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Chapitre 12

Malgré la nonchalance et l’ennui que j’apportais dans l’accomplissement de mes devoirs ordinaires, je trouvai après cet événement plus de tolérance dans l’esprit de mes chefs, et plus de sympathie auprès de mes camarades. Les uns me témoignèrent une indifférente bonté, parce qu’ils découvrirent que le calme de mon maintien recélait un courage invincible ; les autres, un semblant d’affection, parce que ce courage apparut à leur pusillanimité comme un puissant soutien. Du reste, pour contrebalancer la paresse d’une action par l’énergie de l’autre, je me montrai dans les cas graves d’une activité si diligente, si infatigable, que non seulement on m’admirait, mais encore on me remerciait.

Dans la mer des Indes, il n’est pas permis de plaisanter avec les caprices du temps, car les rafales y sont tellement dangereuses, qu’après avoir courbé les mâts comme un souffle du vent courbe la frêle ligne d’un pêcheur, elles font voltiger çà et là par lambeaux les voiles déchirées, plient les vergues et jettent le vaisseau sur son gouvernail ; alors le rugissement de la mer, le bruit sonore du vent, la rapide et rouge lueur des éclairs, mêlés aux voix fortes, brèves et haletantes des officiers de quart, font de ces tempêtes le plus magnifique, mais aussi le plus effrayant des tableaux. Les premiers instants de ces terribles scènes me surprenaient parfois endormi ; mais au bruissement des vagues je me réveillais, et, avec la fougue irréfléchie de la jeunesse, je m’élançais sur le pont pour grimper dans les cordages, et ma voix était souvent la seule qui répondît à la trompette d’Aston.

Je me sentais à l’aise ; j’étais heureux dans ce désordre de l’atmosphère, dans ce bouleversement de la nature. Je faisais aux vents en fureur, aux vagues en révolte, une sorte de guerre, et ces luttes faisaient battre mon cœur et couler en flots de vif-argent le sang de mes veines. Plus l’orage était dangereux, plus mon bonheur était grand ; mon mépris du danger m’en cachait le péril, et j’étais partout ; je me prêtais à toutes les manœuvres, tandis que les graves et méthodiques élèves, qui se piquaient d’une si grande exactitude dans l’accomplissement de leurs devoirs, regardaient avec étonnement ce garçon si souvent puni pour sa négligence se jeter volontairement dans des entreprises presque mortelles, pendant que leur égoïste prudence leur démontrait l’impossibilité de l’imiter. Les matelots admiraient mon courage, et leur franche et bonne amitié en suivait les imprudences avec un dévouement prêt à tout entreprendre pour me sauver la vie. Ils me prédisaient un avenir glorieux. « C’est un marin, disaient-ils, un vrai, un brave marin. » Quant aux officiers, leur admiration était surprise, et l’épithète de fainéant me fut à tout jamais épargnée.

Pendant ces heures de court triomphe, ils concevaient de moi une haute estime ; mais mon intraitable orgueil, mon arrogante indépendance, anéantissaient dans le temps calme la considération née dans la tempête ; je perdais vite tout mon prestige, et ils me traitaient plus souvent en élève insubordonné qu’en héros futur ; mais leur injustice à mon égard ne froissait ni mon cœur ni mon orgueil ; je n’avais pour eux ni affection ni estime, mais seulement la conscience de ma propre valeur. Je trouvais auprès de mes condisciples plus de réelle amitié, car je me faisais une gloire de protéger les faibles en tyrannisant les forts.

Ma taille, bien supérieure à mon âge, me donnait une force corporelle que mon caractère inflexible rendait presque indomptable, car nulle énergie physique ne peut être bien réelle si elle n’est appuyée par l’énergie morale ; ainsi, dans mes fréquentes disputes avec mes camarades, j’arrivais toujours à leur prouver que j’avais raison, dans ce sens que, battus et hors de combat, ils étaient forcés de me déclarer leur vainqueur. Ma hardiesse et mon impétuosité brisaient tous les obstacles, et pour moi ce mot était le synonyme de bataille.

Parmi les plus âgés et les plus forts des élèves, il n’en existait pas un seul qui voulût disputer avec moi pour le plaisir de disputer ; il était trop assuré de la défaite, car, ne voulant jamais avoir le dessous, je continuais la querelle sans respect ni pour les lieux, ni pour les heures, ni pour les témoins de ces escarmouches. Cette conduite me fit craindre de mes compagnons, mais cette crainte était admirative lorsque je leur donnais la preuve que je ne traitais pas mes supérieurs avec plus de ménagement.

Ces derniers avaient usé envers moi de tant d’injustes représailles ; ils avaient épuisé sur mes premiers jours d’inertie et de découragement un si grand arsenal de méchanceté, qu’en m’indignant contre eux ils avaient doublé ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture eût été impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que l’airain. Pour me jouer d’eux et uniquement par badinage, j’allais plus loin que leur esprit dans l’exécution des supplices. Le second lieutenant, cet Écossais à l’âme chevillée de fer, avait inventé, pour punition usuelle, d’envoyer l’élève récalcitrant ou paresseux à la cime du mât, et cette dangereuse position devait être gardée pendant quatre ou cinq heures.

