‹ ThéséeChapitre 11 sur 12 · 11

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Certains m’ont reproché, par la suite, ma conduite envers Ariane. Ils ont dit que j’avais agi lâchement ; que je n’aurais pas dû l’abandonner, ou tout au moins pas sur une île. Voire ; mais je tenais à mettre la mer entre nous. Elle me poursuivait, me pourchassait, me traquait. Quand elle eut éventé ma ruse, découvert sa sœur sous le revêtement de Glaucos, elle mena grand raffut, poussa force cris rythmés, me traita de perfide, et lorsque, excédé, je lui déclarai mon intention de ne pas l’emmener plus loin que le premier îlot où le vent, qui s’était soudain élevé, nous permettrait ou forcerait de faire escale, elle me menaça d’un long poème qu’elle se proposait d’écrire au sujet de cet infâme abandon. Je lui dis aussitôt qu’elle ne pourrait certainement rien faire de mieux ; que ce poème promettait d’être très beau, si j’en pouvais juger déjà par sa fureur et par ses accents lyriques ; qu’il serait, au surplus, consolatoire, et qu’elle ne laisserait pas d’y trouver la récompense de son chagrin. Mais tout ce que je disais n’aidait qu’à l’irriter davantage. Ainsi sont les femmes dès qu’on cherche à leur faire entendre raison. Quant à moi, je me laisse toujours guider par un instinct que, pour plus de simplicité, je crois sûr.

Cet îlot fut Naxos. L’on dit que, quelque temps après que nous l’y eûmes laissée, Dionysos vint l’y rejoindre et qu’il l’épousa ; ce qui peut être une façon de dire qu’elle se consola dans le vin. L’on raconte que, le jour de ses noces, le dieu lui fit cadeau d’une couronne, œuvre d’Héphaïstos, laquelle figure parmi les constellations ; que Zeus l’accueillit sur l’Olympe, lui conférant l’immortalité. On la prit même, raconte-t-on, pour Aphrodite. Je laissai dire et moi-même, pour couper court aux rumeurs accusatrices, la divinisai de mon mieux, instituant à son égard un culte où d’abord je pris la peine de danser. Et l’on me permettra de remarquer que, sans mon abandon, ne fût advenu rien de tout cela, si avantageux pour elle.

Certains faits controuvés ont défrayé la légende : enlèvement d’Hélène, descente aux Enfers avec Pirithoüs, viol de Proserpine. Je me gardais de démentir ces bruits d’où je tirais un surcroît de prestige ; et même renchérissais sur les racontars afin d’ancrer le peuple en des croyances dont il n’a que trop tendance, celui d’Attique, à se gausser. Car il est bon que le vulgaire s’émancipe, mais non point par irrévérence.

Le vrai c’est que, depuis mon retour à Athènes, je restais fidèle à Phèdre. J’épousai la femme et la cité tout ensemble. J’étais époux, fils du roi défunt ; j’étais roi. Le temps de l’aventure est révolu, me redisais-je ; il ne s’agissait plus de conquérir, mais de régner.

Ce n’était pas une mince affaire ; car Athènes, en ce temps, à vrai dire, n’existait pas. En Attique, un tas de menus bourgs se disputaient l’hégémonie ; d’où des assauts, des querelles, des luttes sans fin. Il importait d’unifier et de centraliser le pouvoir ; ce que je n’obtins pas sans peine. J’y employai force et astuce.

