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Chapitre 24

Un jour, de Ruyter m’amena au bord d’un grab, brigantin arabe, remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes carrées et inégales. La plus grande partie de l’équipage était arabe par le teint et le costume ; le reste des matelots laissait voir qu’ils appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une cargaison de coton et d’épices, achetée, me dit Ruyter, par la Compagnie.

Après sa première visite, mon ami n’alla que rarement à bord du vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très petit et très singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement équipé d’Arabes, et, à mon grand étonnement, j’y vis aussi des matelots européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers restaient cachés dans l’intérieur du vaisseau. J’ignore pour quelle raison, mais je fus averti qu’il serait dangereux de parler sur terre de cette circonstance.

Ce dow avait un grand mât à l’avant et un petit mât à l’arrière ; c’était bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j’eusse jamais vu dans l’Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits de légers bambous. Il semblait plein et n’avait que peu de prise sur l’eau.

De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait agréable.

— Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un Catamaran (ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord.

— Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay ; eh bien ! comme j’ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez la plus légère envie, le commandement du premier.

— En vérité, mon ami ! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un beaupré à la place ; je serai alors très content de m’embarquer dessus, car j’aime la mine de ces pâles et sombres Arabes ; j’aime leurs regards sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n’ai jamais vu de gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l’heure d’une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la bataille.

— Votre remarque est juste, mon cher enfant ; ce sont en effet les meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse ; ils viennent de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l’assurer.

— Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.

— Oh ! il y a des canons sur le grab.

— Je déteste l’apparence des canons sur les plats-bords ; quelques douze ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une magnifique ligne d’eau, et sa tournure à l’arrière est celle d’un schooner, sa proue est des plus minces ; enfin, il a un air mauvais sujet et intelligent qui m’enchante.

— Eh bien ! voulez-vous l’essayer, Trelawnay ? voulez-vous le conduire le long de la côte jusqu’à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le soleil sera couché, allez à bord, et levez l’ancre sitôt que le vent de terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la rade, et qu’il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je lèverai l’ancre aussi. J’ai dit au rais que vous partiez dans le grab ; il est prévenu également qu’il doit vous obéir. Je vais vous donner quelques notes dans la prévision de l’avenir. Un accident pourrait nous séparer ; ce n’est guère probable, cependant il est plus sage que vous ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez, mon ami, votre voyage jusqu’à Goa qu’en passager curieux d’en visiter les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous serons sur l’eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous paraissent peut-être aussi étranges qu’incompréhensibles. Êtes-vous, malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié ?

— Très content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si longtemps sans vous questionner si je n’avais eu en vous une confiance absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je n’ai ni l’esprit inconstant, ni l’estomac délicat.

— Fort bien, mon garçon ; mais souvenez-vous toujours qu’avant que vous puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez tout à fait maître de vous-même ; et afin de l’être, il ne faut pas, comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé, peuvent gâter l’exécution des projets les plus admirablement conçus. Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire ; car le vin ouvre le cœur, et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets devant des malveillants ou devant des espions ? Ici nous sommes entourés de ce genre d’ennemis.

— Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.

— Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.

Je regardai de Ruyter avec un air d’étonnement si stupéfait qu’il se mit à rire.

— Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le avec de vrais amis ; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne pas boire, car je sais qu’il est plus facile de s’en priver tout à fait que de suivre un milieu. Mon observation n’est-elle pas juste ?

— Parfaitement juste.

À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit :

— Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque tout ce qu’il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous, qui êtes d’un naturel si insouciant et si étourdi.

Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui donnai une lettre de de Ruyter ; il la mit à son front, la lut avec les signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait l’ancre.

— À minuit, lui répondis-je, suivant l’ordre que j’avais reçu de mon amiral ; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux, de les arrimer et de se préparer au départ.

Pendant que le rais exécutait mes ordres, j’examinai les notes de de Ruyter. Quoique j’eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser de l’étrange manière qu’employait de Ruyter pour me forcer à l’accepter. Les notes de mon ami me disaient que le rais n’agirait plus sans mes ordres.

— Fort bien, me dis-je, j’accepte le commandement de bon cœur. Demain nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m’expliquera le mystère de sa conduite.

Ma vie avait été, jusqu’à ce jour, tellement semblable à celle d’un pauvre chien ballotté de ci et de là par d’impérieuses volontés, qu’il ne m’était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de tomber plus mal dans le présent que je n’étais tombé dans le passé : de sorte que non seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter, car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma triste destinée.

Je montai sur le pont, et j’y fis deux ou trois tours avec le pas ferme et le regard fier que donne la puissance de l’autorité. Je parlai avec bonté au sérang (second officier) et aux autres, comme un homme fait toujours au commencement de son pouvoir ; la bienveillance est alors si douce ! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d’armes de guerre offensives et défensives ; mais les mâts de ses voiles avaient quelque chose de malpropre aux yeux d’un homme habitué à l’admirable tenue d’un vaisseau de guerre ; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en l’examinant avec attention, voir qu’il avait été équipé avec un grand soin sur tous les points essentiels, et surtout à l’aide des inventions européennes.

En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à l’exception de deux placés en avant, et de quatre à l’arrière. Les plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d’avant était élevé, et celui d’arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous lequel était située la principale cabine.

Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l’heure du souper des matelots, j’entrai par instinct dans cette cabine.

La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être remplie.

Une foule d’hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d’en bas et s’accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus : ils mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des fruits frais.

Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l’inventaire de sa cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l’air y entrait librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux côtés opposés d’une fenêtre, et entre l’espace de ces lits il y avait deux étoiles formées de pistolets, c’est-à-dire une quinzaine de ces armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l’étoile, tandis que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de la cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient suspendues des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis dans les formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c’était son équipement de guerre ; mais la partie arrière de la cabine était certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de livres, de matériaux pour écrire, d’instruments nautiques. Dans d’autres coins se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, quoique moins pittoresques, mais également indispensables, les articles dont j’avais eu besoin pour mon souper.

Comme il ne m’était pas défendu de dormir, et que j’étais sans la crainte d’encourir une punition pour la négligence de mes devoirs, j’étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité que de Ruyter avait remise entre mes mains ; je remontai donc sur le pont pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent de la terre me donnât le signal du départ.

À minuit, un souffle d’air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais de lever l’ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.

— La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la seconde, elle est indépendante de ma volonté.

Nous levâmes l’ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.

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