qui fait signe à Minard d’entrer.)=
SCÈNE IX.
MINARD, JULIE, MERCADET.
JULIE, =à Minard=.
Si vous voulez, Adolphe, que notre amour brille à tous les regards, dans les fêtes du monde comme dans nos cœurs, ayez autant de courage que j’en ai eu déjà.
MINARD.
Que s’est-il donc passé?...
JULIE.
Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié pour nous...
MINARD.
Je triompherai!...
MERCADET, =revenant=.
Monsieur, vous aimez ma fille?
MINARD.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Du moins elle le croit! Vous avez eu le talent de le lui persuader...
MINARD.
Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui, venant de tout autre que de vous, m’offenserait. Comment n’aimerais-je pas mademoiselle? Abandonné par mes parents, et sans autre protection que celle de ce bon monsieur Duval qui m’a servi de père depuis neuf ans, votre fille, monsieur, est la seule personne qui m’ait fait connaître les bonheurs de l’affection. Mademoiselle Julie est à la fois une sœur et une amie, elle est toute ma famille!... Elle seule m’a souri, m’a encouragé: aussi est-elle aimée au delà de toute expression.
JULIE.
Dois-je rester, mon père?...
MERCADET, =à sa fille=.
Gourmande! =(A Minard.)= Monsieur, j’ai sur l’amour, entre jeunes gens, les idées positives que l’on reproche aux vieillards. Ma défiance est d’autant plus légitime, que je ne suis point de ces pères aveuglés par la paternité: je vois Julie comme elle est; sans être laide, elle ne possède pas cette beauté qui fait crier:—«Ah!» Elle n’est ni bien ni mal.
MINARD.
Vous vous trompez, monsieur. J’ose vous dire que vous ne connaissez pas votre Julie...
MERCADET.
Oh! parfaitement... comme si...
MINARD.
Non, monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit et connaît: mais l’amour la transfigure! la tendresse, le dévouement, lui communiquent une beauté ravissante que moi seul ai créée.
JULIE.
Mon père, je suis honteuse...
MERCADET.
Dis donc heureuse... Et s’il vous répète ces choses-là...
MINARD.
Cent fois, mille fois, et jamais assez!... Il n’y a pas de crime à les dire devant un père!
MERCADET.
Vous me flattez! Je me croyais son père, mais vous êtes le père d’une Julie avec laquelle je voudrais faire connaissance. Voyons, jeune homme, ouvrez les yeux! Les solides et belles qualités de son âme, je le conçois, peuvent changer l’expression de sa physionomie, mais le teint? Julie est modeste et résignée, elle sait qu’elle a le teint brun et les traits un peu... risqués...
JULIE.
Mon père!...
MINARD.
Mais vous n’avez donc pas aimé!...
MERCADET.
Beaucoup! J’ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d’or.
MINARD.
Autrefois!... mais aujourd’hui nous aimons mieux...
MERCADET.
Que faites-vous donc?
MINARD.
Nous nous attachons à l’âme, à l’idéal.
MERCADET.
Et c’est ce qui rend ma fille jolie!... Ainsi qu’une femme ait des hasards dans la taille, l’idéal la redresse! L’âme lui effile les doigts! l’idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds! l’âme éclaircit le teint!...
MINARD.
Certainement.
MERCADET.
Nous autres gens élevés sous l’Empire, nous appelons cela...
MINARD.
L’amour! cela!... l’amour, le saint et pur amour!...
MERCADET.
Avoir le bandeau sur les yeux.
JULIE.
Mon père, ne vous moquez pas de deux enfants...
MERCADET.
Très-grands...
JULIE.
Qui s’aiment comme on s’aime de leur temps, d’une passion vraie, pure, durable, parce qu’elle est appuyée sur la connaissance du caractère, sur la certitude d’une mutuelle ardeur à combattre les difficultés de la vie; enfin deux enfants qui vous aimeront bien.
MINARD, =à Mercadet=.
Quel ange!...
MERCADET, =à part=.
Je vais t’en donner de l’ange! =(A sa fille.)= Tais-toi, ma fille. =(A Minard.)= Ainsi, monsieur, vous adorez Julie. Elle est charmante, elle a de l’âme, de l’esprit, du cœur. Enfin, c’est la beauté comme vous l’entendez, elle est la perfection rêvée...
MINARD.
Ah! vous comprenez donc!...
MERCADET.
Un ange qui tient néanmoins un peu à la matière...
MINARD.
Pour mon bonheur!...
MERCADET.
Vous l’aimez sans aucune arrière-pensée?
MINARD.
Aucune.
JULIE.
Que vous ai-je dit?
MERCADET. =Il les prend par les mains et les attire à lui.=
Heureux enfants! Vous vous aimez donc?... Quel joli roman!... =(A Minard.)= Vous la voulez pour femme?...
MINARD.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Malgré tous les obstacles?
MINARD.
Je suis venu pour les vaincre.
MERCADET.
Rien ne vous découragera?
MINARD.
Rien.
JULIE.
Ne vous ai-je pas dit qu’il m’aimait?
MERCADET.
Cela y ressemble! Où trouver un plus beau spectacle? Il n’y a rien de plus doux pour un père que de voir sa fille aimée comme elle le mérite, et de la voir heureuse...
JULIE.
Ne me saurez-vous pas gré, mon père, d’un choix qui vous donne un fils plein de sentiments élevés, doué d’une âme forte et?...
MINARD.
Mademoiselle!...
JULIE.
Oui, monsieur, oui, je parlerai aussi, moi!
MERCADET.
Ma fille, va voir ta mère; laisse-moi parler d’affaires beaucoup moins immatérielles. Quelle que soit la puissance de l’idéal sur la beauté des femmes, elle n’a malheureusement aucune influence sur les rentes... =(Julie sort.)=
SCÈNE X.
MINARD, MERCADET.
MERCADET.
Nous sommes entre nous, nous allons parler français. Monsieur, vous n’aimez pas ma fille!
MINARD.
Dites, monsieur, que vous avez en vue un riche parti pour mademoiselle Mercadet, que vous ne tenez aucun compte des inclinations de votre fille, et je vous comprendrai: mais sachez-le! je ne suis venu demander sa main qu’après avoir obtenu son cœur...
MERCADET.
Son cœur? malheureux! Que voulez-vous dire?...
MINARD.
Monsieur, Julie est respectueusement aimée...
MERCADET.
Bien! C’est heureusement idéal! mais vous me devez une confidence entière au point où nous en sommes... Vous êtes-vous écrit?...
MINARD.
Oui, monsieur, des lettres pleines d’amour.
MERCADET, =à part=.
Ah! pauvre fille! elle a lu des lettres d’amour! Elle! C’est la tête alors et non le cœur qui souffrira!... =(Haut.)= Monsieur, les anges ont mille perfections, mais ils n’ont pas de rentes sur l’État, et Julie...
MINARD.
Ah! monsieur, je suis prêt à tous les sacrifices, je ne veux que Julie.
MERCADET.
Vous avez dit que vous ne seriez effrayé par aucun obstacle...
MINARD.
Aucun.
MERCADET.
Eh bien! je vais vous confier un secret d’où dépendent l’honneur et le repos de la famille dans laquelle vous voulez absolument entrer.
MINARD, =à part=.
Que va-t-il me dire?
MERCADET.
Je suis sans ressources, monsieur, ruiné... ruiné totalement. Si vous voulez Julie, elle sera bien à vous, elle sera mieux chez vous, quelque pauvre que vous soyez, que dans la maison paternelle... Non-seulement elle est sans dot, mais elle est dotée de parents pauvres... plus que pauvres...
MINARD.
Plus que pauvres... il n’y a rien au delà!
MERCADET.
Si, monsieur, nous avons des dettes, beaucoup de dettes; il y en a de criardes...
MINARD, =à part=.
Ruse de comédie! il veut m’éprouver. =(Haut.)= Eh bien! monsieur, je suis jeune, j’ai le monde devant moi, je ne manque ni d’énergie, ni d’ambition; aujourd’hui personne ne vient d’assez loin pour me demander autre chose que mon nom. J’arriverai... j’aurai le bonheur d’enrichir celle que j’aime.
MERCADET.
Je connais cela. Je me suis ruiné pour madame Mercadet, pour lui continuer l’opulence à laquelle elle était habituée. J’ai sacrifié dans mon temps à l’idéal: aussi ai-je des créanciers qui ne comprennent pas la fantaisie, l’imagination, le bonheur!
MINARD, =à part=.
Il raille, il est riche.
MERCADET.
Ainsi ma confidence ne vous effraye pas?
MINARD.
Non, monsieur. Aucune pensée d’intérêt n’entache mon amour...
MERCADET.
Bien dit, jeune homme. Oh! vous avez dit cette dernière phrase à merveille. =(A part.)= Il est têtu. =(Haut.)= Vous aimez ma fille assez pour acheter cher le bonheur de l’épouser?...
MINARD.
Que peut-on donner de plus que sa vie?
MERCADET.
Un amour si sincère doit être récompensé.
MINARD.
Enfin...
MERCADET.
J’ai une entière confiance en vous.
MINARD.
Je la mérite, monsieur.
MERCADET.
Attendez! =(Il sort.)=
MINARD, =un moment seul=.
A ma place, bien des jeunes gens dans ma position auraient tremblé, auraient faibli! Quand un père si riche a une fille qui n’est pas belle (car Julie est passable, voilà tout), il a bien raison de chercher à savoir si elle n’est pas épousée uniquement pour sa fortune... Oh! pour un garçon timide, j’ai été superbe! Il a du bon sens, le père. Certainement Julie m’aime, je suis le seul qui lui aie parlé d’amour, et, à force de parler, je me suis laissé prendre à ce que je disais. Mais je la rendrai heureuse, je l’aime comme on doit aimer sa femme; oui, je l’aime! Peut-être qu’à force d’étudier une personne, on finit par la bien comprendre, et alors on voit son âme à travers le voile de la chair. Julie a une belle âme. En effet, ce sont les qualités et non la beauté d’une femme qui font les mariages heureux. D’ailleurs on en épouse de plus laides. Et puis, la femme qui nous aime sait se faire jolie!...
MERCADET, =revenant=.
Tenez! mon gendre, voici des papiers de famille qui attesteront notre fortune...
MINARD.
Monsieur...
MERCADET.
Oh! négative... lisez. Voici copie du procès-verbal de la saisie de notre mobilier; j’achète assez cher du propriétaire le droit de le conserver ici. Ce matin il voulait faire vendre. Voici des commandements en masse, et, hélas! une signification de contrainte par corps faite hier... Vous voyez bien que cela devient très-sérieux... Enfin, voici tous mes protêts, mes jugements, tous mes dossiers classés par ordre: car, jeune homme, retenez bien ceci: c’est surtout dans le désordre qu’il faut avoir de l’ordre. Un désordre bien rangé, on s’y retrouve, on le domine! Que peut dire un créancier qui voit sa dette inscrite à son numéro? Je me suis modelé sur le gouvernement: tout suit l’ordre alphabétique. Je n’ai pas encore entamé la lettre A.
MINARD.
Vous n’avez rien payé...
MERCADET.
A peu près: mais ne suis-je pas loyal?
MINARD.
Très-loyal...
MERCADET.
Vous connaissez l’état de mes charges, vous savez la tenue des livres... Tenez! total: trois cent quatre-vingt mille...
MINARD.
Oui, monsieur, la récapitulation est là.
MERCADET.
Vous avez lu... Vous ne vous plaindrez pas? Un père enchanté de se défaire de sa fille aurait cherché à vous tromper; il aurait promis une dot imaginaire, une rente à servir. On fait de ces tours-là!... souvent! Beaucoup de pères profitent d’un amour comme le vôtre et l’exploitent! Mais ici vous traitez avec un homme honorable... On peut avoir des dettes, on doit rester homme d’honneur... Vous me faisiez frémir quand vous vous enferriez devant ma fille avec vos belles protestations; car épouser une fille pauvre, quand, comme vous, on n’a que deux mille francs d’appointements, c’est marier le protêt avec la saisie.
MINARD.
Vous croyez, monsieur? Je ferais donc alors le malheur de votre fille!...
MERCADET.
Ah! jeune homme! ma fille a maintenant son vrai teint...
MINARD.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Touchez là! vous avez mon estime. Vous êtes un garçon d’espérance, vous mentez avec un aplomb...
MINARD.
Monsieur...
MERCADET.
Vous pourriez être ministre, une chambre vous croirait...
MINARD.
Monsieur!...
MERCADET.
Eh bien! allez-vous me quereller? N’est-ce pas moi qui ai lieu de me plaindre, jeune homme? vous avez troublé la paix de ma famille, vous avez mis dans la tête de ma fille des idées exagérées de l’amour, qui peuvent rendre son bonheur difficile en la laissant se forger un idéal... ridicule. Julie a plusieurs mois de plus que vous, votre faux amour lui offre des séductions auxquelles aucune fille, dans sa position, ne résiste...
MINARD.
Monsieur, si notre mutuelle misère nous sépare, je suis du moins sans reproche! J’aime mademoiselle Julie! un pauvre garçon, déshérité comme je le suis, peut-il trouver mieux?
MERCADET.
Des phrases! Vous avez fait le mal, il s’agit de le réparer.
MINARD.
Croyez, monsieur...
MERCADET.
Pas un mot de plus... des preuves... Vous me rendrez les lettres que ma fille vous a écrites...
MINARD.
Aujourd’hui même...
MERCADET.
Et vous aiderez un malheureux père à marier sa fille. Si vous aimez Julie, efforcez-vous de me seconder. Il s’agit pour elle d’avoir une fortune et un nom. Quand vous resteriez ostensiblement épris d’elle, il n’y aurait rien de déshonorant à jouer le rôle d’amant malheureux. En France, chacun veut de ce que tout le monde désire. Une jeune personne courtisée, disputée, emprunte des attraits à l’idéal. Oui, si notre bonheur désespère quelqu’un, il nous en semble meilleur. L’envie est au fond du cœur humain comme une vipère dans son trou. Ah! vous m’avez compris... Quant à ma fille =(il appelle Julie)=, je vous laisse le soin de la préparer à votre changement: elle ne me croirait pas, si je lui disais que vous renoncez à elle...
MINARD.
Le pourrais-je après tout ce que je lui ai dit et écrit? =(Mercadet sort.)= Je voudrais être à cent pieds sous terre. L’épouser? j’ai dix-huit cents francs d’appointements et je n’ai point de quoi vivre pour un, que deviendrions-nous trois? La voici... Elle ne me semble plus être la même! je m’étais habitué à la voir à travers trois cent mille francs de dot!... Allons!...
SCÈNE XI.
MINARD, JULIE.
JULIE.
Et bien! Adolphe?...
MINARD.
Mademoiselle?...
JULIE.
Mademoiselle? Ne suis-je plus Julie? Avez-vous tout arrangé avec mon père?...
MINARD.
Oui... C’est-à-dire...
JULIE.
Oh! l’argent a toujours blessé l’amour; mais j’espère que vous aurez vaincu mon père...
MINARD.
Ah! Julie, votre père a des raisons... judiciai... judicieuses...
JULIE.
Que s’est-il donc passé entre vous et lui? Adolphe, vous n’avez plus l’air de m’aimer...
MINARD.
Oh! toujours...
JULIE.
Ah! j’avais le cœur déjà serré...
MINARD.
Il s’est opéré un grand changement dans notre situation.
JULIE.
Vous n’avez pas surmonté tous les obstacles?
MINARD.
Votre père ne nous a pas dit sa situation, elle est horrible, Julie, car elle nous voue à la misère. Il y a des hommes à qui la misère donne de l’énergie: moi, vous ne connaissez pas mon caractère, je suis de ceux qu’elle abat... Tenez!... je ne soutiendrais pas la vue de votre malheur.
