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Chapitre 40

Mes hommes m’avaient précédé de quelques pas, et nous suivions un sentier rude, étroit et irrégulier. Nous fûmes arrêtés tout à coup par un infranchissable obstacle ; un profond ravin coupait la route, et nous entendions clapoter une eau que l’obscurité nous montra noire et boueuse. Franchir cet abîme était une chose à la fois impossible et dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient facilement opposés à notre entrée dans la ville. Nous descendîmes plus bas, et cette descente ne put s’opérer sans de grandes fatigues et une perte de temps considérable ; enfin nous réussîmes à passer de l’autre côté du ravin.

Quelques minutes avant l’aurore, nos sentinelles avancées me donnèrent l’agréable nouvelle que nous étions à quelques pas de notre destination. Je fis arrêter ma petite troupe, et, suivi de deux Arabes, je descendis vers la ville par un étroit sentier bordé d’arbrisseaux et d’informes blocs de cocotiers. Nous entendions distinctement le choc des vagues qui frappaient contre la terre avec la monotone régularité du mouvement de pendule. Le terrain devint plus ferme, et nous aperçûmes au-dessous de nos pieds les huttes basses de la ville, tout à fait semblables à des ruches d’abeilles ; puis, sur la hauteur d’une petite colline, je découvris un bâtiment en ruines : il était vide, et je me dis que, si on venait à nous surprendre, ce bâtiment pouvait être un excellent poste.

Je gagnai le mur de la ville ; il était fort bas et commençait à tomber en poussière. Sur un coin de ce mur, une hutte était bâtie. Elle avait dans le bas une entrée, ou plutôt un trou qui devait conduire dans l’intérieur. Après avoir examiné la place dans son ensemble et dans ses détails, je rejoignis ma troupe. Les nuages commençaient à disparaître, le jour allait poindre. Accompagné de dix hommes, je m’avançai sous l’ombre du mur, et nous nous plaçâmes à une portée de fusil de la première porte. Là, nous prîmes position, attendant avec impatience de voir paraître le signal concerté avec de Ruyter.

Le calme du silence fut interrompu par le sifflement de la roquette, qui vola comme un météore sur la maudite ville des pirates ; mais elle ne venait pas de de Ruyter, car elle monta directement en face de la place que nous occupions. Cette roquette annonçait que le lieutenant était découvert, ou seulement qu’il le craignait. Je répondis à cet appel, et à la même minute la fusée de de Ruyter s’élança dans les airs : l’heure de l’attaque était arrivée.

Je brisai lestement les frêles obstacles de l’entrée, et, dans mon emportement, je tombai sur quelque chose qui était par terre. L’homme, car c’était un de nos sauvages, essaya de se relever, mais je le saisis par la gorge. La plupart de mes Arabes se précipitèrent sur la hutte, au pied de laquelle dormait le Marratti que je tenais dans mes mains. Ils en forcèrent l’entrée, et les quelques individus qu’elle contenait furent expédiés avant d’avoir pu jeter un seul cri d’alarme.

L’homme que je tenais n’avait plus besoin de défense ; il était mort sous la crispation de mes doigts. De l’autre côté de la ville, le bruit de l’assaut commençait à se faire entendre. Je donnai à quelques-uns de mes hommes l’ordre de garder l’entrée, et je courus vers les habitations ; elles s’ouvraient toutes les unes après les autres : les habitants en sortaient pâles, à demi vêtus et dans la plus grande confusion. La surprise était horrible et complète. Ceux qui passèrent devant ma petite troupe furent percés par nos lances, et les fuyards arrêtés à coups de fusil. Nous ne leur laissions pas le temps de se rallier, et en tuant tous ceux qui s’opposaient à mon passage, je gagnai un grand bâtiment, dont l’heureuse situation au milieu de la ville m’inspira l’idée d’y établir un quartier général. Le lieutenant et de Ruyter vinrent bientôt m’y rejoindre.

— Fort bien, mon garçon, me dit le commandant, je suis content de vous, mais je vous engage à aller reprendre votre poste à l’entrée de Saint-Sébastien. Je crains que les habitants n’essayent de fuir par cette sortie, qui les conduirait dans la montagne.

Comme pour appuyer la vérité des paroles prononcées par de Ruyter, un feu très vif fut ouvert à cet endroit de la ville. J’y courus en toute hâte.

Douze hommes, placés sous la garde d’un officier, furent chargés par de Ruyter de la surveillance du poste que j’avais désigné comme le centre de la ville, et tous les prisonniers devaient y être conduits.

