Chapitre 10
Dès notre arrivée à un port anglais, je fus placé et détenu à bord d’un garde-côte à Spithead, et peu de jours après on me transféra sur un sloop de guerre. Ces différentes dispositions furent opérées sans qu’un signe d’existence, de souvenir et d’amitié me fût donné par ma famille. J’en souffris cruellement ; mais, quoique bien jeune, l’étrangeté aventureuse de ma vie m’avait donné assez d’orgueil et assez de philosophie pour me rendre dédaigneusement indifférent, en apparence du moins, à l’abandon de ma famille.
Cet abandon était cependant bien complet, car jusqu’à ce jour, quoique éloigné des miens, j’avais eu dans mes chefs des amis ou des connaissances de mon père, tandis que ce nouvel embarquement me livrait sans défense à la volonté tyrannique de personnes étrangères à mon cœur et à mes intérêts.
Je me trouvais donc, à quatorze ans, jeté sur un vaisseau, sans protection visible ou lointaine, sans argent et dépourvu des objets les plus nécessaires.
Je ne ressemblais guère à un prudent et soigneux jeune homme dont l’étonnante figure se dessine dans le tableau de mes souvenirs.
C’était un certain midshipman écossais que ses parents avaient envoyé à la mer avec une très petite quantité d’habits pour son dos ; mais, en revanche, une bonne provision de maximes écossaises dans la tête, telles que :
« Un sou épargné est un sou gagné. »
« Les petits ruisseaux font les grandes rivières. »
Cet impudent escroc à cheveux jaunes avait enlevé de ma malle, à bord du garde-côte sur lequel j’avais été emprisonné, la plupart de mes vêtements. Un jour, un matelot l’ayant surpris porteur d’un paquet de choses bizarres, telles que de vieilles brosses à dents, des morceaux de savon, du linge sale, lui demanda ce qu’il venait de faire.
— J’ai, répondit-il avec le plus grand sang-froid, ramassé sur le pont les vieilleries qu’on y laisse traîner.
Ce filou calédonien eut l’effronterie d’avouer qu’il possédait trois ou quatre douzaines de chemises, chacune avec une marque différente ; le gaillard avait dîmé sur trente ou quarante d’entre nous. S’il avait trop de prévoyance, moi, j’en avais trop peu. Manquant de tout, n’ayant personne qui prît la peine de s’inquiéter de mes besoins, je repris la mer sur le sloop de guerre.
Nous touchâmes successivement à Lisbonne, à Cadix, à la côte de l’Amérique du Sud, puis à la côte d’Afrique. Notre voyage dura dix-huit mois, et je vis trois des parties du monde, de sorte que j’acquis par la pratique un peu de géographie pendant les douze ou quinze mille lieues que nous parcourûmes.
Notre commandant était un capitaine explorateur. Petit, arrogant, plein de suffisance, et, comme la plupart des petits hommes, il se croyait un très grand personnage. La seule chose que je puisse me rappeler de cet extrait de commandant est son habitude de tourner la tête tout d’une pièce de mon côté en m’adressant la parole avec des grognements de voix et des mots bien sonores et bien grands pour une si petite bouche. Il me disait donc aigrement :
— Eh bien ! hideux colosse, tête de bois, masse inerte et épaisse, pourquoi flânez-vous là au lieu d’obéir à mes ordres ?
Le commandant me haïssait parce que j’étais formé comme un homme, et je le méprisais parce qu’il me ressemblait fort peu, et en toute vérité il avait des allures de singe lorsque la colère le faisait sauter à cheval sur l’affût d’une caronade pour frapper les matelots à la tête.
Comme, dans le cours de ma vie, j’ai revu en détail toutes les parties du monde, et avec des facultés développées et des sentiments éveillés, je n’ai pas besoin de m’appesantir sur des événements puérils. Je déteste les bavardages enfantins et les contes de grand-mère, cela est aussi fâcheux que les dédicaces du Spectator, ou les écrits moraux, fastidieux et méprisés par l’ivresse dont Addisson charme ses lecteurs.
En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon père, lequel, loin d’être adouci par mon temps d’exil, temps plus dur encore que la pierre et le fer, réitéra l’ordre suprême et abhorré de me rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales.
Nous fûmes bientôt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en me voyant arraché de mon pays natal, condamné à traverser l’immense Océan jusqu’à des régions sauvages, privé de tout lien, de toute communication ; déporté comme un criminel pour une si grande partie de ma vie, car, à cette époque, peu de vaisseaux revenaient de leur course avant sept ou huit ans !
J’étais enlevé aux miens sans avoir vu ma mère, mon frère, mes sœurs, sans avoir vu une figure aimée ; personne ne m’avait dit un mot de consolation ni ne m’avait inspiré le plus petit espoir. Si le domestique de notre maison, si même le vieux chien compagnon de mon enfance était venu jusqu’à moi, je l’aurais embrassé avec bonheur, mais rien, mais personne !