JULIE.
J’aurai du courage pour deux. Vous ne me verrez jamais que souriant. D’ailleurs, je ne vous serai point à charge. Ma peinture me procure autant d’argent que votre place vous en donne, et, sans être riche, je vous promets de faire régner l’aisance dans notre joli ménage.
MINARD, =à part=.
Il n’y a que les filles pauvres pour nous aimer ainsi...
JULIE.
Que dites-vous donc là, monsieur?
MINARD.
Je ne vous ai jamais vue si belle! =(A part.)= L’amour la rend folle!... Il faut en finir. =(Haut.)= Mais...
JULIE.
Le mais, Adolphe, est un mot sournois.
MINARD.
Votre père a fait un appel à ma délicatesse. Il m’a prouvé combien l’amour était une passion égoïste.
JULIE.
A deux.
MINARD.
A trois même! Il m’a montré la différence de votre sort, si vous étiez riche. Julie, il y a deux manières d’aimer...
JULIE.
Il n’y en a qu’une.
MINARD.
L’amour qui vous livre à la misère est insensé, l’amour qui se sacrifie à votre bonheur est héroïque!...
JULIE.
Mon seul bonheur, Adolphe, est d’être à vous!
MINARD.
Ah! si vous aviez entendu votre père, il m’a demandé de renoncer à vous!
JULIE.
Et vous avez renoncé?...
MINARD.
J’essaye, je le voudrais, je ne le puis. Il y a quelque chose en moi qui me dit que je ne serai jamais aimé comme je le suis par vous...
JULIE.
Oh! certes! monsieur, mon amour... Oh! pourquoi en parlerais-je encore?
MINARD.
Je ne puis le reconnaître qu’en me sacrifiant...
JULIE.
Adieu, adieu, monsieur!... =(Adolphe sort.)= Il s’en va, il ne se retourne point! Oh, mon Dieu!...
SCÈNE XII.
JULIE. =Elle se regarde dans une glace.=
Beauté, incomparable privilége, le seul qui ne se puisse acquérir, et qui cependant n’est qu’une chimère, qu’une promesse, oui, tu me manques! Oh! je le sais! J’avais essayé de te remplacer par la tendresse, par la douceur, par la soumission, par le dévouement absolu qui fait qu’on donne sa vie comme un grain d’encens sur l’autel... Et voilà toutes les espérances de la pauvre fille laide envolées! Mon idole tant caressée vient de se briser, là, en éclats!... Ce mot:—«Je suis belle, je puis charmer, accomplir ma destinée de femme, donner le bonheur, le recevoir!» cette enivrante idée ne s’élèvera donc jamais de mon cœur pour le consoler!... Plus d’illusions, j’ai rêvé... =(Elle essuie quelques larmes.)= Mes larmes couleront sans être essuyées: je serai seule dans la vie! Il ne m’aimait pas! J’ai revêtu de mes propres qualités, de mes sentiments, un fantôme qui s’est évanoui!... et ma douleur paraîtrait si ridicule que je dois la cacher dans mon âme... Allons! un dernier soupir à ce premier amour et résignons-nous à devenir, comme tant d’autres femmes, le jouet des événements d’une vie inconnue! Soyons madame de la Brive pour sauver mon père. Abdiquons la belle couronne de l’amour unique, vertueux et partagé!...
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
MINARD, =seul=.
Si j’étais seulement chef de bureau dans une administration, je ne rapporterais pas ces lettres! Avant de m’en séparer, je les ai relues; elles peignent une belle âme, une tendresse infinie. Oh! la misère! elle a dévoré peut-être autant de belles amours que de beaux génies! Avec quel respect nous devons saluer les grands hommes qui la domptent, ils sont deux fois grands!...
SCÈNE II.
MINARD, JULIE.
JULIE.
Je vous ai vu entrer, et me voici. Oh! je suis sans fierté...
MINARD.
Et moi sans force.
JULIE.
Vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous êtes un homme! Ah! si vous aviez seulement un regret, Adolphe?...
MINARD.
Eh bien?
JULIE.
Je ferais manquer ce mariage, sans que mon père sût par quel moyen.
MINARD.
Et après?
JULIE.
L’avenir serait à nous! Et, à nous deux, nous saurions devenir riches...
MINARD.
Notre avenir a peu de chances favorables. Écoutez-moi, Julie. Après vous avoir quittée, j’ai éprouvé tant de peine, que je suis digne de pardon. Trouvez-moi cupide ou ambitieux, je serai sincère, du moins: je vous ai cru assez de fortune pour offrir un point d’appui aux efforts que je rêvais de tenter pour vous! Je suis seul au monde, il était bien naturel de demander secours à celle de qui je voulais faire ma compagne. Peut-être même ai-je compté sur le plaisir que vous preniez à mes soins pour vous bien attacher à moi, tant j’avais besoin d’un point d’appui. Mais, en vous connaissant, j’ai ressenti pour vous une sérieuse affection, et ce que votre père m’a dit ne l’a pas éteinte...
JULIE.
Vrai!...
MINARD.
Oui, Julie, je sens que je vous aime; et, si j’avais autant de croyance en moi que d’amour pour vous, nous affronterions ensemble les malheurs de la vie!...
JULIE.
Assez! assez! cet aveu suffit. Il m’en coûtait de vous savoir intéressé... Pas un mot de plus. Je suis heureuse.
MINARD.
En vérité, Julie, il me serait possible de beaucoup souffrir; mais vous? êtes-vous aguerrie contre le malheur? Nous n’aurions d’abord que des peines à échanger...
JULIE.
Je vous pardonne votre ambition, vos calculs, pardonnez-moi ma persistance. Puisque vous m’aimez, tout me semble possible...
MINARD.
C’est donc moi qui suis le doute; et vous, vous êtes l’espérance.
JULIE.
Je tâcherai de rester libre encore quelque temps. J’ai dans le cœur une voix qui me dit que nous serons heureux. Vous avez reçu dernièrement une lettre de votre mère, qui ne vous a, dit-elle, abandonné que pour veiller à vos intérêts, et qui vous annonce des jours meilleurs! Peut-être votre sort changera-t-il.
SCÈNE III.
MADAME MERCADET, JULIE, MINARD.
MADAME MERCADET.
Eh bien! Julie, votre père se fâcherait s’il vous voyait occupée à causer, surtout avec monsieur, au lieu de vous habiller. Vous allez vous laisser surprendre par messieurs de Méricourt et de la Brive.
MINARD.
Madame, ma visite n’a rien d’indiscret. Je viens rendre ses lettres à mademoiselle et lui redemander les miennes, selon le désir de monsieur Mercadet.
JULIE.
Ma mère, vous savez maintenant que nous nous aimons. Ne pourriez-vous défendre votre fille contre le malheur?...
MADAME MERCADET.
Julie, votre père a besoin, dans sa situation, d’un gendre qui lui soit utile et qui le seconde dans ses opérations: il est perdu sans ce mariage...
JULIE.
Et moi, ma vie est manquée.
MINARD.
Monsieur Duval, l’ancien caissier de messieurs Mercadet et Godeau...
MADAME MERCADET.
Il est aussi le créancier de monsieur Mercadet.
MINARD.
Oui, madame, mais je viens de lui confier la situation de monsieur Mercadet. =(Mouvement de madame Mercadet.)= Oh! il la connaissait, madame, et il ne la trouve pas désespérée; il se chargerait de sa liquidation.
MADAME MERCADET.
Mon mari liquider! vous ne le connaissez pas! Semblable au joueur à la table fatale, il espère toujours dans un coup heureux, et je ne sais jusqu’où il irait pour conserver le droit de faire fortune; d’ailleurs, vous le voyez pour le mariage de sa fille!... Lui, liquider!... renoncer aux affaires: mais c’est sa vie!... Monsieur, je vous dis ce secret pour vous expliquer combien il y a peu de chances de le faire revenir sur sa détermination. Comme femme et comme mère, je voudrais vous voir heureux; mais puis-je blâmer monsieur Mercadet de ce qu’il marie richement sa fille quand je me vois si près de la misère?... Monsieur de la Brive a un nom, une famille...
JULIE, =à sa mère=.
Cessez, ma mère!... pensez à la situation d’Adolphe!...
SCÈNE IV.
LES MÊMES, JUSTIN.
JUSTIN.
Messieurs de la Brive et de Méricourt.
JULIE, =à Minard=.
Monsieur, venez, je vais vous rendre vos lettres.
MADAME MERCADET, =à Justin=.
Faites-les attendre ici, je vais leur envoyer monsieur. Allons nous habiller, ma fille. =(Tous sortent, moins Justin.)=
SCÈNE V.
JUSTIN, DE MÉRICOURT, DE LA BRIVE.
JUSTIN.
Ces dames sont encore à leur toilette et prient ces messieurs d’attendre un moment. Monsieur va venir. =(Il sort.)=
MÉRICOURT.
Enfin, mon cher, te voilà dans la place et tu vas être bientôt officiellement le prétendu de mademoiselle Mercadet. Conduis bien la barque, le père est un finaud.
DE LA BRIVE.
Et c’est ce qui m’effraye! il sera difficile.
MÉRICOURT.
Je ne crois pas, Mercadet est un spéculateur. Riche aujourd’hui, demain il peut se trouver pauvre. D’après le peu que sa femme m’a dit de ses affaires, je crois qu’il est enchanté de mettre une portion de sa fortune sous le nom de sa fille, et d’avoir un gendre capable de l’aider dans ses conceptions.
DE LA BRIVE.
C’est une idée! elle me va; mais s’il voulait prendre trop de renseignements?
MÉRICOURT.
J’en ai donné d’excellents à madame Mercadet... Une femme de quarante ans, mon cher, croit tout ce que lui dit celui qui la comble de soins...
DE LA BRIVE.
Ceci est tellement heureux que...
MÉRICOURT.
Vas-tu perdre ton aplomb de dandy? Je comprends bien tout ce que la situation a de périlleux. Il faut être arrivé au dernier degré du désespoir pour se marier. Le mariage est le suicide des dandys après en avoir été la plus belle gloire. =(Il baisse la voix.)= Voyons, peux-tu tenir encore?
DE LA BRIVE.
Si je ne m’appelais pas de mon nom primitif, Michonnin pour les huissiers, et de la Brive pour le monde élégant, je serais déjà banni du boulevard. Les femmes et moi, nous nous sommes ruinés réciproquement; et, par les mœurs qui courent, rencontrer une Anglaise, une aimable douairière, un potose amoureux, c’est, comme les carlins, une espèce perdue!
MÉRICOURT.
Le jeu?
DE LA BRIVE.
Oh! le jeu n’est une ressource certaine que pour certains chevaliers, et je ne suis pas assez fou pour risquer le déshonneur contre quelques gains, qui toujours ont leur terme. La publicité, mon cher, a perdu toutes les mauvaises carrières où jadis on faisait fortune. Donc, sur cent mille francs d’acceptations, l’usure ne me donnerait pas dix mille francs argent. Pierquin m’a renvoyé à un sous-Pierquin, un petit père Violette, qui a dit à mon courtier que ce serait acheter des timbres trop cher... Mon tailleur se refuse à comprendre mon avenir... mon cheval vit à crédit. Quant à ce petit malheureux si bien vêtu, mon tigre, je ne sais pas comment il respire ni où il se nourrit. Je n’ose pénétrer ce mystère. Or, comme nous ne sommes pas encore assez avancés en civilisation pour qu’on fasse une loi comme celle des Juifs, qui supprimait toutes les dettes à chaque demi-siècle, il faut payer de sa personne. On dira de moi des horreurs... Un jeune homme très-compté parmi les élégants, assez heureux au jeu, de figure passable, qui n’a pas vingt-huit ans, se marier avec la fille d’un riche spéculateur... laide, dis-tu?...
MÉRICOURT.
Comme ça!...
DE LA BRIVE.
C’est un peu leste! mais je me lasse de la vie fainéante... Je le vois! le plus court chemin pour amasser du bien, c’est encore de travailler!... Mais... notre malheur, à nous autres, est de nous sentir aptes à tout et de n’être en définitive bons à rien! Un homme comme moi, capable d’inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas être commis ni soldat. La société n’a pas créé d’emploi pour nous. Eh bien! je ferai des affaires avec Mercadet. C’est un des plus grands faiseurs. A nous deux, nous remuerons le monde commercial. Tu es bien sûr qu’il ne peut pas donner moins de cent cinquante mille francs à sa fille?
MÉRICOURT.
Mon cher, d’après la tenue de madame Mercadet... enfin... tu la vois à toutes les premières représentations, aux Bouffes, à l’Opéra, elle est d’une élégance!...
DE LA BRIVE.
Mais je suis assez élégant, et je n’ai...
MÉRICOURT.
C’est vrai, mais vois... tout annonce ici l’opulence. Oh! ils sont très-bien!
DE LA BRIVE.
C’est la splendeur bourgeoise... du cossu, ça promet...
MÉRICOURT.
Puis la mère a des principes solides! à quarante ans, elle a des scrupules! Depuis dix-huit mois je n’ai rien vu dans sa conduite qui ne soit très... convenable. As-tu le temps de conclure?
DE LA BRIVE.
Je me suis mis en mesure. J’ai gagné hier au club de quoi faire les choses très-bien pour la corbeille: je donnerai quelque chose, et je devrai le reste...
MÉRICOURT.
Sans me compter, à quoi montent tes dettes?
DE LA BRIVE.
Une bagatelle! Cent cinquante mille francs que mon beau-père fera réduire à cinquante mille! Il me restera donc cent mille francs et c’est de quoi lancer une première affaire. Je l’ai toujours dit: je ne deviendrai riche que lorsque je n’aurai plus le sou.
MÉRICOURT.
Mercadet est un homme fin, il te questionnera sur ta fortune, es-tu bien préparé?
DE LA BRIVE.
N’ai-je pas la terre de la Brive? trois mille arpents de terre dans les Landes, qui vaut trente mille francs, hypothéquée de quarante-cinq mille, et qui peut se mettre en action pour en extraire n’importe quoi, au chiffre de cent mille écus?... Tu ne te figures pas ce qu’elle m’a rapporté, cette terre!
MÉRICOURT.
Ton nom, ta terre et ton cheval sont à deux fins.
DE LA BRIVE.
Pas si haut!
MÉRICOURT.
Ainsi, tu es bien décidé?...
DE LA BRIVE.
D’autant plus que je veux être un homme politique...
MÉRICOURT.
Au fait, tu es bien assez habile pour cela.
DE LA BRIVE.
Je serai d’abord journaliste.
MÉRICOURT.
Toi qui n’as pas écrit deux lignes.
DE LA BRIVE.
Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n’écrivent point. Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture; les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs; ils donnent aux uns de l’avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire. On se pose dans sa cravate! On dit:—«La question d’Orient... question très-grave, qui nous mènera loin et dont on ne se doute pas!» On résume une discussion en s’écriant:—«L’Angleterre, monsieur, nous jouera toujours!» Ou bien on répond à un monsieur qui a parlé longtemps et qu’on n’a pas écouté:—«Nous marchons à un abîme. Nous n’avons pas encore accompli toutes les évolutions de la phase révolutionnaire!» A un ministériel:—«Monsieur, je pense que sur cette question il y a quelque chose à faire.» On parle fort peu, on court, on se rend utile, on fait les démarches qu’un homme au pouvoir ne peut pas faire lui-même... On est censé donner le sens des articles... remarqués!... Et puis, s’il le faut absolument... eh bien! l’on trouve à publier un volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, que personne ne l’ouvre, et que tout le monde dit l’avoir lu! On devient alors un homme sérieux, et l’on finit par se trouver quelqu’un au lieu d’être quelque chose!
