‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 18 sur 28 · UNE NOCE

UNE NOCE

Le garçon d’honneur, essoufflé, en chapeau haut de forme et gants blancs, quitte son pardessus dans l’antichambre, et, avec l’air de vouloir communiquer quelque chose d’effrayant, entre précipitamment dans le salon.

– Le marié – déclare-t-il, la respiration coupée – est déjà à l’église !

Le silence se fait. Tout le monde devient subitement triste.

Le père de la mariée, lieutenant-colonel en retraite, la figure maigre et tirée, se rendant compte sans doute que sa silhouette militaire écourtée, en culotte de cheval, est insuffisamment solennelle, gonfle gravement les joues et se redresse. Il saisit l’icône sur le guéridon tandis que sa femme, petite vieille à bonnet de tulle, à larges rubans, prend le pain et le sel et se place à côté de lui. La bénédiction commence.

Silencieuse comme une ombre, la mariée, Lioûbotchka, se laisse choir à genoux devant son père, et son voile flotte et s’accroche aux fleurs d’oranger naturelles, cousues à sa robe. Quelques épingles glissent de sa coiffure. S’inclinant devant l’Image et embrassant son père qui gonfle encore plus les joues, elle se laisse tomber également aux genoux de sa mère. Son voile s’accroche à nouveau, et deux demoiselles, émotionnées, accourent à elle, tirent, arrangent, mettent des épingles… Le silence. Nul ne bouge. Seuls les garçons d’honneur, tels des bricoliers impatients, piétinent sur place, comme s’ils attendaient qu’on leur permette de s’élancer.

On entend un murmure inquiet :

– Qui portera l’icône ? Spîra, où es-tu ? Spîra !

– Tout de site ! répond de l’antichambre une voix d’enfant.

– Dieu soit avec vous, Dâria Danîlovna ! dit quelqu’un, consolant à mi-voix la vieille mère qui sanglote sur l’épaule de sa fille. Est-ce que l’on peut pleurer ainsi ? Que le Christ soit avec vous ! Il faut se réjouir, ma chère, et non pleurer.

La bénédiction prend fin. Lioûbotchka pâle, solennelle, l’air grave, embrasse ses amies ; puis tout le monde avec bruit, se bousculant, se précipite dans l’antichambre.

Les garçons d’honneur, criant sans aucun besoin : « Pardon ! »[29] aident la mariée à revêtir son manteau.

– Lioûbotchka, gémit la vieille mère, laisse-moi te regarder une dernière fois !

– Ah ! Dâria Danîlovna, soupire quelqu’un avec reproche, il faut se réjouir, et Dieu sait à quoi vous pensez !…

– Spîra, où es-tu ? Spîra ? Quel ennui, cet enfant !… Passe en avant.

– Tout de site !

L’un des garçons d’honneur prend la traîne de la mariée, et le cortège commence à descendre ; les femmes de chambre et les bonnes de la maison se penchent à tous les étages à la rampe et s’effacent aux portes. Elles mangent des yeux la mariée. On entend leurs murmures approbateurs. Aux derniers rangs retentissent des voix inquiètes ; quelqu’un a oublié quelque chose : on ne sait où est le bouquet de la mariée. Des dames poussent des petits cris, suppliant de ne pas faire on ne sait quoi parce que c’est un mauvais présage.

A la porte de la rue attendent, depuis longtemps, la voiture et des calèches. Les chevaux ont, à leur crinière, des fleurs en papier. Chaque cocher a noué près de son épaule un brassard de couleur. Sur le siège de la voiture des mariés trône un énorme géant à large barbe étalée, en cafetan neuf. Ses bras, tendus en avant, poings fermés, sa tête, rejetée en arrière, ses épaules extraordinairement larges, lui donnent un aspect qui n’a rien d’humain, rien de vivant ; il est comme pétrifié…

– Oooo ! dit-il d’une toute petite voix, et, tout de suite après, il ajoute d’une grosse voix de basse : Tiens-toi ! (On croirait qu’il y a deux voix dans son large gosier.) Oooo !… Tiens-toi !

La rue, des deux côtés est pleine de monde.

– Avancez la voiture ! crient les garçons d’honneur bien qu’il n’y ait rien à avancer : la voiture est là depuis longtemps.

Spîra avec l’icône, la mariée et deux de ses amies montent ; la portière claque et la rue s’emplit du fracas des roues.

– La calèche des garçons d’honneur, avancez ! Les garçons d’honneur sautent dans la calèche, et, lorsqu’elle part, ils se lèvent, et, se tortillant comme s’ils avaient des convulsions, mettent leurs pardessus. On fait avancer les autres calèches.

On entend des voix :

– Sôphia Dénîssovna, montez ! Veuillez monter vous aussi, Nicolaï Mirônovitch ! Oooo !… Ne vous inquiétez pas, mademoiselle ; il y aura de la place pour tout le monde ! Attention !…

– Tu entends, Nakare ? crie au cocher le père de la mariée. Ne rentrez pas par le même chemin. Ca porte malheur !

