‹ Traité des eunuquesChapitre 24 sur 29 · CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

Premiére Objection.

Que la deffense de se marier ne doit point être générale & commune à tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont capables de satisfaire aux desirs d'une femme.

Réponse à cette Objection.

Pour éxaminer cette Objection & pour y répondre avec ordre, il faut voir premiérement, de quelle nature sont ces desirs auxquels un Eunuque est capable de satisfaire, s'ils sont légitimes & permis; & en second lieu, quels Eunuques sont capables de satisfaire à ces desirs.

Arnobe[239] dit que les Eunuques sont fort amoureux, & majoris petulantiæ fieri atque omnibus postpositis pudoris & verecundiæ frænis in obscoenam prorumpere vilitatem; Térence le dit en d'autres termes, Ph. infanis, dit-il, [240]Qui ist huc facere Eunuchus potuit. P. Ego illum nescio qui fuerit, hoc quod fecis, res ipsa indicat.... P. At pol ego amatores mulierum esse audieram eos maximos, sed nihil potesse. Mais pour ne point alléguer des témoignages si anciens, le P. Théophile Raynauld dit dans son Livre de Eunuchis, qu'il a lû quantité d'exemples de commerce impur entre des femmes & des hommes mutilez, & il se moque de la confiance qu'on a en eux. André du Verdier dit la même chose dans ses diverses leçons, à propos de quoi il rapporte la Sentence d'Apollonius de Tyanée contre un Eunuque du Roi de Babylone qui fut trouvé couché avec une des favorites de ce Roi. Cependant, il est certain qu'un Eunuque ne peut satisfaire qu'aux désirs de la chair, à la sensualité, à la passion, à la débauche, à l'impureté, à la volupté, à la lubricité. Comme ils ne sont pas capables d'engendrer ils sont plus propres au crime que les hommes parfaits, & ils sont plus recherchez par les femmes débauchées, parce qu'ils leur donnent le plaisir du mariage sans qu'elles en courent les risques.

[241]Sunt quas Eunuchi imbelles ac mollia semper Oscula delectent & desperatio barbæ Et quod abortivo non est opus.

[242]Témoin cette femme de Petrone qui parlant à un homme qui fait cet aveu, non intelligo me virum esse, non sentio, funerata est pars illa corporis quâ quondam Achilles eram, s'exprime en ces termes, Nunc etiam languori tuo gratias ago, in umbra voluptatis diutiùs lusi. Cette femme étoit du caractére de cette Gellia contre laquelle Martial a fait cette sanglante Epigramme adressée à Pannicus,[243]

Cur tantum Eunuchos habeat tua Gellia, quæris? Pannice, vult fu..... Gellia, non parere.

C'est cette Gellia dont Martial fait ailleurs un si vilain portrait; & des larmes de laquelle il parle de cette maniére,[244]

Amissum non flet, cùm sola est Gellia, patrem. Si quis adest, jussæ prosiliunt lacrymæ.

[245]L'Ecclésiastique dit, que celui qui viole la Justice par un jugement injuste, est comme l'Eunuque qui veut faire violence à une jeune vierge. On sçait qu'il y a eu autrefois des Païs où les Princesses vierges étoient confiées à la garde des Eunuques. Le Sage compare la Justice à une de ces vierges, & les Juges à ceux qui auroient dû la garder avec une fidélité pleine d'un profond respect. Quelques Eunuques sont donc capables de satisfaire à quelques desirs d'une femme, mais tous ces desirs sont illégitimes & ne peuvent point être permis dans le mariage, obscænæ procul hinc discedite flammæ! [246]Une femme qui a ces desirs est une paillarde, & un Eunuque qu'elle souffre dans son lit est l'instrument de son crime. Voici la Sentence qui les déclare coupables l'un & l'autre; [247]origo quidem amoris honesta erat, sed magnitudo deformis; nihil autem interest ex qua honesta causa quis insaniat; unde & Xistus Pithagoricus in sententiis; Adulter est, inquit, in suam uxorem amator ardentior; In aliena quippe uxore omnis amor turpis est, in sua nimius. Sapiens judicio debet amare conjugem, non affectu; non regnet in eo voluptatis impetus, nec præceps feratur ad coitum; nihil est foedius quàm uxorem amare quasi adulteram. Saint Jérôme prononce leur condamnation plus clairement & plus expressément; Liberorum ergò, dit-il, in matrimonio concessa sunt opera, voluptates autem quæ de meretricum amplexibus capiuntur in uxore sunt damnatæ. Les Casuistes décident même fort précisément, que les mariages qui se font par amourette, comme on parle, sont très blâmables. Les mariages déréglez, disent-ils, ont été la cause du déluge; [248]les fils de Dieu voyans que les filles des hommes étoient belles, prirent celles d'entr'elles qui leur avoient plû; ces mariages furent cause de la ruine de toute la terre.