MÉRICOURT.
Hélas! ton programme a souvent eu raison de notre temps.
DE LA BRIVE.
Mais nous en voyons d’éclatantes preuves! Pour vous appeler au partage du pouvoir, on ne vous demande pas aujourd’hui ce que vous pouvez faire de bien, mais ce que vous pouvez faire de mal! Il ne s’agit pas d’avoir des talents, mais d’inspirer la peur! On est très-craintif en politique, à cause des tas de linge sale qu’on a dans des petits coins, et qu’on ne peut pas blanchir... Je connais parfaitement notre époque. En dînant, en jouant, en faisant des dettes, je faisais mon cours de droit politique; j’étudiais les petits coins: aussi, le lendemain de mon mariage, aurai-je un air grave, profond, et des principes! Je puis choisir. Nous avons en France une carte de principes aussi variée que celle d’un restaurateur. Je serai socialiste. Le mot me plaît. A toutes les époques, mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions! Avant 1789, on se disait économiste; en 1805, on était libéral. Le parti de demain s’appelle social, peut-être parce qu’il est insocial: car en France, il faut toujours prendre l’envers du mot pour en trouver la vraie signification!...
MÉRICOURT.
Tu plaçais tes dissipations à gros intérêts.
DE LA BRIVE.
Tu as dit le mot.
MÉRICOURT.
Mais, entre nous, tu n’as que le jargon du bal masqué, qui passe pour de l’esprit auprès de ceux qui ne parlent pas. Comment feras-tu, car il faut un peu de savoir?...
DE LA BRIVE.
Mon ami, dans toutes parties, en commerce, en sciences, dans les arts, dans les lettres, il faut une mise de fonds, des connaissances spéciales, et prouver sa capacité. Mais en politique, mon cher, l’on a tout et l’on est tout avec un seul mot...
MÉRICOURT.
Lequel?
DE LA BRIVE.
Celui-ci: «Les principes de mes amis... L’opinion à laquelle j’appartiens.»—Cherchez!...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, MINARD, =ils se saluent=.
MINARD.
Monsieur est sans doute monsieur de la Brive?
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MÉRICOURT.
C’est le petit jeune homme dont nous a parlé la femme de chambre, et qui fait la cour à l’héritière.
DE LA BRIVE.
A l’héritage...
MÉRICOURT.
Et qu’on a refusé pour toi... =(De la Brive lorgne Minard.)=
MINARD.
Vous êtes heureux, monsieur; vous avez les priviléges de la richesse: une jeune personne vous plaît, vous l’épousez...
DE LA BRIVE.
Permettez-moi de croire, monsieur, que, sans aucune fortune, j’aurais encore des chances personnelles...
MINARD.
Ah! si j’avais votre fortune!...
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Pauvre garçon! il n’aurait pas grand’chose.
MINARD.
Je ne céderais certes à personne ce trésor de grâce et de perfection; vous avez pour vous l’autorité d’un père.
DE LA BRIVE.
Et vous, monsieur!...
MINARD.
Ah! monsieur, malheureusement je n’ai rien que mon amour pour mademoiselle Julie.
SCÈNE VII.
LES MÊMES, MERCADET, =il écoute un moment=.
DE LA BRIVE.
Monsieur, je ne vois pas en quoi je puis alors vous être utile ou agréable.
MINARD.
Monsieur, puisque le hasard fait que nous nous rencontrons, je me sens la force de vous dire: Rendez-la riche et heureuse.
MERCADET, =à part=.
Riche? Que dit-il? Il peut tout compromettre! =(Il se montre.)=
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Il est amusant, ce petit jeune homme; il faut l’encourager, car si ma femme est trop laide!...
MERCADET.
Bonjour, mon cher Méricourt, avez-vous vu ma femme? =(A de la Brive.)= Ces dames vous font attendre? Ah!... les toilettes!... =(Il regarde Minard.)= Monsieur Minard, je vous croyais homme de bon goût, et nous nous sommes assez nettement expliqués.
MINARD.
Pardon! monsieur.
MERCADET.
La passion explique bien des choses, mais il est certaines délicatesses qui ne doivent jamais être foulées aux pieds...
MINARD.
Je vous comprends, monsieur.
MÉRICOURT, =à Mercadet=.
Oh! il n’est pas dangereux!
MERCADET, =bas à Minard=.
Vous n’êtes pas assez chagrin. =(Haut.)= Adieu, mon cher? =(Bas.)= Allons donc! un soupir.
MINARD, =aux jeunes gens=.
Adieu, messieurs! =(A Mercadet.)= Soyez indulgent, monsieur, pour un homme qui perd son bonheur!... =(Mercadet le conduit.)=
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, =moins= MINARD.
MERCADET.
Pauvre jeune homme! j’ai peut-être été sévère, et je le plains, il adore ma fille! Que voulez-vous? Il n’a que dix mille livres de rentes et une place...
DE LA BRIVE.
On ne va pas loin avec cela!
MERCADET.
On végète! Ah! il avait bien deviné tout ce que vaut Julie; et, comme il a de l’entregent, il avait mis ma femme de son parti; mais il a le défaut d’être orphelin du vivant de son père et de sa mère, dont il se soucie plus qu’ils ne se soucient de lui. Dans cette situation-là, je ne comprends pas qu’on s’attaque à la fille d’un homme qui connaît les affaires.
DE LA BRIVE.
Vous n’êtes pas homme à donner une fille riche et spirituelle au premier venu.
MERCADET.
Non, certes. Mais, monsieur, avant que ces dames ne viennent, nous pouvons traiter les affaires sérieuses.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Voilà la crise!
MERCADET.
Aimez-vous bien ma fille?
DE LA BRIVE.
Passionnément.
MERCADET, =à part=.
Ceci va mal. =(Haut.)= Passionnément!... C’est trop pour être heureux en ménage.
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Tu vas trop loin. =(A Mercadet.)= Mon ami adore la musique, et la voix de mademoiselle Julie l’a transporté.
MERCADET.
Monsieur a entendu ma fille? Mais où?...
DE LA BRIVE.
Chez un banquier, ancien quelque chose...
MERCADET.
Ah! Verdelin!...
DE LA BRIVE.
Verdelin.
MÉRICOURT.
Oui, Verdelin.
DE LA BRIVE.
Elle a tant d’âme, mademoiselle Julie!...
MERCADET.
Oh! il n’y a que l’âme et l’idéal. Je suis de mon époque. Je conçois cela, moi! L’idéal, fleur de la vie! Monsieur, c’est un effet de la loi des contrastes. Comme jamais il n’y a eu plus de positif dans les affaires, on a senti le besoin de l’idéal dans les sentiments. Ainsi, moi, je vais à la Bourse et ma fille se jette dans les nuages. Elle est d’une poésie!... oh! elle est toute âme! Vous êtes, je le vois, de l’école des lacs...
DE LA BRIVE.
Non, monsieur.
MERCADET.
Comment alors aimez-vous Julie, si vous ne cultivez pas l’idéal?
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Trouve-lui des raisons.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Attends! =(A Mercadet.)= Monsieur, je suis ambitieux...
MERCADET.
Ah! c’est mieux.
DE LA BRIVE.
Et j’ai vu en mademoiselle Julie une personne très-distinguée, pleine d’esprit, douée de charmantes manières, qui ne sera jamais déplacée en quelque lieu que me porte ma fortune; et c’est une des conditions essentielles à un homme politique.
MERCADET.
Je vous comprends! On trouve toujours une femme, mais il est très-rare qu’un homme qui veut être ministre ou ambassadeur rencontre (disons le mot, nous sommes entre hommes?) sa femelle!... Vous êtes un homme d’esprit, monsieur...
DE LA BRIVE.
Monsieur, je suis socialiste.
MERCADET.
Quelque nouvelle entreprise?... Mais parlons d’intérêts, maintenant...
MÉRICOURT.
Il me semble que cela regarde les notaires.
DE LA BRIVE.
Monsieur a raison, cela nous regarde bien davantage!
MERCADET.
Monsieur a raison.
DE LA BRIVE.
Monsieur, je possède pour toute fortune la terre de la Brive: elle est dans ma famille depuis cent cinquante ans, et n’en sortira jamais, je l’espère.
MERCADET.
Aujourd’hui peut être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les capitaux sont sous la main. S’il éclate une révolution, et nous en avons vu bien des révolutions, les capitaux nous suivent partout; la terre, au contraire, la terre paye alors pour tout le monde, elle reste là comme une sotte à recevoir les impôts, tandis que le capital s’esquive. Mais ce ne sera pas un obstacle. Quelle est son importance?
DE LA BRIVE.
Trois mille arpents, sans enclaves.
MERCADET.
Sans enclaves?...
MÉRICOURT.
Que vous ai-je dit?
MERCADET.
Monsieur!...
DE LA BRIVE.
Un château...
MERCADET.
Monsieur!...
DE LA BRIVE.
Des marais salants qu’on pourrait exploiter dès que l’administration voudra le permettre, et qui alors donneraient des produits énormes!...
MERCADET.
Monsieur!... pourquoi nous sommes-nous connus si tard!... Cette terre est donc au bord de la mer?...
DE LA BRIVE.
A une demi-lieue.
MERCADET.
Elle est située?...
MÉRICOURT.
Près de Bordeaux...
MERCADET.
Vous avez des vignes?...
DE LA BRIVE.
Non, monsieur, non heureusement, car on est très-embarrassé de placer ses vins: et puis la vigne veut tant de frais!... Non, ma terre exige peu de frais... Elle fut plantée en pins par mon grand-père, homme de génie qui eut l’esprit de se sacrifier à la fortune de ses enfants... Ah! j’ai le mobilier que vous me connaissez...
MERCADET.
Monsieur, un moment! Un homme d’affaires met les points sur les i.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Aïe! aïe!
MERCADET.
Vos terres, vos marais, car je vois tout le parti qu’on peut tirer de ces marais! On peut former une société en commandite pour l’exploitation des marais salants de la Brive! Il y a là plus d’un million, monsieur.
DE LA BRIVE.
Je le sais bien, monsieur, il ne s’agit que de se le faire offrir.
MERCADET, =à part=.
Voilà un mot qui révèle une certaine intelligence. =(Haut.)= Mais avez-vous des dettes? Est-ce hypothéqué? car on peut posséder visiblement une terre dont la propriété se trouve appartenir secrètement à nos créanciers.
MÉRICOURT.
Vous n’estimeriez pas mon ami, s’il n’avait pas de dettes...
DE LA BRIVE.
Je serai franc, monsieur. Il y a pour quarante-cinq mille francs d’hypothèques sur la terre de la Brive...
MERCADET, =à part=.
Innocent jeune homme! =(Haut.)= Vous pouviez... =(Il lui prend les mains.)= Vous avez mon agrément, vous serez mon gendre, vous êtes l’époux de mon choix! Vous ne connaissez pas votre fortune!
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Mais cela va trop bien!
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Il a vu une spéculation qui l’éblouit.
MERCADET, =à part=.
Avec des protections, et on les achète, nous pourrons faire des salines. Je suis sauvé! =(Haut.)= Permettez-moi de vous serrer la main à l’anglaise. =(Il lui donne une poignée de mains.)= Vous réalisez tout ce que j’attendais de mon gendre. Je le vois, vous n’avez pas l’esprit étroit des propriétaires de la province, nous nous entendrons.
DE LA BRIVE.
Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que, de mon côté, je vous demande...
MERCADET.
Quelle sera la fortune de ma fille? Oh! elle se marie avec ses droits; sa mère lui fera l’abandon de ses biens (en nue propriété), une petite ferme qui n’a que deux cents arpents, mais elle est en pleine Brie, bien bâtie. Moi, je lui donne deux cent mille francs, dont je lui servirai la rente jusqu’à ce que vous ayez trouvé un placement sûr: car, jeune homme, il ne faut pas vous abuser, nous allons brasser des affaires; moi, je vous aime, vous me plaisez. Vous avez de l’ambition?...
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Vous aimez le luxe, la dépense, vous voulez briller à Paris?...
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Y jouer un rôle?
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Oh! j’ai deviné cela en vous voyant passer: je connais les hommes. Vous avez la tenue de ceux qui se savent un avenir.
MÉRICOURT, =à part=.
Et qui l’escompteront toujours.
MERCADET.
Eh bien! déjà vieux, obligé de reporter mon ambition sur un autre moi-même, je vous laisserai le rôle brillant.
DE LA BRIVE.
Monsieur, j’aurais eu à choisir entre tous les beaux-pères de Paris, c’est à vous à qui j’aurais donné la préférence; vous êtes selon mon cœur.
MERCADET.
La jeunesse est faite pour le plaisir. Vous et ma fille, brillez! ayez un hôtel, des voitures, donnez des fêtes! Julie est une fille d’esprit, elle jouera ce rôle à merveille. Voyez-vous, n’imitons pas ces gens qui s’élèvent pour quelques jours et qui retombent aussitôt, espèces de fusées parisiennes... Que la fortune de votre femme soit inattaquable!...
MÉRICOURT.
Inattaquée.
DE LA BRIVE.
Si l’on ne réussit pas?
MERCADET.
Ou si l’on réussit trop...
DE LA BRIVE.
On a toujours du pain...
MERCADET.
Aujourd’hui, avoir du pain, c’est avoir trois chevaux dans son écurie, une maison montée; c’est pouvoir donner à dîner à ses amis, avoir une loge aux Bouffes.
DE LA BRIVE.
Ah! monsieur, permettez que je vous serre la main à l’anglaise... =(Autre poignée de mains.)= Vous comprenez la vie...
MERCADET, =à part=.
Mais ça va trop bien...
DE LA BRIVE, =à part=.
Il donne dans mon étang la tête la première.
MERCADET, =à part=.
Il accepte une rente.
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Es-tu content?
DE LA BRIVE.
Non. Je ne vois pas l’argent de mes dettes.
MÉRICOURT.
Attends! =(A Mercadet.)= Mon ami n’ose vous le dire, mais il est trop honnête homme pour vous le cacher, il a quelques petites dettes.
MERCADET.
Eh! parlez, monsieur, je comprends parfaitement ces choses-là... Voyons, des misères!... une cinquantaine de mille francs?
MÉRICOURT.
A peu près...
DE LA BRIVE.
A peu près.
MERCADET.
Ce sera comme un petit vaudeville à jouer entre votre femme et vous; oui, laissez-lui le plaisir de... D’ailleurs, nous les payerons... =(A part.)= En actions des salines de la Brive. =(Haut.)= C’est une misère! =(A part.)= Nous évaluerons l’étang cent mille francs de plus... Je suis sauvé!...
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Je suis sauvé!...
SCÈNE IX.
LES MÊMES, MADAME MERCADET, JULIE.
MERCADET.
Voici ma femme et ma fille.
MÉRICOURT.
Madame, permettez-moi de vous présenter monsieur de la Brive, un jeune homme de mes amis, qui a pour mademoiselle votre fille une admiration...
DE LA BRIVE.
Passionnée...
MERCADET, =à de la Brive=.
Vous aimez les Espagnoles, je le vois. Hein! quel teint! une véritable Andalouse, qui saura résister aux tempêtes de la vie!... Il n’y a que les brunes...
DE LA BRIVE.
J’aurais craint une blonde!...
MERCADET.
Ma fille est tout à fait la femme qui convient à un homme politique...
DE LA BRIVE, =il lorgne Julie=.
=(A Mercadet.)= Parfaitement bien mise. =(A madame Mercadet.)= Telle mère! telle fille! Madame, je mets mes espérances sous votre protection.
