‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 17 sur 28 · LE MIROIR

LE MIROIR

Les yeux fatigués et à demi clos, assise dans sa chambre, la veille du jour de l’an, Nelly, la jeune et jolie fille d’un général retiré à la campagne qui rêve jour et nuit au mariage, se regarde dans son miroir. Elle est pâle, nerveuse, et immobile comme le miroir[28].

La fausse perspective, formée entre les quatre murs, semblable à un étroit couloir sans fin, le nombre incalculable des bougies, le reflet de son visage, de ses mains et du cadre du miroir, tout s’est depuis longtemps fondu en un brouillard, pareil à une mer grise, infinie, qui ondule, miroite, et parfois s’allume comme un incendie…

En examinant les yeux immobiles et la bouche ouverte de la jeune fille, il est malaisé de comprendre si elle dort ou veille ; mais, cependant, elle voit.

Elle ne voit d’abord que le sourire et la douce expression, pleine de charme, des yeux de quelqu’un ; puis, sur la grisaille mouvante, se dessinent les contours d’une tête, d’un visage, de sourcils et d’une barbe : c’est lui, le fiancé, l’objet de longues rêveries et d’espoirs.

Le fiancé, pour Nelly, est tout : sens de la vie, bonheur personnel, avenir, destinée… En dehors de lui, c’est, comme sur un fond gris, l’obscurité, le vide, le non-sens. Il n’est donc pas surprenant qu’en voyant devant elle une jolie tête qui sourit tendrement, Nelly ressente les délices, l’hallucination indiciblement douce, que ne peuvent exprimer ni la voix ni la plume. Elle entend ensuite sa voix, se voit vivre avec lui sous un même toit, voit sa vie mêlée graduellement à la sienne. Sur le fond gris, des mois, des années passent, et Nelly voit nettement son avenir dans tous ses détails.

Sur le fond gris, des tableaux défilent l’un après l’autre. Nelly se voit, par une froide nuit d’hiver, frappant chez le médecin du district, Stépane Loukîtch. Derrière la porte, un vieux chien enroué aboie paresseusement. Les fenêtres sont noires. Alentour, le calme profond.

– Au nom du ciel, au nom du ciel ! murmure Nelly.

Enfin le portillon crie et Nelly voit devant elle la cuisinière du docteur.

– Le docteur y est-il ?

– Il dort… chuchote dans sa manche la cuisinière, comme craignant de réveiller son maître. Il ne vient que de rentrer de l’épidémie. Il a défendu de le réveiller.

Mais Nelly n’écoute pas la bonne. L’écartant de la main, elle s’élance comme une folle dans l’appartement. Après avoir parcouru quelques pièces, renversé deux ou trois chaises, elle aboutit enfin à la chambre du docteur.

Stépane Loukîtch est étendu sur son lit tout habillé, sa redingote jetée sur lui. Il souffle sur sa main en avançant les lèvres. Près de lui vacille faiblement une veilleuse. Nelly, sans dire mot, s’assied sur une chaise et se met à pleurer. Elle pleure amèrement, toute tremblante.

– Mon… mon mari est malade ! articule-t-elle enfin.

Le docteur se tait. Il se soulève lentement, se soutient la tête du poing et regarde sa visiteuse avec des yeux ensommeillés, fixes.

– Mon mari est malade, reprend Nelly, retenant ses sanglots. Au nom du ciel, venez !… Vite, le plus vite possible !

– Hein ?… mugit le docteur, soufflant sur sa main.

– Venez ! A l’instant ! Autrement… autrement… c’est effrayant à dire… Au nom du ciel !

Et Nelly, pâle, exténuée, avalant ses larmes, essoufflée, se met à raconter la maladie soudaine de son mari et son inexprimable peur… Son affliction toucherait une pierre, mais le docteur la regarde sans bouger et continue à souffler sur sa paume.

– Demain, marmotte-t-il, j’irai.

– Impossible ! s’écrie Nelly effrayée. Mon mari, je le sais, a le typhus. Venez tout de suite ! On a besoin de vous à l’instant !

– Je… je ne viens que d’arriver… balbutie le docteur. Je viens de passer trois jours à l’épidémie. Je suis exténué, malade moi-même… Je ne peux absolument pas ! Absolument pas ! J’ai… j’ai pris moi-même le mal… Voilà !

Et le docteur pousse sous les yeux de Nelly un thermomètre à maxima.

– J’ai près de quarante… Je ne peux absolument pas ! Je… je ne peux pas même rester assis… Excusez-moi, je me couche…

Le docteur s’étend.

– Mais je vous en prie, docteur ! gémit Nelly au désespoir. Je vous en supplie ! Aidez-moi, au nom du ciel ! Rassemblez toutes vos forces et partons… Vous serez payé, docteur…

– Mon Dieu… mais je vous ai déjà dit… Ah !

Nelly se lève vite et marche nerveusement dans la chambre… Elle veut expliquer au docteur… le persuader… Elle pense que si le docteur savait combien son mari lui est cher, il oublierait fatigue et maladie. Mais où trouver l’éloquence ?

