‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 19 sur 28 · LE VENGEUR

LE VENGEUR

Peu après avoir surpris sa femme en flagrant délit, Fiôdor Fiôdorovitch Sigâiév choisissait, au magasin d’armes, Schmooks and C°, un revolver à sa convenance. Sa figure reflétait le courroux et une résolution inébranlable.

« Je sais ce que j’ai à faire… pensait-il. Les principes bafoués, l’honneur traîné dans la boue, le vice triomphant, je dois en qualité d’honnête homme, et à titre civique, m’ériger en vengeur. Je vais la tuer, son amant ensuite, et puis moi… »

Sans avoir encore choisi le revolver ni tué personne, son imagination lui représentait trois cadavres ensanglantés, des crânes fracassés, de la cervelle répandue, du brouhaha, une foule de badauds, l’autopsie… Il se figurait, avec une mauvaise joie d’homme outragé, la terreur des parents et du public, l’agonie de la traîtresse, et il lisait déjà en esprit des articles sur la dissolution de la famille.

Le commis armurier – un petit homme alerte, l’air français, bedonnant, avec un gilet blanc – étalait des revolvers devant lui, et, avec un sourire respectueux, rassemblant militairement ses petites jambes, disait :

– Je vous conseillerais, monsieur, de prendre ce beau revolver, système Smith et Vaysson. C’est le dernier mot de la science des armes à feu : trois coups, extracteur, porte à six cents pas, percussion centrale. J’attire, monsieur, votre attention sur le fini du travail. C’est le système le plus en vogue, monsieur… Nous en vendons une dizaine par jour contre les malfaiteurs, les loups et les amants. Tir très sûr, très puissant, arme à grande portée, tuant de plein fouet la femme et l’amant. Pour le suicide, monsieur, je ne connais pas de meilleur système…

Le vendeur relevait et abaissait le chien, soufflait sur le canon, visait et faisait mine d’étouffer d’enthousiasme. On pouvait croire, voyant son visage ravi, qu’il se serait volontiers envoyé une balle dans la tête s’il eût possédé une arme d’un aussi bon modèle que celui-ci.

– Le prix ? demanda Sigâiév.

– Quarante-cinq roubles, monsieur.

– Hum… c’est cher pour moi !

– En ce cas, monsieur, je vous proposerai un autre modèle, meilleur marché. Prenez la peine d’examiner. Nous avons un énorme choix à tous les prix… Par exemple, ce revolver, de système Lefaucheux, ne coûte que dix-huit roubles, mais (le commis fit une moue dédaigneuse), mais, monsieur, ce système a vieilli. Seuls l’achètent les prolétaires intellectuels et les personnes nerveuses. Se tuer ou tuer sa femme avec un Lefaucheux est, maintenant, mal porté ! Le bon ton n’admet que le Smith et Vaysson.

– Je n’ai besoin, dit mensongèrement Sigâiév, d’une voix sombre, ni de me tuer, ni de tuer. Je n’achète une arme que pour la campagne… pour faire peur aux voleurs…

– Nous n’avons pas à savoir dans quel but vous achetez, dit le commis avec un sourire, baissant modestement les yeux. Si nous avions, monsieur, à chercher les raisons dans chaque cas, il nous faudrait fermer boutique. Pour effrayer les voleurs, un Lefaucheux ne vaut rien, parce que la détonation de cette arme est faible et sourde, mais je vous proposerais un pistolet ordinaire à capsules Mortimer, le modèle dit de duel…

« Si je le provoquais en duel !… pensa Sigâiév. Ce serait lui faire trop d’honneur… Des animaux pareils, on les abat comme des chiens… »

Le vendeur, se tournant gracieusement et piétinant sur place avec ses petites jambes, plaça devant lui, sans cesser de sourire et de parler un tas de revolvers. Les Smith et Vaysson semblaient les plus attrayants et les plus impressionnants. Sigâiév prit en mains un revolver de ce système, s’y arrêta stupidement, plongé dans ses réflexions.

Son imagination lui dépeignait comment il fracasserait les crânes, comment le sang coulerait à flots sur le tapis et le parquet, comment la traîtresse, expirante, gigoterait. Mais cela ne suffisait pas à son âme indignée. Les tableaux sanglants, les cris et l’horreur ne le satisfaisaient pas. Il fallait trouver quelque chose de plus atroce.

« Voilà, songea-t-il, je le tuerai et moi ensuite, et la laisserai vivre. Qu’elle se consume de remords et baigne dans le mépris de ceux qui l’entoureront… Ce sera, pour une nature aussi nerveuse, beaucoup plus torturant que la mort…

Et Sigâiév se représente son enterrement. Outragé, il repose dans le cercueil, avec un doux sourire aux lèvres, tandis que, pâle, rongé de remords, l’infidèle suit, pareille à Niobé, et ne sait où se fourrer, en raison des regards exterminateurs et méprisants que la foule indignée jette sur elle…

– Je vois, monsieur, dit l’armurier, interrompant les rêveries de Sigâiév, que le Smith et Vaysson vous plaît. S’il vous semble trop cher, qu’à cela ne tienne, je vous rabattrai cinq roubles… Du reste, nous avons encore d’autres systèmes à meilleur marché.

Le petit bonhomme à mine française se retourna gracieusement, et, atteignit sur un rayon une douzaine d’autres étuis avec des revolvers.