MADAME MERCADET.
Présenté par monsieur Méricourt, monsieur ne peut être que le bienvenu.
JULIE, =à sa mère=.
Quel fat!...
MERCADET, =à sa fille=.
Puissamment riche! Nous serons tous millionnaires! Et un garçon excessivement spirituel. Allons! soyez aimable, il le faut.
JULIE.
Que voulez-vous que je dise à un dandy que je vois pour la première fois et que vous me donnez pour mari?
DE LA BRIVE.
Mademoiselle veut-elle me permettre d’espérer qu’elle ne sera pas contraire à mes vœux?
JULIE.
Mon devoir est d’obéir à mon père.
DE LA BRIVE, =à part=.
Fière comme une laide; il faut faire plus de frais pour ces femmes-là que pour des duchesses.
JULIE, =à part=.
Il est bien fait, il est riche, pourquoi me rechercherait-il? il y a là-dessous quelque mystère.
DE LA BRIVE, =à part=.
Allons! =(Haut, à Julie.)= Mademoiselle, les jeunes personnes ne sont pas toujours dans les secrets des sentiments qu’elles inspirent! voici deux mois que j’aspire au bonheur de vous offrir mes hommages.
JULIE.
Qui plus que moi, monsieur, peut se trouver flattée d’exciter l’attention?
MADAME MERCADET, =à sa fille=.
Il est fort bien.
JULIE.
Ma mère, laissez-moi savoir si je puis être heureuse en épousant ce monsieur.
MERCADET, =à de Méricourt=.
Vous pouvez compter sur ma reconnaissance, monsieur. Nous vous devons notre bonheur, car celui de notre fille est le nôtre.
MADAME MERCADET.
Monsieur de la Brive nous fera sans doute, ainsi que son ami, le plaisir d’accepter à dîner sans cérémonie...
MERCADET.
La fortune du pot. =(A de la Brive.)= Vous serez indulgent!...
MADAME MERCADET.
Monsieur de Méricourt, voulez-vous venir voir le tableau que nous devons mettre en loterie? =(A Julie.)= Nous allons te laisser causer un peu avec lui.
JULIE.
Merci! ma mère.
MADAME MERCADET.
Monsieur Mercadet?...
MERCADET, =à de la Brive=.
Elle est romanesque comme toutes les jeunes personnes qui ont du cœur et de l’imagination: ainsi, prenez le chemin de la poésie.
DE LA BRIVE, =à Mercadet=.
Le romanesque est la grammaire des sentiments modernes, je pourrais l’écrire. En deux mots, c’est l’art de cacher l’action sous la phrase...
MERCADET, =en s’en allant=.
Il est très-fort, ce jeune homme!
SCÈNE X.
DE LA BRIVE, JULIE.
JULIE.
Monsieur, ne trouvez pas étrange qu’une pauvre fille comme moi vous demande des preuves d’affection: mais ma défiance m’est commandée par la connaissance que j’ai de moi-même, de mon peu d’attraits...
DE LA BRIVE.
Cette modestie est déjà un attrait, mademoiselle!...
JULIE.
Si j’avais cette beauté merveilleuse qui fait éclore de soudaines passions, je trouverais des motifs à votre recherche: mais, pour m’aimer, il faut connaître mon cœur, et nous nous voyons pour la première fois...
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, il est des sympathies inexplicables...
JULIE.
Ainsi, vous m’aimez sans savoir pourquoi?...
DE LA BRIVE.
Le jour qu’on se l’explique, l’amour existe-t-il? Ce n’est le plus beau des sentiments que parce qu’il est involontaire. Ainsi la première fois que je vous ai vue...
JULIE.
Ah! ce n’est pas la première!...
DE LA BRIVE.
Comment! mademoiselle, mais il y a deux mois que je vous aime. Je vous ai entendue au dernier concert de monsieur Verdelin, et votre voix m’a révélé... toute une âme...
JULIE.
Qu’ai-je donc chanté? Vous en souvenez-vous?...
DE LA BRIVE, =à part=.
Ah diantre! =(Haut.)= Je ne me souviens que de l’impression, qui fut délicieuse...
JULIE.
Monsieur, vous m’aimez donc, là, vraiment?...
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, j’ai su que vous étiez une personne pleine de courage, douée d’une élévation rare dans les sentiments et dans les idées, instruite surtout; que vous sauriez créer un salon à Paris, être la compagne d’un homme politique, et, permettez-moi de vous le dire, toutes les femmes ne savent pas porter une haute fortune. Bien des parvenus ont été fort embarrassés de filles qu’ils avaient fait la faute d’épouser à l’aurore de leurs destinées; et sur l’océan politique, quand une femme n’est pas un puissant remorqueur, elle est un embargo! Je doutais de pouvoir rencontrer une femme qui pût comprendre et servir mon avenir, je vous ai vue et je me suis dit: Je puis être ambassadeur. Celle que j’aime sera la rivale des diplomates en corset que la Russie nous envoie!...
JULIE, =à part=.
Ils ont tous de l’ambition aujourd’hui!... =(Haut.)= Ainsi, vous êtes ambitieux et amoureux! Votre sympathie est doublée d’un raisonnement...
DE LA BRIVE, =à part=.
Elle n’est pas sotte! =(Haut.)= Mademoiselle, il y a tant de choses dans l’amour!...
JULIE.
Il y a tant de choses dans le vôtre, qu’il comprend sans doute le dévouement...
DE LA BRIVE.
Avant tout!...
JULIE.
Ainsi, ma famille?...
DE LA BRIVE.
Devient la mienne.
JULIE.
Rien ne vous arrêterait donc?
DE LA BRIVE.
Rien.
JULIE.
J’aime un jeune homme, monsieur.
DE LA BRIVE.
Je l’ai vu... et c’est ce qui m’avait donné, je vous l’avoue, des inquiétudes sur votre jugement: car ce petit jeune homme n’est pas votre fait du tout...
JULIE.
Vous vous trompez, monsieur, je ne puis renoncer à lui qu’en faveur d’un grand dévouement. Eh bien! si vous sauvez mon père de la ruine, je vous aimerai... j’oublierai cet amour que je croyais éternel, et je serai l’épouse la plus fidèle, la plus aimante, et je... =(A part.)= Ah! j’étouffe...
DE LA BRIVE, =à part=.
Elle m’a fait peur... mais elle me mène d’épreuves en épreuves, comme chez les francs-maçons... =(Haut.)= J’espère mériter par mon amour tout ce que les femmes doivent ordinairement sans condition à leurs maris. Mais cessez de mettre ainsi à l’épreuve une passion sincère. Mademoiselle, monsieur votre père et moi, nous nous sommes entendus sur toutes les questions d’intérêt...
JULIE.
Il vous a tout dit?...
DE LA BRIVE.
Tout!...
JULIE.
Vous le savez ruiné?...
DE LA BRIVE.
Ruiné!...
JULIE, =à part=.
Ah! je suis sauvée! =(Haut.)= Il doit environ trois cent mille francs.
DE LA BRIVE.
Il... doit... trois...
JULIE.
Où serait votre dévouement?
DE LA BRIVE, =à part=.
Le dévouement! c’est de l’épouser... Si elle croit que l’on peut se donner gratis un pareil vis-à-vis pour le reste de ses jours!...
JULIE.
N’en suis-je pas le prix?
DE LA BRIVE.
Méricourt est incapable de m’avoir...
JULIE.
Ah! vous ne m’aimez pas!...
DE LA BRIVE, =à part=.
Oh! j’ai donné dans cette invention de roman! =(Haut.)= Quand même votre père devrait des millions, je vous épouserais toujours, car je vous aime. Ah! vous jouez très-bien la comédie, et je ne m’en dédis pas: vous serez une délicieuse ambassadrice...
SCÈNE XI.
LES MÊMES, JUSTIN, PIERQUIN.
JUSTIN, =à Julie=.
Mademoiselle, monsieur Pierquin veut parler à monsieur votre père =(Bas.)= à propos de monsieur de la Brive, je crois.
JULIE.
Mon père est par là. =(Elle montre les appartements.)=
PIERQUIN.
Mademoiselle, je suis votre serviteur.
DE LA BRIVE.
Pierquin ici! =(Il se retourne et va lorgner des tableaux.)=
PIERQUIN, =à part=.
Oh! mais c’est mon Michonnin!... tout est perdu! Et moi qui, sachant qu’on le marie avec une héritière, venais pour ravoir ses lettres de change... Ce diable de Mercadet a du bonheur, il a su l’attirer chez lui!...
JULIE, =à Pierquin=.
Vous connaissez monsieur?
PIERQUIN.
Petite rusée! je vois que vous êtes du complot, et vous le gardez. =(A part.)= Oh! je devrais avoir une jolie nièce!
JULIE.
Qui est-ce?
PIERQUIN.
Michonnin! un débiteur introuvable. Ne le lâchez pas, je vais aller chercher un garde de commerce!
JULIE.
Pour monsieur de la Brive?
PIERQUIN.
Michonnin, pour nous!
JULIE.
Ce monsieur n’est pas riche?
PIERQUIN.
Un gibier de Clichy, qui a ses meubles sous le nom d’un ami...
JULIE.
Ah! =(Elle rit.)=
PIERQUIN, =à part=.
Ah! Mercadet m’a volé. =(A Julie.)= Amusez-le, et votre père pourra me payer quarante-sept mille francs; car, une fois coffré, ce gaillard-là se fera délivrer par quelque belle dame. =(Justin revient.)=
JULIE, =à part=.
Marié et coffré, c’est trop d’un!
JUSTIN, =à Pierquin=.
Monsieur est occupé, vous le savez, du mariage de mademoiselle, et vous prie de l’excuser...
PIERQUIN.
Et avec qui?
JUSTIN.
Mais avec ce monsieur-là. =(Il montre de la Brive.)=
PIERQUIN.
Oh! =(A part.)= C’est marier deux faillites ensemble. Va-t-on rire à la Bourse!... J’y cours. =(Il sort.)=
SCÈNE XII.
JULIE, DE LA BRIVE.
JULIE.
Monsieur, vous nommez-vous Michonnin?...
DE LA BRIVE.
Oui, mademoiselle, c’est le nom de notre famille, mais nous avons fait comme tant d’autres, et, depuis dix ans, nous nous nommons de la Brive, en mettant un M devant, c’est plus joli. La Brive est une charmante petite terre achetée par mon grand-père...
JULIE.
Cet homme dit-il vrai en disant que vous avez des dettes?
DE LA BRIVE.
Oh! très-peu, des misères; je les ai déclarées à votre père...
JULIE.
Ainsi, monsieur, vous m’épouserez par amour? =(A part.)= Rions un peu. =(Haut.)= Et pour ma dot?
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, vous trouverez en moi le mari le plus aimant, le plus aimable. Socialiste, occupé des intérêts les plus graves de la politique, et tout à mon ambition, je vous laisserai maîtresse de... de votre fortune...
JULIE.
Eh! monsieur, je suis sans fortune... =(Mercadet paraît.)=
SCÈNE XIII.
LES MÊMES, MERCADET.
MERCADET.
Ma fille, voilà donc l’effet de votre passion pour ce jeune Minard! elle vous pousse à calomnier votre père, à...
JULIE.
A éclairer monsieur Michonnin, qui, se trouvant perdu de dettes, ne doit pas, ne peut pas épouser une fille sans fortune...
MERCADET.
Monsieur se nomme Michonnin?
JULIE.
Michonnin de la Brive...
MERCADET.
Laisse-nous, ma fille...
JULIE, =bas, à son père=.
Pierquin est sorti pour faire arrêter monsieur; j’espère que vous ne le souffrirez pas. Quel rôle aurais-je joué?...
MERCADET =tire sa montre=.
Le soleil est couché! Pierquin a vu monsieur?
JULIE.
Oui.
MERCADET.
Le diable entre dans mon jeu. =(Julie sort.)=
SCÈNE XIV.
DE LA BRIVE, MERCADET.
DE LA BRIVE, =à part=.
La noce est faite. Je suis plus que socialiste, je deviens communiste!
MERCADET, =à part=.
Trompé comme à la Bourse! par Méricourt, l’ami de ma femme! C’est à ne plus se fier à Dieu!...
DE LA BRIVE, =à part=.
Soyons digne de nous-même!...
MERCADET, =à part=.
Il y a de la légèreté dans son fait. Prenons-le de haut. =(Haut.)= Monsieur Michonnin, votre conduite est plus que blâmable!...
DE LA BRIVE.
En quoi, monsieur? Ne vous ai-je pas dit que j’avais des dettes?
MERCADET.
Soit. On peut avoir des dettes; mais où est située votre terre?...
DE LA BRIVE.
Dans les Landes.
MERCADET.
Elle consiste?
DE LA BRIVE.
En sables plantés de sapins...
MERCADET.
De quoi faire des cure-dents?
DE LA BRIVE.
A peu près.
MERCADET.
Cela vaut?
DE LA BRIVE.
Trente mille francs.
MERCADET.
Et c’est hypothéqué de...
DE LA BRIVE.
Quarante-cinq mille.
MERCADET.
Vous avez eu ce talent-là?...
DE LA BRIVE.
Oui.
MERCADET.
Peste! ce n’est pas maladroit: et vos marais?...
DE LA BRIVE.
Touchent à la mer.
MERCADET.
Ainsi, c’est tout bonnement l’Océan?
DE LA BRIVE.
Les gens du pays ont eu la méchanceté de le dire, et mes emprunts se sont arrêtés net.
MERCADET.
Il eût été très-difficile de mettre la mer en actions.
DE LA BRIVE.
Oh! ce n’est pas la mer à boire!...
MERCADET.
Non, mais à faire avaler? Monsieur, entre nous, votre moralité me semble...
DE LA BRIVE.
Assez!
MERCADET.
Hasardée!...
DE LA BRIVE.
Oh!... monsieur, si ce n’est qu’entre nous...
MERCADET.
Vous mettez, d’après une note que j’ai vue sur certains dossiers, tout votre mobilier sous le nom d’un ami, vous signez vos lettres de change Michonnin, et vous ne portez que le nom de la Brive.
DE LA BRIVE.
Eh bien! monsieur, après?
MERCADET.
Après?... On peut vous faire un fort méchant parti.
DE LA BRIVE.
Monsieur, n’allez pas trop loin, je suis votre hôte...
MERCADET.
Vous voulez, à l’aide de ces subterfuges, entrer dans une famille respectable, y abuser de la confiance d’un père et d’une mère... Vous avez feint d’aimer ma fille... =(A part.)= On peut exploiter ce garçon-là; il a de la tenue, il est élégant, spirituel... =(Haut.)= Vous êtes une...
DE LA BRIVE.
Ne dites pas le mot, il vous coûterait la vie...
MERCADET.
La vie! vous êtes mon hôte, monsieur...
DE LA BRIVE.
Après tout, monsieur, votre fille avait-elle une dot?
MERCADET.
Monsieur?...
DE LA BRIVE, =à part=.
Je le vaux bien et je suis le plus fort. =(Haut.)= Oui, monsieur, aviez-vous deux cent mille francs?...
MERCADET.
Les vertus de ma fille...
DE LA BRIVE.
Ah! vous n’aviez pas deux cent mille francs?... Et moi j’engagageais ma précieuse liberté! Ne suis-je pas un capital? Vous vouliez escroquer un gendre?...
MERCADET.
Le mot est fort.
DE LA BRIVE.
Vous le méritez.
MERCADET, =à part=.
Il a de l’aplomb!...
DE LA BRIVE.
Et, je le vois, vous abusiez de mon inexpérience. Je pourrais aussi me plaindre.
MERCADET.