– Allez chez le médecin du zemstvo… lui dit Stépane Loukîtch.

– Impossible !… Il habite à vingt-cinq verstes d’ici et le temps presse. Et mes chevaux ne feront pas la route. De chez nous ici, il y a quarante verstes, et jusqu’à l’autre médecin presque autant… Non, c’est impossible ! Venez, Stépane Loukîtch ! Je vous demande un prodige. Allons, faites-le ! Ayez pitié !

– C’est on ne sait quoi !… On a la fièvre… la tête lourde… et elle ne comprend pas !… Je ne puis pas ! Laissez-moi !

– Mais vous devez venir ! Vous ne pouvez pas ne pas venir ! C’est de l’égoïsme ! L’homme doit sacrifier sa vie pour son prochain, et vous… vous refusez de venir !… Je porterai plainte au tribunal !

Nelly sent qu’elle dit des choses injurieuses et injustes, mais, pour sauver son mari, elle est prête à oublier la logique, le tact et la compassion… En réponse à la menace, le docteur boit avidement un verre d’eau froide… Nelly recommence à le supplier, à faire appel à la pitié, comme la dernière des mendiantes… Le docteur se rend enfin… Il se lève lentement, souffle, gémit et cherche sa redingote.

– Voici votre redingote ! dit Nelly, l’aidant. Permettez-moi de vous aider à la prendre… Voilà qui est fait… Venez… Je vous paierai… Toute ma vie, je vous serai reconnaissante…

Mais quel tourment !… Le docteur, après avoir pris sa redingote, se recouche… Nelly le soulève et l’entraîne dans l’antichambre… Là recommence un long et douloureux manège avec les caoutchoucs, la pelisse…

Voilà enfin Nelly en voiture et, près d’elle, le docteur… Il ne reste plus qu’à franchir quarante verstes et son mari aura du secours… L’obscurité pèse sur la terre. On n’y voit goutte… Un vent d’hiver, glacial, souffle… Les roues passent sur des mottes gelées. Le cocher s’arrête à tout instant, se demandant quel chemin il faut suivre.

Nelly et le docteur se taisent pendant toute la route… Ils sont atrocement cahotés, mais ne sentent ni froid, ni cahots…

– Fouaille ! fouaille !… demande au cocher Nelly, suppliante.

Vers cinq heures du matin, les chevaux, harassés, entrent dans la cour. Nelly voit le portail familier, le puits à grue, la longue rangée des écuries et des hangars… Elle est enfin chez elle.

– Attendez… dit-elle à Stépane Loukîtch en le faisant asseoir sur le divan dans la salle à manger. Soufflez un peu, je vais voir comment il se trouve.

Revenue une minute après de chez son mari, elle voit le docteur étendu. Couché sur le divan, il marmotte quelque chose.

– Venez, docteur, je vous prie… Docteur !

– Hein ?… répond le docteur. Demandez à Dômna…

– Quoi ?

– On a dit à l’assemblée… Vlâssov a dit. De quoi s’agit-il ? Quoi ?…

Et Nelly voit, à son grand effroi, que le docteur a le même délire que son mari. Que faire ?

« Aller chez le médecin du zemstvo ! » décide-t-elle.

Et c’est à nouveau l’obscurité, le vent glacial, cinglant, les mottes gelées. Elle souffre de corps et d’âme, et pour compenser ces souffrances, la nature qui nous trompe ne dispose d’aucun moyen, d’aucune illusion. Mieux vaut mille fois, semble-t-il à Nelly, rester vieille fille que de revivre une nuit pareille.

Sur le fond gris elle voit ensuite son mari chercher chaque printemps de l’argent, pour payer des intérêts à la banque où son bien est hypothéqué. Il n’en dort pas, ni elle non plus, et tous deux, jusqu’à s’en fatiguer la cervelle, pensent à éviter la visite de l’huissier.

Elle voit ses enfants. C’est la crainte continuelle des rhumes, de la scarlatine, de la diphtérie, des mauvaises notes, de la séparation… Sur cinq ou six enfants, il en mourra assurément un…

Le fond gris, on le conçoit, n’est pas exempt de morts. La femme et le mari ne peuvent pas mourir simultanément. L’un ou l’autre doit assister aux phases de l’enterrement de l’autre. Et Nelly voit mourir son mari…

Cet horrible malheur se représente à elle dans tous ses détails. Elle voit le cercueil, les cierges, le sacristain et même les traces que les croque-morts ont laissées dans l’antichambre.

– Pourquoi ? pourquoi cela ? se demande-t-elle en considérant le visage de son mari mort.

Et tout le déroulement de sa vie avec son mari ne lui semble que la préface stupide et vaine de cette mort.

Quelque chose glisse des mains de Nelly et cogne le parquet. Elle tressaille, sursaute, ouvre largement les yeux. Elle voit l’un des miroirs à ses pieds ; l’autre est toujours sur la table. Elle se regarde dans ce miroir et voit sa figure pâle, en larmes. Il n’y a plus de fond gris…

« Il me semble que j’ai dormi… » pense-t-elle en soupirant doucement.

1885.

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