Les balles de mousquet volaient çà et là, des cris de désespoir, d’horreur, d’impuissance et de rage faisaient retentir l’air du bruit sinistre d’un affreux hurlement. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards couraient éperdus dans toutes les directions, et leurs clameurs épouvantées se mêlaient aux cris de guerre des Arabes, aux allons ! et aux vite ! des Français.

En approchant de la porte par laquelle nous étions entrés, je vis une foule mêlée de sauvages nus de tout âge, armés de poignards, de fusils, de couteaux et de lances de bambou, qui essayait de se creuser un passage dans la muraille vivante qui barrait la porte. J’arrêtai mes hommes, et en prenant l’ennemi de côté, je lui fis donner une volée de mousquets ; il se retourna vers moi, et se défendit avec la férocité que donne le désespoir ; mais sa résistance était sans méthode, et il fut bientôt vaincu.

Nos hommes oublièrent les recommandations faites par de Ruyter. Ils massacrèrent sans pitié tous les Marratti qui leur tombèrent sous la main, car le sang produit une ivresse plus insatiable encore que celle donnée par l’eau-de-vie, et il est plus facile de persuader à un homme ivre de cesser de boire pendant qu’il peut encore tenir son verre, que d’arrêter le furieux emportement d’un homme dont les mains sont couvertes de sang, et qui a la possibilité d’en verser encore.

Bientôt le jour commença à poindre ; les objets devinrent plus visibles, et je m’aperçus de l’horrible confusion et de l’effroyable carnage qui décimait les malheureux habitants de Saint-Sébastien. Je réunis quelques hommes, et je leur donnai l’ordre de garder la sortie que nous venions de défendre, car j’avais versé tant de sang et j’en avais tant vu verser, que mon regard était obscurci par un voile de pourpre.

Enveloppés dans leurs murs, les Marratti firent des efforts surhumains pour essayer de sauver de la mort leurs femmes et leurs enfants ; mais comprenant bientôt qu’il n’y avait pour leur famille aucun espoir de salut, ils revinrent sur nous avec l’intrépidité ou l’imprudence d’un tigre tombé dans un piège. Ils couraient de porte en porte avec une furie aveugle, se jetant la tête la première sur les baïonnettes et sur la pointe acérée des lances.

N’ayant jamais entendu parler de miséricorde ou de soumission, n’ayant jamais demandé grâce, ces malheureux ne voyaient que la mort ou le succès.

Depuis leur enfance, ils avaient été habitués à verser le sang, soit celui des hommes, soit celui des singes, et l’un comme l’autre avec une profonde indifférence, car les Européens tombés entre leurs mains avaient toujours été traités avec une odieuse brutalité. Sachant par eux-mêmes le sort d’un prisonnier de guerre (ils nous jugeaient aussi féroces qu’eux), les Marratti se battaient vaillamment, et, malgré nos désirs, il nous était impossible d’épargner même les femmes, qui nous attaquaient avec un incroyable courage.

J’éprouve maintenant une honte réelle, une peine profonde, lorsque mes souvenirs me rappellent avec quelle horrible férocité j’ai massacré ces barbares, et surtout le délice sauvage et inhumain que j’ai trouvé dans cette odieuse action.

La destruction des habitants de Saint-Sébastien eût été complète, si quelques-uns ne s’étaient sauvés en faisant des trous dans la boueuse maçonnerie du vieux mur qui entourait la ville.

Quelques minutes après l’entière défaite de nos ennemis, une femme, sur laquelle j’avais marché fort involontairement, essaya de me couper une jambe. Ma première pensée fut de lui briser la tête ; mais ma fureur tomba devant son impuissante faiblesse, et, au lieu de l’écraser sous le talon de ma botte, je la fis transporter au poste du milieu de la ville.

— Nous avons versé assez de sang, me dit de Ruyter, laissez fuir ces pauvres diables ; appelez vos hommes, et conduisez-les aux huttes, sur cette colline de sable, là-bas, à l’extrémité de Saint-Sébastien ; vous y trouverez un chef arabe qui a été pris et emprisonné par les Marratti ; quelques prisonniers de différentes nations se trouvent avec ce malheureux. Veillez, je vous prie, mon enfant, à ce qu’il ne leur soit fait aucun mal. Mais, ajouta de Ruyter en apercevant ma blessure, reposez-vous plutôt, mon cher Trelawnay, et faites mettre un bandage sur votre jambe, car vous perdez beaucoup de sang.

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