Le desir légitime & permis d'une femme est d'avoir des enfans. [249]Donnez moi des enfans, disoit la chaste Rachel à Jacob son mari. Didon se voyant sur le point d'être abandonnée de son Ænée, lui parle en ces termes,[250]

Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset Ante fugam soboles, si quis mihi parvulus aulâ Luderet Æneas, qui te tantum ore referret Non equidem omninò capta aut deserta videret.

Je veux être mère, je veux engendrer des enfans, & c'est pour cela que j'ai pris un mari, c'est là le langage d'une femme honnête & sage: & bien loin que, selon les régles de la fausse pudeur de certaines gens, elle soit blamable, lors qu'elle se plaint de ce que son mari n'est pas capable de satisfaire à ses justes desirs, & qu'elle demande d'en être séparée, elle est au contraire très digne de louanges de ne pouvoir se résoudre à faire toute sa vie les actions d'une impudique; [251]volo esse mater, volo filios procreare & ideò maritum accepi, sed vir quem accepi frigidæ naturæ est, & non potest illa facere propter quæ illum accepi. C'est là le but légitime du mariage. Il est vrai qu'on n'y parvient pas toûjours; il y a des femmes stériles, mais on n'en sçait pas la cause; il ne manque rien à elles, ni à leurs maris, de ce qu'il faut pour engendrer, l'un n'a rien à reprocher à l'autre, c'est à Dieu qu'ils doivent demander des enfans: ils sont dans le cas de [252]Jacob, qui disoit à sa femme lors qu'elle lui demandoit des enfans, suis je Dieu? Quoi qu'il en soit, lors qu'on se marie, il faut suivre le conseil que l'Ange Raphael donnoit à [B]Tobie, «Ecoutez-moi, lui dit-il, & je vous apprendrai qui sont ceux sur qui le Démon a du pouvoir; lors que des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'ils bannissent Dieu de leur coeur, & de leur esprit, & qu'ils ne pensent qu'à satisfaire leur brutalité comme les chevaux & les mulets, qui sont sans raison, le Démon a pouvoir sur eux. Mais pour vous la troisiéme nuit vous recevrez la bénédiction de Dieu, afin qu'il naisse de vous deux des enfans dans une parfaite santé. La troisiéme nuit étant passée vous prendrez cette fille dans la crainte du Seigneur, & dans le desir d'avoir des enfans, plûtôt que par un mouvement de passion, afin que vous ayez part à la bénédiction de Dieu.»

Tous les Eunuques ne sont pas capables de satisfaire même à ces desirs impurs dont je viens de parler; les Jurisconsultes distinguent les Eunuques. [253]Quantùm inter est, disent-ils, inter hæc vitia quæ Græci, [Grec: kakontheian] vitiositatem dicunt, interque [Grec: pathôs] id est perturbationem, aut [Grec: noson], id est morbum, aut [Grec: arrôsian], id est ægrotationem, tantum inter talia vitia & cum morbum ex quo quis minus aptus usui sit, differt; les uns péchent en quantité d'humeur radicale, d'autres en qualité, d'autres en quantité & en qualité tout ensemble; & enfin, sin autem quis ita spado est ut tàm necessaria pars corporis ei penitùs absit, morbosus est, dit la Loi 7. ff. de Ædilitio Edicto & Redhibitione, & quanti minoris. Mais de quelque nature qu'ils soient, il ne leur doit point être permis de se marier, parce qu'ils ne peuvent satisfaire qu'à des desirs impurs, illégitimes, illicites, & qui bien loin d'être approuvez, ne doivent pas même être tolérez.

[Illustration]

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