‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 24 sur 28 · EN VILLEGIATURE

EN VILLEGIATURE

Récemment marié, un jeune couple va et vient sur la « plate-forme » d’une petite station de chemin de fer. Elle se presse contre lui ; il la tient par la taille ; ils sont heureux. Derrière des lambeaux de nuages, la lune les regarde en se refrognant ; elle est sans doute jalouse et porte peine pour sa virginité inutile à tous. L’air immobile est saturé de l’odeur des lilas et des Sainte-Lucie. Par delà la voie, quelque part, crie un râle de genêt…

– Comme on est bien, Sacha, comme il fait beau ! dit l’épouse. On croirait, en vérité, que c’est un rêve. Comme ce petit bois nous regarde d’un air engageant et caressant ! Combien aimables sont ces honnêtes et taciturnes poteaux télégraphiques ! Ils animent le paysage et rappellent qu’il existe quelque part, Sacha, des hommes et de la civilisation… N’aimes-tu pas l’instant où le vent apporte le léger bruit d’un train qui approche ?

– Oui, Varia… Mais que tu as les mains brûlantes ! C’est que tu t’émeus, Varia… Que nous a-t-on préparé ce soir pour le souper ?

– Un potage à la glace et un petit poulet de grain. Il y a assez d’un petit poulet pour nous deux. On t’a apporté aujourd’hui, de la ville, des sardines et de l’esturgeon.

La lune, exactement comme si elle eût prisé du tabac, se cacha derrière un nuage. Le bonheur humain lui rappelait trop sa solitude, sa couche solitaire par delà les forêts et les vallons.

– Voici le train ! dit Varia. Que c’est bien.

Au loin apparurent trois yeux de feu. Le chef de gare sortit sur le quai. Des reflets de signaux glissèrent çà et là sur les rails.

– Laissons passer le train, dit Sacha, bâillant, puis nous rentrerons. Nous sommes si heureux, Varia, que c’est à n’y pas croire !

Le formidable monstre noir glissa, sans bruit, vers le quai, puis s’arrêta. Aux vitres à demi éclairées des wagons parurent des figures ensommeillées, des chapeaux, des épaules…

– Ah !… cria-t-on de l’un des wagons, Varia et son mari sont venus à notre rencontre ! Les voici ! Vârénnka !… Vârétchka, ah[36] !

Deux petites filles, sautant du wagon, se jetèrent au cou de Varia. Derrière eux apparurent une forte dame âgée, un monsieur maigre à favoris gris, puis deux lycéens, chargés de bagages. Derrière les lycéens, la gouvernante ; derrière la gouvernante, la grand’mère.

– Nous voilà, nous voilà, mes chéris ! commença le monsieur aux favoris serrant la main de Sacha. Alors, tu étais impatient de nous voir ? Tu as certainement grogné contre ton oncle qui ne venait pas ! Kôlia, Kôstia, Nîna, Fîfa… mes enfants, embrassez votre cousin Sacha… Nous arrivons tous chez toi, toute la couvée, pour trois ou quatre jours. J’espère que nous ne vous gênerons pas ? Reçois-nous sans cérémonie, je t’en prie.

Apercevant leur oncle et sa famille, les époux furent terrifiés. Tandis que son oncle parlait et l’embrassait, ce tableau passa comme un éclair dans l’imagination de Sacha : sa femme et lui abandonnant à leurs hôtes leurs trois chambres, leurs oreillers, leurs couvertures ; l’esturgeon, les sardines et le potage glacé, bâfrés, lappés en une seconde ; les petits cousins arrachant les fleurs, renversant l’encre, criant ; la tante malade parlant de sa maladie – ver solitaire et mal au creux de l’estomac, – et racontant qu’elle est née baronne von Fintich[37]…

Et Sacha, regardant déjà sa jeune femme avec haine, lui chuchota :

– C’est pour toi qu’ils viennent… que le diable les emporte !

– Non, c’est pour toi ! répondit-elle, pâle, elle aussi, avec haine et colère. Ce ne sont pas mes parents, mais les tiens !

Et se retournant vers ses hôtes, elle leur dit avec un sourire accueillant :

– Soyez les bienvenus !

La lune sortit de derrière le nuage. Elle paraissait sourire. Il semblait qu’il lui fût agréable de n’avoir pas de parents. Sacha s’étant détourné pour cacher à ses hôtes son méchant visage désespéré, dit, en donnant à sa voix une expression joyeuse et affable :

– Soyez les bienvenus ! Soyez les bienvenus, chers hôtes !

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