Chapitre 11
Parfaitement résolu de quitter la marine pour suivre au gré du hasard, et à l’aide de mon courage, le cours d’une vie aventureuse, je commençai à comprendre le prix de la science et à m’occuper d’acquérir l’instruction qui m’était nécessaire pour me diriger sans conseil.
Mon temps fut dès lors si activement occupé par les leçons de dessin, de navigation et de géographie, qu’il ne me fut possible de réserver pour ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou qui précédaient les heures de repas.
Après avoir longuement questionné les vieux matelots sur les mœurs, sur les habitudes, sur les goûts des habitants des Indes et de leurs nombreuses îles, j’acquis une certaine connaissance des lieux et des usages d’un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que mes rêves poétisaient au-delà du réel.
La marche rapide du vaisseau ne fut arrêtée par aucun accident, et après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nous jetâmes l’ancre dans le port de Bombay.
La seule circonstance qui se rattache à la suite de ma vie et qu’il soit nécessaire de mentionner ici est l’intimité fraternelle que je formai à cette époque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau.
J’avais souvent partagé avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec moi, approfondi et sondé mon caractère réel, de sorte qu’il avait découvert que je n’étais pas ce que je semblais être. La bonté de ses questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante, avaient tiré de la coquille dans laquelle ils s’étaient cachés les bons instincts de ma nature. Aston réveilla en moi les sentiments engourdis de la générosité, de la tendresse ; il m’aima, me conseilla, et devint mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trêve ceux qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi.
Une des causes de la vive amitié que me témoignait visiblement Aston était le souvenir d’une scène qui s’était passée entre le second lieutenant et moi, et à laquelle il avait assisté.
Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit :
— Quand vous répondez à mes demandes, monsieur, il faut ôter votre chapeau.
— Je vous ai salué comme je salue le capitaine, monsieur, répondis-je en portant la main à mon chapeau.
Le lieutenant rougit et s’avança vers moi :
— Ôtez votre chapeau, monsieur, vous parlez à votre supérieur !
— Mon supérieur ! je n’en ai pas.
— Comment, monsieur, vous n’en avez pas ? Ne suis-je donc pas officier, n’êtes-vous pas sous mes ordres ?
— Oui, monsieur, vous êtes officier.
— Eh bien ! pourquoi me manquez-vous de respect ? Pourquoi n’ôtez-vous pas votre chapeau ?
— Je ne l’ôte jamais, monsieur.
— Obéissez-moi sur l’heure, gronda le lieutenant d’une voix furieuse.
— Non, je ne veux pas.
— Comment, vous ne voulez pas ?
— Non, parce que je n’ôte mon chapeau que devant l’image de Dieu… que devant celle du roi.
Le lieutenant me quitta exaspéré de colère.
Ce parasite croyait, – ou du moins, on l’aurait pensé par sa manière d’agir, – que la seule utilité d’un chapeau était de pouvoir le tenir pointé vers la terre, comme la preuve d’une basse et rampante nature.
Quoiqu’il eût adroitement accaparé les bonnes grâces du capitaine, ses plaintes contre moi, lorsqu’il m’accusa d’une insolente désobéissance, ne produisirent aucun effet. Il m’en garda une si vive et une si profonde rancune, qu’il saisit avec une âcre méchanceté toutes les occasions pour entasser sur ma conduite une innombrable suite de méfaits. S’il réussit parfois à m’attirer de graves punitions, il fit grandir dans mon sein une haine qui rêva, qui chercha, et qui enfin exécuta son projet de vengeance…
Une seconde cause se rattache encore à la naissance de la tendresse qu’Aston me portait.
Pendant que nous rasions la côte entre Madras et Bombay, un bâtiment aux allures suspectes, après avoir essayé d’éviter nos regards, chercha à fuir sans que nous eussions manifesté, ni par un signal ni par un appel, le désir de le connaître. En voyant cette manœuvre, le capitaine donna l’ordre d’apprêter trois bateaux et de poursuivre le mystérieux bâtiment.
Je fus placé dans le bateau commandé par mon ennemi, le second lieutenant.
Il était mieux équipé et mieux armé que les autres.
Aston se trouvait dans le second bateau.