L’inexpérience d’un homme qui emprunte sur des sables une somme de soixante pour cent au delà de leur valeur!...
DE LA BRIVE.
Avec du sable on fait du cristal.
MERCADET.
C’est une idée!
DE LA BRIVE.
Vous voyez, monsieur, que nos moralités se ressemblent! =(Mouvement de Mercadet.)= Ah! entre nous...
MERCADET, =à part=.
Je vais l’aplatir!... =(Haut.)= C’est ce qui vous trompe, monsieur: vous êtes mon débiteur, et je vous tiens. Ah! j’ai sur vous pour quarante-huit mille francs de lettres de change, intérêts et frais, à moi cédés par Pierquin, et je puis vous faire coffrer pendant cinq ans.
DE LA BRIVE.
Je serais alors votre hôte.
MERCADET.
Ah! vous le prenez sur ce ton-là! Mais vous vous moquez donc de votre dette, de votre signature?
DE LA BRIVE.
Et vous?
MERCADET, =à part=.
Voilà mon affaire! =(Haut.)= Dans quelle situation êtes-vous, là, vraiment?
DE LA BRIVE.
Désespérée... Méricourt me marie parce que je lui dois trente mille francs au delà de la valeur de mon mobilier.
MERCADET.
Compris. Je ne m’amuserai pas à vous faire de la morale; vous aimeriez mieux un billet de mille...
DE LA BRIVE.
Oh! soyez mon beau-père!...
MERCADET.
Non, nos deux misères feraient une trop grande pauvreté; mais écoutez-moi...
SCÈNE XV.
LES MÊMES, MADAME MERCADET.
MADAME MERCADET, =à Mercadet=.
Ce monsieur dîne-t-il toujours?...
MERCADET.
Certainement. Dans les circonstances difficiles, le dîner porte conseil. =(A part.)= Il faut que je le grise pour le connaître à fond.
DE LA BRIVE.
J’ai l’appétit de mon désespoir...
MERCADET.
Dînons!
MADAME MERCADET.
J’entends la voiture de Verdelin!
MERCADET.
Que dire à Verdelin?
SCÈNE XVI.
LES MÊMES, VERDELIN, JUSTIN =en grande tenue=.
JUSTIN.
Monsieur Verdelin.
VERDELIN, =à Mercadet=.
Je n’amène point madame Verdelin, et je ne sais même pas si je puis dîner avec toi.
MERCADET, =à part=.
Il est furieux. =(Haut.)= La main aux dames! =(A sa femme.)= Laisse-nous. =(A Verdelin.)= Eh bien! qu’as-tu?... =(Madame Mercadet et Monsieur de la Brive sortent.)=
VERDELIN.
Est-ce là ton gendre?
MERCADET.
Oui et non.
VERDELIN.
Voilà ce beau mariage?
MERCADET, =à part=.
Il sait tout! =(Haut.)= Ce mariage, mon cher Verdelin, n’a plus lieu, je suis trompé par Méricourt! Méricourt!... tu sais ce qu’il nous est? Mais...
VERDELIN.
Mais, il n’y a pas de mais... Tu m’as, ce matin, joué une de tes comédies, où ta femme et ta fille avaient un rôle, pour m’arracher mille écus! Je m’en doutais. Eh bien! ce n’est ni délicat ni...
MERCADET.
N’achève pas, Verdelin! Voilà comme on juge les gens dans le malheur... On soupçonne tout chez eux!... Pourquoi donc t’aurais-je emprunté ton service? Pourquoi donnerais-je à dîner? Eussé-je habillé ces deux femmes sans une espérance?... D’abord qui t’a dit que le mariage de Julie était manqué?...
VERDELIN.
Pierquin, que j’ai rencontré...
MERCADET.
Cela se sait donc?...
VERDELIN.
Tout le monde en rit! Tu as ton portefeuille plein de créances sur ton gendre! Pierquin m’a dit que tes créanciers se réunissent ce soir chez Goulard pour agir tous demain comme un seul homme.
MERCADET.
Ce soir!—Demain! Ah! j’entends sonner le glas de la faillite!...
VERDELIN.
On veut débarrasser la Bourse, autant qu’on le pourra, de tous les faiseurs d’affaires.
MERCADET.
Les imbéciles!... Ainsi demain on m’emballerait?
VERDELIN.
Pour Clichy, dans un fiacre!
MERCADET.
Le corbillard du spéculateur! Viens dîner!
VERDELIN.
Le dîner me coûte trop cher, j’en aurais une indigestion! Merci!
MERCADET.
Demain la Bourse reconnaîtra dans Mercadet un de ses maîtres! Viens dîner, Verdelin, viens sans crainte. =(A part.)= Allons! =(Haut.)= Oui, toutes mes dettes seront payées!... Et la maison Mercadet remuera des millions!... Je serai le Napoléon des affaires.
VERDELIN.
Quel homme!
MERCADET.
Et sans Waterloo.
VERDELIN.
Et des troupes?...
MERCADET.
Je!... je payerai! Que peut-on répondre à un négociant qui dit: Passez à la caisse!...
VERDELIN.
Je dîne alors, et je suis enchanté. Vivat Mercadetus, speculatorum imperator!
MERCADET.
Il l’a voulu!... Demain je trône sur des millions, ou je me couche dans les draps humides de la Seine!
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
MERCADET, JUSTIN.
MERCADET, =il sonne=.
Sachons avant tout l’effet qu’ont produit mes mesures...
JUSTIN.
Monsieur?...
MERCADET.
Justin, je désirerais que l’arrivée de monsieur Godeau fût tenue secrète...
JUSTIN.
Oh! monsieur, vous êtes perdu alors... Monsieur Brédif est déjà sorti... le tapage que cette berline a fait cette nuit, en entrant dans la cour à deux heures du matin, a réveillé tout le monde, et monsieur Brédif le premier! Dans le premier moment, il a cru que monsieur partait pour Bruxelles...
MERCADET.
Allons donc! je paye...
JUSTIN.
Monsieur se dérange!
MERCADET.
Tu te crois déjà mon secrétaire!... Je te pardonne, Justin, car tu me comprends!...
JUSTIN.
Cette berline est énormément crottée, monsieur; mais le père Grumeau a remarqué qu’elle n’avait pas apporté de bagages...
MERCADET.
Godeau avait tellement hâte de venir ici réparer ses torts envers moi, qu’il a laissé ses colis au Havre. Il arrive de Calcutta avec une riche cargaison; mais sa femme est restée... Oui, il a fini par épouser la personne de laquelle il avait un fils, et qui a eu le dévouement de l’accompagner...
JUSTIN.
Il est fort heureux que monsieur ait passé la nuit à travailler, car il a pu...
MERCADET.
Recevoir Godeau! vous remplacer!... Vous avez fait bombance! vous vous êtes grisé, monsieur Justin!...
JUSTIN.
Nous n’avons bu que ce qui restait!...
MERCADET.
Si tu pouvais faire croire qu’il n’y a pas de Godeau, ça modérerait l’ardeur de mes créanciers, et je pourrais traiter avec eux à des conditions tolérables...
JUSTIN, =à part=.
Est-il fin! Si cet homme-là n’est pas riche, ce sera une injustice du diable!
MERCADET.
Envoie le père Grumeau chez mon courtier marron...
JUSTIN.
Monsieur Berchut! rue des Filles-Saint-Thomas... A celui-là, le père Grumeau peut annoncer l’arrivée de monsieur Godeau?...
MERCADET.
Justin, tu feras fortune. Allons! veille à ce que personne ne me dérange, jusqu’à ce que je t’aie sonné.
SCÈNE II.
MERCADET, =seul=.
Quand Mahomet a eu trois compères de bonne foi (les plus difficiles à trouver), il a eu le monde à lui! J’ai déjà Justin. Le second?... on ne peut pas l’abuser! Si l’on croit à l’arrivée de Godeau, je gagne huit jours, et qui dit huit jours dit quinze en matière de payement! Je vais acheter, sous le nom de Godeau, pour trois cent mille francs d’actions de la Basse-Indre, ce matin, tout à l’heure, avant Verdelin. Et alors, quand Verdelin, qui me croyait hors d’état de lui faire concurrence, et qui n’a pas eu l’idée de m’intéresser dans cette affaire, en demandera, mon gaillard déterminera la hausse!... D’ailleurs, cette nuit, j’ai écrit une lettre, au nom de plusieurs actionnaires, pour exiger la publicité du rapport que l’argent de Verdelin retarde... Berchut fera paraître cette lettre dans tous les journaux; en peu de temps, les actions vont s’élever à vingt-cinq pour cent au-dessus du pair: j’aurai six cent mille francs de bénéfice. Avec trois cent mille, je paye l’achat. Avec les trois cent mille autres, je désintéresse mes créanciers. Oui, mon Godeau leur arrachera bien une petite remise de quatre-vingt mille francs. Libéré de ma dette, je deviens le roi de la place! =(Il se promène majestueusement.)= J’ai eu de l’audace!... Aller demander moi-même une berline chez un carrossier des Champs-Élysées, comme si je voulais partir nuitamment! Ce diable de postillon, que je guettais, a failli tout compromettre par ses remercîments. Le pourboire était trop fort! Une faute! Allons, à nous deux! =(Il ouvre la porte de sa chambre.)= Michonnin! le garde du commerce!...
SCÈNE III.
MERCADET, DE LA BRIVE, =il entre effrayé=.
MERCADET.
Rassurez-vous!... c’était pour vous bien réveiller!...
DE LA BRIVE.
Monsieur, l’orgie est pour mon intelligence ce qu’est un orage pour la campagne, ça la rafraîchit, elle verdoie! et les idées poussent, fleurissent!... In vino varietas!...
MERCADET.
Hier, mon cher ami, nous avons été malheureusement interrompus dans notre conversation d’affaires...
DE LA BRIVE.
Beau-père, je me la rappelle parfaitement. Nous avons reconnu que nos maisons ne pouvaient plus tenir leurs engagements... Nous allons... (en style de coulisse) être exécutés. Vous avez le malheur d’être mon créancier, et moi j’ai le bonheur d’être votre débiteur pour quarante sept mille deux cent trente-trois francs et des centimes...
MERCADET.
Vous n’avez pas la tête lourde!
DE LA BRIVE.
Rien de lourd, ni dans les poches, ni dans la conscience! Que peut-on me reprocher? En mangeant ma fortune, j’ai fait gagner tous les commerces parisiens, même ceux qu’on ne connaît pas! Nous, inutiles!... Nous, oisifs! Allons donc!... Nous animons la circulation de l’argent...
MERCADET.
Par l’argent de la circulation!...
DE LA BRIVE.
Oui, lorsque je n’en ai plus eu, je l’ai payé cher: n’est-ce pas l’honorer? On en a fait un dieu, je n’ai pas lésiné sur les frais du culte!...
MERCADET.
Oh! vous avez bien toute votre intelligence!...
DE LA BRIVE.
Je n’ai plus que cela!
MERCADET.
C’est notre hôtel des Monnaies. Eh bien! dans la disposition où je vous vois, je serai bref.
DE LA BRIVE.
Alors, je m’assieds, papa! car vous m’avez furieusement l’air, comme nous disons, nous autres gentlemen-riders, de marcher sur votre longe!...
MERCADET.
En affaires, on a le droit d’être habile... =(De la Brive fait un signe.)= L’excessive habileté n’est pas l’indélicatesse, l’indélicatesse n’est pas la légèreté, la légèreté n’est pas l’improbité, mais tout cela s’emboîte comme des tubes de lorgnette...
DE LA BRIVE, =à part=.
Il ne m’a pas grisé pour moi!
MERCADET.
Enfin, les nuances sont imperceptibles, et, pourvu qu’on s’arrête juste au Code, si le succès arrive...
DE LA BRIVE.
Ah! pardieu, le succès... Je l’ai déjà dit, et le mot a réussi... Le succès est souvent un grand gueux!...
MERCADET.
Nos esprit sont jumeaux!
DE LA BRIVE.
Monsieur, sur le terrain où nous sommes, beaucoup de gens d’esprit se rencontrent.
MERCADET.
Je vous vois sur la pente dangereuse qui mène à cette audacieuse habileté que les sots reprochent aux faiseurs!... Vous avez goûté aux fruits acides, enivrants du plaisir parisien. La vanité vous enfonce à plein cœur l’acier de ses griffes! Vous avez fait du luxe le compagnon inséparable de votre existence! Pour vous, Paris commence à l’Étoile et finit au Jockey-Club! Paris, pour vous, c’est le monde des femmes dont on parle trop ou dont on ne parle pas...
DE LA BRIVE.
Oh! oui.
MERCADET.
C’est la capiteuse atmosphère des gens d’esprit, du journal, du théâtre et des coulisses du pouvoir, vaste mer où l’on pêche! Ou continuer cette existence, ou vous faire sauter la cervelle...
DE LA BRIVE.
Non! la continuer sans me...
MERCADET.
Vous sentez-vous le génie de vous soutenir, en bottes vernies, à la hauteur de vos vices? de dominer les gens d’esprit par la puissance du capital, par la force de votre intelligence? Aurez-vous toujours le talent de louvoyer entre ces deux caps où sombre l’élégance: le restaurant à quarante sous et Clichy?...
DE LA BRIVE.
Mais vous entrez dans ma conscience comme un voleur, vous êtes ma pensée! Que voulez-vous de moi?
MERCADET.
Je veux vous sauver en vous lançant dans le monde des affaires.
DE LA BRIVE.
Par où?
MERCADET.
Soyez l’homme qui se compromettra pour moi...
DE LA BRIVE.
Les hommes de paille peuvent brûler...
MERCADET.
Soyez incombustible.
DE LA BRIVE.
Comment entendez-vous les parts?
MERCADET.
Essayez! servez-moi dans la circonstance désespérée où je me trouve, et je vous rends... vos quarante-sept mille deux cent trente-trois francs soixante-dix-neuf centimes... Entre nous, là, vraiment, il ne faut que de l’adresse...
DE LA BRIVE.
Au pistolet, à l’épée...
MERCADET.
Il n’y a personne à tuer. Au contraire...
DE LA BRIVE.
Ça me va.
MERCADET.
Il faut faire revivre un homme.
DE LA BRIVE.
Ça ne me va plus! Mon cher ami, le Légataire, la Cassette d’Harpagon, le petit mulet de Sganarelle, enfin toutes les farces qui nous font rire dans l’ancien théâtre, sont aujourd’hui très-mal prises dans la vie réelle. On y mêle des commissaires de police, que, depuis l’abolition des priviléges, l’on ne rosse plus.
MERCADET.
Et cinq ans de Clichy, hein? quelle condamnation!...
DE LA BRIVE.
Au fait! c’est selon ce que vous ferez faire au personnage!... car mon honneur est intact et vaut la peine de...
MERCADET.
Vous voulez le bien placer, mais nous en aurons trop besoin pour n’en pas tirer tout ce qu’il vaut! Voyez-vous! tant que je ne serai pas tombé, je conserve le droit de fonder des entreprises, de lancer des affaires. On nous a tué la prime. Les commandites expirent de la maladie du dividende, mais notre esprit sera toujours plus fort que la loi! On ne tuera jamais la spéculation. J’ai compris mon époque! Aujourd’hui, toute affaire qui promet un gain immédiat sur une valeur... quelconque, même chimérique, est faisable! On vend l’avenir, comme la loterie vendait le rêve de ses chances impossibles. Aidez-moi donc à rester assis autour de cette table toujours servie de la Bourse, et nous nous y donnerons une indigestion! car, voyez-vous, ceux qui cherchent des millions les trouvent très-difficilement, mais ceux qui ne les cherchent pas n’en ont jamais trouvé!
