‹ ThéséeChapitre 10 sur 12 · 10

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Je ne lui cachais rien ; il connaissait mon sentiment pour Ariane et mon ressentiment. Je ne lui cachai même pas que j’étais fort épris de Phèdre, si enfant qu’elle fût encore. Elle usait fréquemment, en ce temps, d’une escarpolette suspendue aux fûts de deux palmiers ; et de la voir s’y balancer, le vent relevant ses courtes jupes, je chavirais. Mais, dès qu’Ariane paraissait, je détournais les yeux et dissimulais de mon mieux, redoutant sa jalousie de sœur aînée. Or, laisser insatisfait un désir, c’est malsain. Mais, pour mener à bien l’audacieux projet d’enlèvement qui commençait à s’ébaucher en mon cœur, il fallait user de ruse. C’est alors que Pirithoüs sut inventer, pour me servir, un subterfuge où s’avéra sa fertile ingéniosité. Cependant notre séjour dans l’île se prolongeait, encore qu’Ariane et moi ne songeassions plus qu’au départ ; mais ce qu’Ariane ne savait pas, c’est que j’étais bien résolu à ne m’en aller qu’avec Phèdre. Pirithoüs, lui, le savait. Et voici comme il m’y aida.

Plus libre que moi (j’étais claquemuré par Ariane), Pirithoüs avait loisir de s’enquérir des coutumes de la Crète et d’observer. — Je crois, me dit-il un matin, que je tiens l’affaire. Sache que Minos et Rhadamante, ces deux très sages législateurs, ont réglementé les mœurs de l’île, et particulièrement la pédérastie, à laquelle tu n’ignores pas que les Crétois sont fort enclins, comme il appert de leur culture. C’est au point que tout adolescent qui atteint la virilité avant d’avoir été choisi par un aîné prend honte et tient à déshonneur ce mépris ; car l’on pense communément, s’il est beau, qu’alors quelque vice d’esprit ou de cœur en est cause. Le jeune Glaucos, dernier fils de Minos, qui res semble à Phèdre comme un double, m’a fait part de ses soucis à cet égard. Il souffre de son délaissement. J’ai beau lui dire que sans doute son titre de prince a découragé les amants ; il me répond qu’il se peut, mais que cela n’en est pas moins désobligeant pour lui et qu’on devrait savoir que Minos s’en attriste aussi ; que Minos ne tient à l’ordinaire aucun compte des rangs sociaux, grades ou hiérarchies ; toutefois se sentirait, certes, flatté lorsqu’un prince éminent comme toi voudrait bien s’intéresser à son fils. J’ai pensé qu’Ariane, qui se montre si importunément jalouse de sa sœur, ne le serait sans doute pas de son frère, car il n’est guère d’exemple qu’une femme prenne en considération l’amour d’un homme pour un garçon ; en tout cas, il lui paraîtrait malséant d’en marquer ombrage. Tu pourrais procéder sans crainte.

— Eh ! penses-tu, m’écriai-je, que ce soit la crainte qui jamais m’arrête ? Mais, bien que Grec, je ne me sens aucunement porté vers ceux de mon sexe, si jeunes et charmants qu’ils puissent être, et diffère en cela d’Hercule, à qui je quitterais volontiers son Hylas. Ton Glaucos a beau ressembler à ma Phèdre, c’est elle que je désire et non lui.

— Tu ne m’as pas compris, reprit-il. Je ne te propose pas d’emmener Glaucos à sa place, mais bien de feindre de l’emmener, d’abuser Ariane et de lui laisser croire, et à tous, que Phèdre que tu emmèneras, c’est Glaucos. Écoute et suis-moi bien : une des coutumes de l’île, instituée par Minos lui-même, veut que l’amant s’empare de l’enfant qu’il convoite, qu’il l’emmène vivre avec lui, chez lui, durant deux mois ; à la suite desquels l’enfant déclare publiquement si son amant lui plaît et se comporte avec lui décemment. Emmener le faux Glaucos chez toi, c’est l’amener sur ce navire qui, de Grèce, nous transportait ici. Sitôt que nous y serons rassemblés, avec Phèdre cachée, on lève l’ancre ; avec Ariane aussi, puisqu’elle entend t’accompagner ; puis on gagne le large en vitesse. Les vaisseaux crétois sont nombreux, mais moins rapides que les nôtres et, s’ils nous poursuivent, nous pourrons aisément les distancer. Parle de ce projet à Minos. Sois certain qu’il y sourira, pourvu que tu lui laisses croire qu’il concerne Glaucos et non Phèdre ; car pour Glaucos, il ne saurait rêver meilleur maître et amant que toi. Mais dis-moi : Phèdre est-elle consentante ?