À dater de cette époque, mes affections pour ma famille et ma parenté s’aliénèrent, et je recherchai dans la vaste étendue du monde l’amour des étrangers. Séparé de ma famille, je l’étais encore de ces compagnons de douleur que j’avais appris à aimer. Ce double supplice, on peut le ressentir, mais on ne saurait l’exprimer. L’esprit invisible qui soutenait mon énergie au milieu de tous ces chagrins est encore un mystère pour moi ; aujourd’hui même que mes passions sont affaiblies par la raison, par le temps et par l’épuisement, j’en recherche la puissance et les causes. Mais le feu intense qui brûlait dans ma tête s’est assoupi et ne se révèle que par ces lignes profondes gravées prématurément sur mon front ; cependant, de temps à autre, le souvenir de ce que j’ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation.
Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction désolante que j’étais un être maudit, que mon père m’avait rejeté de sa demeure dans l’espoir de ne m’y revoir jamais. L’intercession de ma mère (si elle en fit aucune) fut stérile ; j’étais livré à moi-même. La seule preuve que mon père se souvînt qu’il avait encore des devoirs à remplir envers moi se réalisait par une allocation annuelle à laquelle l’obligeait ou sa conscience, ou son orgueil. Peut-être, ayant rempli cette formalité, il se disait, comme tant d’autres hommes qui se croient bons et sages :
— J’ai pourvu aux besoins de mon fils ; s’il se distingue, s’il revient homme honorable et haut placé, je pourrai dire : C’est mon enfant, je l’ai fait ce qu’il est. Son caractère indomptable ne lui permettait que la carrière maritime, je la lui fis embrasser.
Mon père m’abandonna donc à mon sort, avec aussi peu de regrets qu’il en aurait éprouvé en ordonnant de noyer une portée de petits chiens.
Arraché de l’Angleterre dans de pareilles conditions, l’avenir me parut sombre, et malgré mon extrême jeunesse, malgré mon esprit bouillant et la tournure gaie de mon caractère, je ne pus apercevoir ni la plus petite espérance ni un jour serein dans la chaîne de mon esclavage.
Nous étions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine, irrité contre un de ses lieutenants, s’approcha de moi et me dit :
— Faites bien attention à vous, et rappelez-vous que j’ai appris du commandant A… les atrocités que vous avez commises à son bord.
— Je ne me sens coupable d’aucune mauvaise action, répondis-je froidement.
— Quoi ! s’écria-t-il, car il avait besoin d’épancher le reste de sa colère sur quelqu’un de moins capable de se défendre qu’un officier. Quoi ! monsieur, n’est-ce rien que d’assassiner les gens ? Je vous convaincrai du contraire, et à la première plainte que j’entends porter contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau.
La réalisation de cette vengeance, d’être mis à terre, eût comblé mes vœux les plus ardents ; cela me fit sourire.
Il crut sans doute que c’était de mépris, et me quitta plus furieux encore.
Je m’aperçus bientôt que le capitaine n’était pas méchant, mais seulement faible et très irascible.
Il avait vécu, pendant plusieurs années, en demi-solde, retiré à la campagne, et son retour forcé à la profession maritime avait interrompu, sans l’affaiblir, son goût pour l’agriculture.
Pendant le long espace de temps qui s’était écoulé jusqu’à ce qu’il fût appelé à commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant naturel en s’appliquant en toute satisfaction à cultiver les champs paternels, et il était plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons bien engraissés, de labourer la terre pour ses navets de Suède, que de tracer un sillon sur l’océan des Indes avec la proue d’une brillante frégate.
Le pauvre homme n’avait pas cherché l’honneur de ce commandement ; mais un membre honorable de sa famille, qui appartenait à l’amirauté, scandalisé des occupations de ce marin dégénéré, de ce fermier-capitaine, le fit rappeler au service et revêtir officieusement des honneurs du commandement.
Il abandonna donc avec tristesse ce qu’il ne pouvait emporter avec lui, sa maison et ses terres ; il pleura ses enfants, sa femme, mais son cœur éclata sous l’émotion qu’il éprouvait lorsque ses regards humides contemplèrent la glorieuse et magnifique montagne du plus riche des composts.
Quant au bétail vivant, aux porcs, aux moutons, à la volaille, après avoir dépensé plus de temps, d’argent et de patience pour les nourrir et les élever que bien des pères ne le font pour leurs enfants, il les amena à bord avec lui, et cette singulière ressemblance du vaisseau avec une basse-cour faisait les délices du capitaine.
La plus grande partie de son temps était consacrée aux enfants de son adoption, et le premier lieutenant avait la charge du navire, sans autre dédommagement à ce plaisir que celui de recevoir une partie de la mauvaise humeur qui s’élevait sur le tillac à l’encontre des officiers, toutes les fois qu’une mésaventure arrivait dans la basse-cour.
En somme, nous autres midshipmen, nous lui étions plus à charge que le capitaine ne l’était à nous-mêmes, et je me rappelle qu’un de nos grands plaisirs était de percer avec une aiguille la tête d’une ou de deux volailles, et de les sauver de la mer en les fricassant pour notre souper.
Notre capitaine était, dans toute l’acception du mot, une bonne pâte d’homme, c’est-à-dire ni assez bon ni assez mauvais pour faire quoi que ce soit de bien ou de mal.
Il était aussi impossible de l’aimer et de le respecter que de le haïr et de le mépriser.
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