Égée, mon père, pensait assurer son autorité en maintenant les divisions. Considérant que le bien-être des citoyens est compromis par les discordes, je reconnus dans l’inégalité des fortunes et dans le désir d’accroître la sienne la source de la plupart des maux. Peu soucieux moi-même de m’enrichir, et préoccupé du bien public autant ou plus que du mien propre, je donnai l’exemple d’une vie simple. Par un partage égal des terres, je supprimai d’un coup les suprématies et les rivalités qu’elles entraînent. Ce fut une mesure sévère qui satisfit certes les indigents, c’est-à-dire le grand nombre, mais révolta les riches que par là je dépossédais. Ils étaient peu nombreux, mais habiles. Je réunis les plus importants d’entre eux et leur dis :

— Je ne fais cas de rien que du mérite personnel et ne reconnais pas d’autre valeur. Vous avez su vous enrichir par habileté, science et persévérance : mais, plus souvent encore par injustice et par abus. Les rivalités entre vous compromettent la sûreté d’un état que je veux puissant, mis à l’abri de vos intrigues. C’est seulement ainsi qu’il pourra s’opposer aux invasions étrangères, et prospérer. Le maudit appétit d’argent qui vous tourmente ne vous apporte pas le bonheur, car à vrai dire il est insatiable. Plus on acquiert, plus on souhaite d’acquérir. Je réduirai donc vos fortunes ; et par la force (je la possède), si vous n’acceptez pas cette réduction de bon gré. Je ne tiens à réserver pour moi que la garde des lois et la direction de l’armée. Peu me chaut le reste. Je prétends vivre en roi tout aussi simplement que j’ai vécu jusqu’à ce jour, et sur le même pied que les humbles. Je saurai faire respecter les lois ; me faire respecter, sinon craindre, et prétends que l’on puisse dire alentour : l’Attique est régie, non par un tyran, mais par un gouvernement populaire ; car chaque citoyen de cet état aura droit égal au Conseil et nul compte ne sera tenu de sa naissance. Si vous ne vous rangez pas à cela de plein gré, je saurai, vous dis-je, vous y contraindre.

Je ferai démolir et réduirai à néant vos petites cours de justice locale, vos salles de conseil régional, et rassemblerai, sous l’acropole, ce qui déjà prend le nom d’Athènes. Et c’est ce nom d’Athènes que les races futures, je le promets aux dieux qui me favorisent, révéreront. Je dévoue ma ville à Pallas. Maintenant, allez et tenez-vous le pour dit.

Puis, joignant l’exemple aux paroles, je me démis aussitôt de toute autorité royale, rentrai dans le rang, ne craignis pas de me montrer sans escorte aux yeux de tous et comme un simple citoyen ; mais m’occupai sans relâche de la chose publique, assurant la concorde, veillant à l’ordre de l’état.

Pirithoüs, après qu’il eut entendu mon discours aux grands, me dit qu’il le trouvait beau, mais absurde. Car, argüait-il : l’égalité n’est pas naturelle parmi les hommes ; disons plus : elle n’est pas souhaitable. Il est bon que les meilleurs dominent la masse vulgaire de toute la hauteur de leur vertu. Sans émulation, rivalité, jalousie, cette masse demeure amorphe, stagnante, et vautrée. Il y faut un levain qui la soulève ; tâche que ce ne soit point contre toi. Que tu le veuilles ou non, malgré cette égalisation première que tu souhaites, qui fasse chacun partir, avec chances égales, d’un même plan, il se reformera bientôt, selon la différence des aptitudes, des différences de situation ; c’est-à-dire : une plèbe souffrante, une aristocratie.

— Parbleu ! repartis-je, j’y compte bien, et en fort peu de temps, je l’espère. Mais d’abord je ne vois pas pourquoi cette plèbe serait souffrante, si cette aristocratie nouvelle, que je favoriserai de mon mieux, est, comme je la désire, celle non de l’argent, mais de l’esprit.

Puis, afin d’augmenter l’importance et la puissance d’Athènes, je fis savoir que seraient indistinctement accueillis tous ceux, venus de n’importe où, qui souhaiteraient de venir s’y fixer ; et des crieurs se répandirent dans les contrées d’alentour répétant : « Vous, peuples, tous, accourez ici ! »

Le bruit s’en répandit au loin. Et n’est-ce pas là ce qui fit Œdipe, roi déchu, grande et triste épave, venir de Thèbes en Attique, chercher aide et protection, puis mourir ? Ce qui me permit de diriger ensuite sur Athènes la bénédiction divinement commise à ses cendres. De ceci, je reparlerai.