DE LA BRIVE, =à part=.
On peut se mettre dans la partie de monsieur!
MERCADET.
Eh bien?
DE LA BRIVE.
Vous me rendrez mes quarante-sept mille livres?...
MERCADET.
Yes, sir!
DE LA BRIVE.
Je ne serai que très-habile!
MERCADET.
Ouh! ouh... Léger! Mais cette légèreté sera, comme disent les Anglais, du bon côté de la loi!
DE LA BRIVE.
De quoi s’agit-il?
MERCADET.
D’être quelque chose comme un oncle d’Amérique, un associé dans les Indes.
DE LA BRIVE.
Si ce n’est que cela!
MERCADET.
Vous achèterez des actions en baisse pour les vendre en hausse.
DE LA BRIVE.
Verbalement!
MERCADET.
J’ai la signature sociale! Mon associé, car nous sommes toujours associés, s’en est servi pour endosser les effets qu’il m’a pris en 1830; j’ai bien le droit d’en user aujourd’hui contre lui...
DE LA BRIVE.
Bien, parbleu!...
MERCADET.
Du moment où personne ne vous trouvera, ne vous reconnaîtra...
DE LA BRIVE.
Je cesserai d’ailleurs le personnage dès que je vous en aurai donné pour quarante-sept mille deux cent trente-trois francs soixante-dix neuf centimes.
MERCADET.
Du bruit? Justin écoute! =(Très-haut.)= Rentre, Godeau, tu me perds. Allons! repose-toi!... =(Il le pousse dans la chambre.)=
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
VIOLETTE.
Soyons fermes! ne nous laissons plus abuser par de faux à-compte.
(LE FAISEUR.)]
SCÈNE IV.
MERCADET, JUSTIN, BERCHUT.
JUSTIN, =à travers la porte=.
Monsieur, c’est monsieur Berchut.
MERCADET, =ouvre la porte=.
Bonjour, Berchut. Il y a eu de la baisse hier sur les actions de la Basse-Indre.
BERCHUT.
Énorme! monsieur Verdelin en a fait vendre quelques-unes à vingt-cinq pour cent au-dessous du versement! La panique ira, ce matin, on ne sait où!
MERCADET.
Si, à la petite Bourse, ces actions baissaient de quinze pour cent sur le cours d’hier, je prends deux mille actions.
BERCHUT, =tire son carnet et calcule=.
Ce serait alors trois cent mille francs.
MERCADET.
C’est ce que j’ai calculé! Au pair, elles vaudront six cent mille francs.
BERCHUT.
A quel terme, et comment me couvrirez-vous?
MERCADET.
Une couverture!... fi donc! Je traite ferme. Apportez-moi les actions, je paye!
BERCHUT.
Dans la situation où vous êtes, vous achetez évidemment pour Godeau.
MERCADET.
Godeau!
BERCHUT.
Je le sais arrivé...
MERCADET.
Chut! je suis perdu, si l’on vient à savoir... Qui vous a dit cela?
BERCHUT.
Votre portier, que mon commis a fait causer.
MERCADET.
Ah! j’ai oublié de lui sceller la bouche d’une pièce d’or.
BERCHUT.
Eh bien! envoyez donc sa voiture chez un carrossier. Si vos créanciers (car je vous comprends, vous allez liquider), s’ils la voient, ils seront intraitables...
MERCADET.
Oh! pour avoir de l’argent sur-le-champ, ils feront bien quelques petits sacrifices. L’argent vivant!...
BERCHUT.
Oui, ça se paye!... =(A part.)= Il y a toujours à gagner avec ce diable d’homme-là... Montrons-nous bien! =(Haut.)= Dites donc, Mercadet, si c’est pour Godeau?...
MERCADET, =à part=.
Allons donc! Hue!...
BERCHUT.
Qu’il me donne un ordre et cela suffira!
MERCADET, =à part=.
Sauvé! =(Haut.)= Il dort, mais, dès qu’il sera réveillé, vous aurez l’ordre...
BERCHUT.
L’affaire est faite alors; Goulard et deux autres spéculateurs m’ont donné commission de vendre à tout prix.
MERCADET.
A terme...
BERCHUT.
A dix jours.
MERCADET.
Eh bien! envoyez les actions à Duval, car Godeau, mon cher, m’a fait l’affront de le prendre pour banquier...
BERCHUT, =à part=.
Et il a eu raison!
MERCADET.
C’est mal, mais que voulez-vous que je dise? Il a de si bonnes intentions pour moi!... Pas un mot!... Nous allons reprendre les affaires!... Je vous vois d’ici la fin de l’année cent mille francs de courtages chez nous...
BERCHUT.
Puis-je prendre de la Basse-Indre pour mon compte?...
MERCADET, =à part=.
Encore un compère de bonne foi! =(Haut.)= Oui, mais poussez roide à la baisse à la petite Bourse!... Tenez, =(il lui donne une lettre)= faites insérer cette lettre dans tous les journaux, et annoncez-la lorsque vous aurez acheté... Entre nous, à l’ouverture de la grande Bourse, il y aura déjà quinze pour cent de hausse! Gardez-moi le secret sur le retour de Godeau, niez-le!... =(A part.)= Il va le tambouriner!
SCÈNE V.
MERCADET, MADAME MERCADET.
MERCADET, =à part=.
Bon! voilà ma femme! Dans ces circonstances-là les femmes gâtent tout, elles ont des nerfs! =(Haut.)= Que veux-tu, madame Mercadet? Tu as une figure d’enterrement...
MADAME MERCADET.
Monsieur, vous comptiez sur le mariage de Julie pour raffermir votre crédit et calmer vos créanciers, mais l’événement d’hier vous met à leur merci...
MERCADET.
Eh bien! vous n’y êtes pas, vous!...
MADAME MERCADET.
Puis-je vous être utile?
MERCADET, =à part=.
Je vais me défaire d’elle en la brusquant. =(Haut.)= Utile! vous! vous vous promenez depuis dix-huit mois avec Méricourt, et vous ignorez son caractère: il a de l’argent, il est le créancier de Michonnin!... Vous ne serez jamais qu’une bonne femme de ménage!... M’être utile?... Ah! oui, tenez, il fait un temps superbe! Demandez une magnifique calèche, habillez-vous, vous et votre fille, et... allez déjeuner à Saint-Cloud, par le bois de Boulogne, vous me rendrez ainsi le plus grand service...
MADAME MERCADET, =à part=.
Il trame quelque chose contre ses créanciers, je veux tout savoir.
SCÈNE VI.
LES MÊMES, JULIE, =d’abord=, =puis= MINARD.
MERCADET, =à sa fille qui traverse le théâtre=.
Allez-vous vous envoler ainsi par les appartements? Je veux y être seul avec mes créanciers...
JULIE, =qui revient suivie de Minard=.
Mon père, c’est que c’est... Adolphe.
MERCADET.
Eh bien! monsieur, venez-vous encore me demander ma fille?
JULIE.
Oui, papa.
MINARD.
Oui, monsieur. J’ai déclaré mon attachement à monsieur Duval, qui, depuis neuf ans, me sert de père, et, comme il a vu naître mademoiselle Julie, il a fort approuvé mon choix. «C’est comme sa mère, a-t-il dit, un trésor d’honneur, de qualités solides, et une personne sans ambition...» Mademoiselle Julie m’a pardonné d’avoir eu peur pour elle de la misère...
MERCADET.
Vous aviez raison. Je ne veux pas que ma fille épouse un homme sans fortune...
MINARD.
Mais, monsieur, j’avais, sans le savoir, une petite fortune...
MERCADET.
Ah bah!...
MINARD.
En me confiant à monsieur Duval, ma mère lui avait remis une somme que ce bon Duval a fait valoir au lieu de la consacrer à mon entretien. Ce petit capital se monte maintenant à trente mille francs... En apprenant le malheur qui vous arrive, j’ai prié monsieur Duval de me confier cette somme, et je vous l’apporte, monsieur, car, quelquefois, avec des à-compte, on arrange...
MADAME MERCADET, =s’essuyant les yeux=.
Bon jeune homme!...
JULIE, =elle serre la main de Minard=.
Bien, bien, Adolphe!...
MERCADET.
Trente mille francs!... =(A part.)= On pourrait les tripler en achetant des actions du gaz Verdelin, et il y aurait moyen d’arriver!... Non! non. =(A Minard.)= Enfant, vous êtes dans l’âge du dévouement... Si je pouvais payer cent mille écus avec trente mille francs, la fortune de la France, la mienne, celle de bien du monde serait faite... Non! gardez votre argent.
MINARD.
Comment! vous me refusez? =(Madame Mercadet l’embrasse.)=
MERCADET, =à part=.
Je les ferais bien patienter un mois. Je pourrais, par quelques coups d’audace, raviver des valeurs éteintes; mais l’argent de ces pauvres enfants, ça me serrerait le cœur... On ne chiffre pas juste en larmoyant... On ne joue bien que l’argent des actionnaires... Non, non! =(Haut.)= Adolphe, vous épouserez ma fille.
MINARD.
Ah! monsieur... Julie, ma Julie!
MERCADET.
Quand elle aura trois cent mille francs de dot.
MINARD.
Ah! monsieur, où nous rejetez-vous?
MERCADET, =à part=.
Je ne vendrai les deux mille actions qu’à vingt-cinq pour cent au-dessus du pair... =(Haut.)= Dans un mois, et si vous voulez me rendre service... =(Minard tend le portefeuille.)= Mais serrez donc ce portefeuille! Eh bien! emmenez ma femme et ma fille. =(A part.)= Quelle tentation! j’y ai résisté. J’ai eu tort. Enfin, si je succombe, je leur ferai valoir ce petit capital, je leur manœuvrerai leurs fonds... Ma pauvre fille est aimée... Quels cœurs d’or! Chers enfants, je les enrichirai... Allons instruire mon Godeau. =(Il sort.)=
SCÈNE VII.
LES MÊMES, =moins= MERCADET.
MINARD.
Je voudrais tant racheter ma faute!
MADAME MERCADET.
Ah! monsieur Adolphe, le malheur nous sert au moins à reconnaître ceux qui nous sont vraiment attachés...
JULIE.
Je ne vous remercie pas, car j’ai toute la vie pour cela! Mais, Adolphe, ce moment où j’ai été fière, oh! bien fière de vous, sera pour le cœur comme un diamant qui reluira dans les fêtes domestiques.
MADAME MERCADET.
Ah! mes chers enfants!... si votre père voulait payer ses créanciers, s’il voulait renoncer aux affaires et aller vivre à la campagne, que nous manquerait-il pour être heureux?... Oh! comme je soupire après une honnête et calme obscurité! combien je suis lasse de cette fausse opulence, de ces alternatives de luxe et de misère, les cahots de la spéculation!
JULIE.
Sois tranquille, maman, nous triompherons de la Bourse!
MADAME MERCADET.
Il faudrait, pour convertir ton père, de tels événements, que je ne les souhaite pas!... Ah! voici le plus âpre de ses créanciers, un homme qui crie et menace...
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, GOULARD.
GOULARD.
Madame, pardonnez-moi de vous déranger, je ne veux pas être importun, je viens me mettre aux ordres de mon cher ami Mercadet...
MINARD, =à madame Mercadet=.
Mais il est très-poli.
JULIE, =à sa mère=.
Mon père aura trouvé quelque ressource...
MADAME MERCADET.
=(A part.)= Je le crains. =(A Goulard.)= Il va venir, monsieur.
GOULARD.
J’ai su l’événement heureux qui change la face de vos affaires.
JULIE.
Ah! monsieur, dites-nous la vérité, car nous n’en savons rien!
GOULARD, =à part=.
Est-elle fûtée!...
MADAME MERCADET.
Monsieur, je vous en supplie, quel événement?...
GOULARD.
L’arrivée de son associé, de Godeau.
MADAME MERCADET.
Ah! monsieur! ma fille!... Adolphe! ah! quel bonheur!... Monsieur, vous avez vu Godeau! revient-il riche?...
GOULARD.
Vous le savez bien, il a débarqué chez vous... vous donniez le dîner pour lui; mais il est arrivé trop tard...
MADAME MERCADET.
Godeau ici!... cette nuit?
GOULARD.
Oh! j’ai vu sa berline.
JULIE.
Oui, maman, il est venu cette nuit une voiture...
MADAME MERCADET.
Monsieur, personne n’est venu cette nuit chez moi, je vous le jure...
GOULARD.
Très-bien, madame, vous entendez à merveille les intérêts de monsieur Mercadet!... Il vous a fait votre leçon...
MADAME MERCADET.
Monsieur...
GOULARD.
Mais il ne pourra pas longtemps nous cacher Godeau!... Nous attendrons... un mois, s’il le faut. D’ailleurs, cela se sait à la petite Bourse, où tous ses créanciers s’étaient donné rendez-vous ce matin. Godeau a déjà pris deux mille actions de la Basse-Indre... Mauvais début. On voit bien qu’il arrive des Indes, il ne connaît pas encore la place!
MADAME MERCADET.
Monsieur, vous me parlez hébreu...
GOULARD.
Eh bien! je vais parler français. Tenez, madame, je ferai un petit sacrifice sur ma créance, si vous voulez me donner les moyens de m’entendre avec Godeau...
JULIE.
Monsieur, ma mère et moi nous ne comprenons rien aux affaires!...
GOULARD, =à part=.
Comme ce gaillard-là sait se servir de sa femme! et quel air d’ingénuité la fille et la mère savent prendre! Je me marierai!...
MADAME MERCADET, =à Goulard=.
Monsieur, je vais vous envoyer mon mari. =(A sa fille.)= Je crains la hardiesse de ton père... S’il veut nous renvoyer, c’est qu’il a peur de nous. Oh! cette fois, je vais surveiller ses opérations. =(Julie et sa mère sortent.)=
SCÈNE IX.
GOULARD, MINARD.
GOULARD.
Écoutez, monsieur, je sais que vous épousez mademoiselle Mercadet, Duval me l’a dit. Si le vieux père Duval vous a conseillé ce mariage, c’est qu’il savait l’arrivée de Godeau, car Godeau n’a confiance qu’en Duval. Berchut sait tout!
MINARD.
C’est vous qui m’apprenez l’arrivée de monsieur Godeau.
GOULARD.
Bien! vous vous regardez comme étant de la famille, et vous êtes dans le complot du silence!... Eh bien, tenez, c’est dans l’intérêt de Mercadet: dites à Godeau que s’il veut me payer sur-le-champ, je fais une remise de vingt-cinq pour cent...
MINARD.
Monsieur, je n’ai point encore le moindre droit à m’occuper des affaires de monsieur Mercadet, et il trouverait, je crois, très-mauvais que je... D’ailleurs, le voici...
SCÈNE X.
LES MÊMES, MERCADET, =puis= JUSTIN.
MERCADET.
Mon cher Adolphe, ces dames vous attendent. =(Bas.)= Emmenez-les déjeuner à la campagne, ou vous n’aurez jamais Julie.
MINARD.
Je vous le promets... =(Il sort.)=
MERCADET.
Eh bien, Goulard, vous êtes tous décidés, m’a-t-on dit hier, à me faire déposer mon bilan! Vous prétendez que je suis un faiseur...
GOULARD.
Vous! un des hommes les plus capables de Paris! un homme qui gagnera des millions dès qu’il en aura un!
MERCADET.
Ne vous êtes-vous pas assemblés pour...
GOULARD.
Pour savoir comment vous aider! nous attendrons, mon cher ami, tant qu’il vous plaira...
MERCADET.
Un mot du lendemain! Je vous remercie comme si vous m’aviez dit cela, mon cher, hier matin... =(Justin entre.)= Que voulez-vous, Justin?
