Chapitre 39
— Il y a une grande difficulté à l’exécution de votre projet, commandant, dit de Ruyter ; mais si vous croyez qu’il nous soit possible de la surmonter, je me ferai non seulement un devoir, mais encore un plaisir de partager les périls de votre expédition. Cette difficulté est notre faiblesse matérielle, car par nous-mêmes ils nous est littéralement impossible d’agir. D’abord nous ignorons dans quel lieu ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer à Saint-Sébastien.) Puis, quel est leur nombre ? Il faut également que nous soyons informés du motif de leur attaque contre le drapeau français, et si le schooner leur avait donné réellement un sujet de plainte. Car, mon cher commandant, et je suis fâché de le dire, nous sommes quelquefois trop emportés et trop arrogants dans notre manière d’agir vis-à-vis les natifs de ces îles. En conséquence, notre devoir est de chercher à connaître le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les punirons.
— J’ai abordé plusieurs vaisseaux, capitaine, répondit le commandeur, et tous m’ont dit qu’ils avaient été récemment pillés par les canots de guerre de Saint-Sébastien.
— Je croyais que les Marratti n’allaient sur mer que vers le sud-ouest, à l’époque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner. Malheureusement je suis forcé d’être prudent et de me demander si une attaque faite avec passion ne sera pas une témérité regrettable.
— Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la vérité de mes paroles ; seulement il m’est impossible de désigner le lieu où ils se trouvent. Pensons d’abord à vos dépêches, car je crois que nous allons avoir une occasion pour les envoyer ; je m’attends tous les jours à faire la rencontre de nos bateaux de transport.
La corvette et le grab marchèrent ainsi de compagnie. Le temps était beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d’une manière très agréable. Aston, qui avait été prisonnier en France pendant son premier séjour sur la mer, parlait français aussi bien que de Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se séparaient, et au coucher du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble.
Le premier vaisseau que nous rencontrâmes fut un schooner, et après l’avoir chassé longtemps, nous découvrîmes que c’était un bâtiment américain. Aussitôt qu’à son tour il nous eut reconnus pour être des Français, il mit en panne. Cet américain était un magnifique vaisseau aux mâts élancés, terminés en pointe, aux girouettes en queue-d’aronde, volant çà et là comme des feux follets. Le drapeau étoilé voltigeait sur la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une légèreté d’oiseau qui n’appartient qu’à cette classe de bâtiments. Il s’agitait avec la grâce et la fierté qu’apporte dans sa course un coursier arabe traversant le désert.
L’Amérique a le mérite d’avoir perfectionné cette merveille nautique, et elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises, par sa beauté autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la nature animale.
Un bateau léger, presque féerique, fut lancé à la mer par-dessus le plat-bord, et j’avais de la peine à comprendre comment il était possible que ce léger esquif pût supporter le poids des quatre hercules qui en dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l’amenèrent auprès de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des compatriotes ; car, Hollandais par son père, il s’était fait naturaliser Américain. Après avoir affectueusement serré la main du capitaine du schooner, qui était de ses amis, après avoir longuement causé de Boston-Ville, où s’était écoulée sa première jeunesse, de Ruyter demanda pour quelle destination voyageait le schooner.
Il avait touché à Saint-Malo et voguait vers l’île Maurice.
Ce schooner était un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour l’excessive rapidité avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que l’on appelle un commerce forcé de drogues et d’épices. Généralement ces vaisseaux étaient américains, et, après avoir quitté l’Amérique, ils touchaient à quelque port français, prenaient du papier, des livres, des commissions, des lettres ; et comme tous les hommes du bord avaient une part dans les profits de la cargaison, ils étaient tous intéressés au succès de l’entreprise.
Le schooner que nous venions de rencontrer avait, à mon avis, une cargaison plus riche qu’une mine d’or ; elle se composait des meilleurs vins de France et de différentes liqueurs européennes. Tous ces précieux liquides devaient être échangés à l’île Maurice contre des épices. Le schooner avait déjà passé sous les baguettes de l’escadre anglaise, dans la baie de Biscaye, ainsi qu’au cap de Bonne-Espérance ; et si nous ne l’avions pas informé des événements, il n’eût point évité les Marratti.
De Ruyter conseilla au capitaine d’entrer dans le port de l’île Maurice par le côté opposé au vent ; il lui donna nos dépêches, ainsi qu’un paquet de lettres. En échange, le capitaine fit passer sur notre bord une pipe de vin de Bordeaux, une pièce de cognac et une grande quantité de vivres.
La corvette vint nous rejoindre. Nous nous séparâmes du schooner, et nous continuâmes notre course vers Saint-Sébastien.
Quelques jours après, nous fîmes la rencontre de plusieurs vaisseaux arabes ; ils avaient été pillés, et la plupart n’avaient plus à leur bord que de pauvres vieillards. Cet outrage avait été commis par une flotte de dix-huit proas, montées chacune par une quarantaine d’hommes. Ces malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les îles situées dans le canal de Mozambique.
Après une longue conférence avec le capitaine de la corvette, il fut décidé que, pendant l’absence d’une partie des pirates, nous ferions une descente sur Saint-Sébastien.
— Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands pendant la nuit ; il nous sera facile de les surprendre, de détruire leurs fortifications, de brûler leur ville et d’emmener leurs prisonniers.
Ce plan d’attaque arrêté, la corvette nous donna deux canons de cuivre et quinze de ses soldats.
Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour diriger savamment notre attaque.
À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d’un étroit canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l’est, près des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous.
La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du capitaine français, je dois dire ici qu’il n’était point jaloux de la supériorité de de Ruyter ; que non seulement il la reconnaissait, mais encore qu’il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il ordonna donc à ses officiers d’obéir implicitement aux ordres du commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette.
En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq marins sous ses ordres, moi j’en reçus trente, et parmi ces hommes j’avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.
Nous marchâmes ensemble jusqu’à ce que nous fûmes passés de l’autre côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville ; je ne devais m’arrêter qu’en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien. Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de moi ; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus minutieuses pour éviter d’être découverts. Il avait encore été convenu que nous devions jusqu’au point du jour rester en silence dans nos positions respectives, que le signal annonçant l’heure de l’attaque serait une roquette faite par de Ruyter.
Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les observations possibles, afin d’entrer facilement dans la ville, qui n’était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes d’entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essaierait de fuir. Si nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se replier sur de Ruyter.
— Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux prisonniers.
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