Les équipages tonnent sur le pavé ; du bruit, des cris… Enfin tout le monde est parti ; le calme se rétablit. Le père de la mariée rentre à la maison. Les domestiques, dans la salle, rangent la table. Dans la sombre pièce voisine, que tout le monde appelle « la chambre de passage », les musiciens se mouchent. Partout ce n’est qu’affairement, tohu-bohu, mais il semble au père que la maison soit vide. La musique militaire grouille dans la petite chambre sombre et n’arrive pas à se caser avec ses grands pupitres et ses instruments. Elle ne vient que d’arriver, et déjà l’air de la « chambre de passage » est sensiblement plus dense. Il n’est pas possible d’y respirer. Debout devant son pupitre, le chef de musique, Ossipov, dont la vieillesse a rendu les moustaches et les favoris pareils à de l’étoupe, regarde d’un air furieux les partitions.

– Toi, Ossipov, lui dit le lieutenant-colonel, tu es inusable ! Combien y a-t-il d’années que je te connais ? Il y a bien déjà vingt ans…

– Plus, Votre Noblesse. J’ai joué à votre mariage, si vous daignez vous en souvenir !

– Oui, oui, soupire le lieutenant-colonel songeur. C’en est une histoire, mon vieux !… J’ai marié, Dieu merci, mes fils ; je marie maintenant ma fille, et nous resterons seuls, ma vieille et moi… Nous n’avons plus d’enfants ! Nous en serons entièrement débarrassés.

– Qui sait, Iéfime Pétrôvitch, Dieu, Votre Noblesse, vous en donnera peut-être encore…

Le colonel regarde Ossipov avec surprise et pouffe dans son poing.

– Encore ! fait-il… Comment dis-tu ? Dieu nous donnera encore des enfants !… A moi ?…

Il s’étrangle de rire et les larmes lui montent aux yeux. Les musiciens rient aussi, par politesse. Iéfime Pétrôvitch cherche des yeux sa femme pour lui raconter ce qu’a dit Ossipov, mais la voilà qui accourt elle-même vers lui, fâchée, éplorée.

– A quoi penses-tu, Iéfime Pétrôvitch ! dit-elle en levant les bras. Nous ne faisons que chercher le rhum à n’en plus pouvoir, et tu restes ici ! Où est le rhum ? Nicolaï Mirônitch ne peut s’en passer, et tu ne t’en préoccupes guère ! Va demander à Ignâte où il a mis le rhum ?

Le lieutenant-colonel se rend au sous-sol, à la cuisine. Dans l’escalier de service se pressent des femmes, des domestiques. Une ordonnance, son uniforme jeté sur une épaule, un genou appuyé sur une marche, tourne une sorbetière. La sueur coule de son visage cramoisi. Parmi des nuages de fumée, dans la cuisine sombre et étroite, des cuisiniers, tous loués à un cercle, sont à l’œuvre. L’un vide un chapon, un autre fait des étoiles de carottes, un troisième, rouge comme de l’andrinople, pousse dans le four une tôle. Les couteaux hachent, la vaisselle tinte, le beurre grésille. Arrivé dans cet enfer, Iéfime Pétrôvitch oublie ce que sa femme lui a recommandé.

– N’êtes-vous pas à l’étroit, ici, les amis ? demande-t-il.

– Peu importe, Iéfime Pétrôvitch ! A l’étroit, mais sans désarroi[30]. Ne vous inquiétez pas…

– Faites pour le mieux, les amis.

Dans un coin se redresse la haute taille du maître d’hôtel du cercle, Ignâte :

– Ne vous inquiétez pas, Iéfime Pétrôvitch ! Tout ira pour le mieux. Que devons-nous mettre dans les glaces, du rhum, du haut-sauternes, ou rien du tout ?

Remonté de la cuisine, Iéfime Pétrôvitch erre longtemps dans l’appartement, puis s’arrête à la porte de la « chambre de passage », et reprend la conversation avec Ossipov.

– Voilà, frère… Nous restons comme des orphelins. Tant que leur maison ne sera pas sèche, les nouveaux mariés habiteront avec nous, et ensuite, adieu ! Ce sera comme si on ne les avait pas vus…

Les deux hommes soupirent… Les musiciens, par politesse, soupirent aussi, et l’air en devient encore plus dense.

– Oui, frère, continue mollement Iéfime Pétrôvitch, nous n’avions qu’une fille et nous la donnons. Le marié est instruit, il parle français… seulement il boit. Mais qui ne boit pas aujourd’hui ? Tout le monde boit.

– Ca ne fait rien qu’il boive, Iéfime Pétrôvitch, dit Ossipov. La principale dignité est de faire son devoir. Et pour ce qui est de boire, supposons, pourquoi ne pas boire ? On peut boire.

– Naturellement, on le peut. On entend des sanglots.

