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C’est très compliqué, cette histoire. Il faut dire d’abord que l’île de Crète était puissante. Minos y régnait. Il tenait l’Attique pour responsable de la mort de son fils Androgée et, en manière de représailles, avait exigé de nous un tribut annuel : sept jeunes gens et sept jeunes filles devaient être livrés pour satisfaire, disait-on, aux appétits du Minotaure, le monstrueux enfant que Pasiphaë, l’épouse de Minos, avait eu de son commerce avec un taureau. Le sort désignait ces victimes.
Or, cette année-là, je venais de rentrer en Grèce. Encore que le sort m’eût épargné (il épargne volontiers les princes), j’exigeai de faire partie du lot, nonobstant la résistance du roi mon père… Je n’ai que faire des privilèges et prétends ne me distinguer du commun que par ma valeur. Aussi bien mon dessein était-il de triompher du Minotaure et du coup libérer la Grèce de cet abominable impôt. Au surplus j’étais fort curieux de la Crète, d’où nous parvenaient en Attique, sans cesse, de beaux, riches et bizarres objets. Je partis donc, m’étant joint aux treize autres, dont mon ami Pirithoüs.
Nous abordâmes, un matin de mars, à Amnisos, petite bourgade qui sert de port à la proche Cnossos, ville capitale de l’île où Minos réside et a fait édifier son palais. Nous aurions dû arriver la veille au soir, mais une tempête violente nous avait retardés. Au débarqué, des gardes armés nous entourèrent, s’emparèrent de mon glaive et de celui de Pirithous, s’assurèrent que nous ne portions point sur nous d’autres armes, puis nous emmenèrent pour comparaître devant le roi, lequel était venu de Cnossos avec sa cour, à notre rencontre. Des gens du peuple, en grande affluence, se pressaient alentour pour nous voir. Tous les hommes avaient le torse nu. Minos seul, assis sous un dais, portait une longue robe faite d’une seule pièce d’étoffe rouge sombre qui lui tombait des épaules en plis majestueux, jusqu’aux chevilles. Sur sa poitrine, vaste autant que celle même de Zeus, s’étageaient trois rangs de colliers. Nombre de Crétois en portent, mais de vulgaires ; tandis que ceux de Minos étaient composés de gemmes et de plaques d’or ciselé représentant des fleurs de lys. Il siégeait sur un trône que dominait la double hache et tenait de la main droite, écarté du corps en avant, un sceptre d’or aussi haut que lui ; de l’autre, une fleur trilobée, semblable à celles de ses colliers et semblablement en or, mais plus grande. Au-dessus de sa couronne d’or s’élevait un énorme panache en plumes de paon, d’autruche et d’alcyon. Il nous observa longuement, après nous avoir souhaité la bienvenue sur son île, avec un sourire qui pouvait bien être ironique, étant donné que nous venions en condamnés. À ses côtés, debout, se tenaient la reine et les deux princesses, ses filles. Il me parut aussitôt que l’aînée m’avait remarqué. Comme les gardes s’apprêtaient à nous emmener, je la vis se pencher vers son père et l’entendis lui dire en grec (à voix basse, mais j’ai l’oreille fine) : — « Je t’en conjure, pas celui-ci », cependant qu’elle me désignait du doigt. Minos sourit derechef et donna des ordres, en sorte que les gardes n’emmenassent que mes compagnons. Je ne fus pas plus tôt seul devant lui, qu’il commença de m’interroger.
Encore que je me fusse promis d’agir avec une extrême prudence et de ne rien laisser connaître de ma noble origine, non plus que de mes téméraires projets, il me parut soudain que mieux valait jouer franc jeu, du moment que j’avais attiré l’attention de la princesse, et que rien ne la pouvait attacher à moi davantage, ni me valoir la faveur du roi, que de déclarer ouvertement que j’étais petit-fils de Pitthée. Je laissai même entendre que, d’après ce que l’on disait en Attique, le grand Poséidon m’aurait engendré. À quoi Minos allégua gravement que, pour tirer la chose au clair, il me soumettrait à l’épreuve du flot tout à l’heure. Sur ce, je déclarai suffisamment que, de toutes les épreuves, je gardais certitude de ressortir victorieux. Ces dames de la cour, sinon Minos lui-même, se montrèrent favorablement émues par mon assurance.
