Chapitre 23
Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant ces belles nuits sans vent de l’Est, qui donnent à la terre tant de grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur couleur presque aussi vivement que s’ils étaient baignés par la resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et plus adoucies, l’air plus tranquille et plus doux, forment alors une délicieuse opposition avec l’ardente et éblouissante lumière du soleil.
Le soir venu, je m’asseyais sur le vert talus d’un tapis d’émeraude étendu à la porte de ma maison, et j’écoutais les huées des hiboux, en suivant de l’œil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je m’endormais, et mes rêves m’entraînaient dans l’Inde accompagné de mes deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit Écossais venait bruire à mes oreilles. J’entendais presque réellement cette voix me dire avec son âcreté sifflante : – Comment, monsieur, vous vous endormez à l’heure de la faction ! allez à la cime du mât, cela vous éveillera.
Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et en apparence si palpables, qu’éveillé en sursaut et prêt à répondre au hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce détestable officier, la bonne tête de l’honnête Saboo, qui m’éveillait avec ces paroles d’avertissement :
— Pas bon de coucher dehors, rend malade ; maison faite pour dormir.
Je me levai alors tout frissonnant ; le soleil déchirait les derniers voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l’eau était parfumée par l’odoriférante senteur des roses et des jasmins.
Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je savourais si librement les jouissances ne m’avait pas encore fait connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux piquantes observations qu’il avait faites sur la bizarrerie de mon costume, j’avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N’étant pas tout à fait à l’épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché sur un nid de jeunes centipèdes, je m’empressai de remettre mes souliers.
Depuis ma plus tendre enfance, j’ai été involontairement soumis à des attaques de spleen, non d’un spleen triste, désespéré, mais plutôt d’une mélancolie douce, rêveuse et presque agréable.
La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pour éveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant, ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter.
Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter, et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m’intriguait vivement ; mais, loin qu’il me mît en défiance contre cet homme au regard fascinateur, à l’entraînante parole, je me plaisais dans ce clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu’il fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j’avais connus à Bombay.
Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que je connaissais de sa conduite, j’arrivai à la conclusion qu’il devait être le commandant d’un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette époque ni les Anglais ni les Américains n’avaient de vaisseaux de guerre dans l’Inde ; il est vrai que les Français en possédaient ; mais si de Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais, traité comme un ami bien connu par tous les habitants ? Je pensai aussi que de Ruyter pouvait être l’agent de quelques-uns des rajahs, qui étaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les entourât de ses cercles jusqu’au jour où elle parvenait à les chasser de leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des résidents de la Compagnie.
De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser ses opinions sous un prudent silence.
Cependant de Ruyter aimait l’Angleterre, et même les individus de cette nation, quoiqu’il leur préférât beaucoup ceux de l’Amérique, son pays de prédilection.
Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur lui était faux. Je ne m’arrêtai donc plus à la recherche de ce qu’il avait été dans le passé, ni de ce qu’il pouvait être dans le présent ; je l’aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié.
Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible pour refuser l’invitation que Walter m’avait faite d’aller le voir.
Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments et les avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé, estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta.
Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une demi-douzaine des amis de Walter, je fus m’installer dans mon ancien quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les plaisirs de nos nuits de folie lorsqu’il n’était pas retenu dans la ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.
q