‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 23 sur 28 · UN HOMME DE CONNAISSANCE

UN HOMME DE CONNAISSANCE

Sortie de l’hôpital, la ravissante Wanda, ou, comme elle s’appelait sur son passeport, la citoyenne honoraire Nastâssia Kanâvkine, se trouvait dans une situation qu’elle n’avait jamais connue précédemment : sans gîte et pas un copek.

Que devenir ?

Elle se rendit tout d’abord au Mont-de-Piété et y engagea sa bague de turquoise, son seul bijou. On lui avança un rouble sur la bague, mais… que peut-on acheter pour un rouble ? On ne peut, pour cette somme, acheter ni courte blouse à la mode, ni grand chapeau, ni petits souliers mordorés, et sans ces objets-là, Wanda se sentait comme nue. Il lui semblait que non seulement les gens, mais même les chevaux et les chiens la regardaient et se moquaient de la simplicité de sa robe. Elle ne pensait qu’à sa toilette. La question de ce qu’elle mangerait et où elle logerait ne l’inquiétait aucunement.

« Si je pouvais rencontrer un homme que je connaisse… pensait-elle. Je lui emprunterais de l’argent… Pas un ne me refusera, parce que… »

Mais elle ne rencontrait pas d’homme qu’elle connût. Il n’est pas difficile d’en rencontrer le soir à la Renaissance , mais à la Renaissance on ne laisse pas entrer une femme en robe si simple, et sans chapeau. Que faire ?

Après de longues angoisses, lorsque Wanda fut lasse de marcher, et de rester assise et de réfléchir, elle se décida à employer le dernier moyen : aller tout droit chez quelque homme qu’elle connût et lui demander de l’argent.

« Chez qui aller ? songeait-elle. On ne peut pas aller chez Mîcha ; il a sa famille… Le vieux roux est, en ce moment, à son service… »

Wanda se souvint du dentiste Finkel, juif converti, qui lui avait donné, il y avait trois mois, un bracelet, et sur la tête duquel, un soir, en soupant au club allemand, elle avait versé un verre de bière. S’étant souvenue de ce Finkel, elle s’en réjouit beaucoup.

« Pourvu que je le trouve chez lui, pensait-elle en s’y rendant, il me donnera certainement de l’argent… Et s’il ne m’en donne pas, je lui casserai toutes ses lampes. »

Tandis qu’elle approchait de la maison du dentiste, elle avait déjà fait un plan. Elle monterait l’escalier en riant, pénétrerait en coup de vent dans le cabinet et demanderait au dentiste vingt-cinq roubles…

Mais quand elle prit la sonnette, ce projet, on ne sait comment, sortit tout seul de sa tête. Wanda se mit soudain à avoir peur et à s’inquiéter, ce qui ne lui était jamais arrivé. Elle n’était hardie et effrontée qu’en compagnie de buveurs, et, maintenant, vêtue d’une robe simple, dans le rôle d’une solliciteuse ordinaire, que l’on peut éconduire, elle se sentait timide et humiliée. Elle avait honte et peur.

« Peut-être, songeait-elle, sans oser tirer la sonnette, m’a-t-il déjà oubliée… Et comment, avec cette robe, entrerai-je chez lui ? Comme une mendiante ou n’importe quelle petite artisane… »

Elle sonna timidement. Des pas retentirent derrière la porte. C’était le Suisse.

– Le docteur est-il chez lui ? demanda-t-elle.

Il lui eût été plus agréable à présent que le Suisse lui répondit : « Non, » mais il la fit entrer et la débarrassa de son manteau.

L’escalier lui avait paru magnifique, luxueux, et, de tout ce luxe, la première chose qui lui sauta aux yeux fut une grande glace dans laquelle elle vit une silhouette déguenillée, sans grand chapeau, sans jaquette à la mode et sans petits souliers mordorés. Et il semblait étrange à Wanda qu’elle fût à présent si pauvrement vêtue et ressemblât à une couturière ou à une blanchisseuse. Elle eut honte et n’eut plus ni hardiesse ni effronterie ; en esprit elle ne s’appelait déjà plus Wanda, mais comme jadis Nastâssia Kanâvkine.