— Je n’en sais rien encore. Ariane a grand soin de ne me laisser jamais seul avec elle, de sorte que je n’ai pu la pressentir… Mais je ne doute pas qu’elle soit prête à me suivre, dès qu’elle comprendra que je la préfère à sa sœur.

C’est celle-ci d’abord qu’il s’agissait de préparer. Je m’ouvris donc à elle, mais fallacieusement, selon la machination convenue.

— Quel merveilleux projet ! s’écria-t-elle. Et combien je me réjouis de voyager avec mon petit frère ! Tu ne te doutes pas de ce qu’il peut être gentil. Je m’entends fort bien avec lui et, malgré notre différence d’âge, reste son compagnon de jeu préféré. Rien de tel, pour lui ouvrir l’esprit, qu’un séjour en terre étrangère. À Athènes, il se perfectionnera dans son grec, qu’il parle déjà passablement, mais avec un mauvais accent, dont il se corrigera très vite. Tu lui seras d’excellent exemple. Puisse-t-il tendre à te ressembler.

Je la laissai dire. La malheureuse ne se doutait guère du sort qui l’attendait.

Il nous fallait également avertir Glaucos, afin de prévenir tout accroc. Ce fut Pirithoüs qui s’en chargea. L’enfant, me dit-il ensuite, se montra d’abord fort déçu. Il avait fallu faire appel à ses sentiments les meilleurs pour le décider à entrer dans le jeu ; je devrais dire : à en sortir, pour céder la place à sa sœur. Il fallait avertir Phèdre également. Elle aurait pu se mettre à pousser des cris si l’on avait tenté de l’enlever par force ou surprise. Mais Pirithoüs spécula fort habilement sur l’amusement que l’un et l’autre ne laisseraient pas de prendre à berner, Glaucos, ses parents ; Phèdre, son aînée.

Phèdre s’affubla donc des vêtements habituels de Glaucos. Tous deux étaient exactement de même taille, et, lorsqu’elle eut ses cheveux enveloppés et le bas de son visage couvert, il ne se pouvait qu’Ariane ne s’y méprît.

Certes, il m’en coûtait de devoir tromper Minos, qui m’avait prodigué les marques de sa confiance. Il m’avait dit le bienfait qu’il attendait de mon influence d’aîné sur son fils. Et puis j’étais son hôte. J’abusais évidemment. Mais il n’était pas, il n’est jamais en moi de me laisser arrêter par des scrupules. Sur toutes les voix de la reconnaissance et de la décence, celle de mon désir l’emportait. Tout coup vaille. Il faut ce qu’il faut.

Ariane nous avait précédés sur le bateau, soucieuse de s’y aménager une installation confortable. Nous n’attendions plus que Phèdre pour escamper. Son enlèvement eut lieu, non point dès que la nuit fut close, ainsi qu’il était d’abord convenu, mais après le repas de famille où elle tint à figurer encore. Elle allégua cette habitude qu’elle avait prise de se retirer si tôt ensuite ; de sorte qu’on ne pourrait, disait-elle, remarquer son absence avant le lendemain matin. Ainsi tout se passa sans impair. Ainsi pus-je débarquer avec Phèdre, quelques jours plus tard, en Attique, ayant entre temps déposé la belle, la lassante Ariane, sa sœur, à Naxos.

J’appris, à mon arrivée sur nos terres, qu’Égée, mon père, de si loin qu’il avait aperçu les voiles noires, ces voiles que j’avais omis de changer, s’était précipité dans la mer. J’ai déjà touché quelques mots de cela ; je n’aime pas y revenir. J’ajouterai pourtant que j’avais fait un songe, cette dernière nuit, où je me voyais déjà roi d’Attique… Quoi qu’il en soit, qu’il pût en être, ce fut, pour tout le peuple et pour moi, jour de fête à cause de notre heureux retour et de mon avènement, jour de deuil à cause de la mort de mon père. En raison de quoi j’instituai tout aussitôt des chorégies où les lamentations alternaient avec les chants de joie ; où nous tînmes à prendre part dansante, mes compagnons inespérément délivrés et moi-même. Allégresse et désolation : il était séant d’entretenir le peuple à la fois dans ces deux sentiments contraires.

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