Chapitre 22
A mon grand chagrin, Walter fut bientôt obligé de rentrer à son régiment. Comme le cher garçon était enchanté de sa nouvelle existence, il mettait tous ses soins à remplir d’une façon exemplaire les obligations de sa charge. Quoique nous eussions causé nuit et jour de nos mutuels intérêts, nous n’avions pas encore tracé les plans d’un avenir que nos différents caractères entrevoyaient dans la quiétude du présent. Il fut donc arrêté entre nous qu’une prochaine entrevue nous mettrait à même de discuter l’importance de la grave décision que je devais prendre. Une heure avant son départ, Walter me dit :
— Vous êtes maintenant, mon cher Trelawnay, entièrement libre de vos actions ; ne vous laissez pas amollir par la paresse ; venez me voir le plus vite possible ; nous sommes campés sur le terrain de l’artillerie. Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le désir de vous procurer une commission dans notre régiment !
— Ce désir ne me viendra point, ne l’espérez pas, mon cher Walter ; je me suis débarrassé à tout jamais des marques de la servitude, et la couleur rouge ou bleue est toujours la couleur de l’esclavage. Ni le roi ni personne ne me gagnerait ; je dédaigne leur or, leurs honneurs, et toutes les friperies de grade, des décorations, ne valent pas une heure de ma liberté. Pourquoi, pour quelle chose précieuse me mettrais-je un collier au cou, pour un morceau de pain ? Je puis trouver ma nourriture sur tous les buissons.
— Vous avez raison dans un sens, mon ami ; mais vous aimez la gloire, et vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles.
— Les disputes et les batailles ! mais le monde m’offre un large espace pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.
— Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon cœur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n’ai pas reçu de la nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et vigoureux.
Ma pauvre mère n’a connu que le chagrin et l’affliction ; son existence a été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d’autre lieu de repos que l’appui de son cœur, que l’asile de ses bras, et quand je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus quitter sa chère présence. Malade, c’était elle qui m’endormait, elle qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui causai un chagrin ; je m’en suis repenti longtemps ! C’était le soir, auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains, et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint pâle, une larme mouilla sa paupière.
— Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c’est que j’ai le cœur plein d’affection pour ma mère. Ah ! cher, vous ne connaissez pas l’amour pur et ardent qui unit deux cœurs indifférents à tous les autres, deux cœurs qui sont celui d’une mère abandonnée, déshonorée, et celui d’un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher ange s’est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie, que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être ! Eh bien ! Trelawnay, puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances ? Ma condition est heureuse, et dans deux ans j’aurai un congé pour aller en Angleterre, et alors… Mais, dites-moi, puis-je ? voudriez-vous que, déserteur, je tuasse une pareille mère ?
Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre.
— Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre, ami, il m’a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession ; je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme la vôtre. Il faut que j’essaie de l’oublier ; mais qui peut détourner son esprit des charmes de la vérité ? Walter me pressa une dernière fois la main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka, je m’aperçus qu’il frottait ses paupières avec sa large main.
— Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il ; j’aimais bien ma mère aussi, mais je ne puis pas parler d’elle, et, comme ce pauvre Walter, je n’ai point connu mon père.
En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma silencieusement.
— Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon cœur, mais il a trop tété du lait de sa mère, et cet abus l’a métamorphosé en fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay ? la Bible de sa mère, un livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l’armée ?
Je tendis le volume à de Ruyter.
— Ah ! s’écria-t-il, Des ruines des empires, et les lois de la nature, de Volney. Par le ciel ! ce garçon a une âme. Si j’avais su cela plus tôt, je l’aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah ! ajouta de Ruyter, non, un bâton courbé, quoique remis en droite ligne, essaie toujours de reprendre sa forme naturelle. J’ai confiance en vous, Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honnêtes et résolus. Ils peuvent aussi quelquefois être détournés de leur route par leurs caprices ou par la force, mais à la fin de la lutte ou de l’erreur de leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre en ville dès demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu’allez-vous faire ?
— Je ne sais, je n’y ai pas encore pensé. Je me plais dans votre résidence, et j’y suis heureux.
De Ruyter se mit à rire.
— Bien, mon cher garçon, fort bien, je ne m’oppose pas à vos désirs. S’ils vous retiennent ici, le bungalo est à vous, si vous voulez. Visitons la propriété ; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous ferez du toddy, et le toddy fermenté devient un excellent rack. Mêlée avec du riz, l’amande du coco fera un nourrissant curry. De plus, cet arbre précieux vous fournira de l’huile pour polir votre peau et pour vous éclairer le soir. Ajoutez à cela que de chaque coquille de noix vous pouvez faire une tasse ; les gousses vous fourniront de la literie, du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l’arbre lui-même lorsqu’il est vieux.
— Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand sérieux ; du reste, je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je chasserai.
— Parfaitement, mon garçon, mais permettez-moi de vous faire une petite remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et nauséabondes lorsqu’elles sont trop entièrement possédées. Cela peut arriver à celles-ci, tout exquises, toutes délicieuses qu’elles sont. Si ce dégoût arrive, rappelez-vous que j’ai sur mer un joli petit vaisseau bien armé, et façonné pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin des circonstances. Souvenez-vous encore qu’il me manque un officier entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me suis trompé.
— Où est ce vaisseau, de Ruyter ? Vous ne m’avez jamais parlé de cela. Allons, où est-il ?
— Vous oubliez votre toddy, vos noix de coco, votre vie pastorale ?
— Eh ! non, je ne l’oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment est-il formé ? où est-il ? combien de tonneaux ? d’hommes ? qu’est-ce qu’il doit faire ? Répondez-moi.
— Du tout, vous me semblez si admirablement conformé pour la vie de baboo (cultivateur), qu’il vaut mille fois mieux que vous restiez ici. Peut-être que l’année prochaine votre fantaisie vous conduira dans les îles pour ramasser quelques jeunes beautés perses et hindoues, afin d’activer la propagation des paysans. Est-ce là votre loi de la nature ?
De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soirée, et ne voulut jamais répondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau. Comme il avait l’habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un sac de pagadas :
— Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d’aucune des satisfactions que l’argent procure, et attendez ma visite d’ici à quelques jours.
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