‹ Un cadet de familleChapitre 18 sur 128 · Chapitre 17

Chapitre 17

A la tête de cette bande, et à mon grand étonnement, j’aperçus mon ami Walter. Sa surprise fut aussi vive, aussi joyeuse que la scène qui se présentait à ses yeux était extraordinaire. L’homme qu’il haïssait le plus gisait à ses pieds. Walter le regarda avec une sorte de triomphe ; ses lèvres frissonnèrent, et son visage passa d’un rouge ardent à une pâleur livide. Il leva les yeux vers moi, et me voyant tremblant et muet, un tronçon d’épée à la main, il comprit qu’il arrivait trop tard. Son regard, empreint de reconnaissance et de regret, rencontra celui de Ruyter.

— Vous vous nommez Walter ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, dit de Ruyter, votre bourreau est vaincu ; mais il serait à souhaiter que Trelawnay gardât quelques mesures dans les emportements de sa colère.

— L’aurait-il tué ? s’écria Walter.

— Je n’en suis pas certain, répliqua mon ami en s’approchant de l’Écossais, dont il tâta le pouls. Non, non, dit-il, enlevez-le, il a la vie tenace ; la mort ne veut pas de ce tison d’enfer.

Les serviteurs soulevèrent le lieutenant, qui ouvrit les yeux ; le sang sortait abondamment de sa bouche, car il avait plusieurs dents brisées. C’était vraiment un objet digne de commisération ; il criait comme un enfant, et se tordait les bras en demandant du secours.

Le premier regard du lieutenant rencontra les yeux irrités de Walter ; il frissonna et baissa les paupières devant le visage altéré de sa victime.

— Trelawnay a cassé son épée sur son dos, dit de Ruyter à mon jeune camarade, et je crois que cet homme serait aussi difficile à tuer qu’un chat-tigre. Je n’ai jamais vu une créature supporter tant de coups sans rester sur place. Allons, venez, mousses, votre ennemi en a reçu assez, et même trop si vous devez en répondre. Votre manière de punir les chefs et de renoncer au service peut vous attirer de grands embarras, et avant que l’alarme soit donnée, avant que les clameurs qu’elle ne manquera pas de soulever ferment les portes de la ville, il faut vous enfuir… Suivez-vous votre ami, Walter ? Sans doute, car je m’aperçois que vous avez également quitté l’uniforme bleu. Que signifie cette couleur rouge ? Avez-vous changé après mûre réflexion ou par simple boutade ?

J’avais remarqué avec une vive surprise que Walter était vêtu en militaire.

— Oui, j’ai changé d’uniforme, monsieur, répondit-il à de Ruyter ; non par boutade, mais, comme vous le dites, après mûre réflexion. J’en remercie les prières de ma mère et la bonté de Dieu, qui ont permis que je trouvasse un emploi dans le service de la compagnie. Le vaisseau m’a déposé ici ce matin, et j’accourais auprès de Trelawnay dans l’espoir d’acquitter ma dette envers le lieutenant.

— Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion ; les instants sont précieux ; allez au bungalow dont je vous ai parlé l’autre jour, près du village de Pimée. Vous connaissez le chemin ; Walter ou moi nous irons vous rejoindre aussitôt que la frégate aura quitté le rivage et que le bruit qui va suivre votre duel sera entièrement éteint. Allons, adieu, partez vite.

Mon cheval me fut amené. C’était une bête vicieuse, qui avait quelque chose de louche dans son regard, d’une sinistre expression. Il avait été amené d’Angleterre ; et comme il avait déjà renversé plusieurs officiers, personne ne voulait plus le monter ; de sorte qu’au moment où on me l’offrait, il jouissait d’une véritable sinécure.

N’ayant jamais trouvé de caractère aussi opiniâtre que le mien, je fus enchanté de la rencontre, et je me pris d’une belle amitié pour cet entêté quadrupède. Il y avait pour moi un réel plaisir dans l’ardente lutte de nos deux natures, aussi tenaces l’une que l’autre dans la domination de leur volonté.

Un cheval fougueux et rétif n’est considéré, sous le climat tropical de l’Inde, que comme un moyen de récréation, mais de récréation rare. Les nonchalants cavaliers préfèrent le pas doux, lent et tranquille d’une jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride.

Mon sauvage compagnon était une sorte de bête féroce pour les timides naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha à deviner lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans les rues étroites de Bombay, au grand péril des hommes, des femmes et des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renversées, des meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se réunissait dans un souhait général pour appeler sur moi les malédictions les plus épouvantables. Si ces malédictions avaient pu me désarçonner et rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n’eût bougé un doigt pour arrêter l’exécution d’un si juste châtiment.

Grâce à un mors et à une selle turcs que j’avais substitués par méprise à la selle et au mors anglais que j’avais d’abord, ivre ou à jeun je gardais mes étriers. Peu à peu je parvins à dominer, sinon à dompter la fougue du cheval, et j’arrivai enfin à lui faire comprendre qu’aussi entêté que lui, je resterais toujours le maître. Si bien que fatigués, lui d’être battu, moi de battre, nous arrivâmes au parfait accord d’une sincère amitié.

En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval. J’avais une veste de de Ruyter, une épée qu’il m’avait donnée, passablement d’argent dans mes poches, et le cœur ivre de joie et d’indépendance. Sous l’influence des coups de bâton que j’avais donnés au lieutenant, fièvre de bataille qui faisait frissonner ma main, j’administrai quelques coups à ma monture, et nous gagnâmes au triple galop les portes de la ville.

La garde de cipayes était rangée sous l’arche de la porte, réunie pour quelque point de service.

Une idée brutale me traversa l’esprit.

Mon antipathie pour les extérieurs de la servitude s’étendait sur tous ceux qui en étaient revêtus.

Je me sentis, en voyant ce troupeau d’esclaves, si supérieur en intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour l’indépendance et pour ma nouvelle émancipation, je m’élançai vers le centre du bataillon formé par les gardes.

Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant.

— Hourrah ! hourrah ! m’écriai-je, et je passai comme un éclair à travers le groupe. Les uns tombèrent, les autres furent blessés ; mais leurs cris n’arrêtèrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine sablonneuse qui entoure la ville. Là, loin de tout bruit, loin de tout regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie, extravagances d’un fou qui vient de briser ses chaînes. Je guidai mon cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu’à perdre la respiration ; puis, armé du sabre de de Ruyter, je m’escrimai de toutes mes forces, sans m’inquiéter de la tête ou des oreilles de mon compagnon. Dès que j’eus entièrement perdu du regard les portes de la ville, j’examinai les alentours, et, n’apercevant aucune créature humaine, je descendis…

— Nous voici libres, entends-tu ? dis-je à mon cheval en caressant son cou ruisselant de sueur ; libres, la chaîne de mon esclavage est rompue. Qui me commandera maintenant ? Personne. Je ne veux plus d’autre guide que mon instinct : je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug sur mes épaules ?

Que celui qui aura cette audace vienne, je me défendrai ; et si la flotte et toute la garnison étaient à ma poursuite, je les attendrais de pied ferme ; je ne bougerais pas !

q

Page 1