– En voilà de trente roubles, monsieur. Ce n’est pas cher, étant donné notre change horriblement bas et les frais de douane qui augmentent à toute heure. Monsieur, je suis conservateur, je le jure ; mais je commence à grogner. Songez-y, le change et la douane font que, seuls, les riches peuvent acheter de belles armes ! Pour les pauvres, il ne reste que des armes de Toûla, et des allumettes au soufre. Et les armes de Toûla, c’est une vraie malédiction. En tirant sur sa femme avec un revolver de Toûla, on se traverse l’omoplate…

Sigâiév ressentit tout à coup du dépit et du regret d’être mort et de ne pas voir les souffrances de la traîtresse. La vengeance n’est douce que lorsqu’il est possible d’en considérer et d’en goûter les fruits. Quel intérêt y a-t-il à être dans son cercueil et à ne se rendre compte de rien !

« Ne vaut-il pas mieux agir ainsi ? songea-t-il. La tuer, aller à son enterrement, regarder et me tuer ensuite… Mais on m’arrêtera avant l’enterrement et on me désarmera… Il faut donc s’y prendre ainsi : le tuer ; elle reste vivante ; et moi… je ne me tue pas jusqu’à nouvel ordre et me laisse arrêter. J’aurai toujours le temps de me tuer. La prison a cela de bon que, au cours de l’enquête, j’aurai la possibilité de révéler devant la justice et la société toute la bassesse de sa conduite. Si je me tue – avec le mensonge et l’effronterie qui la caractérisent – elle m’accusera de tout, et la société légitimera son acte, et, peut-être, se moquera-t-elle de moi. Si je reste vivant, je… »

Une minute après, il pensait :

« Oui, si je me tue, on m’accusera sans doute, et l’on me soupçonnera de sentiments bas… D’ailleurs, premièrement, pourquoi me tuer… En second lieu, se tuer c’est avoir peur. Donc, je le tue, je la laisse vivre, et je passe en jugement. On me jugera et elle comparaîtra comme témoin… Je m’imagine sa confusion, sa honte, quand mon défenseur la questionnera ! Les sympathies du tribunal, du public et de la presse seront certainement de mon côté… »

Il réfléchissait, et le vendeur étalait des marchandises devant lui, considérant comme son devoir d’occuper l’acheteur.

– Voici, bavardait-il, des pistolets anglais d’un nouveau système que nous venons de recevoir. Mais, je vous préviens, monsieur, que tous ces modèles pâlissent devant ceux de Smith et Vaysson. Ces jours derniers – vous l’avez probablement lu – un officier nous acheta un revolver de ce système. Il tira sur l’amant, et que pensez-vous ? La balle traversa de plein fouet une lampe de bronze, puis le piano à queue, et, par ricochet, elle tua un chien griffon, et érafla l’épouse. L’effet est brillant et fait honneur à notre maison. L’officier est présentement arrêté. Il sera assurément condamné et ira aux travaux forcés. D’abord nos lois sont trop vieilles, ensuite, monsieur, le jugement est toujours favorable à l’amant. La raison ? Bien simple, monsieur ! Les juges, les jurés, le procureur et le défenseur vivent avec des femmes qui ne sont pas les leurs, et ils ont plus de repos s’il se trouve en Russie un mari de moins. Il serait agréable à la société que le gouvernement envoyât à Sakhaline tous les maris. Oh ! monsieur, vous ne savez pas quelle indignation soulève en moi la dépravation actuelle des mœurs ! Il est aujourd’hui reçu d’aimer les femmes des autres, comme il est reçu de fumer les cigarettes d’autrui et de lire ses livres. Chaque année, notre commerce empire, et ce n’est pas à dire qu’il y ait moins d’amants : cela veut dire que les maris acceptent leur situation, craignant le tribunal et les travaux forcés.

Le commis regarda autour de lui et chuchota :

– Et à qui la faute, monsieur ? Au gouvernement !

« Aller à Sakhaline pour un porc quelconque, songeait Sigâiév, ce n’est pas non plus raisonnable. Si je vais aux travaux forcés cela donnera à ma femme la possibilité de se remarier et de tromper son second mari. Elle triomphera… Alors ?… je la laisse vivre ; je ne me tue pas ; lui… je ne le tue pas, non plus… Il faut trouver quelque chose de plus raisonnable et de plus touchant… Je les punirai par le mépris et intenterai un scandaleux procès en divorce… »

– Voici encore, monsieur, un nouveau système, dit le vendeur, atteignant une nouvelle douzaine de revolvers. J’attire votre attention sur le mécanisme original de la fermeture…

Sigâiév, après sa décision, n’avait plus besoin de revolver, mais le commis, de plus en plus inspiré, ne cessait d’étaler devant lui la marchandise. Le mari trompé eut honte de l’avoir fait s’enthousiasmer pour rien, sourire et perdre son temps.

– Bon, murmura-t-il, en ce cas-là je reviendrai… ou j’enverrai quelqu’un.

Il ne vit pas l’expression de physionomie du vendeur, mais pour atténuer un peu la gêne qu’il causait, il sentit le besoin d’acheter quelque chose. Mais quoi ? Il regarda autour de lui, cherchant quelque chose à bon marché, et son regard s’arrêta sur un filet vert, suspendu auprès de la porte.

– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.

– Un filet pour la chasse aux cailles.

– Cela coûte ?

– Huit roubles, monsieur.

– Enveloppez-le-moi…

Le mari outragé paya huit roubles, prit le filet, et, se sentant encore plus outragé, sortit du magasin.

1885.

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