‹ ThéséeChapitre 5 sur 12 · 5

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J’étais accablé de fatigue, au point de ne pouvoir plus m’étonner de la grande cour du palais, d’un escalier monumental à balustrade et des corridors tortueux par où des serviteurs diligents, porteurs de torches, me guidèrent, au second étage, jusqu’à la chambre qui m’avait été réservée, éclairée de nombreuses lampes qu’ils éteignirent alors à l’exception d’une seule. Sur une couche moelleuse et parfumée, lorsqu’ils m’eurent laissé, je sombrai dans un épais sommeil jusqu’au soir du second jour, encore que j’eusse déjà dormi durant le long trajet ; car nous n’étions arrivés à Cnossos qu’au petit matin, après avoir roulé toute la nuit.

Je ne suis pas du tout cosmopolite. À la cour de Minos, pour la première fois, je compris que j’étais hellène, et me sentis dépaysé. Je m’étonnais de toutes choses étranges, costumes, coutumes, façon de se comporter, meubles (et chez mon père, nous étions courts d’ameublement), instruments et manières de s’en servir. Parmi tant de raffinement, je me faisais l’effet d’un sauvage et ma maladresse s’augmentait de ce qu’elle prêtait à sourire. J’avais accoutumé de mordre à même les victuailles, les portant à ma bouche avec mes doigts, et ces légères fourchettes de métal ou d’os ciselé, ces couteaux dont ils usaient pour hacher les viandes, m’étaient à manier plus lourds que les plus pesantes armes de combat. Les regards se fixaient sur moi ; et, devant converser, je paraissais encore plus gauche. Dieu ! que je me sentais donc emprunté ! Moi qui n’ai jamais rien valu que seul, pour la première fois j’étais en société. Il ne s’agissait plus de lutter et de l’emporter par la force, mais de plaire, et je manquais d’usage étrangement.

Au dîner, j’étais entre les deux princesses. Un petit repas de famille, sans cérémonie, me disait-on. Et de fait, en plus de Minos et de la reine, de Rhadamante, le frère du roi, des deux princesses et de leur jeune frère Glaucos, aucun autre convive n’y prit part que le précepteur grec du petit prince, qui venait de Corinthe et qu’on ne me présenta même pas.

On me pria de raconter en ma langue (que tous ceux de la cour comprenaient fort bien et parlaient couramment, encore qu’avec un léger accent) ce qu’ils appelaient mes exploits, et j’eus la joie de voir la jeune Phèdre et Glaucos pris de fou-rire au récit du traitement que Procruste faisait subir aux passants et que je lui fis subir à son tour, retranchant de lui tout ce qui dépassait sa toise. Mais avec tact on évita toute allusion à ce qui m’amenait en Crète, affectant de ne voir en moi qu’un voyageur.

Durant tout le repas, Ariane me pressa du genou sous la nappe ; mais c’est surtout la chaleur que dégageait la jeune Phèdre qui me troublait. Cependant que Pasiphaë, la reine, en face de moi, me dévorait tout cru du regard, Minos, à côté d’elle, souriait inaltérablement. Seul Rhadamante, à longue barbe blonde, paraissait un peu renfrogné. L’un et l’autre quittèrent la salle après le quatrième service, pour aller, disaient-ils, siéger. Je ne compris que par la suite ce qu’ils voulaient ainsi dire.

J’étais mal ressuyé du mal de mer ; mangeai beaucoup, bus plus encore de divers vins et de liqueurs qu’on me servit en abondance ; de sorte que bientôt je ne sus plus où j’en étais, car je n’ai pas accoutumé de boire, que de l’eau ou du vin coupé. Près de perdre contenance et tandis que je pouvais encore me dresser, je demandai la permission de sortir. La reine aussitôt me mena dans un petit cabinet de toilette attenant à son appartement particulier. Après que j’eus abondamment vomi, je la rejoignis sur un divan de sa chambre, et c’est là qu’elle commença de m’entreprendre.