– Est-ce qu’il peut sentir ce que nous faisons ? dit plaintivement Dâria Danîlovna à une vieille. Nous lui avons aligné, ma bonne amie, dix mille roubles argent comptant. Nous avons mis la maison au nom de Lioûbotchka et neuf cents arpents de terre… C’est facile à dire ! Mais est-il capable de sentir quelque chose ? Les gens d’à présent ne sentent plus rien !

Les fruits sont déjà sur la table. Des flûtes sont étroitement serrées sur deux plateaux, des serviettes enveloppent les bouteilles de champagne. Les samovars chantent dans la salle à manger. Un garçon à favoris, les moustaches rasées, inscrit sur une feuille de papier les noms des personnes dont on portera la santé au souper. Il les lit comme s’il les apprenait par cœur. On chasse des chambres un chien inconnu qui s’y est faufilé. Nerveuse attente… Mais voilà que s’entendent des voix inquiètes :

– Les voici ! les voici !… Iéfime Pétrôvitch, les voici !

La vieille mère, abattue, avec une expression d’extrême désarroi, prend le pain et le sel ; le père gonfle les joues, et, tous deux ensemble se pressent vers l’antichambre. Les musiciens, en hâte, accordent en sourdine leurs instruments. Le bruit des voitures arrive de la rue. Derechef, un chien s’est introduit dans la maison. On le chasse. Il geint… Encore une minute d’attente, et bruyamment, sauvagement éclate, dans la chambre de passage, une marche assourdissante, enragée, folle. L’air résonne d’exclamations, de baisers ; des bouchons partent ; les domestiques ont des airs graves…

Lioûbotchka et son mari – un monsieur sérieux à lunettes d’or – sont ahuris. L’assourdissante musique, l’éclatante lumière, l’attention générale, une masse de figures inconnues les accablent. Ils regardent stupidement de tous côtés, ne voyant et ne comprenant rien.

On boit du champagne et du thé. Tout se passe avec convenance et sérieux. Les innombrables parents, d’extraordinaires grands-pères et grand’mères, que personne auparavant n’avait jamais vus, le clergé, des militaires en retraite, à nuque plate, les remplaçants des parents pour la cérémonie, les parrains et marraines debout près de la table boivent du thé à petites gorgées en parlant de la Bulgarie. Les demoiselles, telles des mouches, se collent aux murs, et les garçons d’honneur, eux-mêmes, ayant perdu leur air agité, se tiennent cois près de la porte.

Mais il se passe une heure, deux heures, et voilà que toute la maison vibre de musique et de danses. Derechef, les garçons d’honneur ont l’air d’avoir rompu leurs chaînes. Dans la salle à manger, où le buffet est dressé en formidable fer à cheval, se groupent les vieilles gens et la jeunesse qui ne danse pas. Le colonel, qui a déjà bu cinq petits verres de vin, a les paupières battantes, claque des doigts et étouffe de rire. Il lui est venu l’idée qu’il serait bien de marier les garçons d’honneur, et cela lui plaît, lui semble spirituel, original ; il est heureux, – si heureux qu’il ne peut l’exprimer, et ne fait que rire… Sa femme, qui depuis le matin n’a rien mangé, et que le champagne a grisée, sourit béatement, en disant à chacun :

– On ne peut pas, messieurs, on ne peut pas aller dans la chambre à coucher ! C’est indélicat ; n’y allez pas voir !

Ce qui signifie : Daignez aller voir la chambre à coucher !

Tout son orgueil maternel et tous ses talents se sont concentrés dans cette chambre. Et il y a de quoi être fière ! Au milieu de la chambre se trouvent deux lits à haute literie. Les taies d’oreiller sont en dentelles, les courtepointes en soie, brodées d’initiales savantes et indéchiffrables. Sur le lit de Lioûbotchka est posé un bonnet à rubans roses ; sur celui de son mari, une robe de chambre, couleur souris, à glands bleus. Chacun des invités, ayant examiné le lit, considère comme son devoir de cligner de l’œil significativement et de dire : « Hu-hum ! » Et la vieille, radieuse, chuchote :

– La chambre, mon cher, a coûté trois cents roubles. Est-ce rien ? Allons, sortez. Les hommes ne doivent pas entrer ici.

Vers trois heures du matin, on sert le souper. Le garçon à favoris porte les toasts et la musique joue une marche. Iéfime Pétrôvitch finit de se griser, et ne reconnaît plus personne. Il lui semble qu’il n’est pas chez lui, mais en visite, et qu’on l’a insulté. Il prend son pardessus et son bonnet dans l’antichambre, cherche ses caoutchoucs, et crie, d’une voix rauque :

– Je ne veux plus rester ici ! Vous êtes tous des misérables ! des gredins ! Je vous ferai voir qui vous êtes !

Sa femme, à ses côtés, lui dit :

– Calme-toi, âme de païen ! Calme-toi, hérode, idole, ma punition !

1887.

q

Page 1