Le bâtiment, que nous supposions être un pirate des côtes de Goa, continuait, à force de voiles, sa course vers le rivage, et nous eûmes, malgré la rapidité de notre marche, une vive crainte de ne pouvoir l’atteindre avant qu’il fût arrivé à son but.
Un vent frais qui s’éleva au même instant nous en rapprocha, et nous allions l’atteindre, lorsque la frégate tira un coup de canon et hissa son pavillon de rappel.
Nous nous avançâmes encore, car nous nous trouvions à portée de mousquet de la barque étrangère, qui était tout près de la terre, et déjà les natifs armés se rassemblaient en foule sur le rivage.
En entendant le signal de rappel, le lieutenant donna l’ordre de virer de bord pour retourner au bâtiment.
— Aston, cria-t-il à mon ami, voyez-vous le signal de rappel ?
— Quel signal ? répondit Aston, je ne le vois pas.
— Si vous regardez, vous le verrez, répondit brusquement le lieutenant.
— Je n’ai pas l’intention de regarder, s’écria mon ami ; il nous a été ordonné d’examiner cette barque, je le fais. Avançons, mes braves !
Je priai Aston de s’arrêter un instant, et, me tournant vers le lieutenant, je lui demandai d’une voix presque respectueuse :
— Avançons-nous, monsieur ?
— Non, et je vous ordonne de naviguer pour regagner le vaisseau.
En entendant cette réponse, je quittai le gouvernail, et me précipitant dans la mer, je gagnai à la nage le bateau commandé par Aston.
— Je rendrai compte de votre conduite ! cria le lieutenant en fureur.
— Ramez vers le rivage, dit Aston à ses hommes, dans dix minutes nous atteindrons le malais.
Au moment où notre vaisseau toucha la proue du malais, je saisis un cordage, m’élançai à son bord, et avant que mon pied eût touché le pont, j’avais fendu la tête à un homme d’un violent coup de sabre. Deux ou trois matelots m’avaient suivi, et nous faisions sans miséricorde un massacre de tous ceux qui nous tombaient sous la main. Les Malais sortaient hors du bâtiment dans un effroyable désordre. J’étais tellement excité, tellement exaspéré par ma propre violence, que, rendu tout à fait furieux en les voyant fuir, je saisis un mousquet et je fis feu.
Tout à coup Aston me saisit violemment par le bras :
— Ne m’entendez-vous pas ? cria-t-il, je vous appelle à tue-tête ; au nom du ciel, que faites-vous ? Êtes-vous fou ? êtes-vous enragé ? Votre exemple a rendu tous mes gens insensés. Posez votre mousquet, vous n’avez pas le droit de toucher ces hommes.
— Ce bâtiment n’est donc pas un pirate malais ? demandai-je étonné.
— Comment puis-je savoir ce qu’il est ? me répondit-il ; vous auriez dû attendre mes ordres avant d’agir. Peut-être n’est-ce qu’un innocent vaisseau du pays.
Ma rage se calma soudain, et j’eus l’angoisse affreuse d’avoir peut-être compromis Aston.
Mais je vis bientôt avec une joie inexprimable que mon emportement serait sans résultat désavantageux pour mon ami. Les sauvages commençaient à faire feu sur nous, et notre agression allait se changer en défense. Pendant que leurs canots armés s’arrêtaient pour secourir leurs compatriotes tombés ou nageant dans la mer, nous coulâmes à fond leur vaisseau ; et, lancés activement sur nos bateaux, nous regagnâmes la frégate, qui s’était rapprochée. Aston amenait avec lui deux Malais blessés.
Après l’escarmouche, j’essayai d’adoucir la colère d’Aston, et j’y réussis si bien, qu’après m’avoir réprimandé, il fit au premier lieutenant un éloge si pompeux de mon courage et de mon intrépidité, que la plainte d’insubordination qu’avait portée contre moi le second lieutenant ne m’attira aucune punition.
La haine que cet officier avait conçue à mon égard s’envenima encore, mais elle fut impuissante contre le bouclier protecteur de l’amitié d’Aston.
D’ailleurs, la pusillanimité du second lieutenant avait été une source de ridicule, et les marins, qui considèrent le courage comme le plus grand des mérites, m’applaudissaient et m’encourageaient tous.
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