– Donnez-vous la peine… lui dit la femme de chambre, en l’introduisant dans le cabinet. Le docteur vient à l’instant. Asseyez-vous.

Wanda se laissa choir dans un fauteuil moelleux.

« je lui dirai : « Prêtez-moi de l’argent ! » Cela se peut, puisqu’il me connaît. Mais voilà, il faudrait que la femme de chambre s’en allât : c’est gênant devant elle… Qu’attend-elle ici ? »

Cinq minutes après, la porte s’ouvrit et Finkel apparut, grand juif basané, les joues grasses et des yeux à fleur de tête. Ses joues, ses yeux, son ventre, ses grosses cuisses, que tout cela était débordant, répugnant, imposant ! A la Renaissance et au club allemand, il était, d’ordinaire, un peu parti, dépensait beaucoup et supportait patiemment les plaisanteries des femmes. Par exemple, le soir où Wanda lui avait versé de la bière sur la tête, il ne fit que sourire et la menacer du doigt. Mais, à présent, il avait un air morose, somnolent ; il regardait froidement, gravement, comme un chef, et mâchait quelque chose.

– Que désirez-vous ? demanda-t-il sans regarder Wanda.

Wanda entrevit la figure sérieuse de la femme de chambre, le gros Finkel, qui ne la reconnaissait évidemment pas, et elle rougit.

– J’ai… j’ai mal aux dents… balbutia-t-elle.

– Ah !… Quelles dents ? Où ?

Wanda se souvint qu’elle avait une dent cariée.

– A droite, en bas… dit-elle.

– Hum !… Ouvrez la bouche.

Finkel prit un air concentré, retint sa respiration et se mit à examiner la dent malade.

– Ca vous fait mal ? demanda-t-il en tâtant la dent avec un bout de fer.

– Ca me fait mal… dit Wanda, en mentant.

« Si je lui rappelais, pensa-t-elle, il se souviendrait certainement… Mais… la femme de chambre ! Pourquoi reste-t-elle ici ? »

Finkel se mit, tout à coup, à lui souffler, comme une locomotive, dans la bouche, et dit :

– Je ne vous conseille pas de la plomber… De cette dent-là, vous ne tirerez, peu importe, aucun profit…

Ayant encore un peu fourragé dans la dent et ayant tripoté les lèvres et les gencives de Wanda avec des doigts qui sentaient le tabac, le dentiste retint à nouveau sa respiration et lui glissa dans la bouche quelque chose de froid… Wanda ressentit soudain une horrible douleur, poussa un cri et saisit Finkel par le bras.

– Ce n’est rien, ce n’est rien, marmonna-t-il. N’ayez pas peur… De cette dent, vous n’auriez pas eu grand profit. Il faut être courageuse.

Et les doigts ensanglantés, sentant le tabac, mirent sous ses yeux la dent arrachée tandis que la femme de chambre, approchée, lui glissait une cuvette sous la bouche.

– A la maison, rincez-vous la bouche avec de l’eau froide, lui dit Finkel ; le sang cessera de couler.

Il était devant elle dans l’attitude de quelqu’un qui attend que l’on parte enfin et le laisse tranquille.

– Adieu…, dit-elle en se tournant vers la porte.

– Hum !… Et qui donc paiera mon travail ? demanda Finkel d’une voix riante.

– Ah ! oui…, fit Wanda se souvenant.

Et, rougissante, elle donna au converti le rouble qui lui avait été prêté sur sa bague.

Revenue dans la rue, elle ressentit une honte encore plus grande, mais à présent ce n’était plus de sa pauvreté qu’elle avait honte ; elle ne remarquait plus qu’elle n’avait pas de jaquette à la mode et de grand chapeau. Elle cheminait, crachait le sang, et chaque tache rouge lui rappelait sa vie – mauvaise et difficile, – les outrages qu’elle subissait et subirait encore le lendemain, dans une semaine, dans un an, toute sa vie jusqu’à sa mort.

« Oh ! murmurait-elle, que c’est effrayant, que c’est horrible, mon Dieu ! »

Du reste, le lendemain, Wanda était déjà à la Renaissance et y dansait. Elle avait un énorme chapeau rouge, une nouvelle jaquette à la mode et des petits souliers mordorés. Et un jeune marchand, venu de Kazan, lui offrit à souper.

1886.

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