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Chapitre 16

Traité comme un égal par un être d’une supériorité si grande, je ressentis un vif orgueil, et cette intime satisfaction me donna un air d’importance tout à fait grandiose. La conduite de Ruyter lui gagna mon entière confiance, et insensiblement il parvint à arracher de mon cœur ses plus secrètes pensées.

Je lui dis un jour que j’étais fermement résolu à abandonner la profession maritime, parce qu’elle ne pouvait réaliser l’ardente ambition et la perspective de gloire qu’elle avait peinte à mon esprit. Mais, au lieu d’encourager l’exécution de ma fuite prochaine du vaisseau, il m’engagea à ne rien faire prématurément et sous l’empire de la passion.

— Mon cher de Ruyter, m’écriai-je, j’ai souffert d’horribles outrages, j’ai vu s’enfuir une à une toutes mes espérances, et l’abandon de ma famille a été la pierre d’achoppement contre laquelle sont venus se réunir tous mes malheurs. J’ai pris la ferme détermination de me défaire des entraves qui, en embarrassant mon intelligence, bornent mes aspirations, et je vous déclare que, s’il m’est impossible de rien faire de mieux, j’irai dans les jungles, je m’associerai aux buffles et aux tigres, et là je serai au moins le libre agent de ma courte vie. Oui, de Ruyter, je préfère l’existence périlleuse et sauvage d’un chasseur de bêtes fauves à celle qui est contrainte de se soumettre à un despotisme de fer, à un despotisme qui comprime la pensée… N’est-il pas écrit dans le code de la loi navale : Vous ne devez, ni par regard, ni par geste, témoigner que vous êtes mécontent de ceux qui vous gouvernent en tenant le fouet de la correction levé sur votre tête. Si les dieux nous gouvernaient par une brutale intimidation, quel est celui qui ne se révolterait pas ? Et si nous devons avoir un maître, pourquoi ne pas entrer au service des démons et des diables en bons termes et avec des accords avantageux ?

— Mon ami, me répondit de Ruyter, vous vous éloignez de la route et vous laissez parler vos passions ; retenez-les, regardez les choses sous leurs véritables couleurs, et non défigurées par la teinte jaune dont les enveloppe votre esprit malade. Nous ne pouvons pas être tous chefs, oppresseurs et maîtres ; il est impossible également qu’un supérieur contente toujours ceux qui sont sous ses ordres. Votre esprit a reçu une fausse direction, mon cher Trelawnay, c’est moins votre faute que celle de vos parents.

L’égarement de votre imagination vous est venu de faibles, mais non de méchantes créatures. Puisque vous avez souffert, mon enfant, puisque vous avez subi le joug de ces esprits étroits et moroses, vous devez apprendre à raisonner juste, apprendre à connaître, et tâcher de conquérir cette charitable vertu qu’on appelle la tolérance, apprendre surtout à distinguer entre la faiblesse et la méchanceté de ceux qui vous ont offensé. Dans le véhément récit que vous m’avez fait de vos griefs contre la destinée et contre ceux qui ont contribué à vous rendre malheureux, je ne vois qu’un cas de malice réelle, et, entre nous, il est trop insignifiant pour qu’on daigne y arrêter une seule pensée de rancune : je veux parler du lieutenant écossais.

— Comment, de Ruyter, vous appelez peu de chose l’entière ruine et la complète dégradation que ce misérable a accumulées sur mon ami Walter ? J’en suis la cause, et je me dévoue à venger ses injures. Puissent tous les malheurs de la vie s’abîmer sur ma tête, puisse le paria m’insulter et me cracher au visage, puissent les chiens sauvages me poursuivre à travers les forêts, si je pardonne à ce monstre !

Le nom maudit de l’Écossais tremblait sur mes lèvres, et j’allais le prononcer, lorsque le scélérat lui-même entra dans la salle de billard où nous étions.

Au premier coup d’œil qu’il jeta sur moi, le lieutenant s’aperçut de mon émotion, et le regard de fureur dont j’accueillis son entrée, joint à la rougeur qui colorait mes joues, le fit rester un instant immobile sur le seuil de la porte, ne sachant s’il devait avancer ou reculer.

Il se décida pourtant, et après avoir éclairé sa figure verdâtre d’un gracieux sourire, après s’être armé de toute cette artillerie de grimaces et d’affectation courtisane qui lui avait fait faire son chemin dans le monde en détruisant toutes les espérances des bons, des braves, des honnêtes gens, il s’avança vers nous. – Je dois dire que, pendant mon séjour à la taverne, il était venu très souvent s’y attabler, et qu’il déployait sur terre autant d’affabilité et d’obligeance qu’il montrait de cruauté et d’injustice sur le vaisseau.

Comme j’étais placé sous son commandement personnel, le lieutenant me considérait encore esclave de son pouvoir. Il s’approcha donc de moi, et me dit de sa voix mielleuse :

— Eh bien ! Trelawnay, allez-vous aujourd’hui à bord ? Le vaisseau met à la voile demain ; tous les officiers seront rentrés dès l’aurore.