Je promis aux nouveaux venus, quels qu’ils soient, les mêmes droits que les aborigènes et que les citoyens précédemment établis dans la ville, reportant toute discrimination à plus tard et selon les preuves. Car ce n’est qu’à l’usage qu’on reconnaît les bons instruments. Je ne voulais juger personne que d’après services rendus.

De sorte que si, plus tard, il me fallut pourtant admettre, entre les Athéniens, des différences et, partant, une hiérarchie, je ne laissai s’établir celle-ci que pour assurer mieux le fonctionnement général de la machine. C’est ainsi que les Athéniens, entre tous autres Grecs, grâce à moi, méritèrent le beau nom de Peuple, qui leur fut communément donné, et qui ne fut donné qu’à eux. Dépassant de loin celle de mes exploits d’antan, c’est là ma gloire ; gloire à laquelle ne parvint Hercule, Jason, Bellérophon, ni Persée.

Pirithoüs, hélas ! compagnon de mes premiers jeux, ne m’y suivit pas. Tous ces héros que j’ai nommés, d’autres encore comme Méléagre ou Pélée, ne surent prolonger leur carrière par delà leurs premiers exploits, ou parfois leur unique exploit. Pour moi, je ne voulais pas m’en tenir là. Il est un temps de vaincre, disais-je à Pirithoüs, de purger la terre de ses monstres, puis un temps de cultiver et de porter à fruit la terre heureusement amendée ; un temps de libérer les hommes de la crainte, puis un temps d’occuper leur liberté, de mener à profit et à fleur leur aisance. Et cela ne se pouvait sans discipline ; je n’admis pas que l’homme s’en tînt à lui-même, à la manière des Béotiens, ni qu’il cherchât sa fin dans un médiocre bonheur. Je pensais que l’homme n’était pas libre, qu’il ne le serait jamais et qu’il n’était pas bon qu’il le fût. Mais je ne le pouvais pousser en avant sans son assentiment, non plus qu’obtenir celui-ci sans lui laisser, du moins, au peuple, l’illusion de la liberté. Je voulus l’élever, n’admettant point qu’il se contentât de son sort et consentît à maintenir son front courbé. L’humanité, pensais-je sans cesse, peut plus et vaut mieux. Je me souvenais de l’enseignement de Dédale, qui prétendait avantager l’homme de toutes les dépouilles des Dieux. Ma grande force était de croire au progrès.

Pirithoüs cessa donc dès lors de me suivre. Il m’avait, au temps de ma jeunesse, accompagné partout, beaucoup aidé. Mais je compris que la constance d’une amitié nous retient ou nous tire arrière. Il est un point passé lequel on ne peut avancer que seul. Comme Pirithoüs était de bon sens, je l’écoutais encore, mais sans plus. Vieilli lui-même, c’est dans la tempérance qu’il laissait s’assoupir sa sagesse, lui naguère si entreprenant. Il n’apportait plus que restreinte et que limitation dans son conseil.

— L’homme ne mérite pas, me disait-il, que l’on s’occupe tant de lui.

— Eh ! de quoi s’occuper, que de l’homme ? ripostais-je. Il n’a pas dit son dernier mot.

— Calme-toi, me disait-il encore. N’as-tu pas fait suffisamment ? La prospérité d’Athènes assurée, repose-toi dans la gloire acquise et dans le bonheur conjugal.

Il m’engageait à me soucier de Phèdre davantage et, sur ce point du moins, n’avait pas tort. Car je dois raconter ici comment la paix de mon foyer fut troublée et par quel deuil affreux, en guise de rançon, je dus payer aux Dieux mes succès et ma suffisance.

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