JUSTIN, =bas=.
Monsieur... monsieur Violette m’offre soixante francs si je lui fais parler à monsieur Godeau...
MERCADET.
Soixante francs!... =(A part.)= Il me les a volés!...
JUSTIN.
Monsieur ne veut pas que je perde ces profits-là?...
MERCADET.
Laisse-toi corrompre!... tu deviens très-secrétaire... et je te livre aussi celui-là... tonds-le...
JUSTIN.
Oh! de près!...
MERCADET.
Goulard! vous permettez?... J’ai deux mots à écrire relativement à ce que Justin vient de me dire... =(Mercadet sort.)=
SCÈNE XI.
GOULARD, JUSTIN.
GOULARD.
J’ai compris...
JUSTIN.
Monsieur est si fin!...
GOULARD.
Combien Violette, il est là, t’offre-t-il pour lui faire parler à monsieur Godeau?
JUSTIN.
Monsieur sait que monsieur Godeau?... Non, il ne m’a rien offert...
GOULARD.
Que t’a-t-il donné?
JUSTIN.
Pour trahir monsieur, qui m’a tant recommandé de cacher l’arrivée... dame! dix louis.
GOULARD.
En voilà quinze, mon garçon!
JUSTIN, =à part=.
Ah! si monsieur Godeau pouvait venir souvent!...
GOULARD.
Mais je le verrai le premier!... Une créance de soixante quinze mille francs.
JUSTIN.
Si monsieur veut attendre avec monsieur Violette dans un cabinet noir, j’irai vous avertir au moment où monsieur Godeau déjeunera, car monsieur veut qu’il soit servi dans ce salon.
GOULARD.
Bien! =(Il sort.)=
JUSTIN.
Ils seront là comme du poisson dans un vivier, et je les mettrai dedans tous les uns après les autres...
SCÈNE XII.
JUSTIN, MERCADET.
MERCADET.
Eh bien!
JUSTIN.
J’attendrai les ordres de monsieur pour lui laisser voir monsieur Godeau.
MERCADET.
Va, mon garçon, fais ta recette, et surtout n’écoute pas ce que nous dirons, Godeau et moi... =(A part.)= Il va venir coller son oreille à la porte!
SCÈNE XIII.
MERCADET, =puis= DE LA BRIVE.
MERCADET, =un moment seul=.
C’est effrayant comme il ressemble à Godeau, tel que je me le figure après bientôt dix ans de séjour aux Indes... Venez...
DE LA BRIVE, =déguisé=.
Ah! mon cher ami! quel affreux climat que le climat de Paris!... Si je n’avais pas mon fils ici, je n’y serais jamais revenu; mais il était bien temps d’apprendre à ce pauvre garçon que son père et sa mère se sont mariés...
MERCADET =fait du bruit à la porte et sonne=.
Ah çà! vous avez donc joué la comédie, vous êtes supérieurement grimé...
DE LA BRIVE.
Mon début, en 1827, fut une marquise d’un certain âge qui aimait à jouer les jeunes premières; elle avait à sa terre, en Touraine, un théâtre. =(Justin entre.)=
MERCADET.
Du feu! pour le houka de monsieur. Tu verras à servir ici, sur ce guéridon, le thé de monsieur.
JUSTIN.
Monsieur, Pierquin essaye de corrompre le père Grumeau...
MERCADET.
Laisse entrer, dès que ma femme et ma fille seront sorties. =(Mercadet allume le fourneau du houka.)=
JUSTIN.
Il le soigne comme un actionnaire fondateur... =(Justin sert le déjeuner.)=
MERCADET.
Écrivons un mot à Duval pour le prier de me seconder. Il est bien puritain. Bah! puisqu’il s’intéresse à Julie, il me sauvera. =(Mercadet écrit sur le devant de la scène. A Justin.)= Faites porter ce mot à Duval par le père Grumeau. =(Justin sort.)= Quelle audace! Mais si les actions de la Basse-Indre allaient rester au-dessous du pair?...
DE LA BRIVE.
Oui, que nous arriverait-il?
MERCADET.
Bah! le hasard, c’est cinquante pour cent pour, et cinquante pour cent contre.
SCÈNE XIV.
LES MÊMES, GOULARD, VIOLETTE.
GOULARD, =à Violette=.
Quand je vous le disais!... Il le garde comme un capital de réserve...
VIOLETTE.
Mon cher monsieur Mercadet...
MERCADET.
Pardon! je suis en affaires...
GOULARD.
Nous savons avec qui...
MERCADET.
Bah! je vous en défie...
VIOLETTE.
Le bon monsieur Godeau...
MERCADET.
Quel conte vous a-t-on fait! Je vous déclare, père Violette, que monsieur n’est pas Godeau. Je prends Goulard à témoin de cette déclaration...
GOULARD, =à Violette=.
Il ment comme un prospectus; mais, en affaires, cela se fait.
VIOLETTE.
Sans cela le commerce serait bien malade...
GOULARD.
Enfin, monsieur le représente au naturel, je le reconnais... Tenez, Mercadet, n’essayez pas de le nier...
MERCADET.
Je ne nie pas que Godeau... =(Il élève la voix.)= Godeau, sur le compte de qui je m’étais entièrement trompé, je voudrais pouvoir le dire à tout Paris, que le probe, que le délicat, le bon Godeau, homme capable, plein d’énergie, ne puisse être en route, et sur le point d’arriver.
VIOLETTE.
Nous le savons, il est revenu de Calcutta.
GOULARD.
Avec une fortune...
MERCADET.
Incalcuttable!
GOULARD.
C’est heureux!... On le dit nabab!
VIOLETTE.
Comment parle-t-on à un nabab?
MERCADET, =à Violette, qui s’avance=.
Oh! ne lui parlez pas... Comment voulez-vous que je le laisse en... ennuyer par mes créanciers?
GOULARD, =qui s’est glissé jusqu’à de la Brive=.
Excellence!
MERCADET.
Goulard, permettez!... je ne souffrirai pas...
VIOLETTE.
C’est tout à fait un Indien.
MERCADET.
Il a beaucoup changé! Les Indes ont un effet sur les gens... Vous comprenez!... le choléra, le carrick (carey), le piment...
GOULARD, =qui s’est glissé jusqu’à de la Brive=.
Payez-moi ce que me doit votre ami Mercadet, et j’abandonne vingt pour cent.
DE LA BRIVE.
Avez-vous les papers?...
MERCADET.
Oh! Goulard.
GOULARD.
Mon ami, il ne demande qu’à payer...
SCÈNE XV.
LES MÊMES, MADAME MERCADET. =Quand elle ouvre la porte, on aperçoit un groupe de créanciers. Elle fait signe à Julie et à Minard qui l’accompagnent, de passer dans sa chambre, et ils y passent.=
MERCADET, =à part=.
Bon! elle va faire un coup de probité bête qui me tuera...
MADAME MERCADET, =aux deux créanciers=.
Messieurs, arrêtez!... Monsieur Mercadet est la victime d’une mauvaise plaisanterie =(en regardant de la Brive)=, j’aime à le croire, qui ne doit pas vous atteindre dans vos intérêts...
GOULARD.
Madame...
MADAME MERCADET.
Monsieur n’est pas monsieur Godeau.
MERCADET.
Madame!...
MADAME MERCADET, =à Mercadet avec feu et autorité=.
Vous êtes trompé, monsieur, par un intrigant...
VIOLETTE.
Mais alors, madame?...
MADAME MERCADET.
Messieurs, si vous gardez le silence sur une entreprise que je ne veux pas qualifier, vous serez payés...
GOULARD.
Et par qui, s’il vous plaît, ma petite dame?
MADAME MERCADET.
Par monsieur Duval!... =(Mouvement des deux créanciers qui se consultent.)=
MERCADET, =à part=.
Elle va... elle va!...
MADAME MERCADET.
Allez chez lui ce soir, vous m’y trouverez, et tous les créanciers de monsieur Mercadet seront satisfaits.
VIOLETTE.
Oh! alors!... =(Ils sortent.)=
SCÈNE XVI.
LES MÊMES, =moins= GOULARD =et= VIOLETTE.
DE LA BRIVE.
Savez-vous bien, madame, que si vous n’étiez pas une femme?... Je suis monsieur de la Brive.
MADAME MERCADET.
Vous, monsieur de la Brive? non, monsieur...
MERCADET.
A-t-elle de l’audace! je ne la reconnais plus.
DE LA BRIVE.
Comment? je ne suis pas moi?
MADAME MERCADET.
Monsieur de la Brive, monsieur, est un jeune homme que j’ai pu juger hier, à dîner. Il sait que les dettes ne déshonorent personne quand on les avoue, quand on travaille à les payer; il a de l’honneur, il les payera, car il a devant lui toute sa vie et il a trop d’esprit pour la vouloir flétrir à jamais par une entreprise que la justice pourrait...
DE LA BRIVE.
Madame, je suis bien réellement...
MADAME MERCADET.
Je ne veux pas savoir, monsieur, qui vous êtes! mais, qui que vous soyez, vous apprécierez, je le crois, le service que je viens de vous rendre en vous arrêtant sur le bord d’un abîme...
DE LA BRIVE.
Madame, votre mari m’y a précipité en me promettant de me rendre des titres qui me barrent mon avenir...
MADAME MERCADET.
Mon mari, monsieur, est un honnête homme, et il vous les rendra!... Nous nous contenterons de votre parole, et vous vous acquitterez quand vous aurez loyalement fait votre fortune.
DE LA BRIVE.
Ah! madame, vous m’avez ouvert les yeux! Je suis monsieur de la Brive: c’est vous dire que, dès ce moment, j’entrerai courageusement dans la voie du travail.
MADAME MERCADET.
Le droit chemin, monsieur, celui de l’honneur, est pénible, mais le ciel y bénit tous vos efforts!...
MERCADET, =à part=.
On a du crédit, comme ça! comptez-y, jeune homme!
DE LA BRIVE.
Comment reconnaître?... je vous serai filialement attaché pour le reste de mes jours. =(Il lui baise la main avec respect, salue Mercadet et rentre dans la chambre de ce dernier.)=
SCÈNE XVII.
MERCADET, MADAME MERCADET.
MERCADET.
Ah çà! nous voilà seuls! Vous venez de me ruiner, madame! Ma liquidation allait se faire comme par enchantement! Vous avez donc rencontré, je ne dirai pas le Potose, mais la planche à billets de la Banque de France?
MADAME MERCADET.
Non, monsieur, j’ai rencontré l’honneur.
MERCADET.
Ah! ah! Était-il accompagné de la fortune?
MADAME MERCADET.
Oh! ne plaisantez pas, monsieur. Je suis une pauvre femme, sans aucune science que celle du cœur, et à qui le pressentiment qui nous éclaire sur les intérêts de l’homme dont nous portons le nom a dit que vous alliez jouer la fortune contre le déshonneur. Pardonnez-moi, je crois plus au déshonneur qu’à la fortune. J’ai voulu vous voir rester probe, loyal, courageux, enfin tout ce que vous avez été jusqu’à présent.
MERCADET.
J’étais debout, jusqu’à cette heure, et vous venez de me mettre aussi bas que l’emprunt d’Haïti.
MADAME MERCADET.
Monsieur, ce n’est, direz-vous, que des idées de femme, mais faites-moi la grâce de les écouter! J’ai peut-être encore deux cent mille francs de fortune, prenez-les pour satisfaire tous vos créanciers.
MERCADET.
Et après? nous serons aussi pauvres que l’Espagne!
MADAME MERCADET.
Nous serons riches de considération.
MERCADET.
Et puis?
MADAME MERCADET.
Votre fille et votre gendre, votre femme et vous, monsieur, eh bien! nous travaillerons!... Oui, nous recommencerons la vie avec le petit capital d’Adolphe, et nous gagnerons la fortune nécessaire à vivre dans une honnête médiocrité, sans chances, mais heureux... En spéculant, monsieur, il y a mille manières de faire fortune, mais je n’en connais qu’une seule de bonne, que la brave bourgeoisie n’aurait jamais dû quitter: c’est d’amasser l’argent par le travail et par la loyauté, non par des ruses... La patience, la sagesse, l’économie, sont trois vertus domestiques qui conservent tout ce qu’elles donnent. N’hésitez pas, monsieur. Vous êtes entre une femme qui vous aime, qui vous estime, et des enfants qui vous chérissent: laissez-nous vénérer toujours ce que nous aimons... Quittons cette atmosphère de mensonges, de finesses, cette fausse opulence qui n’en impose plus à personne. N’eussions-nous que du pain, nous le mangerons gaiement, et il ne nous restera pas dans le gosier comme les délicatesses de ces festins où l’on se rit des actionnaires ruinés.
MERCADET, =à part=.
Donnez raison une fois à votre femme, et vous êtes à jamais annulé dans votre ménage. Les femmes se disent généreuses, mais leur générosité a des intermittences, comme les fièvres quartes.
MADAME MERCADET.
Vous hésiteriez!...
MERCADET.
Vous venez de renverser, avec d’excellentes intentions, la fortune que j’avais enfin trouvée... et vous voulez que je vous remercie! Vous vous mêlez de me juger?...
MADAME MERCADET.
Non, monsieur, je ne vous juge pas... =(A part.)= Ah! quelle idée! =(Haut.)= Laissez-moi consulter là-dessus deux cœurs droits, purs, d’une délicatesse que le contact du monde n’a pas encore effleurés. Faites-moi la grâce d’entrer dans votre cabinet pour deux minutes.
MERCADET.
Voyons!... =(A part.)= J’y pourrai réfléchir au parti que je dois prendre.
SCÈNE XVIII.
MADAME MERCADET, =puis= JULIE, MINARD.
MADAME MERCADET.
Mes enfants, venez...
MINARD.
Nous voici! Que voulez-vous?
MADAME MERCADET.
Votre père se trouve dans une situation encore plus affreuse que je ne le croyais, et il s’agit cette fois, comme il le dit, de vaincre ou de mourir. Or, avec beaucoup de ruse et d’audace, il payerait ses dettes et aurait en peu de temps une fortune. Notre aide et notre intelligence sont nécessaires pour faire réussir un plan très-hardi. Si tout le monde croit au retour de Godeau, si vous, Adolphe, vous vous déguisiez de manière à faire son personnage... =(Mouvement de Minard.)= monsieur Mercadet pourrait acheter, sous son nom, des actions, et obtenir de ses créanciers de fortes remises. Les actions doivent monter et tout payer en peu de temps: achat et créanciers... Il nous faudrait le concours de monsieur Duval...
JULIE.
Oh! maman! votre attachement pour mon père vous égare! Pardon! il ne peut pas avoir fait un pareil plan, et je n’épouserais pas Adolphe, s’il...
ADOLPHE.
Oh! bien, Julie!... =(Il lui baise la main.)= Madame, demandez-moi ma vie et tout ce que je possède!... mais tremper dans une... Oh! j’irai supplier monsieur Duval de donner l’appui de son crédit à monsieur Mercadet; mais songez donc, madame, à ce que vous me demandez?... C’est une...
MADAME MERCADET, =vivement=.
Une rouerie!
MINARD.
C’est bien pis! En supposant un plein succès, un homme serait encore déshonoré!... C’est...
JULIE.
Adolphe! n’achevez pas!
MINARD.
Au nom de tout ce que vous avez de plus cher, madame, renoncez à une idée pareille: mais la faillite vaut mieux, on s’en relève; et ici...
SCÈNE XIX.
LES MÊMES, MERCADET.
MERCADET.
Adolphe! vous épouseriez la fille d’un failli?
MINARD.