— À présent, dit Minos, allez de suite vous restaurer. Vos camarades attablés déjà vous attendent. Après une nuit tourmentée, vous devez avoir, comme l’on dit ici, besoin de prendre. Reposez-vous. Je compte que vous assisterez, vers la fin du jour, à des jeux solennels en l’honneur de votre venue. Puis nous vous emmènerons, prince Thésée, à Cnossos. Vous dormirez dans une chambre du palais, et demain prendrez part à notre repas du soir ; un petit dîner tout simple, en famille, où vous vous sentirez à l’aise et où ces dames seront heureuses de vous entendre raconter vos premiers exploits. À présent, elles vont s’apprêter pour la fête. Nous vous y retrouverons, et vous serez placés, vous et vos compagnons, immédiatement au dessous de la loge royale, eu égard à votre rang de prince qui, par contagion, glorifiera vos compagnons dont je ne veux pourtant pas ouvertement vous distinguer.
Cette festivité avait lieu dans un vaste hémicycle ouvert sur la mer. Elle provoquait grande affluence, tant d’hommes que de femmes, venus de Cnossos, de Lyttos, et même de Gortyne, distante pourtant, me dit-on, de deux cents stades, d’autres villes enfin et villages voisins, ainsi que de la campagne qui, paraît-il, est extrêmement peuplée. J’étais surpris par tous les sens et ne puis dire combien les Crétois me paraissaient étrangers. Ne pouvant tous trouver places sur les gradins de l’amphithéâtre, ils se pressaient et bousculaient dans les couloirs et le long des marches des escaliers. Les femmes, aussi nombreuses que les hommes, avaient pour la plupart le torse nu ; quelques rares portaient corsage ; encore celui-ci, largement échancré, selon une coutume qui me parut, je dois l’avouer, impudique, laissait-il les seins à l’air. Tous et toutes, serrés jusqu’à l’absurde par des corselets bas et des ceintures, avaient des tailles de sablier. Les hommes, presque uniformément bruns de peau, portaient aux mains, aux poignets, au cou, presque autant de bagues, de bracelets et de colliers que les femmes ; elles toutes blanches. Tous les visages étaient glabres, à la seule exception de ceux du roi, de Rhadamante, son frère, et de son ami Dédale. Les dames de la cour, sur une estrade au-dessous de laquelle on nous avait fait asseoir, dominant d’assez haut l’arène, déployaient un prodigieux luxe de vêtements et de parures. Chacune portait une jupe à volants, qui se gonflait bizarrement au-dessous des hanches et tombait en falbalas brodés jusqu’aux pieds embottinés de cuir blanc ; entre toutes, la reine, au centre de l’estrade, se faisait encore remarquer par son faste. Ses bras et le devant de sa poitrine étaient nus. Sur ses seins opulents s’étalaient perles, émaux et pierreries. Son visage était encadré de longues boucles noires, et des bouclettes striaient son front. Elle avait les lèvres gourmandes, le nez retroussé, de grands yeux vides, au regard, eût-on dit, bovin. Une sorte de diadème d’or la couronnait, posé non point à même sa chevelure, mais sur un ridicule chapeau d’étoffe sombre qui, traversant le diadème, finissait en très haute pointe inclinée comme une corne en avant du front. Son corsage, qui la découvrait par devant jusqu’à la ceinture, montait au-dessus du dos et s’achevait en énorme col évasé. La jupe, étalée autour d’elle, laissait admirer, sur fond crème, en trois rangs de broderies étagés, des iris pourpres, des safrans et, tout en bas, des violettes avec leurs feuilles. Comme j’étais en contre-bas, j’avais pour ainsi dire, quand je me retournais, le nez dessus, et m’émerveillais, autant que du choix des couleurs et de la beauté du dessin, de la finesse et de la perfection du travail.
Ariane, la fille aînée, assise à droite de sa mère, présidait à la corrida, moins somptueusement parée que la reine et vêtue de couleurs différentes. Sa jupe, ainsi que celle de sa sœur, ne portait que deux rangs de broderies : celui d’en haut, chiens et biches ; celui d’en bas : chiens et perdrix. Pour Phèdre, sensiblement plus jeune, à gauche de Pasiphaë, c’étaient des enfants courant après des cerceaux, et, en bas, des enfants plus petits, accroupis, jouant aux billes. Elle prenait un enfantin plaisir au spectacle. Quant à moi je le suivais à peine, déconcerté par trop de nouveauté ; mais ne laissai pas d’être surpris par la souplesse, la prestesse et l’agilité des acrobates qui se risquèrent dans l’arène après que les choreutes, les danseuses, puis les lutteurs eurent cédé la place. Devant bientôt moi-même affronter le Minotaure, je m’instruisis beaucoup à observer leurs feintes et leurs passades propres à fatiguer et éberluer le taureau.