— Vraiment ? répondis-je d’une voix sombre, car je cherchais à contenir l’emportement de ma fureur. Mais chaque fibre de mon corps tressaillait de colère, et mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave ardente. Monsieur, dis-je au lieutenant en faisant quelques pas vers lui, l’heure de régler mes comptes vient de sonner ; je vais m’en occuper, car, fort heureusement, mon principal créancier est ici.

— Que voulez-vous dire ? demanda l’Écossais en considérant d’un air effaré le bouleversement de ma physionomie.

— Je vais me faire comprendre : un jour vous m’avez défendu de paraître devant vos yeux la tête couverte ; je vous obéis pour la dernière fois.

Et, en prononçant ces paroles, je lui jetai mon chapeau au visage.

Le lieutenant resta debout, pâle, stupéfait.

— Monsieur, repris-je en me dépouillant de mon habit, que je foulai aux pieds, je suis libre, vous n’êtes plus mon chef, et si je dois vous reconnaître une supériorité sur moi, il faut me la prouver avec votre épée.

Je fermai la porte en me plaçant entre la sortie et l’Écossais, et je lui dis insolemment :

— Allons, défendez-vous ! M. de Ruyter et nos amis vont voir un beau jeu !

L’Écossais voulut tenter de franchir l’espace qui le séparait de la porte, en murmurant d’une voix plus effrayée que surprise :

— Que voulez-vous, Trelawnay ? avez-vous bien toute votre raison ?

Je bondis sur ce lâche, et, le saisissant par le collet, je le traînai au milieu de la salle.

— Vous ne vous échapperez pas, mauvais drôle, défendez-vous, ou je vous frappe sans merci !

— Monsieur de Ruyter, s’écria le lieutenant, je réclame votre protection ; ce garçon est fou, car, en vérité, il est impossible de comprendre où il veut en venir.

— Cependant, répondit Ruyter sans quitter le bout d’ambre de sa longue pipe, cela me semble très clair ; arrangez-vous avec lui, vos querelles ne me regardent pas, et vous feriez mieux, au lieu d’hésiter, de tirer votre épée et de vous mettre en garde. Trelawnay est un enfant et vous êtes un homme, si j’en juge par votre moustache.

Le lieutenant, dont l’esprit était bouleversé par la crainte, s’humilia devant moi ; il protesta d’une voix tremblante qu’il n’avait pas voulu m’offenser, mais que cependant, si je lui avais cru cette intention, il en était peiné et m’en demandait cordialement pardon.

— Remettez votre épée au fourreau, mon jeune ami, ajouta-t-il, et venez à bord avec moi ; je vous jure que jamais je n’userai contre vous du droit de représailles ; que ce qui s’est passé ici sera à jamais oublié.

Cette lâcheté ignoble, cette bassesse honteuse me firent rougir.

— Souviens-toi de Walter, brigand, souviens-toi de Walter, lâche assassin ; quoi ! aucune insulte, aucun mépris, aucune injure ne peut t’émouvoir. Eh bien ! que la punition s’accomplisse, et malheur, malheur à toi !

Je tombai sur lui comme la foudre. Je le frappai au visage, et, lui arrachant ses épaulettes, je les déchirai en mille morceaux.

— Le noble drapeau anglais est déshonoré par un lâche, je dois en purger la terre !

Cris, protestations, prières, ce vil personnage employa tout pour tenter de m’attendrir, mais il ne faisait qu’exalter ma rage. J’avais honte en moi-même d’être resté, de m’être courbé si longtemps sous la domination d’une créature indigne du nom d’homme et du titre d’officier.

Quand je l’eus jeté presque sans connaissance à mes pieds, je lui dis :

— Pour les torts que tu as eus envers moi, j’ai pris une juste revanche ; mais pour les souffrances dont tu as accablé Walter, il me faut ta vie !

Mon épée s’était brisée sur le dos du lieutenant, je lui arrachai la sienne.

Je l’eusse infailliblement tué, si une main plus forte que mon bras menaçant n’eût arrêté le coup mortel que j’allais porter.

— Ne le tuez pas, mon ami, dit derrière moi la voix grave de de Ruyter, prenez cette queue de billard, un bâton est une arme assez convenable pour châtier un lâche ; ne souillez pas dans son ignoble sang l’acier de votre épée.

Je ne pus m’opposer à la volonté de de Ruyter, car il m’avait désarmé. Je saisis donc la queue de billard, et je frappai rudement le scélérat, qui poussait des hurlements épouvantables. Je ne m’arrêtai qu’après avoir vu que mes coups tombaient sur un homme mort ou sans connaissance.

Pendant le combat, de Ruyter avait placé des sentinelles à la porte afin de prévenir toute surprise ; lorsqu’il vit mon ennemi vaincu, il leva la consigne. Alors un grand tumulte se fit entendre, et une foule compacte de noirs et de blancs se précipita dans la salle.

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