Un jour il me condamna à cette torture ; je me couchai le long du mât en l’entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j’avais été parfaitement à mon aise. Mon persécuteur parut effrayé du danger qu’il courait si mon sommeil, en apparence réel, me faisait faire un faux mouvement. Il m’ordonna de descendre, et pour changer la punition, me fit monter sur la vergue de la voile du perroquet ; j’y grimpai lestement, et arrivé sur la périlleuse hauteur, je saisis la balançoire de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis encore semblant de dormir.

Le lieutenant m’appela et m’ordonna de me tenir éveillé.

— Vous tomberez par-dessus le bord ! cria-t-il plusieurs fois.

Cet avertissement me suggéra une idée, et cette idée, dans laquelle je trouvai un soulagement pour l’avenir de mes camarades, m’en cacha le danger.

— Eh bien ! pensai-je, bourreau, gibier à potence, je vais antidater tes craintes, tu vas voir.

Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le désir d’y trouver la mort, mais avec celui de supprimer à tout jamais cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j’avais vu un matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable : le roulis de la frégate était doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit, je tombai sur la crête d’une énorme vague. Je fus si promptement engouffré dans son sein, qu’après la rapidité de ma chute l’agonie du manque de respiration fut terrible. Si je n’avais pas eu la prudence de maintenir mon équilibre en tenant mes mains sur ma tête et en conservant dans ma descente une position perpendiculaire, j’aurais infailliblement perdu la vie ; mais je fus insensible à tout, excepté à une horrible sensation de ma poitrine, gonflée et près d’éclater ; car j’eus bien vite acquis l’affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein de la mer, malgré tous mes efforts pour rester à sa surface. Je souffris une torture qu’il est impossible de dépeindre. Saisi d’une torpeur inerte, d’un découragement mortel, je me laissai aller avec une pensée du ciel et un adieu à la vie ; puis j’entendis des voix, un bruit indistinct ; ma poitrine et ma tête semblèrent se fendre, et un monde de figures bizarres et étranges passa devant mes yeux.

Un affreux mal de cœur, un froid mortel, qui faisait trembler mon corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs physiques, laissa à mon imagination la délirante idée que je luttais encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premières paroles qui en calmèrent la terreur furent prononcées par la voix d’Aston.

— Comment allez-vous, mon ami ? me disait-il.

J’essayai vainement de lui répondre ; mes lèvres s’ouvrirent, mais aucun son ne s’échappa de ma poitrine oppressée. Pendant quarante-huit heures je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur était mille fois plus aiguë que celle que j’avais ressentie en tombant dans la mer.

Mais qu’importent mes souffrances, qu’importe mon agonie, j’avais gagné mon enjeu ! L’Écossais fut sévèrement réprimandé, et le capitaine fit la défense formelle de jamais renouveler, ni à mon égard ni envers mes camarades, les cruautés de cette affreuse punition. Le cœur de notre fermier-capitaine fut si attendri, qu’il ordonna, non sans émotion, de tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rôtir pour mon dîner.

Le supplice au mât fut donc aboli, mais personne ne soupçonna jamais que j’avais pu être capable de faire la bêtise de risquer ma vie, de me donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la colère du capitaine et pour détruire la cruelle invention du mauvais cœur de ce misérable.

Les élèves gardèrent rancune au lieutenant : ce fut un grief nouveau qu’ils ajoutèrent au souvenir de sa pusillanimité dans la poursuite du vaisseau malais. Pour faire comprendre la lâcheté de cet homme, il est nécessaire d’expliquer qu’un officier envoyé à une expédition doit être investi d’un pouvoir discrétionnaire et non précisé. Le signal de rappel fut fait dans la prévision que le vaisseau malais gagnerait le rivage, et que là, assisté par les natifs, il pourrait, à l’aide de ce puissant secours, faire une résistance acharnée. Les officiers revêtus de l’autorité discrétionnaire sont engagés à être économes des matériaux du vaisseau, c’est-à-dire des hommes. Cet ordre n’est point donné par humanité, mais pour un plus sérieux motif. La valeur d’un marin est cotée en chiffres, et le prix d’un matelot habitué au climat, routinier du service, est trop élevé pour qu’on le perde sans regret. En hissant son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites de l’attaque portée contre le bâtiment pirate étaient déplorables, il ne s’en trouvait nullement compromis. L’officier, commandant à sa guise, gardait pour lui toute la responsabilité de ses actions ; il était libre de voir ou de ne pas voir le signal.

S’il y a le moindre espoir de succès, un officier vraiment courageux ne s’inquiète pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine. Il va en avant, mais alors de son entière volonté, car il est libre d’agir ou de ne pas agir, et cela sans mériter véritablement le moindre reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une promptitude si pusillanime à ce semblant de rappel ; la couardise de l’Écossais ne lui fut jamais pardonnée par les matelots, car ils se faisaient tous, et d’un commun accord, un réel plaisir de l’appeler tout bas le lâche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, dérisoires qualifications que l’officier feignait toujours de ne pas entendre.

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