Oui, monsieur, car je travaillerais à sa réhabilitation... =(Mercadet, sa femme et sa fille entourent Adolphe.)=
MERCADET, =à part=.
Je suis vaincu!... =(A sa femme.)= Vous êtes une noble et bonne créature. =(A part.)= Combien de gens cherchent un pareil trésor! Quand on l’a, c’est une folie que de ne pas y tout sacrifier... =(Haut.)= Vous méritiez un meilleur sort!...
MADAME MERCADET.
Ah! monsieur, vous voilà tel que vous étiez avant le départ de Godeau.
MERCADET.
Oui, car je suis ruiné, mais honnête! Oh! je suis perdu!... =(A part, pour être entendu.)= Je sais ce qui me reste à faire!
MADAME MERCADET.
Je tremble! Mes enfants, ne quittons pas votre père. =(Ils courent tous trois après Mercadet.)=
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
JUSTIN, THÉRÈSE, VIRGINIE, BRÉDIF. =Justin entre le premier et fait signe à Thérèse d’avancer; Virginie, munie de ses livres, avance hardiment sur le canapé. Brédif entre vers le milieu de la scène; Justin va regarder par le trou de la serrure et colle son oreille à la porte.=
THÉRÈSE.
Est-ce qu’ils auraient par hasard la prétention de nous cacher leurs affaires?
VIRGINIE.
Le père Grumeau dit que monsieur va-t-être arrêté. Je veux que l’on compte ma dépense. C’est qu’il m’en est dû, de cet argent, outre mes gages!
THÉRÈSE.
Oh! soyez tranquille, nous allons tout perdre. Vous ne savez donc pas ce qu’est une faillite?...
JUSTIN.
Je n’entends rien: ils parlent trop bas! Monsieur se méfie toujours de nous.
VIRGINIE.
Monsieur Justin, qu’est-ce donc qu’une falite?...
JUSTIN.
C’est une espèce de vol involontaire admis par la loi, mais aggravé par des formalités. Oh! soyez calme, on dit que monsieur liquide...
VIRGINIE.
Qu’est-ce que c’est que ça?...
JUSTIN.
La liquidation, c’est toujours la faillite, mais compliquée par la bonne foi du débiteur... qui supprime les formalités...
THÉRÈSE.
Il sait tout, Justin!...
JUSTIN.
C’est des phrases à monsieur: je suis son élève...
BRÉDIF. =Il entre sans être vu.=
Oh! pour le coup j’ai mon appartement, non pas dans trois mois, mais dans quinze jours!... Il y a fait bien des frais! il a doré les salons. Oh! c’est pour moi mille écus de rente de plus...
JUSTIN.
Voilà, monsieur. =(Tous se mettent en place au fond de la scène pour n’être pas vus.)=
SCÈNE II.
LES MÊMES, MERCADET. =Il est abattu.=
MERCADET.
Que voulez-vous, monsieur Brédif? votre appartement? vous l’aurez!...
BRÉDIF, =à part=.
Je voudrais le voir parti, car ce diable d’homme a des ressources. =(Haut.)= Monsieur, vous trouverez tout naturel que je m’intéresse beaucoup plus à un locataire qu’à des gens comme vos créanciers, qui m’ont usé les marches de mon escalier.
MERCADET.
Oh! inspirer la pitié!...
BRÉDIF.
Vous savez que je possède la maison contiguë à la mienne, rue de Ménars. Donc, au bout de mon jardin, j’ai une porte de sortie donnant dans la cour de cette seconde maison.
MERCADET.
Eh bien?...
BRÉDIF.
Si vous voulez fuir...
MERCADET.
Et pourquoi?...
BRÉDIF.
Mais votre affaire se sait. On parle de plainte...
MERCADET.
Oh! voici donc toutes les horreurs de la faillite! cette agonie de l’honneur des négociants... =(Il voit ses gens.)= Que faites-vous là? Allez-vous-en!
JUSTIN.
Nous ne demandons pas mieux, monsieur, mais nous attendions...
MERCADET.
Quoi?
THÉRÈSE.
Nos gages...
MERCADET.
Allez chez madame Mercadet, elle vous payera. =(A Brédif.)= Je reste ici, mon cher monsieur Brédif.
BRÉDIF.
Vous ne connaissez donc pas le danger de votre position?
MERCADET.
Ma position... elle est excellente...
BRÉDIF.
Il perd la tête!...
MERCADET.
Que me donnez-vous pour rompre mon bail? Vous y gagnerez trois mille francs par an, sept ans font vingt et un mille francs. Composons.
BRÉDIF, =à part=.
Non, il ne perd pas la tête. =(Haut.)= Mais, mon cher monsieur...
MERCADET.
Ma fortune est au pillage, je dois faire comme les faillis: en prendre ma part.
BRÉDIF.
Vous ne savez donc pas qu’en cas de plainte, je serai témoin?
MERCADET.
Témoin de quoi?
BRÉDIF.
Et la berline arrivée vide!
MERCADET.
Je deviens fou! ah! ma femme avait raison! =(A Brédif.)= Brédif, allez aux Champs-Élysées, allée des Veuves!
BRÉDIF.
Eh bien?...
MERCADET.
Vous y verrez bien plus d’une berline vide! vous en verrez des centaines... et toujours vides...
BRÉDIF, =à part=.
Oh! ses créanciers auront affaire à forte partie. =(Haut.)= Votre serviteur!
MERCADET.
De tout mon cœur...
SCÈNE III.
MERCADET, =seul, puis= BERCHUT.
MERCADET.
Quelle avidité!... C’est dans l’ordre! la rivière a plus soif que le ruisseau... Berchut! ah! voilà ma punition! Allons! pataugeons dans les boues de l’humiliation. Brédif était la sommation, lui, c’est le premier coup de feu. =(Haut.)= Bonjour, mon cher Berchut.
BERCHUT.
Bonjour, mon cher monsieur Mercadet.
MERCADET.
Eh bien! vous avez dix degrés de froid sur la figure. Est-ce que les actions de la Basse-Indre ne sont pas en hausse?
BERCHUT.
Si fait, monsieur. Nous atteindrons au pair ce matin, à Tortoni; puis, à la Bourse. On ne sait pas où cela peut aller! le feu y est. Votre lettre fait des merveilles. La Compagnie a senti le coup, elle va déclarer à la Bourse le résultat des opérations de sondage, et la mine de la Basse-Indre vaudra celle de Mons.
MERCADET.
Vous en avez acheté pour vous d’après mon conseil?...
BERCHUT.
Cinq cents...
MERCADET, =le prend par la taille=.
Vous me devez cela. Mais je suis enchanté de vous avoir mis... ah! ah! cinq cent mille francs peut-être dans votre poche. Madame Berchut voulait un équipage, elle l’aura!... Mon cher, les jolies femmes à pied, moi, ça me navre; mais à vingt pour cent au-dessous du pair, réalisez!
BERCHUT, =à part=.
C’est le roi des hommes, il n’a jamais fait de mal qu’à ses actionnaires!
MERCADET.
Et puis, voulez-vous un autre conseil? quittez la coulisse!... Souvenez-vous de ce grand mot de l’Évangile applicable aux affaires: Celui qui se sert du glaive périt par le glaive...
BERCHUT.
Vous êtes un brave homme! Tenez, entre nous, vous avez affaire à des ennemis implacables. =(Il tire un papier.)= On m’a dit que c’était un faux!
MERCADET.
Un faux! c’est écrit par moi...
BERCHUT.
Ainsi Godeau n’est pas à Paris!...
MERCADET.
Tenez! vous êtes un brave homme; allez chez Duval, vous y trouverez l’argent qui vous est dû pour les deux mille actions... Qu’avez-vous à dire, mon vieux?...
BERCHUT.
Si je suis payé, je laisserai cet ordre à monsieur Duval... Mais, cher monsieur Mercadet, je voudrais pour vous que Godeau s’y trouvât...
MERCADET.
Vous êtes un digne homme, Berchut. =(A part.)= Me voilà tiré du plus mauvais pas!...
BERCHUT, =à part=.
Ma foi! d’autres que moi le pendront. =(Haut.)= Je vais chez Duval...
MERCADET, =seul=.
Allons! je me ruine, il faut envoyer Adolphe chez Duval. =(Il crie dans l’appartement.)= Adolphe! Adolphe!
SCÈNE IV.
MERCADET, MINARD.
MERCADET.
Mon ami, courez chez Duval. Vous savez tout, obtenez de lui qu’il satisfasse Berchut, et je suis sauvé!
MINARD.
J’y cours.
MERCADET =voit venir Verdelin, Pierquin et Goulard, qui causent avec Violette et d’autres créanciers=.
Ah! voilà l’ennemi... J’aurais dû quitter, aller me promener dans les bocages de Ville-d’Avray...
SCÈNE V.
MERCADET, JUSTIN, =puis= VIOLETTE, GOULARD, PIERQUIN =et= VERDELIN.
MERCADET.
Adieu, Justin, tu perds un bon maître.
JUSTIN, =à part=.
Je ne suis pas encore assez fort pour quitter monsieur... =(Haut.)= Je suis encore à monsieur pour dix jours...
MERCADET.
Ma femme a-t-elle fini?...
JUSTIN.
Oh! Virginie a la tête si dure! avec elle un et un font toujours trois, et avant qu’on lui ait démontré que un et un font...
MERCADET.
Font un...
JUSTIN, =à part=.
Comme monsieur m’amuse!... il a le malheur spirituel. =(Il s’éloigne.)=
VIOLETTE.
Ah! monsieur...
MERCADET.
Eh bien! père Violette! que voulez-vous? tout casse, même les ancres! Bah! je ne serai pas le seul, la compagnie est nombreuse.
VIOLETTE.
Non! non! Des hommes comme vous sont rares! Vous auriez dû avoir des fils... Payer les intérêts, les frais! là, rubis sur l’ongle. J’avais beaucoup crié, je vous en demande pardon, je ne croyais plus au retour de Godeau...
MERCADET.
Hein? Vous dites?... La plaisanterie est hors de saison.
GOULARD.
Mon cher ami, je vous ai méconnu, je suis tout à vous... C’est sublime...
MERCADET.
Ah! ils sont venus se venger!...
PIERQUIN.
Je ne fais pas de phrases, moi! je ne dis qu’un mot: c’est très-bien...
VERDELIN.
Il y a plaisir à être ton ami! l’on est fier de toi!
PIERQUIN.
Quel plaisir de faire des affaires avec vous!
VIOLETTE.
Je voudrais vous laisser mon argent.
GOULARD.
Vous êtes un homme honorable, honorabilissime, car enfin nous aurions tous cédé quelque chose...
PIERQUIN.
Honorable! C’est un homme de Plutarque!
VERDELIN.
Et serviable!...
MERCADET.
Ah çà! messieurs, avez-vous tous assez insulté à mon malheur?... Vous riez! mais j’ai pris une résolution terrible, et je suis enchanté de vous avoir tous là. Je vous le déclare, si vous ne voulez pas m’accorder le temps de vous payer, je me coupe la gorge, là, devant vous!... =(Il tire un rasoir.)=
VERDELIN.
Serre donc cet argument-là, mon cher; tout le monde est payé par Godeau.
MERCADET.
Godeau!... Mais Godeau est un mythe! est une fable! Godeau, c’est un fantôme... Vous le savez bien...
TOUS.
Il est arrivé...
MERCADET.
De Calcutta?
TOUS.
Oui.
GOULARD.
Avec une fortune incalcuttable, comme vous le disiez...
MERCADET.
Ah çà! l’on ne plaisante pas ainsi devant une faillite...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, BERCHUT, =puis= BRÉDIF, =puis= MINARD.
BERCHUT.
Pardon, mille pardons! mon cher Mercadet. Voici vos actions: elles ont été payées.
MERCADET.
Par qui?
BERCHUT.
Par Godeau, comme vous me l’aviez dit.
MERCADET, =il le prend à part=.
Berchut, vous ne voudriez pas, vous à qui j’ai fait gagner...
BERCHUT.
Cent cinquante mille francs! Nous sommes au pair.
MERCADET.
Vous avez vu Godeau?...
BERCHUT.
Il m’a dit que ces actions étaient à vous.
MERCADET.
Godeau?
BERCHUT.
Lui-même!... arrivé du Havre.
BRÉDIF.
Monsieur, voilà vos quittances... =(A part.)= Je n’aurai pas mon appartement.
MERCADET.
Je rêve. =(Minard paraît.)= Adolphe, tu ne me tromperas pas, toi! Godeau...
MINARD.
Mon père, monsieur, est à Paris, et, comme vous l’avez dit, il a, depuis un an, épousé ma mère. Reconnu fils légitime, je me nomme Adolphe Godeau.
MERCADET.
Il a payé ces messieurs!
MINARD.
Tous, scrupuleusement. Il a payé Berchut, et vous prie de garder ces actions comme un à-compte sur votre part dans les bénéfices de ses affaires aux Indes...
MERCADET.
Salut, reine des rois, archiduchesse des emprunts, princesse des actions et mère du crédit! Salut, fortune tant recherchée ici, et qui, pour la millième fois, arrives des Indes!... Oh! je l’avais toujours dit, Godeau est un cœur d’une énergie... et quelle probité!... Mais va donc les appeler! =(Il pousse Minard dans l’appartement.)= Messieurs, je suis charmé de...
BERCHUT.
Je vous prie de me continuer votre confiance.
MERCADET.
Oh! mon cher, je dis adieu à la spéculation...
VERDELIN.
Nous nous retirons pour te laisser en famille. Quant aux mille écus, je les donne à Julie pour deux boutons de diamants.
MERCADET.
Il devient reconnaissant, il n’est pas reconnaissable.
SCÈNE VII.
MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE, MINARD.
JULIE.
Ah! papa, quelle belle âme! Il est millionnaire et il m’épouse... Je ne sais pas si je...
MERCADET.
Ne fais pas de façons... va!
MADAME MERCADET.
Ah! mon ami!... =(Elle pleure.)=
MERCADET.
Eh bien, toi si courageuse dans les adversités...
MADAME MERCADET.
Je suis sans force contre le plaisir de te voir sauvé... riche...
MERCADET.
Riche, mais honnête... Tiens, ma femme, mes enfants, je vous l’avoue... eh bien! je n’y pouvais plus tenir, je succombais à tant de fatigues... L’esprit toujours tendu, toujours sous les armes!... Un géant aurait péri... Par moments, je voulais fuir... Oh! le repos...
MINARD.
Monsieur, mon père vient d’acheter une terre en Touraine; soyez son voisin. Faites comme lui, employez une partie de votre fortune en terres...
MADAME MERCADET.
Oh! mon ami, la campagne...
MERCADET.
Tout ce que tu voudras!...
MADAME MERCADET.
Tu t’ennuieras.
MERCADET.
Non! Après les fonds publics, les fonds de terre! l’agriculture m’occupera!... Je ne suis pas fâché d’étudier cette industrie-là... Allons!... =(Il sonne.)=
JUSTIN.
Que veut monsieur?
MERCADET.
Une voiture... =(A part.)= J’ai montré tant de fois Godeau que j’ai bien le droit de le voir. =(Haut.)= Allons voir Godeau!
FIN DU FAISEUR.
TABLE DES MATIÈRES
VAUTRIN 1
LES RESSOURCES DE QUINOLA 113
PAMÉLA GIRAUD 231
LA MARATRE 307
LE FAISEUR 425
FIN DE LA TABLE.
· · ·
Corrections.
Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée par endroits.
De plus, à deux endroits le texte a été complété d'après d'autres éditions:
Page 64: Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des loi[s. Et... tu] vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous.
Page 73: Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a [sauvé] votre mari, au moment où j’allais le faire fusiller...