— Mon jeune ami… vous permettez que je vous appelle ainsi, dit-elle, profitons vite de ce que nous voici tous deux seuls. Je ne suis pas ce que vous croyez et n’en veux nullement à votre personne, si charmante soit-elle pourtant. Et, tout en protestant qu’elle ne s’adressait qu’à mon âme ou à je ne sais quoi d’intérieur, elle ne laissait pas de porter ses mains à mon front, puis, les insinuant sous mon justaucorps de cuir, elle palpait mes pectoraux comme afin de se persuader de la réalité de ma présence.

— Je n’ignore pas ce qui vous amène ici et tiens à prévenir une erreur. Vos intentions sont meurtrières. Vous venez combattre mon fils. Je ne sais ce qu’on a pu vous raconter de lui et ne tiens pas à le savoir. Ah ! ne restez pas sourd aux réclamations de mon cœur ! Que celui qu’on appelle le Minotaure soit ou non le monstre qu’on vous a peint sans doute, c’est mon fils.

Là-dessus je crus séant d’alléguer que je ne manquais pas de goût pour les monstres ; mais elle continuait sans m’entendre :

— Comprenez-moi, je vous en prie : je suis de tempérament mystique. J’ai l’amour exclusif du divin. Le gênant, voyez-vous, c’est de ne point savoir où commence et où finit le dieu. J’ai beaucoup fréquenté Léda, ma cousine. Pour elle, le dieu s’était caché dans un cygne. Or, Minos avait compris mon désir de lui donner comme héritier un dioscure. Mais comment distinguer ce qui peut rester d’animal dans la semence même des dieux ? Si, par la suite, j’ai pu déplorer mon erreur, — et je sens bien que de vous en parler ainsi enlève toute grandeur à l’affaire, — mais je vous assure, ô Thésée, qu’au moment même, c’était divin. Car sachez bien que mon taureau n’était pas une bête ordinaire. Poséidon l’avait fourni. On devait le lui offrir en holocauste ; mais il était si beau, que Minos ne put se résoudre à le sacrifier. C’est ce qui m’a permis, par la suite, de faire passer mon désir pour une vengeance du dieu. Et vous n’ignorez pas que ma belle-mère, Europe, c’est un taureau qui l’avait enlevée. Zeus se cachait en lui. De leur hymen naquit Minos lui-même. C’est ce qui fait que les taureaux ont toujours été tenus en grand honneur dans sa famille. Et quand, après la naissance du Minotaure, je voyais les sourcils du roi se froncer, je n’avais qu’à lui dire : Et ta mère ! Il devait bien admettre que j’avais pu m’y tromper. C’est un sage. Il croit que Zeus l’a nommé juge avec Rhadamante, son frère. Il soutient qu’il faut d’abord avoir compris pour bien juger et pense qu’il ne sera bon juge qu’après qu’il aura tout éprouvé, par lui-même ou dans sa famille. C’est un grand encouragement pour les siens. Ses enfants, moi-même, chacun dans sa diversité, nous travaillons, par nos écarts particuliers, à l’avancement de sa carrière. Le Minotaure aussi, sans le savoir. Aussi viens-je vous demander, Thésée, vous prier instamment de chercher non point à lui faire du mal, mais plutôt à vous accointer avec lui, de manière à lever un malentendu qui oppose la Crète à la Grèce, au grand dam de nos deux pays.

Ainsi parlant elle se faisait toujours plus pressante, au point que j’en étais grandement incommodé, les vapeurs du vin aidant et se mêlant à la très forte odeur qui s’échappait avec ses seins de son corsage.

— Revenons au divin, continuait-elle. Il faut toujours y revenir. Vous-même, vous-même, ô Thésée, comment ne pas vous sentir habité par un dieu ?…

Ce qui mettait le comble à ma gêne, c’est qu’Ariane, la fille aînée, belle extraordinairement, qui toutefois me troublait moins que la cadette, c’est qu’Ariane, dis-je, m’avait, avant que je ne me sentisse indisposé, fait comprendre, tant par gestes qu’à demi-voix, qu’elle m’attendait, sitôt remis, sur la terrasse.

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